UN DIMANCHE A SAINTE-PÉLAGIE
luire pendant toute une semaine un peu d’idéal dans l’âme de ces déshérités, qui jetteraient un peu de bleu dans ces existences sombres. Des pensées vous viennent, de belles et touchantes images se présentent à vous...
Le bon prêtre, qui vient chaque semaine dire la messe aux prisonniers qui demandent à y assister, est le modèle de toutes les vertus. Mais Dieu, qui a donné aux uns le don des langues, aux autres le pouvoir de charmer les serpents, ne lui a pas donné l’éloquence. Il parle du nez et c*est même la seule chose dont il parle...
J’ai entendu vaguement, l’autre jour, qu’il recommandait à ces infortunés de rendre à César ce qui est à César, et qu’il paraphrasait l’Evangile du vingt-quatrième dimanche après la Pentecôte. J’ai cru comprendre aujourd’hui qu’il paraphrasait l’Évangile du premier dimanche de l’Avent.
. La fin du monde et le Jugement définitif et dernier! Quel sermon magnifique à faire sur ce sujet dans une prison ! Le côté éphémère de cette apparence au milieu de laquelle nous vivons, de ce monde où nous avons tant souffert!
Yoici que la messe est finie, et le troupeau s’en va sur deux rangs, abruti et dolent, faisant retentir de ses sabots la cour intérieure dans laquelle un garde municipal monte la garde.
66 DE l’or, de la boue, du sang
Pauvres gens! Quelle part, dans ces destinées funestes, d’influences héréditaires, de mauvais exemples, de malchance, d 'anankès de toute sorte! Seigneur ! Seigneur ! Ce sont cependant des
hommes, et votre divin Fils fut un homme aussi. Ne prendrez-vous pas en pitié ces maudits de la terre, n’en sauverez-vous pas quelques-uns, même icibas, du sort affreux qui les attend? Tandis que tant de bandits habiles étalent y dans notre Paris leur
La chapelle à Sainte-Pélagie. luxe insolent, faU-
dra-t-il que ces demi-responsables aillent de maison centrale en maison centrale jusqu’à la relégation? Ne leur donnerez-vous pas au moins une heure de bonheur dans leur vie?
LA SUPREME ENTREVUE
21 novembre 1892.
Quelle scène que cette dernière entrevue de Reinach et de Cornélius Herz! Tous les grands acteurs de la politique contemporaine : Rouvier, Constans, Clémenceau sont là. Andrieux se promène dans le jardin. Freycinet est à deux pas dans son hôtel de la rue de la Faisanderie.
Reinach écrasé s’en va; il n’a pas d’argent pour payer sa voiture, et c’est Constans qui lui prête cent sous !
Pensez-vous que l’on puisse avoir des jouissances intellectuelles comparables à celles que l’on éprouve en assistant à tout cela du fond d’une prison, en lisant les harangues vengeresses des Delahaye, des Déroulède et des Millevoye?
68 DE l’or, de la boue, du sang
Tous ces personnages semblent tout à coup s’être échappés des pages de La France Juive pour apparaître en chair et en os devant la foule. C’est le monde de La France Juive qui surgit brusquement devant tous, non plus dans la demi-teinte du livre, mais dans la pleine lumière de l’actualité.
Tout ce qui, aujourd’hui, excite les passions, les colères, les indignations, a été raconté d’avance par les Antisémites.
C’est 'moi qui ai deviné, c’est moi qui ai signalé le premier à l’attention du public qui avait peine à me croire, ce Cornélius Herz, ce docteur fantastique, qui, malgré son nom moyennageux, est un beau type de moderne.
Celui-là est bien supérieur à 'Reinach et il me semble tout naturel qu’il l’ait mangé. C’est un étrange mélange de Faust et de Vautrin, un composé de Balsamo et de Barnum; il tient à la fois de Figaro et de Nucingen; il est mystérieux comme un alchimiste, impénétrable comme un conspirateur et pratique comme un financier.
On m’accusait d’être un extravagant et un visionnaire il y a six ans, et, maintenant, on déclare que mes livres sont au-dessous de la vérité.
Le mérite des Antisémites a ôté précisément de comprendre qu’il ne fallait pas tout dire à un public entretenu par la Presse dans une complète igno-
LA SUPRÊME ENTREVUE
rance, et qui ne soupçonnait pas le rôle des Juifs dans la Société actuelle.
Les Antisémites ont eu le sentiment de la mentalité, de l’état d’esprit du lecteur, comme un cavalier a, par la bride, le senti- Rue M..rii!o ment du tempé-
(hôtel Reinach).
rament dun
cheval; il comprend qu’il ne faut pas lui
donner une trop brusque secousse et, qu’en
l’excitant trop violemment, on l’affolerait
au lieu de le guider.
Jamais mes livres n’auraient été acceptés si j’avais dit tout ce que le monde commence à savoir maintenant. Imaginez l’auteur de La France Juive et même de Dernière Bataille , déroulant brutalement devant la foule des tableaux qui se succèdent depuis un mois sous les regards de tous. C’est pour le coup qu’on l’aurait traité d’illuminé!...
70 DE l’or, de la boue, du sang
Il y a temps pour tout. Qui aurait admis, il y a trois ans seulement, qu’un grand financier, officier de la Légion d’honneur, assidu dans les coulisses de l’Opéra, oncle d’un rédacteur en chef de la République française , qui parlait à chaque instant des « justes Lois », ait voulu faire assassiner un de ses coreligionnaires en plein Paris du XIXe siècle?
Nous avons cru nous-même que c’était une invention calomnieuse de Blowitz contre les Antisémites.
Ce n’est que plus tard que les faits ont été éclaircis.
C’est de cette façon qu’Andrieux a fait connaissance avec Cornélius. Ilerz, effrayé et n’ayant nulle confiance dans les Opportunistes au pouvoir, qu’il
savait capables
LA SUPRÊME ENTREVUE
l’homme qui a laissé, comme préfet de Police, des souvenirs inoubliables.
Le Saltabadil embauché par Reinach, et qui recula au dernier moment, était lui-même un personnage d’une extraordinaire fantaisie.
Il avait été caporal et camarade de chambrée d’un de mes amis. Quinze ans après, mon ami, devenu un brillant officier, allait rejoindre son régiment en Afrique, lorsque dans le train de Marseille il aperçut un employé de sleeping-car qui le regardait avec attention.
— Comment! c’est toi?
— Oui, c’est moi...
Alors, l’autre raconta sa vie. Il avait quitté l’armée ; il était devenu commissaire de police; il avait été révoqué; il était parti en Amérique; il avait été nommé colonel au Pérou ou au Chili, et il portait toujours une photographie qui le représentait en grand costume et qu’il montra à mon ami; maintenant, il était dans les sleeping-ccirs...
On le revit; il montra des documents du plus haut intérêt, et, comme Davoust et comme tant d’autres, il mourut presque subitement.
Quand l’heure sera venue d’écrire définitivement l’histoire de cette époque étrange, on entendra des choses plus singulières encore. J’ai eu le plaisir d’avoir à ma table un Juif qui avait conçu la plus
72 DE l’or, de la boue, du sang
profonde admiration pour moi et qui m’expliqua comment on avait fait assassiner un Président d’une République du Sud qui, après avoir touché la forte somme, avait refusé de tenir ses engagements à propos d’un emprunt destiné aux gogos parisiens.
Le nouveau Président, instruit par ce précédent, fut plus accommodant pour cet emprunt qui fut souscrit par la petite épargne française avec un empressement que l’on devine et qui, du reste, est encore honorablement coté à la Bourse des Pieds humides.
Le grand Juif qui a conduit cette affaire a toujours joui d’une haute considération dans le beau monde pai'isien.
Tous ces événements mélodramatiques, bizarres, extravagants, se passent dans une Société où il y a des gardiens de la paix à chaque coin de rue, dans une Société alignée, tirée au cordeau, réglementée et administrée à outrance, dans laquelle il n’est pas permis, sous peine d’un procès-verbal, de secouer un tapis par la fenêtre après une certaine heure.
C’est ce côté de la civilisation actuelle qui, dans l’avenir, excitera une gaîté énorme.
C’est par là aussi que souffriront cruellement tous ces candides, tous ces naïfs, tous ces benêts qui ne veulent pas nous croire et s’imaginent niaisement être garantis par une Organisation très compliquée, très coûteuse et purement décorative. Quand il leur
LA SUPRÊME ENTREVUE
sera démontré qu’il n’y a là qu’une apparence, un mensonge, un leurre, une fiction, une fantasmagorie, ils seront foudroyés par l’évidence, terrassés par la réalité.
Cet édifice de carton, que représente la Finance juive, écrasera plus de malheureux en s’étalant piteusement sur le sol que ne le ferait, en s’écroulant, un monument de granit.
On verra qu’il n’y a rien dans ces caisses que l’on déclare être pleines; on connaîtra que des Sociétés qu’on croit indestructibles, comme le Comptoir d’escompte, ne résisteront pas plus que lui à une alerte, que des banques qui ont un capital de cent ou de deux cents millions seraient incapables de rembourser vingt millions si on les leur demandait demain.
Les Juifs auront maintenu les cours jusqu’au dernier moment pour réaliser leurs titres en or, en opérant peu à peu pour ne pas donner l’éveil, et les Goym s’en iront avec du papier qui vaudra juste ce que valent les actions à vignettes de Panama.
Le Comptoir d'escompte.
DE L’OR, DE LA BOüE, Dû SANG
— A quoi sert d’écrire cela? Vous savez bien qu’on ne sauve jamais les hommes malgré eux?...
Ainsi parleront les sceptiques.
— Sans doute; mais pour la satisfaction de sa conscience, il faut tout de même prévenir les gens. Après tout, au moment du déluge, il s’est trouvé quand même une famille raisonnable qui a été sauvée en se réfugiant dans l’Arche...
Ces épisodes si étranges se déroulent dans un décor banal, mais qui n’en a pas moins un caractère propre de modernité, de faux luxe, de rastaquouérisme, pour dire le mot. Le dôme de l’hôtel Reinach donne un peu l’idée d’un seau à ordures retourné : est-ce un emblème? L’hôtel de Cornélius Herz a disparu. En mai 1895, pris de la fantaisie de le revoir, j’arrivais à temps pour la chute du dernier pan de mur, la loge du concierge. Tout au fond du jardin, émergeait, des gravats et des poussières, un peuplier solitaire, comme un cyprès de cimetière, immense. C’était tout ce qui restait de cette demeure qui avait été la confidente de tant de secrets.
Ce sont des documents pour l’histoire de notre siècle : leur style affreux n’a pas découragé la pointe de notre dessinateur. Mais quel contraste avec nos quartiers aimés, où nous avons si complaisamment promené le lecteur, avec ces antiques demeures
LA SUPRÊME ENTREVUE
d’honnêtes gens qui restent debout! Des autres, on peut dire : Je n’ai fait que passer, elles n’étaient déjà plus!
24 novembre 1892.
L’attention publique ne se peut détacher du spectacle de cette fin énigmatique et tragique du chef de la dynastie des Reinach.
Les plus éloignés de nos idées commencent à avoir la vision de ce qu’est le Juif, et des ravages qu’il peut causer dans une Société au milieu de laquelle il opère impunément.
Ces gens-là n’ont vraiment pas le cerveau conformé comme nous, leur évolution est différente de la nôtre, et tout ce qui vient d’eux est exceptionnel et bizarre... Ils arrivent on ne sait d’où, ils vivent dans un mystère, ils meurent dans une conjecture... Ils ne parviennent pas, ils surgissent tout à coup en éblouissant les capitales de millions
78 DE l’or, de la boue, du sang
dont on ignore l’oi'igine; ils ne meurent pas, ils disparaissent brusquement dans un drame...
Ils attirent le drame, ils l’apportent avec eux dans les pays qu’ils bouleversent et dans les intérieurs qu’ils envahissent. Le krach, le coup de théâtre ou le coup de Bourse, l’imprévu dans l’interlopie semblent être leur naturel élément.
Quand de pareils gaillards sont lâchés dans une Société, comment voulez-vous que les natifs puissent continuer à vivre de la bonne vie tranquille d’autrefois? Ils entraînent tout le monde dans la trépidation de leur mouvement; ils troublent tout autour d’eux par le trouble de leur propre esprit...
En vérité, ces modernes et ces ultracivilisés, avec leurs outrances, leurs fièvres, léurs convoitises toujours allumées,
La Bourse.
LE DRAME JUIF
causent plus de désordre partout où ils passent que les Barbares d’autrefois.
Comment font-ils pour être les maîtres partout? Voilà un homme qui était né à Hambourg, qui devait par conséquent être antipathique et suspect à des Français... Il avait tout dans les mains : la Finance, le Monde politique, le Ministère de la Guerre... Il avait les fournitures militaires, les lits militaires ; il avait failli avoir le café militaire.
A côté de cela, un pauvre diable de Français pur ' sang, fils et arrière-petit-fils de Français, apparenté quelquefois à des hommes bien posés, ne saura comment s’y prendre pour faire connaître une invention utile; il trouvera toutes les portes fermées et il n’aura de chance de réussir que si le Juif, moyennant 50 ou 75 p. 100, consent à s’occuper de son affaire.
La force du Juif est d’aller droit devant lui avec l’inconscience de certains névrosés, de certains êtres possédés par une idée fixe.
Étranger à tout sens moral, incapable de tout scrupule, convaincu que les autres ne comptent pas et qu’il n’y a pas à s’occuper d’eux, le Juif n’a même pas la préoccupation de certaines responsabilités; il compte sur le Kahal pour le protéger si cela est possible, et, pour le reste, il se confie au Mazzal.
Qu’est-ce que ce Mazzal dont nous avons déjà
Avenue Montaigne.
Hôtel de Lesseps.
parlé à maintes reprises ? Ce n’est ni le Fa-
tum antique, ni la Providence chrétienne; c’est le bon sort, la chance, l’étoile, le chapitre heureux du roman. Regardez de près la vie de tout Juif de marque , elle vous apparaîtra comme un roman
réalisé.
N’est-ce pas un roman que cette existence d’Arton,
LE DRAME JUIF
marchand de café au Brésil, lanceur de journaux boulangistes, fondateur d’une banque catholique qui a le portrait du Pape dans sa salle de délibérations, distributeur de publicité du Panama, négociateur, acheteur de consciences? Il tient Le Guay par le secret des sommes reçues pour le Panama, et, quand le Panama ne fournit plus, il force Le Guay à lui escompter des effets à perte de vue.
Le Guay a fini par échouer à Mazas , et Arton se promène paisiblement, dînant en joyeuse compagnie, et, s’il faut en croire un de <,
Du Palais à Mazas.
82 DE l’or, de la boue, du sang
nos confrères, se laissant même interviewer avec complaisance dans la jolie villa qu’il habite... Du moins, il était là hier; dans huit jours peut-être, il sera à Budapest ou à Bucharest, organisant d’autres affaires, faisant d’autres dupes jusqu’au jour où, croyant la partie définitivement perdue, il se suicidera comme Reinach, comme Merton, comme Primsel, comme tant d’autres.
Que voulez-vous, encore une fois, que fassent les Autochtones, les Naturels du pays que traversent ces bandes de Bédouins mis à la dernière mode?
Violemment arrachés à leur traditions, déshabitués de tous les sentiments héréditaires qui constituent une race, un peuple, une Patrie, ces pauvres gens éprouvent cette espèce d’ahurissement qui caractérise les jours présents; ils se prennent la tête à deux mains et cherchent en vain à quoi se raccrocher.
Il n’y a plus rien, en effet : ni foyer, ni mœurs familiales, ni principes sociaux, ni religion, ni constitution de propriété. La propriété, c’est du papier qui, aujourd’hui, vaut mille francs et qui, demain, aura la valeur d’une feuille d’arbre, quand le Juif qui aura fait monter fictivement ce papier se sera brûlé la cervelle comme Merton ou aura avalé une fiole d’aconitine comme Reinach.
Dans quel Temple chercher un asile au milieu de
LE DRAME JUIF
la tempête. Le Temple de Dieu? Pour la nouvelle génération, c’est une vieille masure que le Gouvernement déclare bonne à être démolie. Le Temple des lois? C’est un antre où l’on acquitte Erlanger et Laveyssière, tandis qu’on condamne impitoyablement le miséreux qui a volé pour manger. Le Temple de la représentation sociale? C’est un bazar où l’on achète des votes à beaux deniers comptant.
Le Français, éperdu, demeure plein d’angoisse devant toutes ces profanations et toutes ces ruines. Quand il essaie de regarder l’Avenir, il aperçoit dans le lointain l’Anarchiste qui, logique avec la situation, complète l’œuvre du Juif et s’efforce de faire sauter une Société dans laquelle le Juif n’a pas laissé grand’ chose à détruire...
31 décembre 1892.
Un bout de toit couvert de givre qu’on aperçoit en se haussant sur une chaise... Quant à la mansarde éclairée dont me parle un camarade par la fenêtre, il m’est impossible de l’apercevoir... En revanche, un beau ciel très pur, lumineux et clair comme un ciel d’été et, dans le ciel, juste en face de moi, une belle étoile d’or...
Salut à l’Étoile, à la nouvelle Année, à l’Espérance, à l’Avenir !
Là-bas, tout préoccupé sans doute des étrennes,
Paris, mon grand, mon doux, mon effrayant, mon poétique Paris, le Paris qui sait aimer et le Paris qui sait haïr, le Paris où le pavé rit au passant et le Paris tragique des M.aillotins, des Saint-Barthélemy, des massacres de Septembre...
Pendant la dernière soirée de l’année, nous avons voyagé sur les ailes de la Chanson dans le pays du Rêve. Nous avons eu l’illusion des belles prairies et des verdoyantes campagnes avec ces vieilles rondes paysannes, ces adorables refrains rustiques
du Morvan et du Berry qu’accompagnait jadis sur la place du village le violon du ménétrier :
Dansez au son de la musette !
Dansez au son du tambourin!
Dansez !
Chantez!
Dansez au son de la musette !
Dansez au son du tambourin !
Vous ne pouvez pas vous douter comme c’est charmant ces chansons naïves entonnées en chœur par ces hommes qui, dans la vie ordinaire, passent pour des hommes de haine. Ces durs visages qui, au moment des discussions politiques, reflètent des âmes passionnées et violentes, semblent comme illuminées par un rayon de soleil jouant dans une clairière au printemps.
Oh ! oui, c’était tout à fait délicieux, ces airs qui ont été chantés pendant des siècles par de naïves pastourelles gardant leurs brebiettes, égayant la tristesse d’une prison où chacun songe à la revanche que les événements lui donneront un jour.
Après cela, on a chanté des Noëls du temps jadis :
Il est né le diYin Enfant,
Chantez hautbois, résonnez musettes!
Toujours la musette; la danse sous les grands arbres, l’été; le retour de la messe de minuit, rhiver; une vieille France oubliée qui revient dans une mélodie enfantine.
Puis, la note a brusquement changé et l’on a vu surgir tout à coup comme le spectre de la Révolution prochaine. On a eu comme une vision du cataclysme qui menace cette Société de laquelle tout esprit de Justice s’est retiré.
C’est l’œuvre absolument curieuse et bizarre d’un poète-musicien, d’un homme qui s’est fait lui-même, comme Burdeau, seulement qui s’est mieux fait, car son œuvre tour à tour farouche et tendre, idyllique et sinistre, est vraiment d’une originalité extraordinaire.
Les vers font tellement corps avec la musique, qu’il est difficile de faire comprendre l’intensité d’effet que produisent ces chansons qui s’appellent la Muse rouge , Gare à la bombe ! Il y a de la malice làdedans !
Il y a là comme un frisson humain , quelque chose d’analogue à ce raclement d’archet sur le violoncelle qui semble arracher un cri aux entrailles de l’homme :
Puisque du Christ, le sang, les pleurs,
Tyrans! n’ont pu former vos cœurs Aux sentiments de la colombe :
f Gare à la bombe !
Après, ou verra les humains,
Du Sud au Nord, mains dans' les mains, Au roucoulement des colombes,
Noyer les bombes!
L’Anarchie au souffle brûlant Se faufile en tourbillonnant Dans les cerveaux, comme une Gare à la bombe !
trombe,
Est-ce joli encore ce vol de colombes qui traverse ces évocations sanglantes , ce roucoulement d’oiseaux qui se mêle à ces appels d’une Carmagnole plus terrible que celle de 93! Tout un état de l’âme française, si désorientée et si troublée à l’heure actuelle, ne se raconte-t-il pas là-dedans ?
Voilà minuit... Chacun frappe du balai au plancher de son voisin et l’interpelle à travers les lourdes portes soigneusement fermées par d’énormes verrous.
« Bonne année ! Bonne année ! Vive l’Anarchie ! Vive la Révolution sociale! Vive l’Humanité! Vive l’Amour! Vive la Haine ! »
Moi, j’ai crié : « Vive la France ! A bas les Juifs î Bonjour à tous nos amis de France, amis des villes et des campagnes, amis de toutes les croyances, de tous les partis et de tous les rangs. Bonjour et bon an ! »
Et j’ai remonté sur ma chaise pour regarder, par l’étroite lucarne, ma belle étoile d’or qui brille toujours dans le firmament clair...
Vive la nouvelle année !
Qui sait ?
Aujourd’hui, c’est un écrivain français, un vétéran du journalisme qui esc obligé de faire dans son seau pour avoir voulu empêcher Rothschild de s’emparer de la Banque de France.
Dans quelques années, c’est peut-être Rothschild qui fera dans le seau et qui cognera au plafond de son voisin Raynal pour lui souhaiter la bonne année.
Vous ricanez, monsieur le baron... Hé! hé! Nous avons bien fait du chemin depuis 1886, époque de l’apparition de La France Juive , et les Juifs n'ont plus la chance pour eux depuis quelque temps...
LE MONDE DES COQUINS
27 janvier 1893.
Avez-vous lu, aux « faits-divers », le suicide de la Mère aux chats?
La pauvre vieille avait l’inoffensive manie de recueillir des chats errants.
Quand elle n’eut plus un sou pour nourrir ses bêtes, elle vola un morceau de mou à l’étalage d’un tripier. La Justice ne badine pas pour ceux qui s’emparent du bien d’autrui — on l’a vu par la rigueur qu’elle a déployée contre Erlanger et contre les administrateurs du Comptoir d’escompte, qui avaient opéré sur des millions et qui furent si rigoureusement acquittés. Les tribu^ naux condamnèrent la voleuse de mou à huit jours de prison.
94 DE l’or, de la boue, pu sang
Dès qu’elle fut libre, la Mère aux chats courut chez elle, et un horrible tableau frappa ses regards : les matous s’étaient tous entre-dévorés!
Vous figurez-vous ce que devait être le spectacle de ce taudis où des chats affamés se mangeaient réciproquement avec des miaulements atroces et des coups de griffe frénétiques?
N’est-ce point là l’image de ces exécutions du Panama, de ces politiciens fous de terreur, livrant aux « justes lois », chères à Reinach, les Opportunistes qui ne sont pas plus coupables qu’eux?
Je pensais à cela en lisant, l’autre jour, l’admirable article de Barrés : Leurs Figures.
Un article, ai-je dit; je me trompe, c’est une belle page d’histoire observée et vécue, qui restera comme un document inoubliable.
Nous avons tous éprouvé le regret de voir retracées par la plume hâtive de reporters ces scènes dignes d’un dramaturge comme Shakespeare, ces épisodes de la vie réelle qui dépassent les plus puissantes conceptions d’un Balzac.
Ce n’est la faute de personne, et l’informateur de profession qui, talonné par l’heure, débordé par les événements qui se précipitent, rédige fiévreusement, sur un bout de table, le récit des faits invraisemblables qui se sont succédés depuis quelques mois, accomplit déjà un véritable tour de force. On
LE MONDE DES COQUINS
ne peut lui demander de dégager ce qu’il y a de philosophique enseignement, d’émotions intenses, d’éléments tour à tour terribles et comiques dans les choses extraordinaires dont il est l’enregistreur, le greffier presque impassible... S’il se mettait à penser, il oublierait de noircir le feuillet qu’on attend déjà à l’imprimerie.
On goûte donc une joie intellectuelle très vive, lorsqu’un écrivain de race, un psychologue attentif et subtil comme Barrés, vient vous raconter ce
qu’il a vu, vous donner, en quelques traits saisissants et volontairement sobres, l’impression que son cerveau a
reçue de ce que ses yeux lui
ont transmis.
On ne trouverait pas un mot de trop dans ce fragment d’histoire contemporaine, qui rappelle ces curieux chapitres de Choses vues , dans lesquels Victor Hugo a fixé des souvenirs absolument personnels.
Cette fois, l’ironie dont Barrés abuse un peu,
96 DE l’or, de la boue, du sang
n'est plus dans l’auteur lui-même, elle est dans les faits qui, selon l’expression du narrateur, sont « d’un dur relief ».
Il y a là un Rouvier entrant à la Chambre quelques minutes avant qu’on ne réclame l’autorisation de poursuivre en disant : « Qui cite-t-on sur les chèques? » qui est d’une touche superbe. Il y a aussi un Arène qui n’est pas mal, quoique visiblement flatté.
Les mots ont l’accent des mots qui ont été dits. Les promiscuités honteuses, les familiarités de complices qui ont longtemps perpétré les mêmes infamies en commun s’affirment là, dans des interjections grossières que souligne encore le tutoiement :
« C’est toi, Yiette, qui m’a fait cela, toi! » s’écrie Jules Roche, et il jette à tous les ministres son fameux : « Vous êtes tous des canailles ! »
Cela n’a pas le caractère de grandeur farouche des tragiques séances de la Convention, mais la brutalité de ces explications qu’échangent les escarpes dans le cabinet d’un juge d’instruction. Il semble entendre un Gamahut à la voix rauque, furieux contre le copain qui « a mangé le morceau », s’arrachant une minute aux gardes municipaux qui l’entraînent pour venir crier au juge : ((Ne l’écoutez pas, monsieur le juge, c’est lui qui a refroidi le « pante » ; moi, je n’ai fait que le barboter... »
LE MONDE DES COQUINS 97
C’est bien comme cela que j’avais compris la scène dès le premier jour, quoique je n’aie pu y assister, pour des raisons que l’on devine.
Ce qui domine là, c’est l’animalité pure, l’instinct livré à lui-même, le cri spontané de la peur.
Ces gens-là ont fini comme ils [avaient vécu : dans la peur... Au pauvre vieux moine qui réclamait la paix de sa cellule, à l’officier
.Rue de la Faisanderie.
98 DE l’or, de la boue, du sang
qui défendait son grade, au soldat qui voulait garder sa croix, Freycinet ne répondait rien... Il avait peur; peur de la Lanterne , peur de Gery- Legrand, peur de tout.
Les bons collègues n’ont pas donné davantage de raisons à cet homme qui avait été cinq ou six fois président du conseil, qui croyait être bientôt Président de la République ; ils l’ont débarqué purement et simplement, comme un pestiféré. Ils ont déposé ce cholérique dans son hôtel de la rue de la Faisanderie, comme ils l’auraient déposé dans une île déserte, et ils ont prié Burdeau de le soigner.
Jamais, dans l’histoire d’aucun pays, on n’a vu un épisode qui fasse mieux que celui-là toucher le fond de l’abjection humaine; jamais rien n’a été plus complet dans le cynisme et dans l’ignominie... Jamais on n’aurait rêvé pour des lâches, pour des hommes qui n’avaient d’énergie' que contre les pauvres et les faibles, châtiment comparable à celui que leur a infligé la lâcheté de leurs pareils...