L’AMOUR LIBRE
16 janvier 189-i.
J’ai goûté, ce matin, un plaisir intellectuel considérable à la lecture du Gaulois. Le journal d’Arthur Meyer s’est élevé avec indignation, au nom de la morale outragée, contre la permission accordée à Vaillant de voir la femme avec laquelle il vivait.
Ce serait dommage de ne pas citer :
Il vient de se passer un petit fait qui montre, mieux que les plus grands discours, l’Anarchie qui règne dans ie Gouvernement, dans les idées et dans les mœurs.
Le gouvernement a autorisé la femme Marchai, femme adultère et maîtresse de Vaillant, à voir dans sa prison Vaillant, mari adultère lui-même, et à lui amener sa fille légitime à lui, Vaillant. Est-ce que la loi civile, aujourd’hui, légitimerait l'adultère et protégerait l’amant et la maîtresse contre le mari et la femme?
446 de l’or, de la boue, du sang
Avouez que ceci, écrit dans le journal de l’ancien secrétaire de Blanche d’Antigny, est d’une belle audace dans l’hypocrisie ! Quand l’inconscience dans le cynisme va aussi loin, elle touche presque au sublime.
Cette protestation est énorme, surtout pour ceux qui connaissent la vie de Paris, les mille choses que l’on se raconte et que l’on n’écrit pas, les photographies montrées dans certains procès en divorce tout récents.
Le Tout-Paris mondain, dont Arthur Meyer s’est constitué le complaisant historiographe ou plutôt le perpétuel panégyriste, vit, en réalité, dans l’adultère permanent. Les liaisons, les attachements y sont, non seulement tolérés, mais acceptés (le tous. Une maîtresse de maison bien apprise sait toujours que Mme X... est avec M. un Tel, et elle invite toujours les deux amants en même temps. Les ruptures et les nouvelles amours alimentent la chronique des salons; on discute pour savoir qui a tort ou raison, et on console l’abandonnée en attendant qu’elle se console elle-même.
Je parle ici des délicats et des honnêtes. Arthur Meyer, qui est l’homme le mieux informé de Paris, n’aurait qu’à se frapper le front pour vous dire de mémoire le nombre exact des grandes dames qui sont entretenues par des Juifs et des banquiers.