‹ De l'or, de la boue, du sangChapitre 20 sur 23 · MANNEKEN-PIS DEVANT LA JUSTICE · texte numérisé non relu

MANNEKEN-PIS DEVANT LA JUSTICE

spé'cimen de l’objet vendu par Georges Messenger).— A distance, on dirait une jolie petite statuette {Rires). Mais de près!... [Nouvelle hilarité.) Prévenu, depuis combien de temps vendezvous cet article?

Le PRÉVENU. — Depuis la Noël.

M. Lane. — Elle a bien marché, la vente?

Le PRÉVENU. —

Pas mal.

M. Lane. — Combien faitesvous payer la statuette?

Le prévenu. — Quatre pences (huit sous) la pièce.

«M. Lane. — C’est cher, mais j’en suis très

278 DE l’or, de la boue, du sang

heureux, parce que vos bénéfices vous permettront de payer la forte amende à laquelle je vais vous condamner. (On rit.)

Le prévenu ( produisant un journal). — J’ai eu le plaisir de vendre deux de mes articles à M. le maire de Deal. Il m'a dit que c’était la plus parfaite reproduction de la fontaine bruxelloise qu'il eût jamais vue.

M. Lane. — Eh bien! je ne suis pas de l’avis de M.le maire de Deal. Je l’ai vue, la fontaine de Bruxelles; elle n’est nullement conçue de façon à produire l’effet d’indécence qui se dégage de votre imitation. Celle-ci est très inconvenante. Je vous condamne à 40 shillings d’amende ou un mois de prison, au choix.

J’ai été ce matin saluer Manneken-Pis; il ne paraissait pas affecté outre mesure de cette condamnation et il continuait à rappeler à tous, avec une candeur ingénue, les exigences, de l’humaine nature. Les Américaines et les Anglaises étaient plus nombreuses que jamais dans les boutiques où l’on vend l’image du petit sans-gêne, qui est sans indécence parce qu’il est innocent encore. J’ai eu toutes les peines du monde à me procurer une ligurine pour l’envoyer à Bérenger...

AU CIMETIÈRE DTXELLES

2 novembre 1894.

Chaque année, en un temps où tout passe si vite, des amis moins oublieux que les autres fêtent l’anniversaire de deux morts célèbres, disparus tous deux dans des circonstances presque identiques, par le revolver et par la femme.

Au mois de janvier, quelques-uns vont encore aux Jardies pour y revoir le buste de Gambetta. Au mois de sep- L’œiiiet rouge, tembre, d’autres viennent déposer des couronnes sur la tombe de Boulanger.

Les uns ont la reconnaissance de l’estomac; lés autres la piété du cœur.

Gambetta, en sa qualité de métis de Juif, a été le favori d’une Fortune obscène comme une divinité de la sémitique Carthage. Bouzingot criard et avocat obscur, il a goûté des satisfactions et connu des triomphes qu’il n’aurait jamais osé rêver; il a été deux fois le maître de la France.

Plus puissant encore et moins surveillé dans la seconde opération que dans la première, chef occulte du Gouvernement, il a pu disposer du budget et accorder des places à son gré; il a fait sortir du néant et confortablement installé dans tous les bons endroits toutes sortes de faméliques et de bohèmes qui, sans lui, auraient tiré toute leur vie le diable par la queue!

Boulanger, au contraire, a été un vaincu. Sans doute il a répandu, lui aussi, pas mal d’argent, mais ceux auxquels il avait donné sans compter n’ont pas attendu que la main qui distribuait la sportule fût glacée par la mort, ils se sont éloignés dès qu’il se sont aperçus que la main était vide...

Les fidèles qui commémorent la date de la mort de Boulanger sont ceux qui n’ont rien reçu de lui, qui l’aimaient pour lui-même ou plutôt pour l’idée

AU CIMETIÈRE ü’iXELLES

imprécise et vague, mais généreuse, patriotique et grande qu’il personnifiait.

Les. pèlerins des Jardies sont des Païens, moins cyniques que les autres, qui viennent couronner de fleurs la source à laquelle ils ont bu, la source de laquelle, au lieu d’eau pure, ont coulé tant de potsde-vin. Les visiteurs d’Ixelles sont des idéalistes qui viennent saluer, dans une ombre tragique, le souvenir d’un noble rêve et la chimère d’un songe évanoui.

Pour moi, on le sait, j’ai tenu, à l’époque, du Boulangisme, à ne point, comme le dit Montaigne, « hypothéquer la liberté de mon âme » et à garder intacte mon indépendance d’historien. J’ai voulu, en adhérant publiquement à la candidature du général à Paris, me différencier de la clique opportuniste qui soutenait Jacques, mais n’ai point voulu m’engager dans un parti où il y avait trop de Juifs.

Le matin du 27 janvier, j’étais un bulletin dans l’urne ; le soir, devant chez Durand, j’étais un passant perdu dans la foule, espérant, comme tant d’autres -qui étaient là, que le mot décisif serait dit, que l’irrésistible poussée se produirait et que nous allions tous rouler pêle-mêle dans l’Élysée...

Beaucoup avaient cette sensation et je reverrai longtemps la mine désespérée de ces gardiens de la paix, anciens soldats pour la plupart, qui, vers

28â DE l’or, de la boue, du sang

minuit, quand tout espoir d’un mouvement fut irrémédiablement perdu, disaient mélancoliquement aux attardés : « Circulez, messieurs, c’est fini... » Je m’en revins par la place de la Concorde avec un économiste très savant qui, ce soir- là, était violemment excité. Une petite pluie qui commençait à tomber avait couvert le pavé d’une légère couche de verglas : « Tenez-vous bien, dis-je à mon compagnon, c’est la soirée de la dégringolade. »

J’ai retrouvé Boulanger à Ixelles... Ce jour-là, je

était avec quelques amis

et avait apporté

ssgggi une nouvelle

couronne.

Il y avait [à quelques pas un

l|||h prêtre qui était venu comme les

autres voir la

tombe légen-

: daire, la tombe j : cachée inter li- • y lia et flores. Je

| ? pris la liberté de l’aborder et jelui

Le restaurant jDurand,

AU CIMETIÈRE D’iXELLES

dis : « Vous devriez dire quelques prières, ne fut-ce qu’un Pater et un Ave, pour les deux êtres qui, après avoir été unis par des liens charnels que l’Église condamne, sont maintenant indissolublement unis dans la mort. Cela ferait du bien à ces pauvres âmes, et dans la géhenne où elles sont peut-être, leur procurerait du rafraîchissement et du réconfort. Elles ont payé leur tribut à la faiblesse qui est commune à tous les enfants d’Adam, mais le nom de Dieu est Miséricorde, et la fragilité de la créature n’a d’égale que l’infinie bonté du Créateur. »

Le vieux prêtre dit un Reqiuescat in pace. Séverine et moi nous nous mimes à genoux et, dans la solitude de ce cimetière étranger, quelques hommes, ayant peut-être des conceptions religieuses ou philosophiques différentes, s’unirent pour demander la paix éternelle pour ce soldat de la France qui avait vécu au milieu des orages, dans les agitations et les luttes...

Devant cette Postérité, qui déjà a commencé pour lui, l'infortuné général ne fait pas, d’ailleurs, triste figure. La poésie du malheur l’a réconcilié avec le Peuple qui juge avec son cœur. L’ignominie, maintenant démontrée, des pourvoyeurs et des exécuteurs de la Haute-Cour, a fait mieux comprendre la néces-

284 DE l’or, de la boue, du sang

silé et la grandeur de l’œuvre, que Boulanger avait rêvé d’accomplir, à l'élile qui juge avec son cerveau.

Boulanger, mort, a eu de la chance avec ses ennemis et ses amis.

Ceux qui l’avaient

Le duel de Neuilly.

(Hôtel du comte Dilion, ouievard d’Argenson).

AU CIMETIÈRE D’iXELLES

combattu sans pitié ont roulé dans la boue du Panama, et les Français n'oublient pas que le véritable réquisitoire contre un général que la Prusse redoutait a été rédigé par un Hambourgeois, neveu et gendre de l’escroc et de l’espion von Reinach. Ils n'oublient pas davantage que le magistrat, qui n’a pas demandé troib mois pour poursuivre un glorieux soldat qui avait reçu six blessures devant l’ennemi, est le Quesnav de Beaurepaire qui a refusé pendant trois ans de poursuivre les voleurs de Panama.

Du côté des amis, Boulanger n’a pas été moins favorisé.

Quand le corps de Pompée eut été abandonné sur le rivage à Alexandrie, et que se furent enfuis tous les licteurs, les joueurs de flûte

Le Cimetière d'Ixelle?

(Bruxelles).

et les sonneurs de trompette qui accompagnaient la veille Yimperator , des amis de la défaite vinrent et mirent sur un bûcher de bois précieux le cadavre du vaincu.

La mémoire de Boulanger a rencontré des fidélités également touchantes et désintéressées; elle est gardée par un poète patriote comme Déroulède; elle a inspiré à Séverine les pages les plus éloquentes qu’elle ait écrites; Barrés trouvait hier des accents émus pour rappeler quel ardent amour de la Patrie animait l’homme que la politique a perdu.

Sans doute, plus d’une ombre obscurcit ce tableau, et plus d’une retouche se pourrait faire à ce portrait. A quoi bon épiloguer? C’est nous qui créons la vérité historique et, si des écrivains au cœur élevé et au verbe indépendant déclarent que Boulanger a mérité d’être absous de ses fautes et honoré publiquement, c’est qu’il en doit être ainsi.

Boulanger, d’ailleurs, a mérité ces hommages en traitant toujours la Presse avec considération et respect; on ne pourrait relever aucun propos de lui indiquant qu’il fût ennemi de nos libertés.

C’est en ceci que se montrent imbéciles ceux qui, incapables d’écrire un livre ou même un article émouvant, traquent ignoblement la Pensée. Avant quelques mois, que restera-t-il de Casimir? Un nom

AU CDIETŒRE D’iXELLES 287

discrédité, ridicule et honni qui déjà dilate la rate de tous dès qu’on le prononce. En découvrant au carrefour de l’Histoire cette image caricaturale, modelée et façonnée avec une émulation qui les honore, par tous ceux qui savent tenir une plume, nos arrière-neveux croiront voir un de ces petits dieux comiques que les anciens plaçaient dans les champs pour épouvanter les oiseaux, faire fuir les sorcières et conjurer par le rire les mauvais esprits.

Poétisée et grandie par les privilégiés qui ont reçu du ciel le don de toucher les âmes et le secret des paroles qui persuadent, la figure du général amoureux apparaîtra, au contraire, sous la mystérieuse et indistincte lumière des Champs-Élyséens. C’est là que se promènent dans des prairies d’asphodèles, en causant avec les vieux Aèdes qui les morigènent doucement, les demi -héros qui n’ont pas rempli toute leur destinée, qui se sont reposés avant d’avoir terminé leur tâche et qui ont filé aux pieds d’Omphale avant d’avoir accompli les travaux d’Hercule et nettoyé les écuries d’Augias...

WATERLOO

15 novembre 1894.

J’ai visité hier ce champ de bataille de Waterloo, qui, même après Sedan, évoque une grande ombre tragique dans notre histoire.

L'impression qu’on éprouve sur les lieux euxmêmes, n’est point celle qu’a exprimée Victor Hugo. On n’a pas la vision d’une sorte de cataclysme cosmique, du foudroiement d’un Titan par l’intervention subite de la Destinée.

Ce qui frappe tout d’abord, c’est l’exiguïté relative du champ de bataille et la facilité aussi avec laquelle on se rônd compte des opérations. Vous avez entendu le récit de ces manœuvres compliquées que vous expliquent des gens qui, souvent, n’y comprennent rien. Ici, on est comme devant une scène de théâtre

sur laquelle on voit distinctement aller et venir tous les acteurs.

Du haut de la butte du Lion, qui a 255 marches, vous avez une vue d’ensemble absolument nette et précise.

Ce monument n’a pas été élevé en signe de défi et de triomphe par les puissances coalisées, c’est le monument d’un prince de Nassau qui, comme tant d’autres, mourut dans cette mêlée des nations, et qui fut glorifié pour tout le monde.

Vers 1825, Wellington voulut revoir ce coin de

Page 1