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GRAND-CROIX DE LA LÉGION D'HONNEUR

10 janvier 1894.

Voici qu’un de mes excellents confrères de la Presse de province, M. Jean Lavigne, me reproche, dans le Journal de Saône-et-Loire , d’être devenu anarchiste — ce qui n’est véritablement pas le moment.

J’avoue que ce qui m’a le plus intéressé dans mes lectures d’aujourd’hui est un block-notes du Gaulois sur la famille de Fouché.

Fouché fut un des plus implacables proscripteurs de la Terreur; il commit à Nantes, à Nevers, et surtout à Lyon, des crimes qui feraient frémir d’horreur l’ombre de Ravachol; il présida à des mas-

sacres qui laissent bien loin derrière eux les fêtes de la Grande-Coutume et exciteraient l’indignation des Féticheurs même de Behanzin...

Le comte de Martel a raconté toutes ces choses, ou plutôt, il les a fait raconter par Fouché luimême, car le comte de Martel ne raconte presque rien : il tire des Archives des pièces qui ressuscitent soudainement une époque, qui éveillent des mondes de pensées.

Figurez-vous un Anarchiste affolé par la misère, surexcité par le spectacle des iniquités actuelles, poussant jusqu’à la démence la haine de la Société présente et élaborant, dans le délire et dans la souffrance, un plan de destruction idéal. Lisez ensuite l’histoire du Proconsulat de Fouché à Lyon, et vous verrez ce rêve monstrueux réalisé.

L’entraînement n’eut aucune part à ces atrocités ; elles avaient été décidées froidement par le Comité de Salut public, dont le plus bel ornement, on le sait, était Carnot, le grand-père du Président de la République.

La Convention, après avoir entendu le rapport du Comité de Salut public, avait décrété ce qui suit le 21, 1er mois de l’an II :

Article 1er. — Il sera nommé, par la Convention nationale, sur la proposition du Comité de Salut public»

S. EXC. LE DUC DE RAArACHOL

une Commission decinqmembr.es, rement et sans tionnaires.

extraordinaire composée pour faire punir militaidélai les contre-révolu-

Art. 3.

détruite.

— La Tout

par les riches sera \

11 ne restera que la du pauvre, les habitades patriotes égorgés ou proscrits, les édifices employés spécialement à l’indus- ■ w® trie et les monuments consa- ^|g| I \ crés à l’Humanité et à l’Instruction publique.

Art. 4. — Le nom de Lyon sera ^ effacé du tableau des villes de la République.

La réunion des maisons conservées portera le nom de Ville- Affranchie.

Les Représentants en mission, Collot d’Herbois et Fouché, s’occupèrent activement de mettre à exécution ce décret de sauvages. Ils écrivaient à la Convention à la date du 2 frimaire an II

ville de Lyon sera qui fut habité démoli.

maison

tions

Citoyens collègues, nous poursuivons notre mission avec l’énergie de Républicains qui ont le sentiment

profond de leur caractère; nous ne le déposerons point, nous ne descendrons pas de la hauteur où le Peuple nous a placés, pour nous occuper des misérables intérêts de quelques hommes plus ou moins coupables envers la Patrie.

Nous avons éloigné de nous tous ces individus, parce que nous n'avons pas de temps à perdre, point de faveurs à accorder; nous ne devons voir et nous ne voyons que la République, que vos décrets qui nous commandent de donner un grand exemple, une leçon éclatante; nous n’écoutons que le cri du Peuple, qui veut que tout le sang des Patriotes soit vengé une fois d’une manière éclatante et terrible, pour que l’Humanité n’ait plus à pleurer de le voir couler de nouveau.

Convaincus qu'il n’y a d’innocent dans cette infâme cité que ce qui fut opprimé ou chargé de fers par les assassins du Peuple, nous sommes en défiance contre les larmes du repentir; rien ne peut désarmer notre sévérité.

Ils l’ont bien senti ceux qui cherchent à vous surprendre, ceux qui viennent de vous arracher un décret de sursis en faveur d’un détenu : nous sommes sur les lieux, vous nous avez investis de votre confiance et nous n’avons pas été consultés.

Nous devons vous le dire, Citoyens collègues, l’indulgence est une faiblesse dangereuse, propre à rallumer les espérances criminelles au moment où il faut les détruire.

On n’ose pas encore vous demander le rapport de votre décret sur l’anéantissement de la ville de Lyon, mais on n’a presque rien fait encore pour l’exécuter. Les démolitions sont trop lentes. Il faut des moyens

S. EXC. LE DUC DE RAVACHOL

plus rapides à l’impatience républicaine. L’explosion de lamine et l’activité dévorante de la flamme peuvent seules exprimer la toute-puissance du Peuple; sa volonté ne peut être arrêtée comme celle des tyrans, elle doit avoir l’effet du tonnerre.

Collot d’Herbois, Fouché.

La proclamation, placardée dans la ville par les autorités établies par les Représentants du Peuple, soulignait encore le caractère très nettement anarchiste de toutes ces mesures : la guerre déclarée à tous les riches sans exception.

Votre premier devoir, ô Patriotes, si vous méritez ce nom, c’est de dénoncer les Jurés et les Juges par qui les martyrs de notre cause ont péri; dans les circonstances où nous sommes, le Patriotisme ne serait pas satisfait si les dénonciations connaissaient quelque borne et quelque ménagement. Eh! quels hommes, hors de cette enceinte, peuvent être épargnés!

Vouez donc, vouez au dernier supplice tous ceux qui composèrent vos autorités constituées, depuis le jour de votre oppression; vouez à la mort tous ceux qui portèrent les armes contre la Liberté. Dénoncez... dénoncez les riches et ceux qui recèlent leurs effets... dénoncez les prêtres, les gens de loi... dénoncez... oui, dénoncer son père est une vertu d’obligation pour un Républicain.

Et que faites-vous, pusillanimes ouvriers, dans ces travaux de l’industrie où l’opulence vous tient ayilis? Sortez de cette servitude pour en demander raison au

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riche qui vous y comprime avec des biens dont il est le ravisseur, et qui sont le patrimoine même des Sansculpttes. Renversez la fortune, renversez les édifices, les débris nous appartiennent; c’est par là que vous vous élèverez à cette égalité sublime, base de la vraie liberté, principe de vigueur chez un peuple guerrier à qui le commerce et les arts doivent être inutiles.

En quelques jours, le Tribunal révolutionnaire fît fusiller 1.684 personnes. Un cri d’horreur s’éleva et Fouché, toujours flanqué de son acolyte, Collot d’Herbois, fit afficher, le 15 frimaire an II, cette proclamation que n’aurait peut-être pas signée Ravachol :

On effraye votre imagination de quelques décombres, de quelques cadavres qui n’étaient plus dans l’ordre de la nature et qui vont y rentrer; on l’embrase à la flamme d’une maison incendiée , parce qu’on craint qu’elle ne s’allume au feu de la Liberté.

Républicains, quelques destructions individuelles, quelques ruines ne doivent pas être aperçues de celui qui, dans la Révolution, ne voit que l' affranchissement des Peuples de la terre et le bonheur universel de la postérité. De faibles rayons s’éclipsent devaqt l’astre du jour .

Eh! n’est-ce pas sur les ruines de tout ce que le vice et le crime avaient élevé que nous devons établir la prospérité générale? N’est-ce pas sur les débris de la Monarchie que nous avons fondé la République? N’estce pas avec les débris de l’erreur et de la superstition que nous formons des autels à la Raison et à la Philo-

S. EXC. LE DUC DE RAVACHOL

sophie? N’est-ce pas également avec les ruines, avec les destructions des édifices de l’orgueil et de la cupidité que nous devons élever aux amis de l’Égalité, à tous ceux qui auront bien servi la cause de la Liberté, aux braves guerriers retirés des combats, d’humbles demeures pour le repos de leur vieillesse ou de leurs malheurs? N’est-ce pas sur les cendres des ennemis du Peuple, de ses assassins, de tout ce qu’il y a d’impur, qu’il faut établir l’harmonie sociale, la paix et la félicité publiques?

Les Représentants du Peuple resteront impassibles dans l’accomplissement de la mission qui leur a été confiée; le Peuple leur a mis entre les mains le tonnerre de sa vengeance, il ne le quitteront que lorsque tous ses ennemis seront foudroyés; ils auront le courage énergique de traverser les immenses tombeaux des Conspirateurs et de marcher sur des ruines, pour arriver au bonheur des nations et à la régénération du monde.

13 frimaire an II.

Collot d’IIerbois, Fouché, Laporte, Albitte.

Ces faits ne sont point des crimes isolés, des attentats partiels : ils font partie de ce que M. Clémenceau, avec une franchise qui l’honore, a appelé un bloc , un bloc auquel on ne peut pas toucher.

La réprobation s’est-elle attachée à Fouché luimême? A-t-il laissé un nom maudit? A-t-il vu toutes les familles honnêtes repousser l’alliance des siens?

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Le block-notes du Gaulois nous renseigne sur ce point.

La fille née du premier mariage de Fouché avec MUe Cuignaud épousa, sous la Restauration, le comte de Thermes, gentilhomme attaché à la Cour.

Retirée en son château de Villette, près de Vaux- Saint-Germain, la comtesse de Thermes mourut en laissant une fille qui, elle-même est mère de deux filles : Mme la comtesse Emeric de Saint-Roman et Mlle Henriette de Castelbajac.

Les trois frères de la comtesse de Thermes, Joseph, Armand et Athanase, portèrent successivement, après la mort de leur père, le titre de duc d’Otrante.

L’aîné, Joseph, nous apprend le Gaulois, épousa MUe de Sussy, fille du directeur des Monnaies, ce qui l’apparenta avec les familles de Loys, d’Estournel et de Saint- Aulaire. Sa femme fut la belle duchesse d’Otrante, si admirée à la Cour de Louis-Philippe, et qui légua un prix de vertu à l’Académie française. Il mourut à Paris, en 1862, sans enfant.

Son frère cadet, Armand, qui hérita du titre de duc d’Otrante, était allé s’établir depuis quelque temps déjà, avec le troisième frère, Athanase, en Suède, où il s’associa à la fortune de Bernadotte. Il mourut en 1838, après avoir occupé les fonctions de major dans l’armée suédoise. Ce deuxième fils de Fouché ne s’était jamais marié. Le dernier fils, Athanase, devint donc par la mort de son frère quatrième duc d’Otrante, et

S. EXC. LE DUC DE RAVACHOL

fut successivement aide de camp de Charles XIV, roi de Suède et de Norvège (Bernadotte), et de son fils Oscar Ier.

Il contracta trois unions : la première, d’une très courte durée, avec une Suédoise, Mlu Palmstjerma; la seconde avec Müe Von Stedinjk, dont il eut deux enfants : Gustave, actuellement cinquième duc d’Otrante, et une fille, Pauline, mariée au comte Thur'e de Bielke; la troisième avec MUo Ironika Mary, dont il eut un fils, Paul, comte d’Otrante.

La descendance du célèbre ministre de la Police sous l’Empire est donc représentée, à l’heure actuelle, par deux branches : l’une issue du troisième fils de Fouché, et l’autre de sa fille, la comtesse de Thermes.- Cette dernière branche est représentée, comme nous l’avons dit, par Mme de Castelbajac, dont une des deux filles a épousé le vicomte de Saint-Roman, commandant au 156e régiment de ligne.

La première branche est représentée, en première ligne, par le duc d’Otrante actuel, et, en deuxième ligne, par son frère consanguin Paul, comte d’Otrante. Le duc est maintenant le premier écuyer du roi Oscar IL

Il a épousé en premières noces la baronne Boude, morte en 1872, et en secondes noces la baronne Stedingk, dame d’honneur de la princesse de Galles, dont il a une fille et un fils, le futur duc d’Otrante. La sœur du duc, Pauline d’Otrante, a plusieurs enfants de son mariage avec le comte Thure de Bielke.

Fouché se maria une seconde fois en juillet 1813. Il épousa Mlle de Castellane.

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Le Tueur de 93 était alors duc d’Otrante, ministresecrétaire d’État au département de la Police générale, grand-croLx des Ordres de la Légion d’honneur, de Léopold d’Autriche et de Wurtemberg. Le roi Louis XVIII signa à son contrat de mariage. Il avait été, sous l’Empire, ministre de la Police générale, gouverneur de l’Illyrie, gouverneur de Rome, titulaire de la sénatorerie d’Aix-en-Provence, avec une dotation considérable. C’est là qu’il avait fait la connaissance de celle qui devait devenir la seconde duchesse d’Otrante.

Le roi de France signant au contrat de mariage de l’homme qui avait voté la mort de son frère à lui, Louis XVIII, qui avait mis sous le couperet de la guillotine le débonnaire Louis XVI qui n’avait jamais fait de mal à personne!

Qu’en pense mon confrère Jean Lavigne qui a intitulé l’article qu’il me consacre : C’est trop fort ? Qu’en pensent nos amis de là-bas qui, parait-il, sont furieux contre moi, parce que je n’ai pas demandé qu’on étripe Vaillant?

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A mes yeux, un pays qui a donné de tels exemples, un pays qui a glorifié les bandits qui ont commis de semblables forfaits, n’a plus le droit de se montrer impitoyable envers personne.

Ne condamnez pas Vaillant à mort, messieurs les jurés! Vous avez déjà vu M. Humbert, condamné jadis aux Travaux forcés à perpétuité, recevoir l’amiral Avellan comme Président du Conseil municipal de Paris; vous verrez peut-être, dans quelques années, Vaillant épouser, dans la chapelle de la Nonciature, une parente du duc de Doudeauville, et avoir Rothschild et Tournadre comme témoins...

LA PETITE SIDONIE

12 janvier 1894.

r Je crois qu’il ne faut pas s’alarmer outre mesure des bruits qui ont couru sur une prétendue défaillance de Deibler. En admettant que Deibler manquât à sa tâche, il se présenterait un nouveau Mordaunt, un bourreau volontaire qui opérerait sous le masque. Si Vaillant, dans la chambre de la toilette, avait la pensée de l’interroger, l’exécuteur mystérieux soulèverait une minute son masque et répondrait : « Je suis un ancien fonctionnaire de la Commune, j’ai contribué à faire fusiller les Otages et à incendier Paris et, maintenant, je suis officier de la Légion d’honneur. »

A défaut d’un ancien Communard, il se trouverait certainement un des rédacteurs de ces journaux du boulevard qui ont considérablement aidé à pourrir

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le pays et qui mêlent agréablement, dans leur âme de vrais Romains de la décadence, la volupté du sang et l’amour des spectacles érotiques.

Le verdict du jury a rempli la Presse de satisfaction. Magnard en témoigne son allégresse, et Cornély qui, dans l’ordinaire de la vie, est bon garçon et même jovial, tient à constater que « le Jury, en se montrant sans pitié, a condamné le Gouvernement à être sans pitié, lui aussi ».

Etant un adversaire déterminé des théories anarchistes, nous ne commettrons pas ces usurpations de fonctions, qui sont une des formes de l’Anarchie, et nous n’empiéterons pas sur les attributions de l’exécuteur des hautes œuvres. Nous resterons dans notre belle fonction d’écrivain, qui consiste à flétrir les crimes, à réclamer la miséricorde pour ceux qu’une Justice implacable a frappés et à mettre en relief l’enseignement qui se dégage des faits qui s’accomplissent devant nous.

Comme le Panama, dans un autre ordre, le procès Vaillant a été un microcosme qui a résumé et mis en présence brusquement tous les éléments, toutes les puissances, toutes les actions, toutes les passions qui se disputent la Société contemporaine.

En face du Parlement, représentant fidèle de la Bourgeoisie triomphante, s’est dressé le Révolution-

LA PETITE SIDONIE 139

naire moderne, tel que l’éducation actuelle l’a fait, ayant lu Buchner, Darwin et Spencer, ne croyant plus qu’à la matière... et gagnant 20 francs par semaine.

Pour que le contraste fût complet, devant le prolétaire français impuissant à nourrir les siens, a surgi un instant, comme par une mystérieuse logique des choses, le Juif allemand qui a trouvé moyen, en moins de cent ans, de ramasser sur la terre de France une gerbe d’or de trois milliards.

On peut même dire que si la tête de l’ouvrier tombe, c’est parce que Me Labori, obéissant à je ne sais quelle influence, a récusé le baron de Rothschild.

Le verdict, paraît-il, n’a été rendu qu’à une très faible majorité. Si le baron Gustave de Rothschild eût siégé, il est vraisemblable qu’effrayé de la responsabilité qui pesait sur un homme aussi en évidence que lui, il eût incliné vers l’indulgence. Un peu endommagé dans sa moelle épinière, le baron Gustave, d’ailleurs, est plutôt un être de plaisir qu’un être de férocité.

Il suffit d’avoir vu le geste pieux, le mouvement de vénération profonde avec lequel le greffier recueillit le parapluie du baron Alphonse, lorsqu’il comparut comme témoin dans le procès Burdeau, pour deviner l’effet qu’aurait produit sur les Jurés

un seul mot dit par Rothschild. Legreffier du procès Burdeau,ense frôlant contre Rothschild, avait comme l’idée qu’il se orait à ce contact. Les Jurés auraient eu la même impression.

Me Labori a-t-il cru bien faire? A-t-il été entraîné simplement par la camaraderie professionnelle et voulu être agréable à un confrère, ami ou conseil des Rothschild, qui lui 'aura dit : •<( Vous seriez bien aimable de débarrasser le baron de cet ennui? » Ce qui est incontestable, •C’est qu’en cherchant à épargner une corvée pénible au baron Gustave, Me Labori a contribué à

LA PETITE SIDONIE

en imposer une autrement cruelle au malheureux Vaillant...

Quoi qu’il en soit, le verdict est rendu et je crains bien que les journalistes conservateurs et opportutunistes, fraternellement unis dans cette circonstance, n’aient la fête sanglante à laquelle ils aspirent. Le programme n’a point changé depuis le temps où Hégésippe Moreau nous montrait l’exécution d’Alibaud, l’ami de Grévy :

Dans le brouillard épais déchiré par les sabres On voit, comme on en voit dans les danses macaTores,

Passer des ombres à cheval.

142 DE l’or, de la boue, du sang

Vaillant, réveillé comme Alibaud, repassera, dans une vision rapide, le chemin qu’il a parcouru, mais sa vie lui apparaîtra autrement compliquée que celle d’Alibaud : c’est le Progrès... Que de choses, en effet, dans cette existence d’ouvrier qui compte à peine trente-deux ans : les misères de l’enfant naturel, les condamnations pour des peccadilles, les voyages dans l’Amérique du Sud, les espérances, les rêves, les lectures troublantes et corruptrices, lé passage dans le monde des Politiciens socialistes, la haine prenant possession du cœur et bientôt la tentation du crime entrant derrière la haine, l’hésitation suprême, le dernier cri de la conscience, l’attentat, l’échafaud... « Justice est faite... »

Ce jour-là, une pauvre fillette de dix ans, réveillée elle aussi dès l’aube par un lugubre pressentiment, pleurera dans la chambrette de Choisy-le-Roi. Elle, c’est l’épave humaine qui flotte au milieu de toutes ces tempêtes. Quelle horreur que cette entrée dans la vie et quelles idées doivent se heurter confusément dans cette petite cervelle!

La Société ne pourrait-elle pas s’occuper un peu de cette innocente de dix ans qui ne sait plus où est sa vraie mère et qui n’a plus à manger chez sa fausse mère? Les conservateurs, si heureux de s’allier aux Terroristes enrichis et si implacables pour les Terroristes sans pain, ne pourraient-ils pas

LA PETITE SIDONIE

s’intéresser à cette mignonne créature dont le père va finir guillotiné?

Jadis, le duc de Doudeauville s’honora en déclarant, en pleine Chambre, qu’il adoptait la fille d’un Fédéré; maintenant que les Communards sont tous décorés et nantis, ne pourraient-ils pas adopter la fille d’un Anarchiste?

Que le duc de Doudeauville ne consulte pas ces Droitiers féroces, qui lèchent aujourd’hui les bottes des Francs-Maçons et des Juifs, et qui sont l’objet du mépris de tous les partis ! Qu’il consulte plutôt l’abbé Lemire, qui nous a écrit une si noble lettre à propos de Vaillant, et je suis sur que ce prêtre au cœur eucharistique, ce vrai prêtre selon Jésus- Christ, lui dira que nous avons raison...

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