CENT ANS APRÈS
surnaturel dans le sens que certaines gens prêtent à ce mot. 11 y a le jeu logique et l’évolution régulière des idées dans les êtres et à travers les choses. Il est clair qu’une Société doit récolter ce qu’elle a semé. En plaçant le buste de Brutus, tueur de César, à la tribune de la Convention, en honorant les Massacreurs de Septembre, en élevant une statue à Barbés, en glorifiant toutes les insurrections victorieuses, le régime jacobin n’a pu raisonnablement espérer inculquer aux hommes la vénération pour l’autorité et le respect de la vie humaine.
Les Conservateurs de la Chambre sont les seuls dans le pays à ne pas voir ces évidences. Ils lèchent les bottes des assassins devenus gendarmes, et, en se mettant cyniquement du côté des ennemis de l’Église, en déclarant que le succès justifie tout, ils dépravent profondément encore la conscience publique. « Il faut des arrestations, des commissaires de police, des agents, beaucoup d’agents », crient les Doudeauville, les Reille, les Lanjuinais...
Alors, des hauteurs de la pensée où nous planions tout à l’heure, nous dégringolons dans les imbécillités les plus épaisses. Nous passons du théâtre de Shakespeare à une représentation funambulesque et horrible à la fois, où les pommes cuites tombent dans le sang.
Cette Bourgeoisie révolutionnaire n’est point seulement gangrenée moralement ; elle est aussi atteinte d’une dégénérescence intellectuelle à peu près complète ; elle a détruit dans les cœurs tous les nobles sentiments qui sont la sauvegarde de l’Ordre social, et elle ne sait plus même se défendre matériellement.
On arrête 2.000 malheureux absolument sans motifs puisqu’on est obligé de les relâcher, on les réduit à la plus noire misère puisque tous les ateliers se ferment désormais devant eux, on sème dans les masses des ferments de haine et de vengeance. « Il faut qu’une Société vive, et, quand elle veut vivre, il faut qu’elle se défende, elle a le droit de tout faire pour se défendre », vous répond Msr d’Hulst avec des airs féroces.
Là-dessus, le chef de l’Etat vient à Lyon, il sort en grande pompe du Palais du Commerce, un individu mal vêtu, coiffé d’un casquette de soie, monte sur le marchepied d’un landau occupé par quatre personnes et poignarde tranquillement le Président de la République.
A quoi ont donc servi les neuf cent mille francs votés par la Chambre? Ont-ils été exclusivement employés à assurer la sécurité de Gospodar et de Matchbox qu’on n’aurait certainement pas permis d’approcher d’aussi près?
CENT ans apres...
Demain, tous ces gens-là s’en iront au Congrès. Des sénateurs nommés au suffrage restreint, des députés qui n’ont eux-mêmes été élus qu’à des majorités dérisoires se substitueront au pays pour imposer un chef à la France... Étonnez-vous que l’angoisse soit partout et que cette nation, ainsi livrée à des politiciens plus ou moins chéquards, sente flotter sur elle je ne sais quoi de sinistre, d’énigmatique et de sombre...
Lyoa :
Fourrières.
Aü CONGRÈS
27 juin 1894.
A l’heure où paraîtront ces lignes, une troupe d’hommes à face patibulaire, pour la plupart alopéciques, ataxiques et cagneux se dirigera vers ce palais de Versailles qui éveille encore une éblouissante vision de majesté et de gloire. Ce soir, ces hommes vous rapporteront un Maître. Lequel? Je n’en sais rien. Ce qui est certain, ce qui doit rassurer les amis du principe d’autorité, c’est qu’ils vous en rapporteront un...
Vers l’an 41 de l’ère chrétienne, les soldats qui venaient d’égorger Caligula trouvèrent blotti derrière une tapisserie un idiot qui tremblait de peur.
— Ne me tuez pas! bégaya le pauvre diable.
— Tu es bête! Nous ne voulons pas te tuer, nous allons, au contraire, te faire empereur.
Les prétoriens chaussèrent à l’homme les brodequins de pourpre et le conduisirent au Sénat qui l’acclama. C’est ainsi que Claude succéda à Caligula qui venait d’avoir des malheurs.
Si la séance se prolonge, on trouvera peut-être, dans un couloir de ce palais plein de nobles souvenirs , quelque personnage consulaire à moitié en enfance, un octogénaire quelconque comme Arago, qu’on acclamera pour pouvoir aller dîner.
On mettra le très auguste Président dans un landau, qu’on prendra fermé cette fois, et on le ramènera vers Paris avec une escorte de cuirassiers.
Le Pavois.
Il est des personnes pour lesquelles cette investiture constitue un grand progrès. J’avoue ne pas partager cette opinion. Je regrette ces Assemblées du Champ de Mai où les Francs, nos ancêtres, élevaient sur un pavois le plus vaillant et le plus solide parmi eux. Je ne fais même aucune difficulté de déclarer que l’élection par les prétoriens me semble infiniment plus logique.
AU CONGRÈS
Les rudes légionnaires, qui -ç avaient fait respecter la grandeur du nom romain, combattu les Bataves, les Germains ou les Parthes, étaient plus autorisés à désigner un chef pour l’empire que les 104 de la liste d’Arton et les Nonlieu du Panama. Quand un corps électoral est composé d’individus comme Floquet, comme Rouvier, comme Roche, comme Burdeau, comme Devès, ce n’est vraiment pas le cas de dire : mens sana in corpore sano.
Le Donativum est toujours là, mais ce ne sont plus de braves soldats qui le touchent, ce sont d’immondes chéquards qui se feront payer pur le maître de demain le concours qu’ils auront donné à l’élection d’aujourd’hui...
Quant au choix en lui-même, je ne vous cache pas qu’il m’est parfaitement égal et je suppose qu’il en est de même pour vous. Les deux lascars qui tiennent la corde se valent ou à peu à près.
L’un est plus faquin peut-être, plus infatué de ses millions, l’autre est plus cuistre, plus imprégné encore de la crasse originelle. Au point de vue du
232 de l’ok, de la boue, du sang
sens moral, c’est kiff kiff , avec cette différence peut-être que Casimir-Perier est moins excusable dans son cynisme que Dupuy.
Quand on a quarante millions, il semblerait qu’on se puisse payer de la vertu comme on se paie une fleur rare et qu’on n’eût pas grand effort à faire pour être scrupuleux et vigilant en ce qui touche à l’honneur.
Casimir ne voit pas ainsi. Il sait dans quelles conditions ont été conclues ces Conventions qui ont été enlevées par Raynal avec Baïhaut comme soussecrétaire d’Etat et Rouvier comme rapporteur. Il n’a pas la moindre illusion sur ce point et il n’en a pas moins pris Raynal comme collaborateur dans ce ministère éphémère qui s’est résumé en deux têtes coupées.
Quant à Dupuy, l’agent Dupas, chargé de négocier avec Arton, nous a définitivement fixé sur le compte de cet extraordinaire ministre de l’Intérieur qui envoie prévenir ceux que la Justice française fait semblant de rechercher.
Dissemblables en leurs allures extérieures, Casimir et Dupuy ont un sentiment commun : la même haine pour le peuple. Ils n’existent tous deux que par la Démocratie, ils n’occupent la situation qu’ils occupent que parce que des milliers d’ouvriers se
AU CONGRÈS
sont fait tuer sur les barricades pour fonder l’état de choses actuel, et ils n’ont tous deux que de l’aversion pour ceux auquel ils doivent tout.
L’hôtel que Casimir-Perier habite, le luxe princier qui l’entoure, la voiture qui le traîne, il doit tout cela à ces malheureux mineurs dont la
Le château de
Vizille.
vie s’est écoulée, douloureuse et morne, au fond de galeries noires, sous la perpé-
tuelle menace du grisou.
Dupuy est dans le même cas. Ignorant et sans lettres, il n’aurait pu, dans une Société régulière, se faire même la place honorable et modeste que se sont faite les Patin, les Gérusez, les Egger, les Merlet, qui discutaient sur un epsilon, épiloguaient sur
un accent phonétique, mettaient des notes savantes
au bas de vieux textes classiques, discutaient si la troisième églogue était imitée de Théocrite ou inspirée par Moschus ou par Bion. Stupide et grossier, il n’a pas même le génie de la glose et l’ingéniosité du commentaire. Ce n’est pas dans le commerce des grands esprits de l’antiquité, toujours jeunes sous la poussière des siècles, que se plaît l’assassin de Nuger, c’est dans le commerce d’Arton.
Si ce Dupuy est quelque chose, s’il loge dans un palais, c’est que des prolétaires ont voté pour lui, et son premier soin a été de fermer la Bourse du Travail, où les ouvriers se réunissaient pour discuter leurs intérêts et chercher les moyens de manger tQus les jours...
Ce n’était là qu’un commencement; et, comme Casimir, Dupuy espère bien avoir une belle émeute à réprimer; il espère voir se renouveler, tandis qu’il sera abrité par des régiments, les scènes atroces des journées de Juin ou de Mai. Il a lu dans un livre que Sylla aimait ces fêtes sanglantes; seulement Sylla avait vaincu auparavant Mithridate...
C’est entre ces deux êtres également répulsifs que se décideront les 104 et les amis des 104. Vous
AU CONGRÈS
saurez ce soir lequel a promis le plue gros donativum. Et, malgré tout, quelque chose vous dit que tout cela ne durera pas et que nous verrons encore des événements...
LA VOIX DE PARIS
2 juillet 1894.
Le malheureux Carnot a eu hier de magnifiques funérailles, et. pour employer l’expression de
La Galerie des Rois à Notre-Dame.
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238 DE l’or, de la boue, du sang
Bossuet, on lui a prodigué « ces honneurs auxquels rien ne manque que celui auquel on les rend ».
L’Opinion publique s’est associée à cette démonstration dans la mesure de ce qui était juste et convenable.
Elle a souri des exagérations ridicules de ces journaux opportunistes, oscillant sans cesse entre la servilité de Dangeau et les dénonciations de Marat, qui traînent dans la boue tout ce que nos pères ont vénéré, et qui dépassent en platiLude, vis-à-vis des personnages officiels, tous les Porte-coton du passé.
Elle a été équitable pour un honnête homme. S’il n’eut rien d’un grand homme, s’il ne s’esf signalé par aucun service rendu au pays, Carnot, en définitive, ne fut ni un chéquard, ni un débauché, ni un cruel, quoiqu’il fût inaccessible aux généreuses et intelligentes pitiés, à ce sentiment de la miséricorde qu’ont eu des êtres qui étaient plus violents et plus passionnés que lui.
Au fond, l’image qui restera de celui qui a disparu dans une catastrophe inattendue, est celle que traçaient de lui les chefs ingénieurs en marge de son dossier, alors qu’ingénieur de troisième classe à Annecy, il émargeait au budget pour la somme de 2.500 francs.
Au dire des supérieurs, l’éducation était « très
LA VOIX DE PARIS
bonne et très distinguée », le caractère « bon et affable », la tenue et la conduite privée « parfaites ».
En réalité, ce fut un personnage d’Ohnet désigné à l’attention publique par la sanglante auréole que les crimes de 93 avaient faite à son grand-père. Hissé, malgré lui, à des sommets pour lesquels il n’était pas fait, il a terminé dans une tragédie le paisible roman d’une vie que les orages n’agitèrent jamais et qui, s’il eût porté un autre nom, eût été absolument terne et grise.
L’attention, d’ailleurs, n’était pas pour le char fastueux qui portait au Panthéon la victime de Caserio; elle était pour ce jeune imperàtor de la Bourgeoisie capitaliste qui, l’air hautain et la mine arrogante, traversait ce Paris dans lequel un million d’hommes était accouru pour savoir comment était fait leur maître.
L élu du Congrès a dû avoir un beau moment, un de ces moments qui datent dans la vie, en se disant que le denier d Anzin lui avait donné ce que les Pyramides et Marengo avaient donné à Bonaparte, le droit de porter seul le collier d’or orné des faisceaux consulaires.
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En levant les yeux, le nouveau Président a pu apercevoir le Paris badaud et le Paris industrieux, les cokneys que les agents refoulaient avec une provocante brutalité, le petit monde désireux de gagner quelques sous en élevant des estrades ou en installant des échelles que la Police, qui n’avait su protéger Carnot à Lyon, faisait enlever avec toutes sortes de grossièretés.
De ces multitudes agglomérées sous un soleil torride, il a senti monter l’odeur de la sueur humaine. N’est-ce point le vrai parfum qu’il faut pour honorer ce chef djesclaves, l’encens qu’il convient de faire fumer devant ce Démocrate quarante fois millionnaire, favori des Rothschild et ami de tous les exploiteurs fameux?
Si de tels hommes étaient capables de méditations un peu élevées, la route, cependant, eût éfé instructive pour le triomphateur d’aujourd’hui... Il n’est pas sur le chemin qui va de l’Élysée au Panthéon, un pavé que le Peuple n’ait rougi de son sang; il n’en est pas un seul sur lequel il n’ait posé un pied victorieux dans ces journées où les ouvriers se faisaient tuer pour le grand avantage et la gloire toujours grandissante de la Bourgeoisie née maline.
Sur cette place de la Concorde que Casimir-Perier a traversée, escorté par des cuirassiers sabre [au
LA VOIX DE PARIS
clair, il y avait du monde aussi le 21 janvier 1793. On avait disposé aussi des chaises, et des tréteaux, et des curieux s’étaient entassés pour mieux jouir du spectacle, jusque sur les chevaux de Coysevox.
Dans cette rue de Rivoli, dont l’hôtel de Rothschild fait l’angle, il y eut bien des événements autrefois; c’était là qu’était la salle du Manège où la Convention jugea Louis XVI. A la place de ces galeries où l’on offrait des places sur un échafaudage pour voir passer Casimir Ier étaient les cellules du couvent des Feuillants. C’est dans ces pièces carrelées, étroites et nues que le roi et la reine passèrent deux nuits après le 10 Août, et c’est là que l’ambassadrice d’Angleterre, lady Sutherland, dont le fils avait l’âge du futur Louis XVII, envoya des chaussures au Dauphin qui n’avait plus de souliers.
Voilà, maintenant, la place fatidique où sont venues aboutir toutes les émeutes, toutes les émotions, toutes les allégresses, tous les enthousiasmes, toutes les fureurs du vieux Paris, la place de Grève, la place des feux de joie et des exécutions capitales. C’est là qu’on pendit Dubourg, qu’on décapita Lally Tollendal avec un bâillon dans la bouche, qu’on exécuta Favras et qu’on guillotina les quatre sergents de la Rochelle.
242 DE l’or, de la boue, du sang
Oh! combien touchants ces braves jeunes gens ! On les a chantes, on les a mis dans des romans, on leur a élevé un tombeau où toute la jeunesse libérale allait en pèlerinage déposer des fleurs, tandis que les polytechniciens se rendaient de préférence sur la tombe de Yaneau, tué à l’attaque de la caserne de la rue de Babylone.
— Qu’avaient-ils donc fait ces braves jeunes gens? demanderez-vous.
— Ils avaient voulu assassiner le roi...
— Alors, c’étaient des misérables, des scélérats comme ces Anarchistes qui s’arment du poignard?
— Mais non. mais non... Vous vous obstinez à ne pas saisir les nuances. Tant que la Bourgeoisie n’a pas triomphé, ceux qui commettaient des crimes politiques étaient des espèces de héros; les scribes et les poètes bourgeois leur faisaient une sorte de légende ; maintenant qu’ils dérangent la Bourgeoisie, les assassins politiques sont des monstres vomis par l’Enfer.
Pour nous, le mal est toujours le mal, et nous le flétrissons toujours; mais, pour la Bourgeoisie issue de 89, le mal n’existe que lorsqu’il ne lui profite pas. C’est la moralité de ces gens-là.
...Mais nous voici arrivés devant Notre-Dame. L’antique basilique a vu passer sous son porche
LA VOIX. DE PARIS
tous les rois de la 3e dynastie ; une prostituée y fut adorée sous le nom de déesse Raison et, douze ans après, un Papey sacrait un soldat de
De Notre-Dame au Panthéon.
fortune; aujourd’hui, le clergé y reçoit Casimir-Perier en grande
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pompe... C’est la dernière étape avant le Panthéon où l’on a déposé les cendres de ceux dont on avait brûlé les écrits...
Ce sont là de bien étranges vicissitudes et des pensées faites pour tenir compagnie pendant un tel trajet. Mais le jeune imperator n’a rien compris à ce qui se déroulait devant lui à mesure qu’il tournait une rue comme se déroule un livre qui devient plus instructif à mesure que l’on tourne une page.
Il n’a pas écouté la voix de Paris, il a supputé les voix acquises à ses projets de réaction ; il s’est dit combien les Opportunistes étaient vils et combien les Droitiers étaient coquins, et il va nous proposer, au seuil du XXe siècle, une nouvelle loi contre la Presse.
Voilà tout ce qu’aura appris à un homme, relativement jeune encore, cette promenade derrière un cercueil à travers cette ville prodigieuse, mystérieuse et troublante, où chaque pierre rappelle les victoires de la Liberté contre la violence, et raconte l’impuissance de la force des baïonnettes contre la force des idées...