‹ De l'or, de la boue, du sangChapitre 15 sur 23 · CENT ANS APRÈS · texte numérisé non relu

CENT ANS APRÈS

22 juin 1894.

C’est un spectacle bien extraordinaire, encore une fois, et d’un dramatisme véritablement stupéfiant que cette mort de Carnot.

Cet honnête homme, cet ingénieur calme par nature, ce parlementaire scrupuleux, ce Président préoccupé avant tout d’être correct, frappé d’un coup de poignard en plein ventre au milieu d’une ville en fête, comme Gustave III par Inkorstroem, — cela ne confond-il pas l’imagination?

Au fond, ce spectacle n’est extraordinaire que pour ceux qui n’ont jamais médité sur les lois mystérieuses qui gouvernent le monde. L’expiation, a-t-on dit, c’est le talion différé. Celui qui expie est toujours innocent du crime pour lequel il paye. Voyez le pauvre Louis XVII, l’enfant blond marty-

risé par Simon; songez à ce petit Prince impérial si héroïque et si pur; ils ont payé pour d’autres.

Je me souviens d’avoir causé de ces choses avec Victor Hugo dans cet hôtel qui vient d’être vendu à un Juif. Victor Hugo disait, pour faire plaisir à des badauds qui étaient là : « Je ne comprends pas le péché originel, vous ne me ferez jamais admettre que je doive supporter les conséquences de la faute d’Adam. »

Lockroy soulignait ces propos de son rire de vaudevilliste alcoolique.

Je dis à Victor Ilugo : « Mon cher maître, je ne m’explique pas qu’un génie tel que vous puisse tenir ce langage plus digne d’Homais-que d’Homère. J’ai vu l’autre jour, à l’hospice des frères Saint- Jean-de-Dieu, un bambin de six ans couvert de toutes les floraisons syphilitiques. Il n’a commis aucune faute, je vous prie de le croire; il souffre du péché originel. Alors, quoi? Vous êtes bien forcé de vous incliner devant les lois de la Nature, puisque vous la célébrez avec un si exubérant panthéisme. »

Au fond, tout le mystère de la Rédemption est là : une victime volontaire s’offrant pour effacer la tache du péché originel et nous ouvrant les portes du Ciel par un miracle de son amour. C’est 1 ’Agnus Dei qui tolUt peccata mundi , ce n’est pas l’être d’expia-

CEjST AXS APRÈS...

tion, c’est l’être d’immolation célébrons en chantant :

]ue nous

O salularis Ilostia,

Quæ cœli pnndis oslium.

Le moindre prêtre de village en sait plus long là-dessus que Victor Ilugo; il voit très bien che-

miner cette Justice éternelle qui n’est invisible que pour ceux qui ne regardent pas.

Il y a cent ans, des milliers d’innocents étaient égorgés à Lyon en vertu d’un décret du Comité de Salut public au bas duquel était la signature de Carnot.

« La ville de Lyon sera détruite , disait l’article 3 de ce décret. Tout ce qui a été habité par les riches sera démoli. »

Le sang coule à flots, les blessés râlent et demandent qu’on les achève.

Cent ans après, le petit-fils de Carnot fait son entrée solennelle dans la ville pavoisée. Toutes les autorités viennent se prosterner devant lui, l’archevêque, qui ne serait pas fâché d’être cardinal, ne craint pas de louer ce chef d’État qui a approuvé toutes les lois contre l’Église.

Soudain un assassin se dresse et frappe cet homme qui, personnellement, est intègre, qui, dans sa vie privée est sans reproches. Qui a suscité ce scélérat? Qui lui a inspiré ce détestable dessein? L’assassin est sorti d’un germe révolutionnaire laissé là par les tueurs de 93. Le Terroriste a enfanté l’Anarchiste et l’Anarchiste tue celui qui l’a engendré.

Dans tout ceci, remarquez-le, il n’y a rien de

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