‹ De l'or, de la boue, du sangChapitre 2 sur 23 · IV . LETTRE-PRÉFACE · texte numérisé non relu

IV . LETTRE-PRÉFACE

diraient bonsoir à la compagnie et rentreraient dans la coulisse.

C'est V histoire de ce pauvre Boulanger, dont nous avons été visiter la tombe ensemble , vous en souvient-il , ma chère Séverine? Il a surgi, lui aussi, avec des allures de César , et brusquement , il s'est évanoui sans qu'on ait jamais su pourquoi.

L'effort des meilleurs ne va pas au delà de la velléité et s'arrête au point où commencé la volonté. Aucun n'a en lui un moteur assez puissant pour le maintenir quelque temps en énergie, une cause déterminante d'action. Tous, au bout d'un certain délai, semblent éprouver le besoin de se rire au nez, de se railler eux-mêmes d'avoir cru en quelque espérance et poursuivi quelque idéal au milieu de V indifférence de tous.

Ce que nous voyons n'est point seulement la fin d'un Monde , il serait plus juste de dire que c'est la fin d'un Temps.

C'est une phase qui se clôt, une liquidation universelle et comme une explication générale. Comme V Archimime qui marchait à Rome derrière le convoi des Romains illustres en parodiant les allures et en imitant jusqu aux tics des défunts, les acteurs dont je vous parlais tout à l'heure semblent défiler devant nos regards pour

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nous bien montrer ce qu'ont été certaines figures du Passé , autour desquelles la passion politique a créé une sorte de légende.

Les Anglais ont un mot pour cela : ils appellent des Posthumes, ces fantômes d'êtres qui ont laissé leur empreinte dans l' atmosphère et qui flottent encore comme un décalque fluidique et gazéiforme de formes qui furent réelles autrefois.

A mon avis, ce qui dans ce livre fera le plus de bien aux intelligences attentives, c'est le rapprochement établi entre les Anarchistes d'aujourd'hui et les Terroristes de jadis. Tous ces violents, injuriés, maintenant par le Bourgeois jacobin qui est nanti désormais, ont été glorifiés jadis par le Bourgeois jacobin désireux de se nantir.

Ravachol s'est appelé Fouché et il a été duc et grand-croid de la Légion d'honneur.

Vous rappelez-vous tout ce qu'on a dit sur Caserio, sur ce mitron de malheur qui nous a mis dans le pétrin en permettant à l'affreux Dupuy de faire voter « la loi scélérate ». Il avait commis un forfait inexpiable. Ceux qui le disaient le plus haut, après les évêques, qui comparaient à « un Christ temporel », ce bon Carnot, qui n avait jamais voulu mettre les pieds dans une église, même pour y regarder les ta-

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bleaux », étaient ceux qui , dans leur jeunesse , célébraient comme des héros de l'humanité les Alibaud, les Agésilas Milano et les Orsini.

Il avait encore un autre nom, celui-là; il s'était appelé Junius Brutus. Son buste ornait la tribune de notre immortelle Convention au temps où les Républicains qui lèchent maintenant les bottes de Guillaume et qui font des mamours aux mauvais évêques , voulaient « étrangler le dernier des rois avec le boyau du dernier des prêtres » .

Beaucoup de nos conservateurs , paisiblement installés dans les Biens nationaux volés par leurs ascendants, ont eu pour grands-pères des gens qui avaient remplacé leur nom de baptême par le nom de Brutus ou de Scævola, les tueurs de rois.

Ce sont généralement les bénéficiaires de l'Anarchie de 93, qui sont les plus implacables contre les Anarchistes d'aujourd'hui.

Ce sont ceux-là , du reste, qui crient volontiers que Drumont est un Anarchiste.

Au premier moment, les braves gens croient ce qu'affirment imperturbablement ces descendants d'assassins devenus philo-gendarmes ; puis ils relisent ce que j'ai écrit et le considèrent sur toutes les faces, et ils finissent par convenir que c'est moi qui ai raison.

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Les yeux de tous les Français s'ouvrent peu à peu; ils voien t à quoi a abouti la Révolution ; ils aperçoivent des Juifs vomis par tous les ghettos , installés maintenant en maîtres dans les châteaux historiques qui évoquent les plus glorieux souvenirs de la vieille France; ils trouvent des Rothschilcls partout : à Ferrières et aux Vaux-de- Cernay , dans l'abbaye fondée par Rlanche de Castille; Us trouvent Hirsch , à Marly , à la place de Louis XLV; Éphrussi, à Fontainebleau , à la place de François Ier; le Dreyfus des guanos , à P ont- Char train. En cheminant le long de nos avenues , ils constatent que les plus magnifiques hôtels sont occupés par des Juifs , et que chacune de ces demeures raconte un vol , une escroquerie , un pouff, un krach , une banqueroute , un coup de Bourse, des désespoirs et des suicides.

De ce petit livre libérateur et affranchisseur d' intelligences doit sortir, si je ne me trompe , un sentiment de dégoût pour toutes les impostures , les mensonges, - les comédies, les palinodies, les « blagues » odieuses sur lesquelles vit la société bourgeoise depuis cent ans.

A ce point de vue, ce livre de vérité serait aussi un livre de tristesse et d'ironie , et à ce titre, il ne saurait vous plaire à vous, ma chère Séverine,

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qui êtes une vaillante entre les vaillantes et qui espérez contre toute espérance.

Vous retrouverez là, cependant , des choses qui nous sont communes : l'amour profond et sincère de tous ces humbles , de tous ces pauvres qui peinent, qui travaillent pour enrichir une poignée de flibustiers cosmopolites. C'est pour moi une joie d'ordre tout à fait supérieur de me dire que je n'aurai jamais pu être député comme Reinach , gendre et neveu d'un escroc, et d'un espion allemand, et que j' aurais été certainement un de ceux qui , avec Veuillot, aurons aimé le plus profondément le Peuple, qui aurai eu l'âme vraiment peuple.

Vous retrouverez là aussi notre Paris , ce Paris mystérieux et captivant, qui parle seulement à ceux qui sont organisés pour le comprendre, et qui n'a rien de commun avec le Tout Paris des rastaauouères . Évoqué par le merveilleux crayon de C oindre , qui est encore un homme selon notre cœur et notre esprit, ce Paris sert comme de toile de fond à ce petit livre dont le premier feuillet a été écrit dans l'hospitalière maison de la rue de la Clef, et le dernier en descendant du train de Bruxelles, — à ce livre que j'avais envie d'intituler : Du boulevard Montmartre à la gare du Nord, en passant par Sainte-Pélagie et la Belgique.

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Telles qu'elles sont, je vous dédie ces pages en souvenir de ce que nous aimùns. Après tout , elles ne sont peut-être pas aussi pessimistes et aussi mélancoliques que cela, et on voit poindre une lueur d' aurore à travers les ténèbres épaisses, au milieu desquelles ce monde se débat'dans la confusion et l'incohérence, en attendant les convulsions et les délires.

Je me souviens de V impression que m'a laissée le départ des Prussiens entrés à Paris en 1871.

Il était — le détail le plus insignifiant reste gravé dans la penèée à de pareils spectacles — il était neuf heures trente-cinq au cadran de la station des voitures, près de l' avenue Montaigne,

que j'habitais alors. A perte de vue , à partir du rond-point des Champs-Elysées , la cavalerie allemande remontait, occupant de front toute l'avenue, emplissant l'air de fanfares.

A droite et à gauche une compagnie de soldats français suivait, reprenant pied à pied possession. Derrière eux des groupes d' employés , d'ouvriers, calmes, tristes, silencieux, pressaient la marche des, chevaux poméraniens d'un regard tout chargé de V impatience du désir, heureux de gagner un pas, d'allonger d'une semelle cette avenue, qui n'était plus la promenade du Paris élégant, mais qui, depuis qUe l'ennemi l'avait

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touché , personnifiait le sol sacré , le territoire , la Patrie , non plus- vue à l'état d’ abstraction, ruais rendue tangible et matérielle.

Aux barricades , j'allais dire aux frontières , la foule des rues latérales semblait vouloir sentir dans l’air s'ils étaient là encore , écouter dans quelle direction sonnait leur musique et dans quelle proportion le bruit des pas de leurs chevaux décroissait... Ils partent , ils sont partis , ils sont maintenant au haut des Champs-Éhysées. . . Pas de tumulte, pas de manifestation, un murmure de satisfaction seulement sortait des poitrines, et à mesure que la bonne nouvelle faisait du chemin et pénétrait plus avant dans Paris, les portes des magasins s' ouvraient et la ville redevenait elle-même...

On dirait qu’il se passe, je ne sais quoi d'analogue. La Juiverie installée en souveraine chez nous semble prête à recommencer son éternel voyage , et à s’en aller dans la direction que suivent les cigognes quand vient l'hiver. Elle ne se mettra pas en route au milieu des fanfares, mais au milieu des imprécations et des huées , des cris : « à la chienlit! au voleur! »

Les Français reprennent peu à peu possession d'eux-mêmes, en attendant qu’ils reprennent possession de tout ce qui leur a été enlevé; ils s’aper-

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çoivent que depuis cent ans ils ont été bernés , bafoués , roulés par les Juifs de tout poil et de toute tribu; ils ont bien envie de rentrer chez eux et démettre dehors les parasites et les intrus.

C'est à cette œuvre de délivrance que je me suis voué et j'ai comme un pressentiment que j’assisterai de mon vivant au triomphe de mes idées. L'heure de la définitive victoire n’est peutêtre pas aussi éloignée qu’on le suppose.

En tous cas, vous me connaissez, ma chère Séverine; vous savez que la question personnelle m’est absolument indifférente. J'ai mis mon espoir en Celui qui ne trompe jamais, en Celui « qui oie déçoit onie », comme dit une inscription que j’ai lue daois une vieille église.

Vous avez écrit de trop belles pages sur le Christ , le grand frère et le booi ami des Pauvres pour qu'il ne vous attio'e pas à lui, vous aussi , pom V irrésistible puissance de sa croix : dulce lignum dulcia ferens pondéra — pour qu'il ne vous donne pas, à vous aussi, cette céleste paix, qui, dit saint Paul : « surpasse toute félicité ».

Cette foi en un Dieu de miséricorde n'empêche pas de taper sur les coquins et à l'occasion de oùre un brioi des imbéciles et des Homais. Mais cela vous est un baume précieux pour l’âone et vous calme instantanément, lorsque l'on serait

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tenté d'accorder , plus d'importance qu'il ne convient , aux menus épisodes de cette vie fugitive et passagère

6 janvier 1896.

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