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DE S AIN TE -PÉLAGIE

LE PARIS TRANQUILLE

Fin octobre 1892.

Tout mouillé qu’il était par la pluie, il était vraiment exquis le Paris d’automne de ces derniers jours. Vers six heures, on voyait, du côté du Trocadéro, un ciel orangé à nuances bizarres; aux arbres des Champs-Élysées, les feuilles rousses, se mélangeant aux platanes brillants et lustrés par les ondées, offraient des contrastes curieux de tons.

Je regardais tout cela avec amour en me rendant au journal; et, place Vendôme, en passant devant la Chancellerie, j’avais toujours une bonne pensée pour Ricard.

Il a été très bien ce Ricard : il m’a prolongé tant

qu’il a pu. Il était clair que je ne devais pas me plaindre : en effet, n’ayant pas enlevé comme les flibustiers de Panama quînze cents millions à de braves gens qui avaient travaillé toute leur vie pour économiser quelques sous, je ne pouvais prétendre à une impunité absolue.

Ricard aurait-il ainsi agi de lui-même? J’aime à le croire; en tout cas, il a été invité à ceci par mon pauvre ami Douville-Maillefeu, qui passait sa vie à pester contre la Presse, et qu’on trouvait toujours solide au poste quand il s’agissait de défendre nos libertés et nos droits.

Les beaux hôtels grandioses de la place Vendôme ne sont pas le domicile où les fourriers de la Justice ont fait mon lit. Déjà je songe à la vieille maison là-bas où un de ces soirs, tout de même, f irai coucher.

Mon impression, je vous la donne comme je l’éprouve; la prison évidemment va me procurer

des sensations nouvelles Mais la première nuit,

entre onze heures et une heure du matin, il me manquera quelque chose : il me manquera les Dernières Dépêches.

Il faut pourtant se décider à entrer; et, puisque

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après un verdict d’ailleurs extorqué, la Société a résolu de me retrancher de son sein pendant 3 mois, je dois me résigner à renoncer à ce sein.

Allons donc reconnaître l’immeuble, allons-y! Cela me promènera. Je n’y suis pas entré du premier coup cependant. Vous me croirez si vous voulez, mais ce jour-là, je n’ai fait que considérer l’établissement du dehors.

Le Passage des Postes.

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Ce ne tut pas lâcheté précisément, ni instinctif recul comme à la porte du dentiste. Ce fut le quartier qui m’absorba. Repris par ma passion de vieux Parisien, je flânais délicieusement.

Débarrassé de ma voiture, j’étais comme en vacances et tout à la joie d’aller à pied; un cocher de journaliste est un chef de train-express : toujours tout droit. Ma fantaisie m’avait entraîné je ne sais où ; vers le Panthéon, le chemin des écoliers, c’est le cas de le dire. Sans autre souci, je me répétais pour la millième fois. Comme c’est joli, Paris! Làhaut pourtant les rues sont mornes, et il n’y a guère d’autre jouissance que de scruter le langage des pierres, en cherchant à ressusciter les sentiments, les idées de ceux qui vivent là, comme dit Montaigne, « d’une vie glissante et muette ».

Au sommet de la butte Sainte-Geneviève, les maisons, si haut juchées déjà qu’elles ne sauraient lever le pied au delà, se sont encore exhaussées, voyez l’ambition, de logettes en belvédère qui intriguent ma curiosité. Ce ne sont pas les belvédères d’épiciers champêtres, à verres de couleur, pagodes ou tourelles ; mais plutôt chambrettes bien simples qui furent d’aériennes chartreuses, cabinets de travail ou de rêverie, aujourd’hui sans doute capharnaüms ou séchoirs domestiques.

Je traverse la Vieille-Estrapade , pour disparaître,

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comme par une fente de tirelire, dans la petite rue des Postes. Je me trompe, c’estrueZÆomonrfqu’ilfautdire.

Le changement de nom, cette fois, est heureux, car le nom de rue des Postes né signifiait pas grand’chose et le vieux Lhomond est un familier de nos jeunes études. L’ancien vocable toutefois n’a pas encore disparu, car, après avoir trottiné un bout de chemin sur un pavé pointu, je trouve à ma gauche l’écriteau du passage des Postes.

Quelle belle enseigne fioriturée par un calligraphe du pinceau, et naïve en même temps, qui a la précaution de nous indiquer que le passage des Postes conduit à celui des Patriarches !

J’ai l’intuition que mon chemin est de descendre là. L’aspect n’est pas engageant : à l’entrée, une forte grille, des barreaux déjà! Et des trous sombres comme des tunnels qui se succèdent à distance

Un détail me rassure : à droite, sous un auvent cintré, une Vierge qui n’est pas de première jeunesse ni d’enluminure récente. Qu’en dites-vous de mon vieux Paris. A-t-il d’assez précieuses surprises pour ses fervents? Autour de la petite chapelle, le mur est tout nu, gris, lépreux, frangé de maigres verdures; à gauche, les boutiques s’échelonnent, débits de vins ou commerces de chiffons, des balcons défleuris, les becs de gaz municipaux en enfilade; et, barrant le fond, une vieille maison basse

et rustique sous laquelle on s’enfonce dans le noir.

Et puis la rue Mouffetard.

J’ai le vague souvenir de rues pittoresques entrevues jadis, dont les noms me hantent : EÉpée-de- Bois, le Pot-de-Eer, les rues Copeau, Triperet ,• Gracieuse, du Puits-de-ï Ermite ; celle-ci, j’ai le temps de la connaître; un détour, de grâce.

Voici un beau profil de rue, hardiment tailladé, échancré de toits bas et de façades élancées : c’est la rue Saint-Médard, autrefois, ce me semble, rue Neuvg- Saint-Mèdard. Un bazar de poteries à bon marché, sous un coin de hangar, la modernise à peine.

Le caractère de ces vieilles voies, c’est un véritable chapelet de grosses bornes taillées en plein grès qui, par leur saillie, protègent le ras des murs; car la largeur y est singulièrement restreinte. Voyez-vous nos bourgeois du jour s’y installer? Ils ne se doutent pas que ce nom de Gracieuse , une ironie pour eux. est celui d’une très noble famille ; et que les plus beaux noms d’autrefois, des noms de grands seigneurs, de magistrats, d’artistes illustrèrent ces logis. Dans la rue du Puits-de-V Ermite habitaient Goysevox, Coustou, Bourdon ; dans la ruedes Postes , Mézerai, Oudry le fameux peintre de chasses, qui avait son atelier dans -la cour des Princes, aux Tuileries.

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Rue Daubenton : ce vocable. savant ne me dit rien du tout; ne serait-ce pas cette gentille rue d' Orléans-Saint-Marcel qui, étroite et sombre sous les murs de Saint- Médard, s’en allait vers la Seine, si doucement champêtre qu’un prince du sang y avait un jardin « tout rempli de lavande, romarin, pois, fèves, choux, poirées pour les lapins et chènevis

Rue Neuve-Sainl-Médacd.

DD l’OU, DD LA BOUE, DU SANG

pour les oiseaux, où les treilles et cerisiers se mêlaient aux saussaies » ?

Le marché des Patriarches a dégagé la rue d'Orléans au long de Saint-Médard, et tout le mystère a disparu de la physionomie qu’elle avait au dixhuitième siècle, quand s’y pressaient curieux et fanatiques aux petites portes basses du cloître, où

faisait merveille le tombeau du diacre Paris. Aujourd’hui c’est autre chose :

un antique presbytère de province à l’ombre du clocher, sous les arbres de son jardin.

A l’autre bout de la rue, sensation

inverse : les derrières de la Pitié , dépendances sinistres d’hôpital, ont envahi la chaussée herbeuse, et rétréci le jour, raréfié l’air aux hôtels d’en face. J’en vois un charmant encore avec son arbre, un vernis du Japon, gigantesque, qui s’ébrèche tous les jours. Un bijou, ce tout petit pavillon qui fait le coin de la rue du Gril , décoré aux tympans des fenêtres de trois bas-reliefs délicats du dernier siècle; le portail aussi est d’un Louis XVI

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sobre dans son élégance. L’étage est unique et le toit sans mansardes; cadre lilliputien de quelque mignonne aventure.

— Il n’y a donc plus de rue Copeau ? « Vous

n’étiez pourtant pas bien vieux, monsieur, quand on l’a débaptisée » , riposte en me dévisageant le savetier que j’interroge, « depuis 1853, c’est la rue Lacépède- » En effet, il n’y a pas grandes chances que j'aie jamais lu l’ancien écriteau à cette place; et pourquoi, par quel caprice de

mémoire l’y chercher? Mieux vaudrait assurément ne pas toucher au nom des rues.

C’est l’avis de mon savetier, et je le partage, vous le supposez bien.

J’y pense ;

la rue Copeau , deux fois Jean Yaljean la traverse dans sa fuite avec Cosette, du boulevard de l'Hô-

Rue Ddubenton

(utilrefois d'Orléans-Saint -Marcel).

pital à Picpus; je savais bien que je la connaissais. Sur la foi du poète? me direz-vous. Oui, certes. Le roman moderne est aux documentations précises :

trop longtemps on

Rue Lacépède (Copeau),

s’était imaginé

que ces rues vous étaient indifférentes, que ces maisons ne vous étaient de rien, que ces toits, ces portes, ces fenêtres, les arbres même n’avaient pas une identité.

Peu à peu on s’est aperçu que l’humanité y avait laissé de ses entrailles, de son sang, et qu’une image intime y surgissait du drame vécu. D’un trait Victor Hugo éternise la rue Co-

peau : l’appelez-vous Lacépède, c’est Daudet qui nous y mène, à la recherche des bureaux de nourrices. Vers la place Contrescarpe, où la rue s’étrangle contre la rue Mouffelard , ils sont fréquents, alternés avec les mastroquets, les grands porches d’antiques logis, aux pompeuses enseignes d’INSTITUTIONS,

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quand il n’y a pas ce simple mot en lettres roses : NOURRICES.

Notre second dessin est en retard de quelques années :

au coin de la rue Monge , grande artère dépaysée, s’élève une maison de rapport, affreusement magnifique, à la place des deux pavillons symétriques de la poterie Goblet. L’industrie avait survécu jusqu’à la fin sous un autre nom de potier; mais on n’y lisait plus :

Riie Lacépède (Gope&u)

lecture ^

DE L’on. DE LA BOUE, DU SANG

Les Italiens ont adopté le quartier : c’est comme le Ghetto des joueurs de harpe, violonistes, modèles. Tous les matins, au bord du trottoir, les vieilles femmes, Antiopes ou Madeleines réformées, lavent leur linge dans le ruisseau, tandis que les jeunes Apollons et les Saint-Jérôme montent à la place Pigalle au rendez-vous des peintres.

Sur l’alignement de l’ancienne poterie se profilent la façade de l’Hôpital et l’austère pignon de sa chapelle, daté de- 1612.

En 1839, avait disparu la tour (V Alexandre que remplace la fontaine Cuvier. Là finissait l’abbaye de Saint-Victor, dont cette tour marquait la limite. Pendant tout le XVIIIe siècle, on y enferma, par voie de correction paternelle, les jeunes gens de famille; aujourd’hui, si elle avait survécu, on verrait à sa porte plus d’un équipage correct et même la bicyclette envahissante.

Ne ferais-je pas mieux de me décider à entrer,

La tour d’Alexandre.

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moi aussi, dans ma tour d’Alexandre qui est à deux pas d’ici? La promenade est si bonne :

ce ne sera pas encore pour aujourd’hui.

Eh! voyez donc à gauche cette grande ler-

r a s s e , ajourée de balustrades, majestueuse, couronnée de nobles arbres.

C’est du Versailles, cela! Parbleu, le Jardin du Roy. La rue Geoff'roy-Saint-Hilaire va nous mener à un carrefour que je voudrais bien retrouver intact. Déjà j’y suis, et je le cherche : on a donc coupé les arbres de la Liberté? Deux peupliers d’Italie qui étaient le panache de la populaire Fontaine de Clamant . Son piédestal a vu, depuis près d'un siècle, défiler tous les bustes de souverains;

Fontaine de Clamart (carrefour Poliveau).

à l’heure actuelle, la Marianne aux seins puissants, mamelles qui n’ont jamais nourri que des fonctionnaires : si c’était pour les découvrir qu’on a rasé le feuillage, ce n’était pas la peine, la fontaine toute nue, n’est pas belle! L’endroit était si charmant; un forum en miniature où l’on discutait ferme et chaud, |f '■£; autour des vieux cabarets, au fré-

Rue des Francs-Bourgeoîs-Saint-Marcel.

ment des moineaux moins bavards que les politiques du quartier.

« Il y a quarante ans, le promeneur solitaire qui s’aventurait dans les pays perdus de la Salpêtrière et qui montait par le boulevard jusque vers la barrière d’Italie, arrivait à des endroits où l’on eût pu dire que Paris

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disparaissait. Ce n’était plus la solitude, il y avait des passants; ce n’était pas la campagne, il y avait des maisons et des rues; ce n’était plus une ville, les rues avaient des ornières comme les grandes routes, et l’herbe y poussait; ce n’était pas un village, les mai-

Rue de la Reine-Blancbe.

sons étaient trop hautes. Qu’était-ce donc? C’était

le vieux quartier du Marché-aux-Chcvaux. »

J’avais prolongé ma flânerie voulant revoir la rue des Fi-ancs- Bourgeois-Saint-Marcel, hélas disparue; mais le dessinateur ne semble-t-il pas avoir photographié la description de Victor Hugo? Le document, d’une exactitude précieuse, donne au texte un témoignage étonnant de sincérité.

Quel joli nom! la rue de la Reine-Blanche , l’écri-

teau survit : toutefois ne serait-il pas plus sage de tourner bride pour ne point affronter une transformation banale qui nous désolerait? Le régal est moins trompeur de s’en tenir à l’image qui date d’une vingtaine d’années, qui est plus récente peutêtre. A coup sûr, je l’ai vu le cabaret de Beuzelin, Commerce de vin , Bouillon et Bœuf, dans la petite maison trapue, barbouillée à mi-corps du rougeguillotine spécial aux faubourgs; et la ruelle s’enfonçait descendante à travers les chantiers et les cours de ferme des nourrisseurs.

L’ancienne rue du Marché-aux- Chevaux , absorbée près du boulevard par la rue Geoffroy-Sainl-Hilaire, a sa curiosité : un poste de police créé par M. de Sartines, le premier établi à Paris, le seul construit pour sa destination. Malgré les immenses plaques de marbre noir qui le défigurent, sous prétexte d’en raconter l’histoire en lettres d’or, ce petit monument conserve une rare élégance parmi les pauvretés du voisinage. Un fronton à l’écusson superbe, et, sur un rez-de-chaussée d’une simplicité robuste, trois fenêtres cintrées de la plus belle proportion; détails à relever, les emblèmes de la police, la grue qui ne se pose jamais que sur une patte et le coq vigilant ! ! !

Au retour, mon équipée commence à perdre de

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son charme, je tombe dans la rue de la Clef. Je suis devant Sainte-Pélagie! Sainte-Pélagie! Pourquoi y songer sans cesse, puisque ce soir encore, c’est moi-même, de ma propre volonté, qui ferai tourner la clef de mon cher logis.

Rue de la Clef , il y avait naguère une geôle plus bénigne, une célèbre institution qui remontait à 1729, et dont les derniers élèves sont de jeunes contemporains. M. Céard a raconté quelque part ses excursions quotidiennes de la rue de la Clef au lycée Henri IV, le chemin du collège , comme on disait, sous la conduite des maîtres de l’institution Savouré; le romancier moderniste en avait conservé des impressions très originales.

Il y a dix ans, je n’avais jamais entendu parler de V Institution Savouré , j’avoue mon ignorance; mais j’avais été frappé par la façade qui donne sur le jardin. La rue Monge venait de la mettre au jour en éventrant ses terrains, et la surprise en était délicieuse. Un grand catalpa dépassait le mur refait à neuf; derrière la grille on apercevait le toit coiffé de lucarnes vieillottes, une aile à angle droit, un seul étage de fenêtres hautes et larges; au rez-de-chaussée, les cuisines basses, le vestibule spacieux au vitrage baroque; sur la façade, des bustes de héros antiques qui se répètent sur un mur latéral treillagé d’élégants compartiments à la mode du siècle dernier.

La bonne mine du logis était un singulier attrait à la curiosité : j’avais découvert la pension Savouré comme La Fontaine découvrit Baruch, à cela près que tout le monde la connaissait, une vraie maison historique.

C’est en 1729 qu’elle fut fondée dans la rue Copeau ( Lacépède ), sous les auspices du grand éducateur Rollin, par J. -B. Savouré, dont la dynastie n’est pas éteinte; son fils l’installa en 1779 dans l’hôtel actuel qui avait appartenu à Pierre Danès, savant illustre et grand personnage du seizième siècle.

Le grand portail de la rue de la Clef avait été déjà remanié quand y entra J. -B. -Louis Savouré; car il ne remonte pas au delà du dix-septième siècle, à l’époque de Louis XIII, ainsi que les belles fenêtres à balustres.

La noblesse extérieure des choses n’est pas indifférente : les Savouré l’avaient si bien compris que, dans leur imposante demeure , ils conservèrent longtemps eux-mêmes la tradition de l’habit à la française, manchettes et jabot de dentelles, et donnèrent toujours à leurs élèves l’exemple d’une tenue parfaite.

On ne reconstitue pas aisément, sous l’impression des mœurs actuelles, la physionomie d’une telle institution, où la religion dominait tous les

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enseignements, religion sincère et intime, avec une élévation morale qui forma d’illustres élèves. Ce n’est pas assurément à une pareille discipline que nous devons les bandits du Panama; les boîtes , comme on appelle aujourd’hui au quartier des

Écoles, les institutions modernes, nous donnent bien l’idée de cette génération nouvelle de potaches sans lettres et sans convictions.

Sur le chapitre des mœurs on ne badinait pas dans la pension Savouré.

En 1796 , le général Bonaparte partait pour l’armée d’Italie : il voulut, pendant son absence,

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assurer l’éducation de son frère Jérôme, âgé de douze ans, et le confia à M. Savouré, fort étonné de cette faveur. Le correspondant du jeune homme était Barras ; il l’abandonnait à ses aides de camp qui n’étaient pas précisément des auxiliaires pour l’instituteur. Après des sorties prolongées en si bonne compagnie, la santé de l’élève déclina rapidement. M. Savouré n’hésita pas à écrire une lettre sage et ferme au tout-puissant Barras, qui se contenta de retirer Jérôme; et, à son retour , le général en chef de l’armée d’Italie retrouva son frère dans une pension de Saint-Germain-en-Laye (i).

Une autre anecdote qui fait honneur à l’ingénieuse prudence de M'ne Savouré elle-même. En 1793, l’institution avait un terrible voisin, Henriot, qui la déclara suspecte. Voyez le prétexte : ’ les bustes de la façade, les statues qui ornent encore le grand escalier, c’étaient des bons dieux. Il n’en fallait plus; peut-être aussi savait-on que la messe se célébrait tous les dimanches dans le réfectoire. L’affaire pourtant s’arrangea, grâce à la promesse d’un repas civique : la table des élèves serait dressée en pleine rue. Civisme et probité n’étant pas toujours synonymes, l’argenterie allait courir de terribles risques; la bonne ménagère imagina un

(1) Jérôme Bonaparte fonda pins tard une bourse dans l’établissement de la rue de la Clef.

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menu qui supprimerait cuillers et fourchettes : du fromage, des artichauts, que sais-je? Et l’argenterie fut sauve.

La maison de la rue de la Clef , charmante en sa vétusté, valait bien cette digression. N’est-ce pas une joie de se retremper dans ces bonnes vieilles mœurs, évanouies?

A côté de l'institution, comme caractéristique du quartier, il y a la pension bourgeoise , telle que la décrivit Balzac ; je ne puis résister au plaisir de relire la page :

La façade de la pension donne sur un jardinet, en

sorte que la maison tombe à angle droit sur la rue

Le long de cette façade, entre la maison et le jardin, règne un cailloutis en cuvette, large d’une toise, devant lequel est une allée sablée, bordée de géraniums, de lauriers-roses et de grenadiers plantés dans de grands vases en faïence bleue et blanche. On entre dans cette allée par une porte bâtarde sur laquelle est écrit MAISON VAUQUER, et au-dessous Pension bourgeoise des deux sexes, et autres. Pendant le jour une porte à claire-voie, armée d’une sonnette criarde, laisse apercevoir au bout du petit pavé, sur le mur opposé à la rue, une arcade peinte en marbre vert par un artiste du quartier. Sous le renfoncement que simule cette

peinture s’élève une statue représentant l’Amour

Sur le socle, cette inscription, à demi effacée, rappelle le temps auquel remonte cet ornement par l’enthou-

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siasme qu’il témoigne pour Voltaire, rentré dans Paris en 1777 :

Qui que lu sois, voici ton maître :

11 l’est, le fut, ou le doit être.

Le jardinet, aussi large que la façade, se trouve encaissé par le mur de la rue et par le mur mitoyen de la maison voisine, le long de laquelle pend un manteau de lierre qui la cache complètement, et attire les yeux des passants par un effet de pittoresque dans Paris. Chacun de ces murs est tapissé d’espaliers et de vignes dont les fructifications grêles et poudreuses sont l'objet des craintes annuelles .de Mme Vauquer et de ses conversations avec ses pensionnaires. Le long de chaque muraille règne une étroite allée qui mène à un couvert

de tilleuls Entre les deux allées latérales est un

carré d’artichauts flanqué d’arbres fruitiers en quenouille et bordé d’oseille, de laitue et de persil. Sous le couvert de tilleuls est plantée une table ronde peinte

en vert et entourée de sièges La façade, élevée de

trois étages et surmontée de mansardes, est bâtie en moellons et badigeonnée avec cette couleur jaune qui donne un caractère ignoble à presque toutes les maisons de Paris. La profondeur de cette maison comporte deux croisées qui, au rez-de-chaussée, ont pour ornement des barreaux en fer treillagé (1 ).

On irait au bout du volume, tant la description est encore actuelle. La rue n’est pas la même, mais le plan de notre maison est si scrupuleusement

(1) Le Père Goriot.

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calqué sur celui de la pension Vauquer de la rue Neuve-Sainte-Geneviève, que l’exacte vérité donne seule de telles ressemblances. La pension de famille de la rue de la Clef a, de plus, cet ironique contraste de la prison, dont les guérites du chemin de ronde et les abords fortifiés ne font pas de réclame à l’établissement. ,

Cette maison de la mère Vauquer! Quelles réflexions vous viennent à l’esprit lorsqu’on y songe! C’est le port où les jeunes barques ambitieuses gonflent leurs voiles pour s’élancer à la conquête de Paris, et où les vieilles épaves viennent s’échouer. On commence là et on y finit. Pour les uns, c’est un nid d’où on s’envole; ~“ur les autres, c’est une antichambre

Rue de la Clef.

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du tombeau; de jeunes dents s’y aiguisent et de vieilles bouches démeublées y babouinent.

Vous souvenez-vous de Vautrin qui, invisible et présent, intervient à chaque instant dans les événements? Et cette Association des Treize qui, dans une société organisée, exercent un pouvoir mystérieux par la seule force de leur intelligence et dë leur volonté , disposent à leur gré des autorités

constituées N’est-ce pas que tout cela vous parait

par trop romanesque?

Ce roman, c’est la vie elle-même, devinée et évoquée par le puissant génie de l’auteur de la Comédie humaine.

En ce moment, il y a des hommes qui s’agitent ainsi sans qu’on en sache rien.

Depuis plus de trois ans, des magistrats ont fait semblant d’ouvrir une instruction sur des faits qui étaient d’une limpidité de cristal. Ils ont toujours, comme Quesnay de Beaurepaire, le mot de conscience à la bouche ; ils posent pour l’austérité comme Prinet. En réalité, ils jouent tous une infâme comédie. Ils sont tout prêts à déclarer innocents ou coupables des coquins avérés qui ont dévalisé l’Épargne française, réduit au désespoir ou au suicide de braves gens qui avaient travaillé depuis leur jeunesse afin d’amasser un petit pécule pour leurs vieux jours.

LE PARIS TRANQUILLE

La décision sans nous, dépendrait de ce que voudraient certains hommes qui habitent loin de ces rues silencieuses, dans de magnifiques hôtels des Champs-Élysées et du parc Monceau.

Un gardien de la paix à 3r,55 par jour, qui se promène mélancoliquement, m’arrêterait si je dérobais une botte de navets à l’étalage de la fruitière, dans cette pauvre rue qui sent la banlieue. Il croit vraiment qu’il est défendu de prendre le bien d’autrui, qu’il y a une Justice, et que les tribunaux sont institués pour faire respecter cette Justice.

Tout ça, c’est des blagues! On est venu me dire officiellement : « Tout dépend encore de vous; si la Libre Parole veut se taire, on rendra une ordonnance de non-lieu. »

<( — Et si la Libre Parole ne se tait pas?

« — On poursuivra.

« — Soyez tranquille, la Libre Parole ne se taira pas. »

Nul mieux que moi, effectivement, ne sait ce qui pourrait sortir de ces poursuites : le déshonneur de la bande de politiciens qui nous oppriment et nous ruinent, une crise présidentielle, un soulèvement populaire qui arracherait notre chère France à des maîtres ignominieux.

Je suis là-dedans jusqu’au cou. J’y suis, parce

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que je m’y suis mis. Mon intuition d’historien social, aidée d’une documentation quelconque, m’a fait deviner des secrets terribles. Je sais beaucoup de choses, parce qu’on a cru que je les savais, et qu’on est venu me les raconter.

Tous ces gens que vous entendez successivement, dans les cérémonies funèbres, prononcer des harangues pompeuses et comparer le collègue, dont la mort vient de les débarrasser, aux plus vertueux citoyens de l’antiquité et des temps modernes, se considèrent mutuellement comme des crapules et se haïssent comme des damnés. C’est la Terreur, avec de la boue au lieu de sang; ils n’ont qu’un rêve : se couvrir eux-mêmes et perdre un rival abhorré.

Ils font parfois comme les Borgia, ils se trompent de fiole et s’empoisonnent avec le poison qu’ils destinaient à leurs amis. Moi, je suis comme l’esclave chrétien qui, au sortir du repas des Catacombes, assistait à l’orgie des Consulaires et des porteurs de laticlaves. Je fais circuler à la ronde les coupes myrrhines et, sachant bien ce qu’il y a au fond, je m’attends un peu à ce que certains convives roulent foudroyés sur le triclinium.

Je publie des notes qui paraissent idiotes à mes collaborateurs, et qui font frissonner des Verrès à l’Opéra ou dans leurs palais. Allez chez Thierrée! Cherchez Arton! Qu’est-ce que cela veut dire?

LE PARIS TRANQUILLE

Vous voyez, n’est-ce pas, la sombre et cruelle ironie de ces spectacles contemporains, et l’illusion de ces malheureux Français bernés par les puissances occultes qui gouvernent aujourd’hui? Il existe une Chambre des Députés et un Sénat qui tiennent

beaucoup de place et qui coûtent très cher Tous

les matins paraissent cinquante journaux différents qui renseignent leurs lecteurs sur le moindre inci-, dent du moment.

« -Sommes-nous assez bien informés ! » s’exclame Homais.

« C’est la conséquence du self-yovernmenl », répond Prudhomme , « le fruit des conquêtes de « Quatre-vingt-neuf, le résultat du régime démocra- « tique qui , à ceux qui paient l’impôt , ne -laisse « rien ignorer de ce qu’ils doivent connaître. »

Un Juif véreux, un ancien marchand de denrées coloniales failli, a acheté tout le Parlement français pour le compte de deux Juifs allemands, sans que personne s’en soit aperçu.

Vieux quartiers, rues des honnêtes gens d’autrefois, àtravers lesquelles je viens d’égarer ma rêverie d’artiste, comme je vous en aime mieux encore, en songeant à tout ce que j’entends depuis quelques jours !

SUR UN ESCALIER

3 novembre 1892, sept heures du soir.

Le moment est difficile , critique , dramatique même. On a sonné trois coups correspondant à mon numéro de cellule. Je suis descendu chercher le panier qui contient mon dîner, il s’agit maintenant de le remonter. Et me voilà dans le grand

escalier de Sainte-Pélagie

C’est un escalier immense, avec de larges marches branlantes, une rampe moite de toutes les mains qui s’y sont posées. Un quinquet funéraire projette çà et là des arabesques d’ombres traîtresses et inquiétantes pour un pied de myope. Une grande baie laissant filtrer un faux jour de la rue achève de donner aux lieux un aspect bizarre et troublant. En bas, des portes de bois massives avec des ferrures énormes et des serrures de cachots.

La question qui se pose est de véhiculer au troisième étage un panier qui contient à la fois des choses liquides et des choses solides. Cela n’est pas si aisé que vous le croyez. Quand on a calé sa bouteille, on a des inquiétudes pour les choux de Bruxelles et, quand le transport du rôti

est assuré, on appréhendede répandre le vermicelle.

Vous me direz queje pourrais éclairer ce voyage nocturne par une bougie. J’ai retrouvé ce raisonnement dans la bouche du guide de Waterloo. Napoléon aurait dû commencer l’attaque trois heures plus tôt; il avait peut - être ses

SLT, UN ESCALIER

raisons pour ne pas le faire. Pour juger équitablement les événements, il faut y être.

La bougie compliquerait la situation sans la résoudre. Tous les soirs à cinq heures on apporte aux détenus leurs provisions de bois et une bougie, mais les bougies qu’on distribue à Sainte-Pélagie sont d’une longueur démesurée. Si, en tombant, cette bougie boutait le feu à l’établissement, les Archives Israélites , qui me tiennent à l’oeil, m’accuseraient d’avoir incendié la prison afin de m’échapper à la faveur du tumulte

Il y a. voyez-vous, des questions complexes qu’on ne peut pas apprécier du Boulevard; il faut être dans les escaliers de Sainte-Pélagie, à sept heures du soir, avec un panier à la main, pour en apprécier les difficultés....

Ce que je redoutais, d’ailleurs, se produit. Je sens que je suis envahi par des pensées; je me dis : « Mon pauvre Drumont, ne trouves-tu pas extraordinaire de te voir là dans ce vieil escalier de couvent avec un panier qui contient du vermicelle et des choux de Bruxelles? Pourquoi sommes-nous au monde? Qui a créé le monde? Quelle étrange et indéchiffrable énigme que la vie ! Et dire qu’il y a des millions et des millions d’êtres humains qui ont passé ainsi sur la terre, qui se sont tous entredévorés, qui ont troublé leurs contemporains de

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leurs passions et de leurs haines et qui sont disparus sans qu’aucune nouvelle d’eux vous arrive, en dehors de ces bruits vagues, qu’on entend parfois dans la solitude des nuits, et qui semblent comme l’appel d’une âme qui demande des prières. »

Dix heures du soir.

A neuf heures, le gardien vient vous boucler avec un bonsoir amical et un bruit de clefs formidable. En voici jusqu’au lendemain six heures.

Mon habitation n’a rien de positivement élégant. C’est le Grand Tombeau , une chambre de structure singulière qui ne reçoit de lumière que par des carrés longitudinaux placés à la hauteur du plafond un peu comme des hublots de navire. Il faut monter sur une table pour apercevoir quelques toits. Rien n’est curieux comme de voir des morceaux de ciel bleu se découpant ainsi en de petits

carrés longs C’est le Tombeau de Mausole lui-

même, mais un tombeau avec un poêle, des cigares et tout ce qu’il faut pour écrire.

Si une flammèche du poêle communiquait le feu aux papiers dont ces chambres d’écrivains sont remplies, on serait carbonisé sans que personne puisse vous entendre et vous secourir. Il y a une sonnette qui est destinée à être montrée aux

SUR ON ESCALIER

membres des congrès pénitentiaires qui visiteront la prison après avoir bu beaucoup de champagne. Seulement, depuis cinquante ans qu’elle est là, elle est absolument oxydée, et le cordon pourri vous reste dans la main dès que vous y touchez.

Le Grand Tombeau (Sainte-Pélagie)

Il n’y a que moi, du reste, qui, depuis cinquante ans. ait eu l’idée de toucher à cette sonnette comme j’ai touché à beaucoup de choses. J’ai senti que j’allais déranger tout un monde et je me suis dit : « Restons-en là ! » Malgré tout je me sens heureux de pouvoir me recueillir un peu

36 DE l’or, DE LA BOUE, DU SANG

après l’existence effroyablement agitée que j’ai menée depuis le jour ou parut le premier numéro de la Libre Parole.

Ma dernière impression du dehors date déjà de cinq heures du soir. Saint-Auban, Boisandré, Méry ont tenu à m’accompagner jusqu’à la porte. On s’est arrêté dans le cabaret du père Goujon dont l’enseigne : On est mieux ici qu'en face, est légendaire dans la littérature. Ce restaurateur des

Lettres captives nous a apporté une bouteille de derrière les

fagots et l’on a bu un dernier verre à la santé de la France et au triomphe de notre cause.

J’ài vu à la tristesse sincère des visages que

Sainîe-Péiagie.

SUR UN ESCALIER

ceux qui étaient autour de moi m’aimaient véritablement, qu’ils me pardonnaient mes nervosités passagères, mes injustices peut-être, et qu’ils sentaient aussi que je les aimais.

J’aperçois là-bas dans ma petite maison de la rue de l’Université ma vieille servante, ma fidèle et bonne Marie. Pendant trois mois, sous les frimas et sous la neige, elle traversera Paris et passera sous les yeux du guichetier stupéfait en apportant, à un homme qui se contente d’un bon rosbif et d’un fruit, de quoi nourrir un corps d’armée.

Elle entretient l’hydre de l’Anarchie tout en me répétant tous les jours : «Quelles vilaines gens, monsieur, que ces Anarchistes !

On dit qu’ils sont capables de tout. »

— Il y a de l’exagération làdedans, mon enfant, il n’y a que nos ministres

Le cabaret du père Goujon.

« Ou est mieux ici qu’en face.

qui soient arrivés à ce degré de canaillerie où l’on est capable de tout.

En aura-t-elle vu, la pauvre femme, depuis six ans : des duels, des procès, des prisons! Et dire que lorsqu’elle est entrée chez moi elle devait entrer chez un curé. La supérieure qui voulait son bien lui a dit : « Entrez chez M. Drumont, c’est la même chose. »

Vers onze heures, ma pensée s’en va malgré tout vers le boulevard Montmartre. Rien n’est singulier comme la façon dont l’homme se passionne peu à peu pour des choses qui, au commencement, l’ennuyaient profondément. J’avais fait un véritable sacrifice à ma cause et fait violence à toutes mes habitudes et à tous mes goûts en fondant un journal. Au lieu d’être le passager philosophe qui, assis sur le pont, regarde avancer le navire, il me semble que celui qui dirige un journal est dans la chambre de chauffe, dans la chambre du mécanicien, et qu’il ait le tympan cassé chaque jour par le bruit de la machine en mouvement.

On s’y fait et l’on éprouve bientôt un sentiment tout particulier, alors qu’en pleine nuit on perçoit cette activité du vaste univers, qui vient aboutir à vous par tous les fils du télégraphe. Au bout du monde, nos soldats luttent héroïquement, dans les

SUR UN ESCALIER

marais pestilentiels du Dahomey, contre des nègres à figure de singe ; dans un Parlement étranger, quelque discours à effet a été prononcé; un homme illustre a disparu de la scène humaine; dans un de ces cloaques affreux qui entourent le brillant Paris, on a découvert un cadavre horriblement mutilé... Tout cela arrive pêle-mêle, tout cela est annoncé, raconté,' imprimé, tiré à des centaines de milliers d’exemplaires, sans qu’on ait eu même le temps de songer à tout ce qu’il y a dans ces événements et dans ces drames.

Ceci est le côté inférieur, fiévreux et passionnel du travail. Ce qui ennoblit l’œuvre journalistique, c’est la pensée élevée qui le domine et qui l’inspire ; c’est la conviction que l’on a de remuer des idées qui seront fécondes, de trouver un écho dans l’Opinion, de faire réfléchir les hommes, de donner à d’obscures victimes de l’implacable régime actuel la joie d’avoir pu soupirer et protester tout haut.

La Libre Pcvole, sous ce rapport, a été digne de sa mission.

Lorsqu’on fouillera plus tard la collection de notre journal, on sera étonné de ce que nous avons dit en quelques mois de choses qu’on n’osait pas dire, de ce que nous avons abordé de questions qu’on n’osait pas traiter, de ce que nous avons

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signalé d’abus, dénoncé d’infamies, ouvert d’horizons, éveillé d’êtres à la vie pensante.

En toute occasion, nous avons pris vaillamment en mains la cause des persécutés, des spoliés, des opprimés, des exploités, des humbles, des souffrants, des pauvres casseuses de sucre de la Villette comme des- employés des Postes.

Nous avons montré à tous dans quelles conditions meurtrières pour la collectivité fonctionnait ce système ploutocratique qui, assuré de la complicité d’une Magistrature vénale, dépouille des millions de malheureux pour enrichir quelques Juifs

Nous avons pris la défense des actionnaires de la Société des Dépôts et Comptes courants, que l’on ruine d’abord et que l’on veut obliger ensuite à remplir les trous qu'ont fait des administrateurs infidèles. Nous avons révélé à tous ce qu’avait été cette caverne que l’on appelait la Compagnie de Panama, et protesté contre les manœuvres de ceux qui s’efforcent d’assurer une scandaleuse impunité à des écumeurs sans vergogne.

Ce n’est que dans quelque temps que les Juifs-et les Judaïsants s’apercevront de la violence du coup qui leur a été porté par une volonté sûre d’ellemême, souriante parfois et sachant éviter, à l’occasion, les manifestations inutiles.

SUR UN ESCALIER

Je jouis d’avance du châtiment qui va atteindre tous ces hommes qui ont été de si misérables hypocrites et de si effroyables oppresseurs. Môssieu Floquet, Floquet-la-Vertu, Floquet pontife, Floquet devant lequel les tambours battent aux champs pendant qu’un officier français salue de l’épée,

Floquet représentant l’incorruptibilité jacobine

Il en est comme une chatte, du Panama.

Et ce vieux coquin de Freycinet, membre 4e l’Académie française et de l’Académie des sciences, celui qui savait que Triponé était un espion aux gages de l’Allemagne, et qui, pendant deux ans, alors qu’il était prévenu, a laissé au traître ses libres entrées au ministère de la guerre, le Freycinet qui a torturé Turpin, l’enfant du peuple qui avait sauvé la France avec la mélinite au moment de l’affaire Schnoebelé, celui qui a fait de ce grand inventeur un prisonnier de droit commun portant la livrée dégradante des auxiliaires qui me servent Demain le masque de ce

Pharisien tombera, le rêve qu’il avait caressé d’être Président de la République n’excitera plus que des huées, et il achèvera, sous le mépris de tous, une existence deshonorée.

Et Rouvier, et Roche, et Tbévenet, et Albert Grévy, et tant d’autres! Et tous ceux qui ont été implacables pour les naïfs et les humbles qui s’étaient

DE L’OR, DE LA BOUE, Dü SANG

fourvoyés dans le Boulangisme sans voir qu’un homme entouré de Juifs ne pouvait rien faire pour son pays.

T’en souviens-tu des justes lois, ô Youssouf, neveu et gendre d’un escroc et d'un espion? Tu les réclamais, ces justes lois , pour un soldat héroïque qui, s’il fut un chef de parti médiocre, n’en avait pas moins reçu six blessures en combattant pour la France. Que penses-tu de ton estimable beau-père von Reinach, voleur, agent allemand et corrupteur d’hommes politiques?

Ces révélations feront-elles l’effet des deux doigts qui, introduits dans la bouche, amènent le vomissement libérateur? On peut en douter avec une nation aussi avachie que la nôtre.

En tout cas, ce monde maçonnique et juif aura reçu un coup dont il ne se relèvera jamais. On l’aura vu tel qu’il est; il aura été pris la main dans le sac et la main dans le chèque.

On ne dira plus de notre œuvre : « Ce sont propos de pamphlétaires, déclamations littéraires, attaques d’hommes passionnés qu’aucune preuve n’appuie. » La France aura les témoignages sous les yeux ; elle saura entre quelles mains vénales elle aurait été si une guerre avait éclaté tout à coup.

Ce qui aura été versé dans ce débat couvera dans

SUR UN ESCALIER

les cerveaux et il en sortira quelque chose que nous ne voyons pas encore.

Tu as fait ce que tu as pu, mon bon Drumont, ne te tourneboules pas l’entendement.

Et ma foi, en songeant à tout ce qu’il y avait d’extraordinaire dans le Panama, à tout ce que les Bourgeois, les Ribot, les Loubet, les Franqueville ont étouffé et qui sortira peut-être un jour, je me mis à m’esclaffer de rire et je dansai un cavalier seul « dans le Grand Tombeau».

MAISON' D’ÉCRIVAINS

4 novembre 1892.

J'ai visité hier mon domaine en détails. C’est bien la maison qu'a décrite Du Camp :

Cette prison est affreuse, écrivait Maxime Du Camp en 1871; elle est atteinte de lèpre sénile; on a beau la nettoyer, la fourbir, la repeindre, elle succombe sous le poids de son grand âge; on dit qu’on va prochainement la démolir; il y a longtemps qu’elle aurait dù être remplacée, car elle n’appartient plus à notre civilisation. Elle est moins un lieu d’emprisonnement qu'une maladrerie; pour les malfaiteurs, elle est une perversité; pour les détenus politiques, elle n’est qu'humiliante; pour l’administration, elle est un coûteux embarras; elle a droit à la destruction, il faut espérer qu’on ne la lui refusera pas.

Ce serait, tout de même, un malheur que cette destruction. On ne peut imaginer rien de plus sai-

sissant que cet antique refuge de femmes de mauvaise vie, qui a eu successivement pour hôtes les hommes les plus illustres de ce temps.

Déchiffrez les noms écrits sur ces murailles, feuilletez ces registres d’écrou et vous y trouverez le Génie, l’Esprit, le Dévouement. C’est là où les gouvernements viennent tour à tour choisir leurs hommes d’État, où les artistes viennent prendre modèles de statues; les plus obscurs de cette liste ont exercé malgré tout une influence sur leur temps.

Pêle-mêle, vous rencontrez là : Barbés, Bérenger, Blanqui, Armand Carrel, Chaudey, Leon Cladel, Clémenceau, P.-L. Courier, Dclescluze, Ph. Dubois, Gégout, Guesde, P. Lafargue, Lamennais, Lepage, Lockroy, Longuet, Malato, Catulle Mendès, Morès, F. Pyat, Proudhon, Ranc, Raspail, Richepin, Raoul Rigault, Rochefort, Savine, Taine, Tridon, Vacquerie, Vallès.

Quelle drôle d’époque quand on réfléchit! Quelle société cacophonique, extravagante et démente que cette société qui a fait dix révolutions pour proclamer les droits de la Pensée et qui va chercher, pour en faire des ministres et des députés, des hommes’ qu’elle a commencé par mettre en prison comme des malfaiteurs.

On a décrit cent fois le Pavillon des Princes. Au pre-

rnier, à droite :1a Grande Gomme , une pièce très spacieuse qui fut la chambre de Rochefort et qui est aujourd’hui transformée en parloir; au second, la Petite Gomme, une très belle pièce encore, que Martinet occupait de mon temps; au troisième, le Grand Tombeau ; au quatrième, la Grande Sibérie, une très vaste chambre aussi,

Cour des Politiques (Sainte-Pélagie).

mais très basse de plafond, d’où l’on a une vue panoramique véritablement merveilleuse. Par les temps elairs, on aperçoit distinctement Fontenay, Montsouris, le Père-Lachaise et les hauteurs de Belleville. A gauche, dans l'escalier, on trouve le

48 DE l’or, de la boüe, du sang

Petit Tombeau et la Petite Sibérie , qui sont des séjours désagréables.

On ne peut rien concevoir de triste comme cette immense cour mal pavée, qui sert à la promenade; c’est une grande fosse de fauves plus qu’une cour; les fenêtres grillées des détenus de droit commun donnent là-dessus et parfois, en levant la tête, on entrevoit le visage d’un malheureux qui se lamente ou qui ricane en esquissant quelque geste obscène.

Les Dettiers , comme on appelle à Sainte-Pélagie les détenus qui n’ont pas acquitté les condamnations pécuniaires, semblent mieux traités que les politiques. La cour de la Dette est charmante au premier prinLemps, sous ses vieux arbres, avec ses guirlandes de pampres et le réverbère antique. C’est bien particulier un tel coin de verdure dans une prison , frondaisons qui dissimulent mal les hottes honteuses des fenêtres et les barreaux compliqués : en tout cas, c’est un endroit privilégié.

Pour les politiques , la Fosse de Y Ours semblait assez convenable : c’est là qu’on se réunissait le matin, avant le déjeuner, pour jouer au ballon, se passer les journaux, échanger des impressions sur la séance de la veille. J’ai passé là des heures intéressantes en déambulant de long en large sous un ciel d’hiver tout chargé de neige, tandis que tous les ennemis de la société actuelle qui étaient

MAISON D’ÉCRIVAINS

là, poussaient des exclamations à chaque nouveau scandale révélé par les feuilles du matin, à chaque nom parlementaire que le juge d’instruction venait de saisir.

Mes compagnons de captivité étaient presque tous des Anarchistes. Je n’ai pas besoin de vous dire que je déteste les doctrines anarchistes et que je réprouve de toute mon âme les crimes commis par certains Anarchistes. Je n’éprouve pas cependant cette frénésie imbécile que montre, vis-à-vis de ceux qui se déclarent théoriquement Anarchistes, une société qui est absolument Anarchique dans ses pratiques et dans ses actes, qui ne fonctionne qu’en mode anarchique, qui est la négation absolue de tous les principes sur lesquels repose le véritable Ordre social.

Je vous ai donné mon opinion là-dessus dans la Fin d'un Monde :

Si le Collectivisme, écrivais-je alors, est l’expression logique delà situation économique et sociale du pays, l’Anarchisme est l’expression non moins logique de la situation morale.

On connaît ces boules de jardin qui reproduisent nos traits en les grossissant jusqu’à la difformité. Le Collectivisme et l’Anarchisme font de même et reproduisent, en l’exagérant encore, l’image de la Société. Exagèrent-ils même! Je n’en sais rien.

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Les Sociétés par actions, sur bien des points, sont plus collectivistes que le Collectivisme lui-même; elles sont plus internationales, plus antipatriotes que lui. Un Juif prussien peut acheter demain à la Bourse toutes les actions d’une manufacture d’armes ou d’une société pour les fournitures militaires. 11 n’a qu’à donner un coup de timbre, se faire apporter les livres et les états, et, à un clou de soulier, à nue bride de cheval, à une couverture près, il saura où en est l’armée française. Pendant ce temps un badaud qui aura demandé à une sentinelle à regarder son fusil sera jeté dans les fers.

Quant à l’Anarchisme, on se demande quel désordre il pourrait ajouter à une Société aussi complètement désorganisée que la nôtre.

En fait, l’Anarchiste est le vrai successeur de Rothschild et, sinon son légataire universel, du moins son héritier présomptif. 11 procède du même principe que les Juifs, en ce sens qu’il supprime de son entendement tous les scrupules qui retenaient les hommes d’autrelois ; il se met en dehors des principes et des conventions qui liaient jadis les hommes entre eux et constituaient le pacte social. Quant un financier juif a envie de faire un coup, il n’interroge pas sa conscience ; il ne se demande pas davantage si cela dérangera les conditions d’existence d’autres êtres, causera des ruines ou des désespoirs; il fait le coup; l’Anarchiste prétend également faire le sien.

Ceci explique que, dans l’état de décomposition du monde actuel, on n’ait jamais essayé de réfuter les Anarchistes. La Société ne peut, en effet, leur répondre qu’une chose ; « J’ai la Force pour moi. » A quoi ils

MAISON D’ÉCRIVAINS

répliquent : « Cette supériorité de la Force, nous l’aurons peut-être un jour. »

Remota justitia, dit saint Augustin, quiet sunt impe-

ria nisi magna latrocinia ? Cette parole se vérifie à la lettre. Vous figurez-vous le juge, qui vient d’acquitter Erlanger qui a volé 300 millions, osant parler de conscience ou de morale à un Anarchiste.

La vie en commun, d’ailleurs, rapproche vite. Je

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n’ai trouvé à Sainte-Pélagie que des compagnons aimables et charmants et, grâce à nos efforts réciproques, nous avions fait de notre prison une véritable Salente où tout le monde vivait heureux dans la fraternité et dans l’union.

Quoi qu’on en ait dit aux membres du congrès pénitentiaire, il n’y a pas de règlements. Au moment où le gouvernement semblait par terre et où ma mise en liberté était imminente, j’aurais pu faire tout ce qui m’aurait plu à Sainte-Pélagie. Le directeur était un homme obligeant et courtois auquel je disais, à chaque visite : « Faites monter », ou bien : « J’ai à travailler aujourd’hui, dites que le règlement s’oppose... »

Si le ministre le lui avait ordonné, ce directeur m’aurait fait jeter dans un cachot glacé, en janvier, par trente degrés de froid, sans une couverture, et m’aurait, fait assommer par les gardiens, sous prétexte que je récalcitrais.

C’est arrivé, il y a quelques années, à un pauvre diable de Dettier, enfermé pour une somme insignifiante, qui est resté perclus pour le reste de ses jours. On ne raconte pas ces horreurs-là aux membres des congrès pénitentiaires.

Je n’ai profité, en tout cas, des facilités qui m’étaient données que pour rendre l’existence aimable à mes codétenus et pour leur faire boire

MAISON D ECRIVAINS

du bon vin. Ils s’ingéniaient de leur côté à m’être agréable; ils cognaient au plafond pour m’avertir le dimanche de l’heure de la messe. Dès qu’ils recevaient de province du pain d’épice ou des confitures, ils s’empressaient de m’en faire goûter le premier. Le séjour à Sainte-Pélagie m’a laissé l’impression d’un de ces hôtels du Quartier Latin où l’on chante toute la journée.

Notre colonie- s’était peu à peu accrue. Chèze, un romancier de talent, qu’on appelait Laurent de Médicis à cause de son type florentin, égayait notre solitude et parfois, à trois heures du matin, nous l’entendions encore, avec un plaisir qui aurait été sans mélange si l’heure avait été moins avancée, entonner le fameux Noël :

Trois anges sont venus ce soir

M'apporter de bien douces choses.

L’un d’eux portait un encensoir

Et l’autre un beau bouquet de roses.

Il y avait même un éditeur parmi nous. Il a débuté, du reste, par un coup funeste.

Le premier jour où il est descendu dans la cour, « notre loyal codétenu », pour employer l’expression qu’affec-

Pi I 1 ”

) il

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tionnait Martinet, dans les exordes , quand il se préparait à dire des choses énormes, a crevé le ballon qui servait aux jeux de la communauté. On a craint un moment que ce ne fût un émissaire de nos ennemis; mais il s’est glorieusement réhabilité dans l’opinion de ses frères en nous offrant un petit vin blanc qui grattait un peu, mais qui n’était vraiment pas sans charme.

Pendant de longs jours encore, j’entendrai ces francs éclats de rire, ces refrains de chansons retentissant le long des marches usées par le temps, et ces hurlements qui commençaient dès qu’on disait : « Nous allons aborder paisiblement la discussion de la question sociale ».

J’ignore l’impression que mes théories auront laissée à mes voisins d’en haut, mais je n’oublierai pas, pour ma part, les joyeuses parties de manille faites ensemble, en attendant l’arrivée du gardien qui faisait son apparition à neuf heures, pour mettre tout le monde sous clef.

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