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LA BOMBE DU PALAIS-BOURBON

C’était le temps où les évêques étaient braves. On vit soudain Mgr Affre, que précédait un enfant agitant une branche de feuillage, franchir les lignes et aller parler aux insurgés. Ce n’était pas lui, remarquez-le bien, le saint vieillard, qui leur avait appris à faire des barricades. C’était le bourgeois révolutionnaire, c’était le frère de ce général qui faisait piaffer son cheA'al pourbien montrer qu’il était le chef et qu’il pouvait faire égorger les enfants du peuple par d’autres enfants du peuple.

Mgr Affre roula sous les balles, mais l’insurrection fut finie.

C’eût été une belle mort pour l’humble prêtre frappé à son banc de législateur, comme l’archevêque sur les pavés amoncelés. N’avait-il pas essayé, lui aussi, d’être un médiateur entre le peuple trompé et cette bande

infâme de faux républicains qui n’ont vu dans la

République qu’une occasion de voler, de tripoter et de chéquer?...

Une telle mort n’aurait peut-être pas été inutile. Tombée au banc des ministres, la bombe anarchiste n’aurait frappé que des criminels que personne n’aurait songé à plaindre. Tombée au banc où était un apôtre qui s’était fait le serviteur désintéressé du peuple, cette bombe frappait une de ces victimes noblement expiatoires dont le sang généreux et pur apaise parfois la colère de Dieu...

11 décembre 1893.

L’attentat d’hier continue à exciter l’indignation générale, et la colère prend les plus calmes lorsqu’on songe à ces pauvres êtres qui étaient venus assister, par pure curiosité, à une séance de la Chambre et qui ont failli mourir d’une mort affreuse.

Que répondront les Anarchistes aux protestations de ceux qui leur reprochent de frapper des innocents? lis répondront purement et simplement : « Il n'y a pas d'innocents parmi les bourgeois. »

Que pensez-vous de ce propos, mon cher Magnard, vous dont je lisais ce matin quelques lignes éloquentes qui réclament à grands cris des répressions inédites?

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Vous trouvez ces paroles effroyables, impies, sauvages, antihumaines; ce sont, pour employer vos propres expressions, des théories d’hommes des cavernes. En ceci je suis de votre avis; mais, croyez-moi, ne vous livrez pas trop vivement à des protestations véhémentes. Ne blâmez pas trop durement cette déclaration de cannibales. Vous pourriez, en vous imaginant frapper sur des Anarchistes, atteindre un personnage auguste dans ses souvenirs de famille.

Il y a cent ans, la Bourgeoisie tenait absolument vis-à-vis des Aristocrates le langage que l’Anarchie tient aujourd’hui vis-à-vis des Bourgeois.

Il n'y a pas d'innocents parmi les bourgeois est la reproduction textuelle d’une phrase prononcée en 1793 : Il n'y a pas d'innocents parmi les aristocrates.

Quel est donc le Ravachol qui a prononcé cette phrase atroce? Ne cherchez pas longtemps, mon cher Magnard : c’est le grand-père du Président de la République actuelle, c’est le Carnot qui, plus heureux que Ravachol, a été le fondateur d’une dynastie républicaine ,qui a produit des députés, des ingénieurs des ponts et chaussées, des préfets, des substituts qui jouissent tous de l’estime générale, et qui ont tous du bien au soleil.

Lisez dans les Mélanges du général comte] de

Ségur, l’historien de la campagne de Russie, qui fut membre de l’Académie française, un épisode de la vie du grand Carnot que je recommande à votre attention... Cette lecture permettra à ceux qui sont encore capables de penser, de faire plus d’une ré-

flexion utile sur la logique mystérieuse qui préside aux événements]qui se passent sous nos yeux.

Il ne s’agit pas d’une de ces accusations que se lançaient des adversaires et qui figurent dans des pamphlets écrits spécialement pour la lutte.

« C’est, vous dit le comte de Ségur, le récit que m’a fait la comtesse de Ségur, née Vintimille, et je puis dire que je l’ai écrit sous sa dictée tant il est conforme à ses paroles. )>

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Ceux qui s’assimileront ces pages comprendront ce qu’a été réellement la Bourgeoisie tueuse de 93 dont les descendants, aujourd’hui nantis, confortablement installés à la place de l’Aristocratie expropriée parles grands-pères, ont maintenant des allures de bons apôtres et déclament contre les Anarchistes qui font simplement ce que les Terroristes ont fait.

Lisez donc ce récit, mais ne le lisez pas superficiellement, évoquez les êtres et les choses, autosuggestionnez-vous un peu pour avoir une impression directe, figurez-vous que c’est des vôtres et de vous qu’il s’agit...

Le thème est simple. Le maréchal de Lévis, gouverneur de l’Artois, était le type de ces grands seigneurs de la fin du dix-huitième siècle qui exerçaient de hautes fonctions avec une générosité princière et une véritable largeur d’esprit. Il était accessible à tous, dans une situation où la morgue eût été permise, puisqu’il recevait à sa table un petit officier d’artillerie comme Carnot et un avocat de mine chétive comme M. de Robespierre.

Le cyclone révolutionnaire se déchaîne. Le maréchal de Lévis était mort, mais ses deux filles, Mme de Yintimille et Mme de Bérenger, l’une âgée de vingt-quatre, l’autre de vingt-cinq ans, se cachent dans une cabane aux environs de Paris. De vieux

serviteurs se chargent de mettre en sûreté les enfants qu’ils nourrissent de leur travail. Bientôt, les deux femmes sont arrêtées et incarcérées au Luxembourg.

Bourgeois opportunistes, ne vous rebutez pas de ces préliminaires. Transposez cette histoire et appliquez-la à vous-mêmes... Vous n’êtes point maréchal et duc, mais vous êtes les Aristocrates; vous avez un beau château, vous y avez invité à déjeuner un agent voyer, un agent d’affaires, un ancien sous-officier aigri des difficultés qu’il aura rencontrées, qui sont peut-être déjà acquis aux idées anarchistes et qui seront peut-être les Carnot et les Robespierre de demain.

L’orage qui gronde autour de nous éclate. Vos charmantes filles, mariées récemment, et qui versaient en souriant le café aux hôtes sous la verandah ou dans le salon, sont traquées, obligées de se cacher, enfin jetées en prison; les bébés sont emmenés par la bonne.

Je suis persuadé que ce récit, ainsi animé, vous intéresse déjà davantage, parce que vous vous dites que ce qui est arrivé à Mme de Vintimille, née Lévis, pourrait bien arriver à Mme Michu, née Durand.

Un matin, Mme de Vintimille et M,ne de Bérenger sont transférées à la Conciergerie... C’est la mort,

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c’est le couteau tombant sur les cous blancs, faisant son horrible entaille dans les chairs jeunes.

Affolé, un vieux serviteur se souvient que Carnot a connu ces malheureuses, alors qu’elles étaient enfants, qu’il a été traité avec bonté par le père... Carnot est tout-puissant; c’est un grand chef parmi les assassins, il siège au Comité de Salut public, entre Barrère et Collot d’Herbois. Un mot de lui, et ces femmes vivront...

Méditez chaque ligne de ce récit.

Les deux domestiques revinrent, l’un dans une muette consternation, l'autre — ce fut Maisons — exalté d’une indignation dont toutes les paroles resteront à jamais gravées dans ma mémoire. 11 ne nous répondit d’abord que par des exclamations : « Quel temps ! Quels monstres! Tout est donc fini! »

Et comme nous l’entourions de nos pleurs qui l’interrogeaient : « Oui ! oui ! nous l’avons vu, quoi qu’il ait pu faire pour l’empêcher. 11 était assis à son bureau. Citoyen Carnot, lui avons-nous dit, nous venons t’implorer pour trois femmes bien malheureuses : les citoyennes Lévis, Vintimille et Bérenger. Elles sont bien innocentes.

« — Il n’y a point d’innocentes parmi les aristooi'ates ! nous a-t-il répondu brutalement, et elles sont femmes d’émigrés. » J’ai insisté : « Elles sont si jeunes : vingt-quatre ^et vingt-cinq ans! ai-je dit; et, d’ailleurs, la citoyenne Lévis est veuve, et les deux autres ont

divorcé. Citoyen, tu te souviens sans doute les avoir vues à Arras? — Ah! oui, a-t-il répliqué avec amertume, à Arras! » Puis, l’entendant murmurer entre ses dents : «A Arras, oui! ce salon! Elles étaient bien

fières alors! » J’ai repris :« Mon Dieu:

non, jamais! Tu JF/ te seras mépris! Elles n’avaient que quinze ou seize ans, et leur mère était bien timide et un peu sourde. »

« Mais il avait pris un air distrait et ennuyé. Puis, avec un ton de dédain le plus repoussant , il a dit — Laissez-moi! je ne puis elles! « Sur

larmes, nous - Ah ! cipitié de enfants abandonla misère ?

détourne la sement,

rien pour quoi, fondant en nous sommes écriés :

toyen, n’auras-tu point cinq malheureux petits qui seraient orphelins, nés, et qui périraient dans « Là-dessus, il a d’abord tète; il a souri dédaigneuhaussant les épaules comme pour dire qu'il n’y aurait pas grand mal à cela! Et, tout à ^)Y‘ÇÇ

coup, sans quitter sa plume, il s’est levé to:u 1 •/ en colère et, avec une voix menaçante : »

« — Retirez-vous, citoyens! noos a-t-il crié, vous calomniez la République! Ces enfants ne périront pas! La République a des secours pour les indigents!

« Indignés d’une aussi odieuse réponse, mais plus

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encore consternés d’avoir provoqué son emportement, nous nous sommes agenouillés; nous l’avons supplié; nous avons baigné ses pieds de nos larmes, mais sa colère en a augmenté; il n’en est devenu que plus brutal. Alors, j’en conviens, perdant tout espoir et toute prudence, et nous relevant, nous l’avons accablé de malédictions, appelant la vengeance du ciel sur sa tête, et il est d’abord resté muet et immobile. Mais bientôt, il nous a poussés rudement hors de sa chambre dont il a fermé violemment la porte. »

En achevant ce récit, Maisons nous prit les mains, et d’une voix solennelle avec un accent pénétré que j’entends encore :

« Pauvres enfants, a-t-il ajouté, n’oubliez jamais qu’il existe un homme que toute votre vie vous devez maudire! »

Le tribunal révolutionnaire envoya Mmede Vintimille et Mmc de Bérenger à l’échafaud.

Un expression de terreur et de désespoir était répandue sur le visage de tous ceux qui nous entouraient; Julie, suffoquée de sanglots, était entrée chez nous, une dernière lettre à la main, commençant ainsi :

« Nous sommes contentes! Nous sommes heureuses! Nous mourrons ensemble! Mais nous pleurons nos pauvres enfants! »

Les larmes dont cette lettre était inondée l’avaient achevée.

Que dites-vous de ce mot : Il n'y a pas d'innocentes parmi les aristocrates ?

Justiciæ Dei sunt rectæ. Le Bourgeois révolu-

tionnaire qui a fait de la République sa chose, qui a corrompu le Peuple, pour mieux l’exploiter, trouve devant lui l’Anarchiste qui s’exprime absolument comme le Bourgeois de 89.

Les Anarchistes, sans doute, sont de grands coupables ; mais quels exemples la Société leur a-t-elle donnés?

La Bourgeoisie jacobine n’a même pas eu assez de sens moral pour chercher à faire l’oubli autour des hommes qui, par leur grandiose scélératesse, avaient assuré le triomphe de leur caste; elle n’a point versé à flots l’eau lustrale pour effacer la trace des crimes de 93; elle a, au contraire, fait fumer l’encens devant l’image des coquins audacieux qui ont Danton-

égorgé des milliers de créatures humaines; elle a élevé solennellement une statue à Danton, l’auteur de ces massacres de Septembre que jamais les attentats anarchistes ne dépasseront en horreur.

L’Eglise s’en mêle aujourd’hui. Pour obtenir de 1 avancement , pour toucher un traitement plus

Lji :hæ

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élevé, pour avoir un ornement de plus à leur mitre, des évêques, représentants de Celui qui a dit : « Tu ne tueras pas », louent publiquement, comme Mgr Lecot, Lazare Carnot le Terroriste. Un évêque louant ce Carnot qui, membre du Comité du Salut public, signa les décrets les plus infâmes, qui félicitait Joseph Lebon et qui encourageait Carrier, l’inventeur des Noyades de Nantes ! Quel spectacle pour la conscience humaine!

Il est joli l’exemple que vous donnez d’en haut à ce monde d’en bas qui, désespéré de ne plus croire et furieux de ne pas jouir encore, s’agite en proie à toutes les haines, dévoré par toutes les convoitises... Les déshérités autrefois étaient encore des hommes qui se souvenaient d’avoir été créés à l’image de Dieu : vous en avez fait des fauves et vous vous étonnez niaisement de les entendre rugir

VAILLANT DEVANT LE JURY

5 janvier 1894.

îg. C’est aujourd’hui que Vaillant comparaîtra devant le Jury, et je crois que vous devinez d’avance la sentence... Le verdict sera celui que vous rendriez vousmême : il sera ferme, il sera humain; il sera le verdict d’hommes qui ont assez lu, assez appris, assez pensé par eux-mêmes pour résister aux excitations des affolés.

Les Jurés puniront un attentat que personne n’excuse; ils jugeront aussi que, lorsqu’il s’agit de crimes se rattachant à la Politique, les spectacles

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qui se sont déroulés en France depuis cent ans ne sont pas faits pour donner à des cerveaux faibles une idée très nette du Bien et du Mal.

Je suis à l’aise pour tenir ce langage. Alors que, n’ayant pas un sou, je n’avais aucun intérêt direct à combattre la Révolution, j’ai attaqué violemment la Commune triomphante dans un journal qui s’appelait le Bien Public. J’ai parlé de Raoul Rigault comme je parle de Dubost ou de Thévenet; j’ai écrit mes articles à Paris et je les ai signés de mon nom. On voit . que ce ne sont pas les antécédents d’un ennemi farouche de l’Ordre social.

Raoul Rigault a voulu me faire arrêter; il n’y a pas réussi et j’en suis heureux. S’il m’avait fait arrêter, j’aurais peut-être été fusillé avec les Otages, et c’est le cas de dire que j’en aurais eu un chagrin mortel... Je n’aurais pas eu la joie de voir d’anciens Communards, qu’on poursuivait en juin et juillet 1871 comme des bêtes enragées, devenir, comme M. Barrère, commandeur de la Légion d’honneur et ambassadeur de France.

M. Alphonse Humbert, avec lequel j’ai eu le plaisir de dîner et qui m’a paru un homme tout à fait charmant, doit s’applaudir également que les juges des Conseils de guerre aient été accessibles à l’indulgence. On s’est contenté de l’envoyer au

VAILLANT DEVANT LE JURY

bagne pour avoir collaboré au Père Duchêne qui était le Père Peinard de l’époque.

Vingt ans après, c’était l’ancien condamné aux Travaux forcés à perpétuité qui saluait la Russie au nom de la Grande Capitale. C’était lui qui recevait l’amiral Avellan, comme Président du Conseil municipal et qui, assis aux côtés de l’envoyé d’un autocrate, escorté par des cuirassiers, traversait, au milieu des vivats, ce Paris que la Commune avait incendié !

Ces vicissitudes éveillent des sentiments divers chez les hommes d’intelligence et de cœur. Elles témoignent qu’un pays, qui voit se succéder toutes ces péripéties, est privé pour longtemps du calme que donnent des institutions stables et des principes admis par tous; elles inclinent aussi les natures élevées vers cette clémence dont les représentants de toutes les causes ont eu besoin tour à tour.

Athènes, comme toutes les cités libres, connut ces orages, mais le généreux génie de l’Arye défendit toujours, même dans l’horreur des combats civils, de voiler l’autel de la Pitié...

C’est en ceci que ces ducs, ces comtes, "ces marquis, ces bourgeois millionnaires de la Droite, qui se sont unis aux plus vils Opportunistes pour voter

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des lois de proscription, ont manifesté la bassesse d’àmes à la fois ignominieuses et féroces. Ont-ils donc oublié que les leurs avaient, eux aussi, donné le mauvais exemple aux foules, qu’ils avaient publiquement honoré des hommes qui, s’ils étaient grands par le courage, ne brillaient pas précisément par le respect de la vie humaine?

N’était-ce pas à une « Apologie d’un fait qualifié crime » que le Roi de France se livrait, lorsqu’il accordait des lettres de noblesse aux descendants de Cadoudal, guillotiné pour avoir tenté d’assassiner Bonaparte?

Après tout, ceux que visait Cadoudal, ceux que frappaient les amis de Cadoudal, les Saint-Réjant, les Limoelan et les Cambon valaient bien ceux qu’on menace aujourd’hui; ils avaient peut-être rendu autant de services à la France... Bonaparte n’avait pas été à Panama, mais lorsque les Royalistes essayaient de l’assassiner, il revenait des Pyramides... S’ils n’avaient pas touché chez Reinach, les grenadiers à cheval de la garde consulaire, qui tom-

bèrent mitraillés rue Saint-Nicaise, avaient charge à Marengo...

Quand un parti compte de telles pages dans son histoire, quand il s’en est enorgueilli pendant si longtemps, il devrait avoir l’indignation moins bruyante et la pitié plus facile. Si Bonaparte avait

VAILLANT DEVANT LE JURY

été aussi implacable que les grands seigneurs de la Droite; si, jeune et amoureux, il ne s’était pas laissé attendrir par Joséphine qui était irrésistible dans les scènes de larmes, le duc de Polignac et le duc de Rivière, condamnés à mort pour tentative d’assassinat, auraient été guillotinés.

Les Jurés, fort heureusement, ne sont ni ducs ni marquis; il n’y a parmi eux qu’un baron et encore, vous savez, c’est un baron pour rire. Quoi qu’en dise Cassagnac, il s’arrangera, d’ailleurs, pour ne pas siéger, afin de laisser la responsabilité aux pauvres diables qui ont des femmes et des enfants.

Les Jurés, encore une fois, jugeront avec une sorte de philosophie pratique et large à la fois, qui mêle à la réprobation énergique d’actes coupables, au désir très légitime de protéger la sécurité de tous, la compréhension humaine de certains états d’esprit. Si ces braves gens punissent dans Vaillant un ennemi de la Société, ils verront aussi en lui un enfant de cette Société, généré par elle, formé ou plutôt déformé par elle, imprégné par elle de tous les sophismes et de toutes les déclamations qui sont dans l’air depuis cent ans, démoralisé par le spectacle de l’impunité de grands coupables, désorienté en voyant victorieux et acclamés le len-

demain des hommes que la veille on traquait pour les fusiller le long des murs.

Tant que les amis de nos Droitiers n’auront pas réussi à chasser le Christ du Prétoire comme on l’a chassé de l’École,

VAILLANT DEVANT LE JURY 123

il ne faut désespérer ni de la Miséricorde ni de la Justice. L’émouvante et douloureuse image du divin Crucifié inspire presque toujours heureusement des hommes qui, n’étant pas magistrats, ne sont pas blasés sur la redoutable mission de juger d’autres hommes.

Celui-là, en effet, c’est le seul Juge, c’est celui qui viendra juger les vivants et les morts, alors que les aigles se rassembleront des quatre coins de l’horizon, quand les étoiles tomberont et que les vertus des cieux seront ébranlées.

Sans doute, le Christ n’a prononcé que des paroles d’amour et de paix; imaginez, cependant, que, dans la nuit de la Saint-Sylvestre, il fût venu faire un tour sur la terre, ainsi que se plaisaient à le croire les naïfs Chrétiens du Moyen Age, il aurait été très probablement arrêté dans la rafle du 1er janvier. Qui ne sait, en effet, qu’au lieu de fréquenter des gens très bien comme le duc de Doudeauville, le baron de Mackau et Magnard, l’ami des pauvres et des déshérités se plaisait dans la société de bateliers et de pêcheurs qui, par leurs allures, ressemblaient étrangement aux Anarchistes d’aujourd’hui.

Il a été immolé par un consortium de Pharisiens et de coquins qui a bien des analogies avec le syndicat des Droitiers, des Opportunistes, des Chéquards et des Banquiers juifs, qui nous gouverne aujour-

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d’hui. Il a voulu qu’il en fût ainsi et, en réalité, s’il est permis encore de se souvenir de l’Évangile, le Maître du ciel et de la terre, celui devant lequel nous nous prosternons chaque jour avec un cœur repentant et humble, est mort du supplice des esclaves; il a été crucifié, comme un malfaiteur public, entre Ravachol et Mandrin...

S. EXC. LE DOC DE RAVACHOL

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