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WATERLOO

terre oit il avait vécu les heures les plus émouvantes de sa vie, et terrassé Napoléon par son opiniâtreté

stoïque. Il aperçut le Lion, il demanda quelques éclaircissements et s’en fut comme s’il avait eu tout à coup le sentiment de l’ironie supérieure des choses humaines.

Quand je montai sur cette butte du Lion, il pleuvait comme le 18 juin 1815. J’y trouvai un Anglais, qui s’approcha pour avoir à l'œil les explications du guide, pendant qu’un petit Anglais satisfaisait ses besoins naturels le long de la gloire des Nassau.

Les explications du guide sont d’une admirable clarté. Derrière vous, voilà Plancenois où était la droite de Napoléon; au milieu des arbres, devant vous, vous voyez ces deux belles fermes blanches?

Elles appartiennent

La Haie-Sainie.

au comte Cornet de Grey. L’une s’appelle la Belle- Alliance, l’autre la Ilaie-Sainte. Plus loin est le Mont-Saint-Jean où Wellington résista si longtemps aux assauts de la vieille Garde. A votre gauche est la ferme d’IIougoumont que Napoléon essaya inutilement d’enlever pour tourner les Anglais. Sur votre droite est Wavre, par où déboucha Blücher.

Vous vous absorbez quelque temps dans une méditation silencieuse et pieuse, qui vous rend insensible à toute rumeur extérieure, devant ce paysage qui a je ne sais quoi de sacré, devant ces champs qui furent témoins de l’héroïsme de nos pères. Puis vous prêtez l'oreille aux propos de votre guide qui vous fait toucher du doigt les fautes stratégiques de Napoléon.

C’est toujours curieux ces choses-là, pour ceux qui ont quelque esprit philosophique. Cet homme n’a pas été des Pyramides au Kremlin, il n’a pas gagné la bataille d’Austerlitz, il n’est pas entré en vainqueur dans toutes les capitales de l’Europe, il a vécu loin des camps en buvant du faro. En face de la Ilaie-Sainte et du Mont-Saint-Jean, il juge Napoléon devant Drumont, qui a été obligé de s’en aller en Belgique à la suite d’une loi votée par les élèves et les amis des Religieux qu’il avait défendus...

Chose bizarre, je fus assailli devant ce grand espace silencieux par la même idée qui m’avait saisi le premier soir sur l’escalier de Sainte-Pélagie, et que vous devez connaître, vous aussi, pour peu que vous soyez méditatif. C’est une pensée qui vous prend brusquement à la tête comme un point vous prend dans le cœur : « Quelle drôle d’invention que la vie! Pourquoi sommes-nous ici ? Dans quelle étrange comédie jouons-nous un rôle? A quoi sert le mouvement que les hommes se sont donné depuis le commencement du monde ? »

C’est la musique seule qui pourrait traduire, dans une symphonie énorme et confuse, les souvenirs multiples, les sentiments divers, les images grandioses qui se. pressent en vous en ce moment, et qui passent sur votre cerveau comme ces nuages rapides que, les jours d’été, une invisible main

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semble chasser devant elle sur l’horizon : l’épopée impériale, les maréchaux, le sacre à Notre-Dame, le radeau de Tilsitt, l’antichambre d’Erfurth, le parterre de rois de Dresde, trente mille hommes mourant de froid en une seule nuit en Russie, les officiers et les soldats mordant à belles dents dans des chevaux crevés, ou se couchant dans la neige, pour y mourir, sans qu’on puisse les faire lever, Fontainebleau!... Sainte-Hélène !...

Alors, au milieu de toutes ces visions exaltantes et sublimes, vous vient cette idée basse, inférieure, une de ces idées réflexes dont on n’est pas responsable : « Comment peut-on arriver à faire une aussi mauvaise omelette que celle que nous avons mangée à l’hôtel qui a pour enseigne: Au Quartier -Général de Wellington ? »

Dans ce qu’il dit, ce guide a raison : il n’a pas vu la bataille de Waterloo, mais son père l’a vue, et il a la tradition. Il a raison comme Charras, qui n’a jamais gagné de batailles, et comme Thicrs, qui discuta toute sa vie les questions militaires, et le jour où il commanda d’aller reprendre les canons de Montmartre, oublia d’envoyer des attelages pour les emporter.

À Ligny, Napoléon avait battu les Prussiens et leur avait tué neuf mille hommes. Dix ans aupa-

WATERLOO

rayant, il les aurait vigoureusement poursuivis et rejetés violemment de son champ d’action. Mais le demi-dieu était rentré dans l’humanité, il avait quarante-six ans, il avait dépensé une force nerveuse extraordinaire. Il ne put résister au désir de faire un petit somme.

N’avez-vous jamais éprouvé, vous qui n’avez pas conquis le monde, ce désir irrésistible du bienfaisant sommeil qui vous prend tout à coup dans la réalité et vous dépose doucement, sans que vous vous aperceviez même de la transition, dans le ninoana , dans le non-être ?

Il n’avait que quarante-six ans et il était Napoléon. Que pouvez-vous espérer de ces généraux de soixante ans, si dignes de respect pour leurs services d’autrefois. mais que vous regardez passer, courbés déjà et usés par la vie, sur des chevaux dont le trot semble les fatiguer ?

Vous me citerez l’exemple de de Moltke. Si un vrai général, un général de trente ans, avait commandé une armée comme celle de Metz, le pauvre vieux de Moltke aurait eu tous ses plans cassés et toutes ses stratégies culbutées, et il en aurait vu trente-six chandelles...

Ce qui est certain, c’est que l’arrivée de Blücher n’eut pas le caractère de ces coups de la Fatalité qui

dérangent toutes les combinaisons. Napoléon devait le sentir sur son dos et il n’avait qu’une chance de succès, c’était d’abattre Wellington avant que les Prussiens n’eussent le temps d’intervenir. Il l’aurait fait s’il n’avait pas plu à verse le matin de W a t e r-

Hyde-Park, « Achilles »

Wellington.

loo, ce qui rendait le terrain difficile pour l’artillerie. Il l’aurait probablement fait, malgré la pluie, s’il avait été plus jeune, s’il avait eu les intuitions de ses radieuses années.

Quoi qu’il en soit, il ne donna l’ordre de commencer l’attaque qu’à midi moins dix, et, du haut de votre butte, vous reconstituez toutes les péripéties de

WATERLOO

la bataille : l’attaque sur la ferme d’Hougoumont échouant par la faute du prince Jérôme, qui prend les murs de briques rouges pour des uniformes anglais, et qui fait tirer dessus inutilement pendant des heures, la ferme de la Haie-Sainte prise et Wellington se cramponnant désespérément à Mont-Saint-Jean contre les assauts de la Garde.

• L’entrée en ligne de la Garde impériale est l’événement pathétique de la journée. C’est tout à fait une page d’épopée et, cette fois, l'impression que traduit si magnifiquement Victor Hugo, est la même que donnent les auteurs anglais et même les plus prosaïques narrateurs de la bataille.

Un sergent-major du 7e hussards anglais, du nom d’Édouard Cotton, a écrit un volume très intéressant sur la journée du 18 juin : Une voix de Waterloo. Il s’était voué à celte bataille, qui fut évidemment ce qu’il y eut de plus sensationnel dans sa vie, et il

La Colonne.

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avait fini par s’installer à Mont-Saint-Jean, où il est mort le 24 juin 1849.

En Anglais pratique, Cotton avait songé à tirer parti des exploits auxquels il avait pris part, il s’était établi Guide et descripteur de la bataille. La Voix de Waiei'loo est précédée de quelques lignes où la race mercantile se raconte elle-même.

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