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AU ROI

Par votre ange, envolée ainsi qu’une colombe !

Par ce royal enfant, doux et frêle roseau!

Grâce encore une fois, grâce au nom de la tombe! Grâce au nom du berceau!

12 juillet 1839, minuit.

Victor Hugo.

Au nom de Victor Hugo, le roi s’était levé, et, très impressionné, il avait dit au poète : « Je vous accorde cette grâce, il ne me reste plus maintenant qu’à l’obtenir de mes ministres. »

Ce n’est pas là la plus vilaine page du règne de Louis-Philippe, et il faut avouer que, dans cette entrevue émouvante, le roi ne fait pas figure de mufle.

Le récit du XIXe Siècle vous aide à comprendre la différence qui existe entre hier et aujourd’hui, entre un roi qui avait, quand même, des sentiments humains et français, et le Président d’une République franc-maçonnique et juive qui a eu successivement pour ministres Rouvier, Floquet et Raynal.

En représentant candide d’une autre époque, l’excellent M. Maréchal, muni de son précieux

BARBÉS ET VAILLANT

autographe, se présenta chez la veuve d’Hippolyte Carnot, Mme Mère, comme on disait sous Napoléon Ier.

S’il faut en juger par l’âge de son fils, Mme Hippolyte Carnot a déjà un pied et demi dans la tombe; satisfaite d’avoir été oubliée par les Parques, elle ne devrait appeler la Mort près de personne. Elle agirait plus sagement en pensant à son salut et en s’efforçant de s’assurer, par des oeuvres de miséricorde, le pardon du souverain Juge.

L’histoire des souveraines et des princesses ne nous offre-t-elle pas, d’ailleurs, le perpétuel spectacle de femmes, vieilles ou jeunes, majestueuses sous leurs cheveux blancs ou irrésistibles avec leurs beaux yeux mouillés de larmes, qui, lorsqu’il s’agit de la vie d’un être humain, forcent la porte des maîtres du jour et viennent crier : « Pitié! » à la raison d’État qui dit : « Châtiment! »

Les douairières de la Démocratie jacobine ne se chauffent pas de ce bois-là. C’est en vain que M. Maréchal rappela à la veuve de Carnot que le défunt Hippolyteavaitfaitvoter l’abolition de la peine de mort pour les crimes politiques. La vieille bourgeoise féroce refusa de transmettre à son fils les vers de Victor Hugo.

Nous savons que des démarches faites auprès de

Mme Carnot jeune n’ont pas été plus heureuses. Elle n’a pas voulu entendre de cette oreille; les lamentations des suppliants ne peuvent arriver jusqu’à elle : elle est sourde comme Proserpine.

Je n’ai pas besoin de vous dire que le grand poète, fût-il Clovis Hugues, qui s’aventurerait à venir à minuit demander M. Carnot, serait certainement reçu sans gloire. Borius, qui n’aime que les Juifs, apparaîtrait, sous le bonnet de coton nocturne, avec sa face la plus grimaçante et la plus basse; il ferait conduire le fils d’Apollon au poste, où il serait immédiatement « passé à tabac ».

Voyez-vous, pour être véritablement Démocrate et pour recevoir des poètes en pleine nuit, quand on habite un palais, il n’est tel que d’avoir six cents ans de noblesse dans les veines. Les députés qui sont venus apporter à l’Élysée une pétition signée de soixante représentants du peuple ont pu se convaincre de cette vérité.

— Emportez-moi cela! a dit Borius, nous ne voulons pas de ces affaires-là ici.

Décidément, dans cette maison ils n’aiment pas le papier, qu’il s’agisse d’autographes de poètes ou de députés, surtout lorsque sur ce papier sont écrites des paroles d’humanité.

Le XIXe Siècle, cependant, a oublié d’ajouter

quelque chose à son information. Barbés, qui avait tué le lieutenant Drouineau, tandis que Vaillant, en définitive, n’a tué personne, n’a pas été seulement gracié : la France reconnaissante a rendu à cet homme les honneurs que l’on ne décerne pas toujours aux grands citoyens qui ont glorieusement servi leur Patrie.

Un superbe monument haut de sept mètres, composé d’un beau piédestal et d’une magnifique statue de bronze, œuvre de Falguière, a été élevé à Barbés sur la principale promenade de Carcassonne.

Le préfet, représentant du gouvernement, a inauguré la statue en grande pompe, et parmi les souscripteurs et les inaugurateurs du monument figure un membre du ministère actuel, M. Marty, député de l’Aude et ministre du Commerce.

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Je ne vois pas très bien la différence qui peut exister entre les idées de Barbés et celles de Vaillant. Quant aux procédés pratiques, ils ne diffèrent que par les progrès réalisés dans les appareils balistiques.

A l’époque où vivait Barbés, l’art des explosifs était encore dans l’enfance; néanmoins, au mois de mars 1836, Barbés avait été condamné, comme Mérigeau l’était hier, pour détention de poudres et d’autres matières explosibles. Il est représenté sur la promenade de Carcassonne avec le fusil qui lui a servi à viser des soldats de l’armée française.

Il convient de faire remarquer que Barbés n’avait pas l’excuse de la misère comme Vaillant : il avait cinquante mille livres de rentes, il était éloquent et instruit, il pouvait prendre dans la Société la place qui lui aurait convenu.

Voilà les exemples que la Bourgeoisie révolutionnaire, implacable maintenant qu’elle est victorieuse et nantie, a donnés au peuple! Étonnez-vous que le peuple en ait été corrompu!

Pour ma part, je ne cesserai de répéter qu’une Société qui élève des statues de bronze à Barbés, fils de riches, riche lui-même, qui a tué un officier, n’a pas le droit d’être impitoyable. Sans risquer sa

BARBÉS ET VAILLANT

sécurité, elle se doit à elle-même d’être miséricordieuse pour un malheureux bâtard, pour un prolétaire aigri par la souffrance, pour un homme qui assurément est un criminel, mais qui, encore une fois, n’a tué personne...

LES HUMAINS

6 février 1894.

Un fourgon a porté ce matin au Champ des Navets un corps sanglant qui avait la tête entre les jambes... La Société est vengée; les confetti jonchent nos boulevards, et les trompes du carnaval retentissent à tous les carrefours.

A ceci nous ne pouvons rien, et après avoir fait tout ce qu'il était possible de faire pour sauver l'existence d’une créature de Dieu, nous ne songeons pas à nous livrer à d’inutiles déclamations sur l'exécution de ce matin.

Chaque homme, après tout, est condamné à mort en naissant, et, au fond, la vie que nous menons tous sur cette terre est celle d’un condamné qui aurait obtenu un sursis assez long. En y réfléchissant, on trouverait peut-être que, malgré l’horreur

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d’un brusque réveil, il vaudrait mieux disparaître ainsi frappé pour une cause que l’on croit juste, que de subir toutes les tortures d’une vessie endommagée et que de crever, à moitié idiot, lâche et babouinant, sur un pot de nuit après avoir craché tous les mucus de ses poumons.

A un certain point de vue, Vaillant a été plus favorisé que beaucoup de prolétaires épuisés de travail qui expirent dans un hôpital et que des gardes-malades laïques insiütent quand ils réclament un prêtre; il a eu un aumônier à sa disposition pour mettre son âme en état de grâce et, s’il n’en a pas profité, c’est qu’il ne l’a pas voulu... C’est même une bizarre idée de la Société actuelle que d’attendre, pour offrir un prêtre aux malheureux, que l’athéisme officiel les ait conduits au désespoir et au crime.

En tout cas, si jamais les Anarchistes sont victorieux, je ne leur demande que de m’accorder les mêmes facilités et, s’ils le jugent à propos, de me réveiller un peu plus tard, car je ne suis pas du matin...

En essayant d’obtenir la grâce de Vaillant, nous

avons pu déplaire aux badauds cruels qui suivent en aboyant toutes les charrettes, nous avons marqué notre place où nous souhaitions qu’elle fût,

L'ancien cimeti re, dit de Clamart (place du Fer-à-Moulin).

parmi les humains et aussi parmi les sages, parmi ceux qui savent, parmi ceux qui ont interrogé l’histoire dans le Passé et qui l’ont regardé s’écrire sous leurs yeux dans le Présent.

La Société bourgeoise, en se montrant implacable, n’a peut-être pas cru commettre un crime ; elle s’apercevra bientôt, je le crains, qu’elle a commis une lourde faute.

La Bourgeoisie révolutionnaire n’a dû le pouvoir qu’à des violences, des complots, des insurrections, des meurtres sans nombre et des forfaits monstrueux. L’homme qui a signé l’ordre d’exécution de Vaillant est le petit-fds d’un Tueur de 93, d’un membre de ce Comité de Salut public qui félicitait Carrier et encourageait Joseph Lebon. Si Casimir- Perier, un autre petit-fds, est quelque chose, c’est que son grand-père a profité d’une émeute heureuse faite contre ces Ordonnances qui étaient infiniment plus douces que les lois qu’on vient de voter contre la Presse.

Sans doute, il y a quelque crànerie à ces parvenus de la rébellion et de l’assassinat à dire au Peuple : « Nous nous sommes servis de toi pour renverser la noblesse et le trône; nous avons pu escalader le sommet grâce au marche-pied que nous ont fait les insurgés du 10 Août, des journées de Juillet, des journées de Février et même des journées de Mai,

LES HUMAINS 169

dont nous avons été les seuls à profiter. Maintenant que nous sommes arrivés et que nous tenons la fameuse assiette, au]beurre, gare à toi si tu bouges : nous [ferons tirer sur toi comme sur un chien. »

La question est de savoir si une telle politique a des chances de réussir et, à vrai dire, nous ne le pensons pas. Le geste est beau; mais, pour employer un mot du président de Brosses, <( il faudrait des reins pour pousser cela». Or, la Bourgeoisie opportuniste, judaïque et maçonnique n’a visiblement plus de reins; elle est pourrie jusqu’aux moelles; elle] a été à demi as phyxiée par la boue des scandales récents; elle traîne après elle cette casserole du Panama, dont elle ne peut se débarrasser; elle tremble devant le terrible malade de Bournemouth qui, d'un mot, a fait rentrer Casimir-Perier sous terre.

Dans ces conditions, être pitoyable lorsqu’il était possible de l’être, puisque Vaillant n’avait tué personne, c’était tout simplement être avisé et prudent.

Sans doute, la Bourgeoisie compte sur la Police et sur l’armée, sur

Révolution bourgeoise de 1830.

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Debeury, sur Gaillot, sur Clément. Et c’est de ceci que peuvent parler les hommes qui savent, qui ont vu et qui ont gardé dans les yeux la vision de ce qu’ils avaient vu.

Jamais Debeury ne conduira une plus belle charge que celle qui eut lieu sur le boulevard Bonne- Nouvelle dans la nuit du 3 septembre 1870. Lancés comme une trombe du haut des marches du poste, les sergents de ville se ruèrent sur la foule avec un brio extraordinaire, à coups de casse-tête, à coups de poing, à coups de botte; ils tapèrent avec entrain en criant : « Tas de canailles! Tas de crapules! Tas de démocs!... »

Cela se passait vers une heure du matin, et le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, on apercevait de pauvres êtres livides auxquels les gens de chaque quartier s’efforçaient de donner qui un pantalon, qui une casquette, afin de laisser passer la frénésie du premier moment. Les débitants auxquels certains agents avaient épargné parfois une contravention offraient aux plus troublés un petit cognac pour réconforter ces hommes qui, autrefois, avaient tant cogné. L’ouvrier qui entrait et qui avait de suite dévisagé le quidam était pris, lui aussi, d’un mouvement de générosité et lui disait : « Je te reconnais. Trinquons tout de même! »

Nous avons tous vu cela et bien d’autres choses

LES HUMAINS

encore. Ce cri de : « Vive la Commune ! » nous l’avons entendu dans toute sa verdeur le 18 mars Place do la Concorde.

au ministère des Affaires étrangères, au moment où Thiers allait s’enfuir à Versailles après avoir criminellement provoqué une effroyable insurrection dans Paris.

Il y avait un petit officier très résolu qui gardait la grille avec une compagnie d'infanterie. Tout à

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coup, deux bataillons de Fédérés défdent en bon ordre, très lentement et en poussant des clameurs formidables de : « Vive la Commune! »

Nous regardions tous le petit officier et nous lisions dans son âme; tout en gardant une martiale contenance, il serrait les fesses, car il sentait qu’il n’avait pas ses hommes dans la main. Foutriquet n’était pas parti et l’officier se disait : «.Si ces gens-là s’arrêtent, s’ils demandent à fraterniser, s’ils entrent dans le Ministère, qu’est-ce que je pourrai faire? Je me ferai tuer... et après?... )>

Le bataillon ralentit un peu sa marche, hésita, cria beaucoup et passa...

Je revois encore, sous un ciel chargé d’une pluie neigeuse, cette place de la Concorde où les ombres tragiques de la Révolution semblaient se lever à l’appel de Paris soulevé. On percevait dans le lointain le bruit de légions insurgées en marche, et l’on avait vraiment la sensation d’une force déchaînée à laquelle rien ne résisterait.

Les sages et les humains qui ont vu ces choses ont le devoir de les rappeler, alors qu’il en est temps encore. En les rappelant, ils se montrent humains envers Casimir-Perier, comme ils l’ont été vis-à-vis de Vaillant.

C’est être humain que de dire à cet homme qui

LES HUMAINS

paraît doué d’une médiocre intellectualilé : <( Défiezvous des dangereux maniaques de la Droite qui, pour la plupart, n’ont jamais lu un livre nt qui ont des cerveaux d’illettrés et des âmes féroces de portiers... Ne semez pas trop de haines dans un pays où, en quelques mois, un régime aussi solidement constitué que celui de l’Empire a été remplacé par un gouvernement composé d’ébénistes, de menuisiers et de feuillagistes. Ceux que vous traquez aujourd’hui comme des fauves seront peut-être les maîtres de demain. »

Chacun, après tout, a sa fonction dans la vie. Le rôle du Bourgeois révolutionnaire, qu’il s’appelle Bailly, Casimir-Perier l’ancien, Thiers, Godefroy Cavaignac, Jules Simon, Ferry, Dubost, Chaudey, a toujours été un rôle de coquin. Il excite le Peuple avec de grandes phrases, il le débauche de l’atelier, il le grise avec des périodes sonores, il détruit en lui toute croyance et toute foi. Puis, quand les ambitieux et les faméliques de la Bourgeoisie ont obtenu ce qu’ils voulaient, ils s’allient aux Pharisiens de la Droite, à peu près aussi coquins qu’eux. Rabagas met sa main dans la main de Tartufe pour égorger les prolétaires à son aise comme aux journées de Juin et aux journées de Mai.

Notre œuvre à nous est différente. Nous aimons

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le Peuple tendrement; nous savons ce que souffrent les ouvriers, car nous nous souvenons d’avoir été plus pauvres que les plus pauvres d’entre eux, mais nous ne les flattons pas bassement. Nous ne cracherons jamais sur le crucifix pour entrer à la Chambre, comme faisaient les marchands hollandais pour entrer au Japon. Nous réprouvons les crimes de l’Anarchie, mais nous plaignons le pauvre Vaillant, et nous avouons qu’il nous semble infiniment moins coupable que les Tueurs bourgeois de la Terreur auxquels on a élevé des statues...

LES JOURNAUX SANS IDÉES

17 février 1894.

C’est bien joli tout de même ce passage du discours de Brunetière saluant les vieux journaux et constatant imperturbablement que la Presse actuelle ne compte plus au point de vue des idées !

Il faudrait, pour bien comprendre l’inanité de ce propos, consulter dix années du Constitutionnel et du National d’autrefois, emplis d’articles plus ou moins réussis sur de mesquines questions politiques, et lire seulement une dizaine de journaux de ce matin.

Le vrai est qu’on est comme suffoqué, secoué, grisé par tout ce qui se dégage de troublant, d’instructif, de capiteux à la fois de ces reportages qui sont parfois des pages d’histoire sociale,

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de ces informations qui nous mettent au courant du mouvement du vaste univers, de ces interviews d’êtres bizarres vous ouvrant des âmes absolument extraordinaires.

Que de choses en une journée! Qu’elle est suggestive cette genèse d’un Anarchiste comme Henry, racontée par les uns et par les autres ! Pendant ce temps, des cambrioleurs volontaires vont tranquillement déménager le logement d’Henry au nez de cette Police qui, à chaque instant, arrête consciencieusement le crémier Constant Martin pour le relâcher quelques jours après.

Là-bas, un Anarchiste inconnu glisse sous l’herbe aux environs de Greenwich et meurt dans un mystère, foudroyé par l’engin terrible qu’il porte sur lui.

Au même moment, grâce à Rothschild qui, depuis huit jours, harcelle Burdeau, on met Soubeyran en liberté. Cependant, le nom de Monchicourt, de Lesseps, de Reinach, de Cornélius Herz retentit au Palais, et le malade de Bournemouth feuillette une dernière fois ces dossiers formidables qui contiennent les secrets de la vie politique depuis quinze ans.

Mon pauvre Brunetière, il y a plus d’idées làdedans, plus d’émotions, plus d’énigmes terrifiantes

LES JOURNAUX -SANS IDÉES 177

qu'il n'y en a dans tous les auteurs du XVII0 siècle... Donnez-moi six mois, et rien qu’avec les journaux de ce matin, qui représentent un franc d’achat, je vous écrirai le plus étrange et le plus étonnant des livres.

Liscz-moi ce que Lombroso écrit dans la Revue des Revues citée ce matin par la Justice , je crois, à propos de Vaillant. Cela ne fait-il pas pénétrer plus avant dans la caverne, dans la spéluncque humaine dont parle Montaigne, que les plus curieuses pages de La Bruyère et de La Rochefoucauld ?

Ce Vaillant qui a failli tuer cinquante personnes

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fut toujours, au dire de Lombroso, un « altruiste exagérément passionné».

L’altruisme, on le sait, dans le langage moderne, c’est la charité sans ailes, la charité qui ne croit pas au ciel. Lombroso déclare « qu’à sa grande surprise, il a rencontré ce caractère chez d’autres Anarchistes encore plus criminels que Vaillant».

Pini et Ravachol dépensaient le produit de leurs vols pour leurs compagnons ou pour leur cause. Spies, un des pendus de Chicago, gagnait 19 francs par semaine et en donnait deux à un ami malade; il aida un homme qui l’avait grossièrement offensé. Ses compagnons le vénéraient comme un saint. On raconte sur Pallas une anecdote qui est à retenir. 11 avait été jeté par un naufrage dans une île déserte avec un de ses camarades. Un jour, comme un navire s’était approché de l’île, il put s’y embarquer. Mais son compagnon tardant à venir, le capitaine donne l’ordre de reprendre la route. Pallas, ne pouvant autrement l’arrêter, se jette à l’eau et l’oblige ainsi d’attendre son camarade.

Un de mes amis me racontait un trait inouï et absolument authentique de Stepniak, le nihiliste qui eut la plus grande part aux attentats contre le Tsar.

Stepniak venait de commettre un assassinat, et, profitant de la surprise du premier moment, il s’était élancé dans la troïka où l’attendait un complice déguisé en cocher et chargé d’assurer sa fuite...

LES JOURNAUX SANS IDÉES

L’ami, trouvant naturellement qu’il n’y avait pas de temps à perdre, fouette le cheval à tour de bras. Stepniak l’arrête : «Je suis très sensible, dit-il, et je ne peux pas voir souffrir les bêtes... Si tu continues à maltraiter ce cheval, je descends et je me livre... »

Ces choses-là ne nous étonnent pas outre mesure, nous qui savons, nous qui avons étudié. Je vous ai parlé déjà de Joseph Lebon. L’homme qui, par une antiphrase ironique et affreuse, portait ce nom de Lebon fut un des plus grands scélérats de la Révolution.

C’est lui qui avait toujours une petite guillotine sur sa table et qui dînait avec le bourreau. C’est lui qui fit suspendre, dans les conditions atroces que j’ai racontées, l’exécution d’un vieil officier de Saint- Louis qui avait été criblé de blessures en combattant pour son pays.

Le malheureux officier était déjà attaché sur la planche et le couteau allait tomber. « Arrêtez! », dit Lebon, qui se délectait de ce spectacle du haut de son balcon, « avant que le misérable ne descende aux Enfers, il faut qu’il entende la lecture du Moniteur)). Et Joseph Lebon lut le Moniteur à l’infortuné avant de permettre au couteau de tomber.

11 est vrai que le féroce proconsul, qui ravacho-

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lisait' avec tant d’entrain, était félicité et encouragé dans son œuvre par le Comité de Salut publieront Carnot était le plus bel ornement. Le Comité lui écrivait à la date du 25 floréal an II :

Cher collègue,

Le Comité de Salut public a besoin de conférer avec toi sur des objets importants. Ilrend justice à l'énergie avec laquelle tu as réprimé les ennemis cle la Révolution; le résultat de notre conférence sera de la diriger d'une manière encore plus utile. Viens le plus tôt qu’il te sera possible pour retourner promptement au poste que tu occupes actuellement.

Les membres du Comité de Salut public :

B. Barrère , Billaud - Varennes, Coutiiox, Robespierre, CARNOT, C.-A. Prieur.

Quel monstre! me direz-vous. Je ne sais s’il était altruiste, mais comme les carnassiers il avait l’amour des siens. Ce tigre était bon époux et bon père.

J’ai sous les yeux un petit volume tout jauni et piqué des vers que j’ai acheté trois sous sur les quais aux temps heureux où je bouquinais. Il a pour titre : « Lettres de Joseph Lebon à sa femme , pendant les quatorze mois de prison qui' ont précédé sa mort, avec une préface historique par son fils Emile Lebon, Juge d' instruction de l' arrondissement de Chalon-sur-Saône. »

Boulevard Montmartre,

La Libre Parole

et le balcon de Séverine.

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Le volume m’avait intéressé parce qu’il y est beaucoup question d’un jeune Abraham, qui paraît avoir joué un rôle considérable dans l’existence de Joseph Lebon. Ce qui est certain, c’est qu’on ne peut rien imaginer de plus tendre que ces lettres; jugez plutôt :

Amiens, ce 11 vendémiaire an IY.

Les Jurés vont prononcer sur mon son sort, tendre et respectable mimie. Si la majorité d’entre eux est patriote, je ne peux pas ne pas être absous; si cette majorité est ennemie de la Révolution, je crois avoir servi la cause de la Liberté de manière à n’être pas épargné par ceux qui l’ont combattue. La déclaration à intervenir est encore incertaine, mais attends toujours plutôt une mauvaise qu’une bonne nouvelle et regarde cette lettre comme une lettre d’adieu.

Je ne changerai pas de langage à ces derniers instants; je ne t’écrirai pas d’un style larmoyant ou sombre; la fin de ma carrière doit ressembler à tout le reste de ma vie.

Un amour sincère nous avait réunis. Deux ans passés dans l’intimité la plus grande, sans que jamais de froids soupçons ou de viles inquiétudes altérassent la paix du ménage, nous donnaient lieu, sans doute, d’espérer une série de jours prospères; la Providence en a disposé autrement; garde-toi de maudire ses desseins et de t’abandonner à d’indignes douleurs.

Pour toi, mimie, tendre mimie, mille fois aimable mimie, je te couvre de mes baisers brûlants, ainsi que

LES JOURNAUX SANS IDEES

Pauline et Émile; ma bouche expirante s’attache aux vôtres et nos âmes se confondent! Adieu! sois toujours la même, toujours digne de l’estime et de l’amour des hommes vertueux!... Encore une fois, je t’embrasse et m’endors aux crimes de la terre !

Ton ami, ton cœur.

Joseph Lebon.

Voici ce qu’écrivait Lebon au moment de monter à l’échafaud :

Je te renvoie une chemise, un mouchoir, un serretête, l’acte constitutionnel, deux peignes, ma cuiller et ma fourchette. Je dois vingt francs que tu paieras au geôlier. Encore un coup, la mort de l’homme de bien n’est pas inutile.

Adieu à tous nos amis, et vive la République!

Joseph Lebon.

Amiens, ce 24 vendémiaire an IV, jour où Pauline a deux ans.

Vous voyez, mon cher monsieur Brunetière, que les journaux éveillent des pensées; j’ajoute qu’il m’en est venu beaucoup d’autres ce matin, mais je crois qu’il est préférable de ne pas les communiquer au public. Après avoir travaillé avecBurdeau à mettre dehors M. de Soubeyran, qui semble avoir anarchisé fortement les fonds de la Société des Immeubles , Rothschild pourrait collaborer avec le même pour arriver à me faire mettre dedans, quoique je n’aie rien anarchisé du tout.

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Si vous trouvez que la Presse est sans idées, c’est que votre cerveau est fermé, cousu, rebelle à recevoir des impressions nouvelles, c’est qu’en x’éalité vous vivez en dehors de votre temps, au , milieu de chefs-d’œuvre à peu près morts et desséchés. Ceci ne vous a pas empêché d’écrire jadis sur La France Juive un très noble et très courageux article dont la Libre Parole a tenu à honneur de vous remercier publiquement, au moment où ses remerciements ne pouvaient plus vous nuire près de l’Académie...

LE MORT DE LA MADELEINE

17 mars 1S94.

Il est mort très symboliquement cet Anarchiste. Il a monté, la haine au cœur, le majestueux escalier de cette église au style payen, qui ressemble à la Bourse et que César avait destinée à être le Temple de la Gloire avec cette inscription au fronton : Napoléon à la Grande Armée. Il n’a pu pénétrer dans le sanctuaire où le Dieu vivant reposait dans le tabernacle ; il est tombé foudroyé entre deux portes par l’engin qu’il portait sur lui.

Ainsi, cet homme apparaît comme la saisissante et tragique image de ce Peuple que la Bourgeoisie franc-maçonnique a réduit au désespoir et conduit au crime et qui, ne sachant plus entrer dans l’église

pour y prier, y revient pour essayer d’y tuer et ne parvient qu’à se tuer lui-même.

Le lieu de la scène ajoute à l’enseignement terrible que donnent ces choses. Les deux monuments à colonnes qui s’appellent la Madeleine et le Palais- Bourbon se regardent à travers une place où les victimes ont été jadis immolées par milliers, pour la plus grande satisfaction et le fructueux bénéfice des Jacobins nantis d’aujourd’hui.

Au temps où la Madeleine, en construction, n’était qu’un chantier entouré de planches, un roi de France a passé devant elle un matin de janvier. C’est là que le carrosse que quelques tours de roue séparaient de la guillotine commença à aller très lentement à travers des flots de Sans-culottes qui criaient : « A mort Capet! »

Carnot, malgré qu’il fût de Feuleins, n’en contribua pas moins à envoyer le pauvre roi à l’échafaud pour faire plaisir aux braves Sans-culottes, car la Bourgeoisie d’alors aimait les Sans-culottes quoiqu’ils fussent encore plus mal vêtus que les Anarchistes de notre époque. Aujourd’hui, la bourgeoisie n’aime plus les Sans-culottes et leur ordonne de se culotter par décence; malheureusement, elle néglige de leur en donner les moyens. Au conseil qui, en lui-même, est sage, elle n’ajoute pas la culotte...

ces termes prosaïques que se pose le débat qui se dénouera dans des catastrophes d’Apocalypse.

Là-dessus, les Casimir-Perier et les Maurice Lasserre s’écrient : « Supprimons les journaux. Tout le mal vient de ce que le Peuple sait maintenant que la Chambre est composée de canailles qui reçoivent des chèques et des pots-de-vin. Si les journaux ne révélaient pas les infamies qui se commettent tous les jours, si les ouvriers ne lisaient pas et ne pensaient pas, tout irait bien.*»

Il y a un semblant d’idée juste au fond de ces projets imbéciles. 11 est clair que si on pouvait supprimer tout ce qui a été écrit, tout ce qui a été dit, tout ce qui a été imprimé depuis deux cents ans seulement, effacer des cerveaux toutes les impres-

sions qu’ils ont reçues, on aurait affaire à des âmes plus respectueuses et plus dociles.

L’opération paraît d’une exécution difficile, puisqu’il y a dans les librairies populaires, sur les quais et dans les mansardes de prolétaires, des montagnes plus hautes que l’Himalaya de blasphèmes, d’appels à l’insurrection et d’outrages à l’autorité. C’est la Bourgeoisie écrivante qui précisément a constitué cette bibliothèque que les torches de cinquante Omar seraient impuissantes à brûler.

Il faut donc se résigner, et peut-être l’indication que nous donnions à nos gouvernants au lendemain de l’attentat de Vaillant n’était-elle pas tout à fait déraisonnable.

Tout en réprouvant énergiquement les crimes de l’Anarchie, nous disions à ceux qui s’en montraient à juste titre effrayés : « Puisqu’il est impossible de cacher les ignominies du régime actuel, puisqu’elles appartiennent désormais au domaine de la discussion courante, pourquoi ne pas accorder une satisfaction à l’opinion publique? La vue des chéquards impunis, des Rouvier et des Roche rentrés triomphalement au Parlement, démoralise le pays et excite au crime des êtres cruellement meurtris par la vie et qui s’irritent en constatant que le vol que l’on condamne impitoyablement chez les

LE MORT DE LA MADELEINE

pauvres est glorifié chez les financiers, parce qu’ils sont riches. Pourquoi n’essaierait-on pas, au moins momentanément, d’un Gouvernement honnête? »

Les Catholiques auraient dû se joindre à nous et s’honorer en montrant, dans quelque discours patriotique et élevé, quelle était dans les forfaits d’en bas la part du mauvais exemple venu d’en haut. Ils ne le voulurent point faire et n’eurent pas honte de s’afficher comme les plats laquais du Juif Raynal, l’auteur de ces Conventions scélérates qui ont coûté plus d’un milliard à la France.

Dans ces conditions, il ne reste plus qu’à regarder et a méditer la page inoubliable dans laquelle Carlyle a décrit, dans son style de visionnaire et d’inspiré, le cataclysme qui se prépare..

Un monde détraqué, ballotté et plongeant comme le vieux monde romain quand la mesure des iniquités fut comblée; les abîmes, les déluges supérieurs et souterrains crevant de toutes parts, et, dans ce furieux chaos de clartés blafardes, toutes les étoiles du ciel effacées. A peine une étoile du ciel qu’un œil humain puisse maintenant apercevoir; les brouillards pestilentiels, les impures exhalaisons devenues incessantes, excepté sur les plus hauts sommets, ont effacé toutes les étoiles du ciel. Des feux follets qui çà et là courent ont pris la place des étoiles. Sur la lande sauvage du chaos, dans l'air de plomb, il n’y a que des flamboiements brusques d’éclairs révolutionnaires; puis,

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rien que les ténèbres avec les phosphorescences de la philanthropie — ce vain météore.

Visiblement, il n’y a plus nulle direction morale, nulle orientation dans ce pays... Il y a des spectacles qui éveillent des pensées

et c’est à un spectacle de ce genre que l’on assistait hier vers cinq heures, sur la place de la Concorde. Des agents escortaient une charrette à bras portant les restes mutilés d’un dynamiteur,

LE MORT DE LA MADELEINE

des débris d’entrailles, des fragments de ventre.

Le décor, d’une grandeur incomparable, formait un impressionnant, contraste avec le réalisme horrible de cette scène.

Sur cette place, tous les monuments parlent :

le Corps législatif envahi tant de fois, la Madeleine où

Les grands Cercles.

viennent par habitude des Conservateurs à peu près étrangers à l’esprit chrétien, ces Cercles aristocratiques où des oisifs perdent en une nuit des sommes suffisantes pour faire vivre des familles entières

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pendant des années, ces Tuileries dont les ruines elles-mêmes ont disparu et, dans le lointain, cdt Arc de Triomphe sous lequel, il y a vingt-trois ans, les cavaliers prussiens défdaient au bruit des , fanfares.

Sur la gauche, voici l’imposant et sombre hôtel de l’Infantado, la demeure sévèrement gardée des souverains d’Israël dans laquelle on montre aux grands seigneurs parasites le clavecin et le portrait de Marie-Antoinette, guillotinée à quelques pas de là, entre le palais de l’ancienne royauté et le futur palais de la royauté moderne.

C’est un symbole encore que ce palais, si proche de la place fatidique où coula par torrents le sang le plus généreux et le plus pur de la vieille France. Cela signifie que le Juif est roi, et quelque chose vous dit cependant que pour lui ce triomphe est , sans joie. Des fenêtres de ce palais on doit apercevoir parfois aussi, sur l’horizon, les éclairs dont parle Carlyle, les flamboiements brusques qui annoncent l’orage

LES CHOUANS

16 avril 1894.

C’est encore une mauvaise idée, au point de vue du prestige des chefs de la Droite, que celle qui a poussé MM. Émile Blavet et Pierre Berton à mettre à la scène les Chouans, de Balzac.

Elle eut vraiment une grandeur farouche, cette Chouannerie, et ce fut un geste héroïque que celui de ces paysans1 bretons et de ces gentilshommes terriens défendant, avec l’énergie des doux que l’Injustice rend enragés, leur foi de chrétiens et leurs convictions de royalistes.

Ils n’avaient jamais été à Versailles, ces braves gens; ils n’avaient rien reçu du roy, ils ne savaient même pas ce que c’était qu’une Cour, et tandis que le roy, à la tête de ses gentilshommes, capitulait

devant les Marseillais de Westermann, ils luttaient jusqu’à la mort.

Ils luttaient pour leurs vieilles provinces, pour leurs églises où, depuis des siècles, on avait baptisé les enfants et dit la prière pour les morts. Ils se battaient, appuyés comme Antée sur la terre natale ellemême qui se faisait leur alliée, qui les aidait avec la profondeur de ses bois, l’immensité de ses landes, le mystère de ses sentiers.

Quand les Cosmopolites, auxquels les Jacobins servaient d’avant-garde, ont vu l’âpreté de ce premier choc, ils ont dû avoir un moment d’effroi et se dire que la France serait difficile à conquérir. Moins de cent ans leur ont suffi pour arriver à ce résultat.

Ce fut très grand, et le mot geste que j’emploie, quoiqu’il ait été un peu discrédité depuis quelque temps, est le seul vrai, car c’est le mot français. Il égaye, je le sais, ces Opportunistes et ces boulevardiers qui n’ont aucune notion de nos traditions,

LES CHOUANS

mais depuis la Geste de Garin le Loherain jusqu’aux Enfances Vivien , le mot geste a toujours servi à exprimer un mouvement, un acte accompli; il a pu être bon ou mauvais; Ganelon a pu y figurer à côté de Roland sans qu’il ait cessé d’être un geste, c’està-dire la manifestation d’une activité.

La Chanson de Geste , qui est le poème épique français, est simplement le récit des événements auxquels ont été mêlés des hommes qui agissaient.

Donc cette geste, cette épopée de la Chouannerie, qui fut aussi admirable et plus populaire encore que la Vendée, a hanté longtemps les imaginations, et si ces récits n’enthousiasment plus les hommes, ils passionnent encore l’àme des femmes.

Les femmes rêvent parfois de cette guerre fantastique, de ces nuits étranges où, dans le silence et l'obscurité, des ombres armées surgissaient tout à coup à l’appel, incompréhensible pour l'ennemi, d’un chef qui imitait le cri de la hulotte. Des milliers de combattants crbéissaient au mot d’ordre qui avait cheminé à travers des villages occupés par les Bleus, sans qu’il se trouvât quelqu’un pour parler trop haut parmi les enfants eux-mêmes, qui savaient qu’on allait reprendre les armes.

Et tandis que la femme du royaliste, duchesse, marquise ou comtesse, est plongée dans la lecture

196 DE l'or, de i*a boue, du sang

du chef-d’œuvre dans lequel Balzac a ressuscité cette extraordinaire époque, elle voit entrer lé mari, le député de la Droite, le défenseur du trône et de l’autel. C’est le personnage bien élevé, solennel, banal et content de lui que vous connaissez tous. De son éducation dans un établissement religieux il a gardé des sentiments de déférence pour Jésus- Christ et d’adoration pour Rothschild; il n’a jamais eu une originalité bien accentuée ; mais il a fini par perdre tout relief et toute effigie dans la promiscuité parlementaire.

« Nous avons été vigoureux ! s’écrie-t-il. Nous avons voté, sans les discuter et sans même les lire, toutes les lois que nous a demandées le Juif Raynal. Nous avons voté des fonds pour faire espionner, par des commissaires spéciaux, tous ceux qui s’occupent de politique, c’est-à-dire tous nos amis; nous avons volé des lois pour faire arrêter préventivement tous les écrivains indépendants. Est-ce suffisant? On vient encore de découvrir une boîte à sardines suspecte... On ne sera tranquille que lorsqu’il y aura derrière tout citoyen un sergot pour le surveiller êt, derrière tout sergot, un agent de la Sûrelé générale pour l’espionner. »

« Comme tu es lâche ! mon ami » , pense la femme. Et, reprenant sa lecture, elle suit, à travers

LES CHOUANS

les péripéties, les aventures et les drames, ces hommes indomptables d’autrefois , ces gentilshommes-paysans qui combattaient avec leurs gars, qui conspiraient quand ils ne pouvaient plus combattre. Habillés en rouliers ou en marchands de chevaux, ils traversaient sous ces déguisements des pays étroitement surveillés par l’admirable police du Directoire ou du Consulat; ils passaient en Angleterre, revenaient en France à la ;

barbe des gendarmes, se risquaient à Paris et retournaient en Bretagne.

On les fusillait au coin des haies quand on les prenait, on les guillotinait sur les places publiques quand on avait le temps de les juger, et il y en avait toujours.....

Alors, devant cet être dégénéré qui est là, louant Raynal de ses intentions et déclarant que Dubosl a du bon, une vision vient à cette femme, de cet homme qui,

198 DE l’or, de la boue, du sang

il y a quelques mois, franchissait, la tête haute et le sourire aux lèvres, les quelques pas qui séparent la prison de la Roquette de la guillotine.

C’était un grand criminel, sans doute, et l’attentat commis par lui doit être justement flétri par tous comme il l’a été par nous-mêmes. Mais la femme est un être d’impression plus que de réflexion, et elle se dit : « Cet homme a servi la plus détestable des causes; mais, tout de même, il a su mourir courageusement pour cette cause. »

« Je vous quitLe, marquise, dit le Droitier. Il vient de me pousser des idées pendant que vous étiez en train de lire et je vais les soumettre à Raynal qui, décidément, est un homme d’État Sup-

primer la liberté individuelle, supprimer la liberté de la Presse, supprimer la liberté de réunion, supprimer la publicité des audiences — voilà ce qu’il

faut A ce prix, peut-être déciderons-nous M. de

Rothschild à nous donner pour ce printemps, sinon un bal, du moins un raout selected. »

La femme rouvre le volume à la page délaissée. Elle se replonge dans cette merveilleuse histoire. Pendant des heures, elle est de cœur avec ces pauvres Chouans, avec ces humbles à l’âme intrépide. Us n’avaient nulle ambition , ces fils de la bonne France d’autrefois; ils ne demandaient qu’à vivre tranquilles à l’ombre de leur clocher et ne se sou-

LES CHOUANS

levèrent que lorsqu’on voulut imposer à la France chrétienne cette Constitution civile du clergé qui ne contenait aucun article plus hérétique que ce règlement sur les Fabriques que nos évêques acceptent docilement.

le mari revient. Il a eu l’honneur d’ap-'Wyjw

plus qu'un homme nal ! s’écrie-t-il, c’est dentiel Figurez-

proravi :

«C’est que ce Rayle Juif provi-

cher de Raynal; il est

200 DE l’or,, t>E LA BOUE, Bü SANG

vous, chère amie, qu’il s’imaginait que mes amis et moi ferions des difficultés pour sacrifier des libertés ; que nous réclamerions au moins des garanties. Je l’ai détrompé; je lui ai dit : Demandez-nous tout ce que vous voudrez; nous vous accorderons encore davantage. En nous quittant, il m’a donné une petite tape amicale sur la joue, et il a daigné ajouter : « N’ayez plus si peur, mon cher collègue, je suis là Que les bons se rassurent et que les mé-

chants tremblent! )>

À ce moment, la femme se souvient qu’elle a eu des parents tués un peu partout en Vendée, à Quiberon, en Bretagne, des parents qui ont chouanné, c’est-à-dire commis des actes de révoltés; le sang bouillonne dans ses veines. Elle jette le livre avec fureur et, en pensant à son mari et à ses amis, elle prononce un mot qu’on n’entend pas très bien et que le domestique qui écoutait n’a certainement pas compris, car il n’a pu être prononcé ainsi par une femme élevée au couvent des Oiseaux : « Tas de J... F ! »

LES COMPAGNONI®

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