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DEVANT LA JUSTICE

13 septembre 1894.

Les temps sont durs pour les êtres ingénus et naïfs. Voilà Manneken-Pis lui-même, « le plus ancien Bourgeois de Bruxelles », poursuivi et condamné devant les tribunaux.

Il suffît d’avoir habité Bruxelles quelques jours seulement pour partager l’afTection que les Bruxellois éprouvent pour ce petit enfant gracieux qui est comme le Palladium de cette A ille, le fétiche aimable dont on ne parle qu’en souriant.

Cette fois encore, nous pouvons constater combien tout est affaire d’impression et de milieux. On ne

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peut imaginer une ville plus décente que Bruxelles.

Cette prostitution publique qui, à certaines heures, rend nos rues et nos boulevards inaccessibles aux familles honnêtes, est absolument inconnue ici. Les jeunes gens et les jeunes filles n’y rencontrent pas à chaque instant la provocation à la débauche par la parole, par le geste, par l’affiche, par la vitrine, par le dessin. Cette ville n’a point, cependant, l’aspect désagréable, revêche et morne de quelques cités protestantes; elle est gaie, avenante, plaisante aux regards, mais sans le côté interlope et luxurieux de certaines capitales.

Dans ces conditions, l’image un peu naturaliste de cet enfant ne choque personne. A Paris, Bérenger, qui juge tout simple qu’on donne la croix d’officier de la Légion d’honneur à un pornographe de profession comme Zola, monterait à la tribune pour demander qu’on démolisse cette élégante statuette qui semble avoir été sculptée par un artiste de Tanagra pour illustrer une page de l’Anthologie.

A Bruxelles, on trouve Manneken-Pis sous toutes les formes : décorant des cachets, reproduit sur des verres à liqueur, ornant des breloques et des bijoux, figurant sur du papier à lettre. Dans les magasins de la rue de l’Étuve, qui se sont fait une spécialité de ces objets, on rencontre toutes sortes

La fontaine du Manneken-Pis à Bruxelles

d’Anglaises pudibondes accompagnées de misses achetant des collections de Manneken-Pis.

Quelle est l’origine de Manneken-Pis? Il paraît, d’après une intéressante brochure sur ce sujet, qu’au Moyen Age un joli enfant s’était isolé de ses camarades pendant la procession du Saint-Sacrement

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et s’était arrêté un moment le long d’un mur. Un vieux Juif, qui habitait la rue appelée depuis rue du Petit-Chrétien (Christelyk-Manneken), se saisit du bambin.

Il voulait le crucifier dans son repaire. Mais le père de cet enfant se recommanda si chaudement à Notre-Dame de Bon Secours, dont l’église est tout près de là, et fit en même temps des perquisitions si actives, que le Juif s’en effraya. A la chute du jour, il reconduisit l’enfant au coin de la rue où il l’avait pris; ses parents le retrouvèrent; en reconnaissance, ils élevèrent la fontaine et firent mettre au-dessus du dôme de Notre-Dame-de-Bon-Secours l’ostensoir où l’on avait promené le Saint-Sacrement, particularité qui subsiste encore.

C’est une aventure de ce genre, mais malheureusement plus tragiquement terminée, qui était arrivée au petit Hugues de Lincoln, dont Chaucer a rappelé le' touchant souvenir dans les Contes de Canterbury.

Ce qui est certain, c’est que Manneken-Pis fait partie, sinon de l’histoire même de Bruxelles, du moins de cette légende qui est tour à tour l’attendrissement ou la gaieté de l’histoire. Il a été volé à plusieurs reprises, et toujours il a été retrouvé par un concours de circonstances extraordinaires.

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