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D'APRÈS-MIDI

10 novembre 1892.

C’est avant-hier soir que j’ai entendu parler pour la première fois de l’explosion qui a causé dans Paris une si légitime indignation.

Quand on est placé dans le Grand Tombeau, on ne peut pas toujours monter sur une table pour regarder ce Paris qu’on aime. On grimpe un étage et on monte à la chambre de quelque voisin anarchiste plus favorisé que vous comme local.

De là, on aperçoit le Jardin des Plantes, la rotonde, les grands cèdres du Belvédère, et, ce qui est plus intéressant quand on est sous clé, un bout de rue, des gens qui vont et viennent, une femme

DE L’OR, DE LA BOUE, Dû SANG

qui lève le nez, un cheval qui trotte, un chien qui remue la queue...

A cette heure, tout cela était noyé dans un brouillard de novembre grisâtre et pluvieux, avec quelques clartés de becs de gaz çàet là. La chambre était plongée dans l’ombre, les Anarchistes ménageant leur bougie quotidienne pour les travaux de la veillée.

On entendait, sans le bien voir, le Compagnon qui, d’une voix bien timbrée et presque chantante, exposait les théories de l’Anarchie, disait combien Ravachol était bon camarade et quels souvenirs avait laissés, à ceux qui l’avaient connu, ce monstre qui se privait de dîner pour donner du pain à un ami.

Parfois, quand le prisonnier s’approchait d’une fenêtre, un dernier rayon du jour finissant éclairait la figure de l’orateur, une figure de fanatique aux yeux doux comme des yeux de femme, comme on en trouve chez les Nihilistes. La tête, une tête de sectaire sans méchanceté, apparaissait très jeune encore, malgré la chevelure grisonnante qui contrastait avec la barbe restée noire.

Curieux, je demandais à celui qui parlait la genèse de ses idées et comment il était devenu Anarchiste. Le Compagnon racontait sa vie et il avouait franchement que c’était dans l’impression des injustices qu’il avaient subies, qu’il avait puisé cette haine

Le Jardin des Plantes,

de SaÎLle Pélagie.

contre l’ordre social actuel qui en a fait un des militants du parti.

Ce Sans-patrie s’était engagé à dix-neuf ans dans un bataillon de francs-tireurs; il avait été blessé en allant ramasser son capitaine gravement atteint qu’on avait caché dans un bois, et il avait été mis à l’ordre du jour de l’armée. Cet apôtre de la destruction était venu à Paris en 1871 avec les pompiers volontaires qui accouraient pour éteindre les premiers incendies de la Commune. En arrivant, il avait rencontré un parent qui avait pris une part active au mouvement insurrectionnel; il s’était promené avec lui et, quatre ans après, on l’avait arrêté, lui, et condamné à quatre ans de dure captivité à Clairvaux.

Le père, mécanicien laborieux et habile, avait amassé 80.000 francs. Ces 80.000 francs avaient été dévorés par le Fisc, sans que le futur Compagnon ni sa sœur en aient jamais vu un sou. Tout y avait passé, et quand les enfants avaient réclamé, on leur avait dit : « 11 est inutile de plaider... Il n’y a plus rien... »

Partout où il avait cherché à se faire une place, ce maléflcié de la vie s’était heurté à l’Iniquité sociale.

C’était très émouvant, je vous l’assure, le réquisitoire de cet homme qu’on entendait distincte-

UNE CONVERSATION d’aPRÈS-AUUI

ment, tandis qu’on entrevoyait à peine, dans le crépuscule du soir, les yeux brillants de celui qui parlait.

Il semblait que cette parole fût la voix d’un Etre impersonnel, qu’elle sortit de cette bouche d'ombre qu’a célébrée Victor Ilugo et qu’elle traduisît les colères, les amertumes et les confuses aspirations de ce monde d’en bas qui, rien qu’en s’agitant, fait tressaillir le monde d’en haut.

Ainsi l’on songeait, en regardant, par une lucarne de Sainte -Pélagie, le grand Paris enveloppé de mélancolie et de brume... On s’imaginait qu’en sondant l’horizon, on allait retrouver les visions habituelles : les rues silencieuses du faubourg Saint-Germain, les Champs-Elysées, les boulevards lumineux et joyeux. « Tout cela, pensait-on, appartiendra peut-être un jour aux amis des hommes qui sont là ! ! »

Tous les noms de captifs d’hier que vous voyez gravés au couteau dans la muraille de chaque cellule ne sont-ils pas des noms de triomphants et de puissants d’aujourd’hui?

Le Compagnon, de sa voix égale et bien rythmée, continuait à prophétiser le règne prochain de « la bienfaisante Anarchie ».

L’aménité de mon caractère m’avait destiné à être heureux dans tous les milieux. Je crus inutile de

discuter pour le moment, et je dis à mon compagnon de captivité :

— Promettez-moi, au moins, quand vous serez Gouvernement, de faire éclairer les escaliers, afin qu’on ne soit pas exposé à se casser la margoulette en allant chercher le panier du père Goujon...

La voix du Compagnon eut, cette fois, l’intonation presque irritée de quelqu’un dont la pensée a été méconnue :

— Vous ne comprenez rien à l’Anarchie ! Quand nous serons Gouvernement, il n’y aura plus de Gouvernement.

— Alors, qui est-ce qui éclairera les escaliers?

— A quoi bon éclairer les escaliers, puisqu’il n’y aura plus de prisonniers ?

— Votre raisonnement me paraît juste, dis-je, et dans ce moment surtout, cette perspective ne peut que me sourire.

Là-dessus , la cloche sonna et chacun réintégra sa cellule pour y méditer, à sa manière, sur l’horrible attentat qui attestait, une fois de plus, «le trouble qui règne dans la société actuelle... »

14 novembre 1892.

Elle est émouvante, cette messe matinale du dimanche à Sainte-Pélagie.

La chapelle sert à la fois de réfectoire et de salle de classe; aux murs, des cartes de géographie alternent avec des tableaux de sainteté.

L’autel est tout en haut d’un escalier; en bas, les détenus de droit commun se pressent sur des bancs de bois blanc, surveillés par des gardiens, rigides observateurs de la consigne, comme d’anciens militaires qu’ils sont pour la plupart. De temps en temps, ils font sortir quelque malheureux qui s’est laissé aller à échanger un mot avec son voisin.

Le regard se détourne involontairement du livre d’heures pour contempler ces pauvres êtres si tristes, si lamentables avec leur veste de droguet qui les

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fait ressembler à des rats bruns, avec leur tête tondue, leur bissac au côté.

Tout un monde de souffrances, d’infortunes, de hontes est là sous vos yeux. Si chacun de ces condamnés se mettait à vous raconter sa douloureuse histoire, on aurait la vision de tout ce qui peut entrer de fatalités, de guignons, de misères matérielles et morales dans une existence humaine.

Le criminel né, l’individu invinciblement attiré vers le mal, est ici l’exception.

Ce que vous trouvez là, ce sont vos déblayements d’audiences correctionnelles. Vous avez vu ces hommes arriver devant le tribunal, ahuris, ouvrant la bouche pour s’expliquer ; vous les avez vus emmenés en un clin d’œil, sans avoir pu placer une parole, dans ces terribles fournées où on juge cinquante accusés en une heure... Une, deux, trois! Enlevez! c’est pesé dans la balance à faux poids de Thémis.

Vous les revoyez là sous la livrée des prisonniers soumis à un régime très dur. Ils n’ont le droit ni de parler, ni de fumer. Exploités par l’entrepreneur soumissionnaire du travail de la prison, ils touchent à leur sortie une somme dérisoire pour le travail de longs mois.

Là-dedans, il y a des gens comme mon baigneur condamné pour avoir volé quatre prunes, des vieux à moitié paralysés condamnés pour mendicité. Il y

Chapelle de Sainte-Pélagie.

a, parmi les Dettiers il est vrai, un malheureux condamné à cinquante francs d’amende pour avoir embrassé d’un peu trop près sa connaissance au bois de Boulogne; avec les frais, cela a fait deux cents francs. Il a versé là-dessus cent francs, et il est venu demander un sursis pour le surplus; on l’a trouvé de bonne prise et il fait vingt jours de prison pour le reste de l’amende.

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Alors, vous vous souvenez d’Herbette et des scandales de la Fouilleuse. Vous vous rappelez ce salon du boulevard Haussmann où des députés en habit noir et en cravate blanche, qui avaient bien dîné et qui avaient vu le dossier, racontaient sur la Fouilleuse des histoires... oh! des histoires!

Vous songez à tant de coquins triomphants, à ces banquiers officiers ou commandeurs de la Légion d’honneur, qui ont ruiné des milliers et des milliers de naïfs... Vous évoquez comme contraste à ces murailles lépreuses, à ces fenêtres grillées, tous ces brillants hôtels de financiers du quartier Monceau et des Champs-Elysées, tous ces châteaux historiques occupés par des gens qui ont cent fois mérité le bagne... Vous pensez à Panama.

Le prêtre a quitté l’autel pour monter en chaire. Dans la demi-obscurité qui règne encore, il est obligé, pour lire l’Évangile du jour, de s’éclairer d’un petit bougeoir, et cette chétive lumière, mise en valeur par la blancheur du surplis, a comme des irradiations éclatantes dans la pénombre de la chapelle.

Quand il a fini, le prêtre souffle sa bougie avantd’adresser un petit prône à- ses ouailles misérables.

Il vous semble qu’il y aurait des choses admirables à dire en un tel endroit, des paroles tendres, fortifiantes, vivantes, compatissantes, qui feraient

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