ELOGE DES GUERRIERS MORTS A CHERONEE
Cette manière si sage d'envisager l'éloge, pouvait être bien accueillie des politiques sensés, des orateurs sérieux, mais avait-elle chance de rencontrer la même faveur auprès des sophistes ? Non, ceux-ci ne devaient point faire bon marché, comme Platon, de toutes les formes qu'avait introduites le désir de plaire ; si donc nous rencontrons une oraison funèbre continuant la réforme du philosophe et même allant plus loin que lui, si nous la voyons écourter le plus possible tout ce qui est étranger au sujet réel pour s'occuper presque exclusivement des morts dont on déplore la perte, nous pouvons être bien certains qu'une pareille œuvre n'est point sortie de la plume d'un déclamateur amoureux de belles phrases et qu'il faut y voir l'empreinte d'un orateur sage, éclairé , d'un bon esprit de l'école de Platon.
Ces réflexions m'ont paru nécessaires, parce que l'oraison funèbre qui nous arrive sous le nom de Démosthènes a été l'objet d'attaques nombreuses * visant toutes à la faire passer pour l'œuvre d'un rhéteur.
' Denys d'Halicarnasse , Libanius et Pliolius. Parmi les moder-
Comme l'on a pré tendu n'y pas retrouver le caractère de l'éloquence de Démostlicnes,nous allons indiquer tout d'abord quelques-uns des traits saillants de cette éloquence ainsi que les qualités qui manquent au grand orateur.
« Ce qui domine dans Démosthènes, c'est la
» logique sévère, une dialectique vigoureuse, serrée,
» etc ne cherche:, pas en lui la souplesse élégante, la
» grâce flexible et molle, l'insinuation craintive, la ruse » qui s'enveloppe et fuit pour revenir. Il va droit au » but..., pas une phrase oiseuse dans le discours, pas » un mot oiseux dans la phrase, etc... * »
« Quoi qu'en disent les rhéteurs^ il a trop né-
)) yligé de sacrifier aux grâces, même à ces grâces un peu )) mâles et sévères dont Périclès fut entre tous l'heureux » favori ^. n
Avec ces caractères que nous aurions pu rendre plus complets si nous ne craignions le luxe des citations, on peut affirmer a priori que, sauf quand il s'agira de louer les morts qui sont spécialement l'objet de son discours, l'oraison funèbre, telle que Lysias nous en donne le modèle, ne peut allei' ni au talent ni au génie de Démosthènes ''.
nos : lli. AugtT. [lc\ne. 11. Wulf. laxlor. >\alckcnaer. Heiske. F.-Aug. Wolf . BekktT, ScliœllVr, ^^ ebcr el surloiil Anl. Weslerman (lui les cite et les résiuiie tous.
' Chefs -d œuvre de Démosth. et d'Eschine, Iraduclioii do M. Slicvenarl ; cdil. Cliarpenlier. Préface.
• Alexis Pierron. Hist. de la Litt. grecque, p. 3G0.
^ « 11 semble que l'éloquence iiiàlc el vigoureuse de Déinos- » Ihèues, si bien assortie aux tulles violentes de la tribune el du » barreau, n'avait |;as dû se plier licwreusement au\ formes du » panégyrique. Dc'moslhènes , on le sait, en dépit des parallèles, « ne ressendjle pas à noire Hossuel . elc Démoslliénes a
Un rhéteur, un artiste en syllabes sonores vous racontera avec une verbeuse complaisance l'Autoclithonie du peuple athénien, les guerres d'Eumolpie et des Amazones; il se gardera bien de rien passer de tout ce qui touche aux guerres médiques ; ses pareils en ont fait un genre à part rà Mv3(Jtxà *, réternel aliment de leur abondance stérile ; et cent autres avant lui eussent-ils répété ces exploits *, il trouvera de nouvelles combinaisons de mots, de nouveaux tours de force oratoires, pour vaincre la satiété, heureux encore si après s'être donné si longuement carrière, il vous fait grâce des guerres postérieures et s'arrête en si beau chemin.
» besoin, avant tout, d'avoir quelque chose à réfuter, quelqu'un à » combatlre ou à convaincre. Son génie, plus sérieux, ne s'anime » que par le raisonnement et la passion ; ce n'est donc pas chez » lui qu'on pouvait attendre des modèles du genre d'éloquence » que Bossuet a porté dans l'oraison funèbre et qu'il doit tout » ensemble à son culte et k son génie. » (Yillemain. Essai sur VOr. funèbre.)
' Philostrate : « Ôau/xactwTe^oç ^k Tzepl xà; Mï3(?txà; ev aî; ot » àv.pztot Tsl(7i xaî ot EéjoÇat. » [Vit.Soph., \.2\. De Scopeliano.) Le sophiste Diophante, dans l'oraison funèbre qu'il prononça sur la tombe de Proaerésius, rhéteur qui s'était aussi fait un nom dans le genre médique, avait produit quelque effet par cette emphatique exclamation : « ^ Mapaôwv xai 2a).a|xiv vuv cscrtyvjarSs ! otav » côCkiny^cf. Twv û|xsT2pwv xpoitOLidiv cx,no\(tiKz'AC(.TZ ! » (Eunape. Vie du sophiste Diophante, édii. Didot, p. 494.)
* Lucien, dans l'opuscule satirique intitulé le Maître de Rhétorique., n'oublie pas cet éternel lieu commun parmi les conseils ironiques par lesquels il prétend former un orateur accomph : « Si vous parlez d'un rapt , d'un adultère commis à Athènes , » citez les coutumes de l'Inde et d'Ecbalane, mais il faut avant « tout du Marathon et du Cynégire sans lesquels rien ne saurait » aller. Traversez à la voile le mont Atlios, passez à pied l'Helles- » pont, etc., etc. » Plutarque porte à trois cents le nombre des auteurs qui ont décrit la bataille de Marathon.
MaisDémosthènesobtiendra-t-il de son génie impétueux qu'il repasse servilement par toutes les sinuosités de cette ornière banale '/ Quand son cœur est plein de larmes pour ces morts de Chéronée dont il a partagé la défaite, vous voulez qu'il s'arrête complaisamment à cadencer des périodes, d'abord sur de vieux contes auxquels il ne croit pas, puis sur Marathon et Salamine , passé resplendissant , mais qui ne fait que rendre plus insupportable le présent avec toutes ses misères / Non ! non î il n'en fera rien, et s'il doit absolument subir la règle commune, il la subira, mais à demi, mais d'un air contiaint, sera guindé, gauche peut-être, cherchera des appuis, empruntera en frémissant ces doctes niaiseries, ces vieilleries glorieuses qu'il n'aura pas la force de rajeunir par une imitation déguisée, en supprimera leplus possible, jusqu'au moment où, impatienté de pareilles exigences, rougissant de ces emprunts faits à la médiocrité, humilié d'être coudoyé par toute l'engeance des sophistes, il secouera les hsières que le génie ne se laisse pas facilement imposer, franchira d'un bond les limites convenues , et se retrouvera tout à coup ce que nécessairement il devait être, un novateur.
Tel est Démosthènes dans l'oraison funèbre des guerriers morts à Ciiéronée. On expliquera facilement qu'un pareil discours forme un tout très-inégal. N'osant rompre avec le passé sans vouloir néanmoins s'y astreindre, pressé d'entrer dans une voie nouvelle que conçoit son génie et que repousse la coutume, l'orateur ne pouvait produire au milieu de ces tiraillements qu'une composition hybride, dans laquelle rien, sauf la seconde moitié, ne de\ait répondre à la hauteur ordinaire de son talent.
C'est ce que n'ont pas compris les nombieux détracteurs de cette oraison funèbre ; car tout paraît faux à qui s'est placé à un faux point de vue.
« Il copie ses devanciers », disent-ils '. — Eh! que vouliez-vous donc qu'il fît ? Quand tout a été dit sur un sujet jusqu'à l'ennui, jusqu'à la fatigue, le seul parti qu'on ait à prendre, si l'on est obligé d'y revenir encore, c'est de recueillir ce que Ton trouve de moins usé, de moins banal et de l'utiliser, en passant à autre chose aussi vite que possible.
Après lui avoir fait un crime de répéter ses devanciers, on lui reproche d'avoir omis ce qu'ils ne manquaient jamais de dire ^.. J'en conviens, il a passé sous silence, ou peu s'en faut, les guerres médiques si éloquemment commentées par Platon, la guerre du Péloponèse et toutes celles qui suivent Où est le mal, je vous prie ?
Je trouve dans la suppression de tout cela une preuve de plus à faire valoir en faveur de Démosthènes.
Mais voici qui est plus sérieux : « Le style de cette ha- » rangue n'est pas celui de Démosthènes '\ » Je m'incline ici et ne me sens pas en mesure de traiter cette question supérieure ; pourtant je hasarderai une simple observation : c'est qu'il est bien difficile de soutenir, avec chance de ne pas se tromper, qu'un mot, un tour, une image , une métaphore sont ou ne sont pas possibles chez tel auteur, comme si l'on avait le secret de son génie et qu'il nous eût légué la clef de tous les trésors qu'il n'a pas employés. Nous sommes loin d'avoir tout Démosthènes, et tout Démosthènes ne donnerait pas tout l'atticisme, toute la langue grecque, ni tout le bon goût, ni toute l'élégance qui sont le cachet de la perfection. Derrière ce qu'a dit Démosthènes, que de choses il eût pu dire encore ! Que de choses ont été dites qu'il n'eût pas désavouées !
' Ant. Westerman. De Epit. Demosth.^ p. h(i. — * Ibid. p. 38. 6^,etc.— Ubid., p. 69.
D'ailleurs l'Oraison funèbre était un genre à demi poétique : Démostlîènes n'y est pas sur son terrain. Je vois du reste avec plaisir que même ceux qui mettent en avant cette objection n'osent pas trop insister sur ce point délicat ' ; c'est qu'en effet, pour avancer d'une manière formelle et avec force un pareil argument , il faut que le fond comme la forme, accusent une dissonance choquante avec la personne de l'écrivain, son but, la nature de son talent, les circonstances et bien d'autres pomts encore. Or, je ne trouve ici, dans la conduite de cette oraison funèbre, dans la marche de l'orateur, rien qui n'aille parfaitement au personnage, au rôle et au génie de Démosthènes, et loin d'accorder la plus petite créance aux prétentions indiquées, incredulus odi.
Nous avons à donner à notre tour des motifs à l'appui de notre opinion ; les voici :
io Ce discours n'étant ni l'œuvre simulée d'un sophiste — car il n'en a pas les défauts — ni une déclamation d'école — car, indépendamment de ces défauts, il aurait encore l'exagération de ceux du maître , si familière à l'élève, — il faut bien, puisqu'il n'est pas un mensonge httéraire, qu'il soit l'œuvre de Démostlîènes. En effet, il ne peut s'appliquer qu'aux morts de Chéronée et nous savons, par son propre témoignage, que Démosthènes fut chargé de leur éloge ;
2o Si l'on n'y reconnaît point au môme degré que dans ses autres productions lesquahtés éminentes de l'orateur athénien, on ne peut dire cependant que cette œuvre soit tout à fait indigTie de lui '. Admettons qu'il n'ait point ici la perfection que nous lui trouvons d'ordinaire, il suffit
Ant. Weslermaiï. De Epit. Demosth., p. M.
C'est ropinion de M. Villemain. Essai sur l'Oraison funèbre.
que nous puissions nous expliquer cette infériorité relative : Démosthènes n'eût-il pas senti la gêne des formes obligatoires de l'oraison funèbre, il est fort douteux encore que la nature toute particulière de son génie lui eût permis de créer une œuvre oratoire à la hauteur de son rôle politique. L'Antiquité tout entière proclame que, dans le genre démonstratif, il réussit aussi peu qu'il excella au contraire à la tribune politique et dans les débats judiciaires, nous n'avons donc pas le droit de nous étonner bien fort ; surtout quand son discours, loin d'être une œuvre sans valeur, annonce , au contraire , un progrès véritable dans la voie marquée par Platon ;
3° Si les écrivains de son temps ou de l'époque qui l'a immédiatement suivi avaient placé son oraison funèbre à côté de ses plus beaux ouvrages, nous pourrions, en présence du discours actuel, hésiter encore... mais nul n'en a dit un seul mot, ni en bien, ni en mal ; nul n'en cite une seule phrase qui permette d'en soutenir ou d'en nier l'authenticité '. Que faut-il en conclure ? Une chose bien simple, c'est que cette oraison funèbre ne fut pas mise par les contemporains au nombre des productions les plus remarquables du grand orateur, et je ne vois pas
' Il existe pourtant une citation empruntée à ce discours ; elle se trouve dans le traité d'Alexandre : Ils^t o-^vîftàTwv. C'est une phrase donnée comme modèle de l'Avreiffaycoyi^, la voici : oiy.rpov nuTpï y,v.i ji/yjTpt nai^uv aTspvjÔ^vat , xat ipri^-oiç elvcKi twv àvayxaio- Tàrwv yvîpoTjOÔywv* cs^ivov âk avrotç TtpÀv xal i^vh^/iv ts/.vwv xaTa"Xetnoiiiv/iv ifof^ckv. Du reste, il n'y a pas identité parfaite : la seconde partie de la phrase est plus longue dans l'orateur : Alexandre s'est contenté d'en donner en quelques mots la substance, soit qu'il l'ait tronquée en la citant de mémoire ( ce qu'il fait encore à la page suivante pour un passage du Pro Corond), soit qu'il ait cru suffisant de donner d'une manière un peu différente, mais plus brève, l'exemple que réclame sa définition.
pourquoi nous exigerions qu'elle eût été un chef-d'œuvre perdu aujourd'hui, plutôt que de reconnaître, dans celle qui nous arrive signée de son nom, le discours qui traversa les premiers temps de son apparition sans panégyriste, il est ^ rai , mais aussi sans détracteurs autres que ceux qui proclamèrent l'infériorité de Démosthènes dans le genre démonstratif ;
4° Enfin, je ne crois pas que, de Démosthènes à Denys d'Halicarnasse , un discours du célèbre Athénien ait pu facilement disparaître. De pareilles pertes et de frauduleuses substitutions s'expliquent lorsque, à une époque de bouleversement social ayant succédé une civihsation riche et luxuriante, il se produit , après plusieurs siècles de barbarie, une sorte de résurrection littéraire comme celle de la Renaissance. On conçoit que bien des chefsd'œuvre disparaissent dans un pareil naufrage, on conçoit aussi qu'une production pâle et sans force que le hasard a jetée dans les œuvres d'un grand maître, y prenne une place illégitime au lieu de l'ouvrage authentique qui ne se retrouve plus ; mais en pleine et vigoureuse antiquité, quand l'art oratoire n'a cessé d'être en extrême faveur, et que les modèles ont été l'objet constant d'une activité studieuse, comment de pareilles erreurs ou de pareils subterfuges auraient-ils été possibles ' ? D'ailleurs, l'éloge des vaincus de Chéronée, fruit d'un esprit vigoureux, comme le dit M. Villemain, ne peut appartenir à des temps de décadence. Il faut donc en faire remonter la
' Celle raison ne peut être retournée contre riiypollièse que nous avons émise au sujeUl'un remanienienl probable du iVé?teaè;ie. Le Ménexène relouclié était toujours le Ménexène de Platon ; d'ailleurs la date et la trace des additions ont pu se perdre, ainsi que Tèdilion primitive qu'on aura peul-élre un peu négligée pour le Ménexène plus complet de la cérémonie.
fio
date à une époque fort voisine de Démostliènes ; or, à une semblable époque, la substitution n'eût pu se glisser inaperçue. L'œuvre arriva à Denys portant le nom de Démosthènes, donc elle est de lui.
Au surplus, sur quoi se fonderait- on" pour en faire spécialement une déclamation de sophiste ? Là où nous trouvons Démostliènes inférieur à lui-même, un sophiste eût brillé ; là où Démosthènes reprend sa hauteur première, un sophiste eût faibli. Nous reconnaissons en outre le maître à l'allure rapide de son discours, à sa sobriété dans l'éloge, et au caractère d'utihté pratique qui le distingue ; nous n'en ferons pas pourtant une œuvre capitale ni un pendant à ses harangues les plus célèbres, mais une composition estimable encore , et par l'intention qui lui sert de règle, et par les résultats qu'elle a obtenus.
Nous allons du reste, par une courte revue, en faire ressortir d'une manière plus saillante le caractère novateur.
L'exorde, comme celui du discours de Périclès, roule sur la difficulté de louer des guerriers aussi illustres ; le ton en est de même grave et digne, pourtant il s'en distingue en ce que, prenant l'idée contraire ', il fait un
• Ant. Westerman, p. 53, passe en revue les exordes des différentes oraisons funèbres et les trouve composés avec plus d'art et de soin. Cela peut èlre vrai pour le discours de Périclès. mais Lysias en a quelques lignes à peine et Platon n'en a pas du tout. L'exorde du discours de Démostliènes, que je trouve d'une belle et noble simplicité et beaucoup plus convenable que celui de Lysias, lui semble vulgaire et commun ; il lui préfère cette phrase quelque peu sophistique et maniérée de Lysias : « opwç as b ^ïv » ^ôyoç i>ot TTzpï TouTwv, 0 (?è àywv où Trpoç rà to"Ûtwv e^ya, oCklk j> TTfJoç Toùç TTpQTEpo-j Itt (avzqîç sîpïjzoTaç. » Ou Ic volt par ce dé" but, Westerman ne sera ni indulgent ni impartial dans ses autres critiques. Nous nous garderons de les relever toutes , il en est d'ailleurs qui méritent peu l'honneur d'une réfutation. Voir De Epît. Dem., p. 59. 6-1, 63, 65, 68.
mérite à la république de la loi « qui confie à un orateur » l'éloge des morts et fait ainsi ^ivre au delà du trépas la » gloire quils se sont acquise. » C'est un retour à la forme familière aux prédécesseurs de Périclès ainsi qu'il résulte de son propre témoignage ' ; nous insistons sur ce rapprochement qui est le point de départ d'autres ressemblances que Démosthènes aura encore avec eux.
Et sans aller plus loin, remarquons la modification profonde apportée par l'orateur dans la manière de poser son sujet. Lysias, après son exorde, aborde franchement le panégyrique d'Athènes, sans explications comme sans détours. Platon , préoccupé de sa réforme, perdant moins de vue le but de la cérémonie, amène l'éloge delà patrie comme une dépendance de l'éloge des guerriers ; seulement, ses longs développements font perdre de vue ces derniers, et là comme ailleurs, le panégyrique d'Athènes accapare et garde la première place.
Tel n'est pas le procédé de Démosthènes : comme Platon, il fait dépendre l'éloge des gloires nationales de celui des guerriers, mais pour lui cette subordination n'est pas un artifice de langage, bon uniquement à amener sans disparate la substitution de Téloge d'Athènes à l'objet réel du discours : le panégyrique d'Athènes n'est véritablement chez Démosthènes qu'un épisode et voici comment l'annonce nettement l'orateur : « Si je ne voyais dans ces guer- » riers d'autre mérite que celui de la valeur, je me borne- » rais à cet éloge, mais puisqu'ils reçurent en partage une » naissance distinguée, une sage éducation et une vie » toute d'honneur*, je rougirais de négliger un seul de » leurs titres à nos légitimes hommages. »
Eloge funèbre de Pcriclès, g I.
Démosthènes, dans la suite de son discours, passe sous silence
C'est donc seulement pour rehausser le mérite des derniers morts parle tableau de leur noble naissance et le récit des hauts faits de leurs ancêtres que l'orateur va s'occuper encore des gloires antérieures.
Nous avons parlé des exigences de ce genre, de la gène qu'a dû en éprouver Démosthènes condamné à des répétitions banales, nous avons dit ce à quoi on devait s'attendre en pareille circonstance , tout cela se réalise ici : n'osant négliger complètement les fables si chères à son auditoire, il les aborde puisqu'il le faut, mais dans les conditions que nous avons précisées. Ainsi il imite, abrège ceux qui l'ont précédé, comme s'il n'eût mis qu'avec répugnance quelque chose de lui dans cette partie dédaignée de son sujet *. Il emprunte à Platon les preuves de l'Autochthonie tirées de la première a])parition de la nourriture de l'homme en Attique ; comme Platon , pour relier entre eux les éléments que donne le passé, il indique une règle de conduite qui lui semble avoir été celle des ancêtres :
« Les pères, dit-il , les ancêtres les plus éloignés de la » génération présente ne commirent jamais une seule » agression contre le Grec ou le barbare, et, sans comp- » ter toutes leurs autres vertus, ils eurent en partage une » grande équité ^ »
ces deux articles de sa division éducation et vie toute d'honneur, et s'en excuse dans le passage que nous allons ciler (note ^ ). Westerman lui en fait un grave reproclie ; certes un sophiste se fût bien gardé d aller aussi vite, et nous pourrions répondre par cette réflexion à la plupart des attaques du critique allemand.
• « Quant à leur bravoure et à leurs autres vertus, j'iiésite à » tout dire dans la crainte de passer les bornes de ce discours, » mais pour des faits dont le souvenir a le plus d'utilité et la con- » naissance le plus de charmes, faits glorieux et sans longueur » fatigante, tâchons de les présenter dans un court tableau. »
* Celte manière de donner de l'unité à son œuvre en faisant
Comme Platon, sans doute, il aurait eu grand peine à réunir toute l'histoire d'Athènes sous le point de vue où il se place, mais il se garde bien d'entrer dans le détail des faits et de raconter aux Athéniens leurs annales. Les mythes des temps héroïques, les Amazones, les bandes d'Eumolpc, les violences d'Eurysthée sont une fatigue dont il s'affranchit au plus vite. Ainsi que l'avait fait Platon, il donne pour motif que les poètes, dans tous les genres, en ont fait le sujet de leurs vers.
Les guerres médiques elles-mêmes ne trou^ent pas grâce devant cet esprit vigoureux qui ne connaît pas les ambages des rhéteurs. Il se permet à peine un rapprochement emprunté à Isocrate'' entre la longueur du siège de Troie et la promptitude de la défaite des Perses. De la guerre du Péloponèse et de toutes celles qui la suivirent, pas un mot ailleurs que dans cette coui te phrase où trois hgnes lui suffisent :
« Pour réprimer au sein même de la Grèce des ambi- » tions rivales, ils bravèrent tous les périls suscités par » le sort, se rangeant toujours du côté du bon droit jus- » qu'à l'époque où le temps nous a fait naître. »
Une marche aussi rapide est contraire aux usages reçus, Démostliènes le sait bien et a prévu la surprise de ses auditeurs, mais il est pressé d'arriver aux morts de Chéro-
dériver d'une grande idée morale toutes les autres qualités et les actions quon célèbre, quoique se trouvant déjà dans Platon, n'a pas elé comprise parmi les caractt-res pénérau\ de l'oraison funèbre, parce quelle me semble tenir ici à lliomme plulùt qu'aux habitudes conslilutives du jîenre. Des contradictions clie/ Platon, je ne sais quelle indécision chez Démo<ithènes indiquent que ce procédé ne lait que de naître, car il ne relie pas énergiquemenl toutes les parties de l'œuvre comme nous le voyons dans certains panégyriques de nos grands orateurs chrétiens.
' Panégyrique, g 23, cl Lettre à Philippe, odil. Didol, C7.2i,
née ; pour lui, c'est là seulement que se trouve le sujet, le reste est un bagage inutile dont il a hâte de se débarrasser.
« Quand je serais, dit-il, de tous les orateurs le plus » dépourvu d'invention, la vertu de nos ancèlres offre » une foule de grands traits qui viennent d'eux-mêmes » se placer dans le récit. Mais après avoir donné un soiive- )) nir à l'illustre origine et aux grandes actions de nos » pères, je me proposais d'arriver par le rapprochement le » pkis rapide * aux exploits de nos guerriers afin de con- » fondre dans une même gloire des hommes en qui s'était » transmis le même sang, persuadé qu'il serait bien doux » pour les premiers, que dis-je, pour tous également » d'établir entre eux une communauté de vertus et par » leur naissance et par nos éloges. »
On le voit, Démosthènes n'a voulu donner qu'an souvenir aux ancêtres : ce qui est le fond ordinaire, la partie principale des oraisons funèbres de cette période, vient d'être réduit à l'état de simple préambule à l'éloge des morts de la dernière bataille ; si l'orateur s'occupe encore des morts d'autrefois en les identifiant « par le rapprochement » le plus rapide » avec ceux dont il est spécialement chargé de célébrer la gloire , il est visible qu'il fait une concession à une habitude qui a pris force de loi, mais à laquelle il renonce, car ce qu'il veut aborder avant tout, c'est
« Ineptum istiira transitum declamator noster facile evilasset, si quse reliquarum liujus modi orationum ralio est, res Graecorum ad id usque bellum enarrasset m quo ceciderunt, de quibus jam laus rite est Iiabenda (p. 62.) — C'est précisément ce qu'il eût fait s'il eût été un déclamaleur, mais quand il s'agit d'un homme d'action comme l'auteur de cette guerre entreprise pour l'indépendance de la Grèce, n'eût-il pas été indigne de lui de venir, à la suite d'un cruel désastre, raconter complaisamment d'antiques histoires et brûler, à cette occasion, un encens tant de fois profané ?
l'éloge exclusif des victimes de Chéronée. Voilà l'Oraison funèbre ramenée à ce qu'elle était probablement pendant la seconde période.
Ici commence véritablement le sujet, et comme si l'orateur n'avait rien fait encore, il sollicite la bienveillance de l'auditoire. Quand je dis l'auditoire, je me trompe : il ne s'adresse réellement qu'à ceux qui, « sans appartenir aux » familles, suivent néanmoins le cortège. » Aurait -il besoin de réclamer cette bienveillance si rien n'était changé dans son oraison funèbre; si son discours, au lieu d'intéresser une partie seulement de l'assemblée, s'adressait également à tous par l'exaltation de la gloire commune, ainsi que cela se faisait autrefois ? Non sans doute , et cette précaution de l'orateur est une preuve irréfutable d'innovation.
11 débute dans l'éloge des guerriers par le tableau de leurs vertus privées. Si l'éloge des morts, substitué à celui d'Athènes, était redevenu chose nouvelle, les louanges données à leurs qualités domestiques ne l'étaient pas ; rappelons-nous la critique de Platon au i^ II du Menexène. Bien que Périclès et Lysias n'aient point fait usage de ces louanges, nous sommes autorisé à les regarder comme une des formes les plus ordinaires : elles ne sont pas exemptes ici de l'exagération que leur reproche le personnage de Socrate.
Admirons pourtant comme l'orateur sait tirer d'une faute de convention et d'habitude un parti tout à son propre usage :
« Prudence et courage » telles sont les deux qualités de leui- âge mûr qu'il se plaît à relever en eux... u Ils les » possédaient au degré le plus éminenl ; avant tous, ils » \ircnt l'orage qui grossissait, etc. »
Le voilà , connue Périclès , glorifiant sa politique en
célébrant les morts : ces deux qualités furent précisément les deux vertus de Démosthènes ' : bien que ces guerriers n'aient fait que marcber à sa suite dans Ja direction où il les entraînait, il y a de l'art à leur en rapporter l'initiative, à leur en faire un mérite personnel, et à les montrer grands de sa propre grandeur. C'est désarmer l'envie , c'est raffermir sa politique, c'est enfin louer dignement et dans les limites permises les glorieux vaincus de Chéronée.
Le passage où il nous montre les Athéniens et les autres Hellènes en face du fléau commun, avec leurs dispositions respectives et leurs rôles si différents , est écrit avec sobriété et vigueur; mais où se retrouve surtout Démosthènes, c'est dans cet admirable morceau qui vient immédiatement après et dans lequel il revendique également la victoire pour ceux qui, des deux côtés , vainqueurs comme vaincus, sont tombés sur le champ de bataille :
a II faut, quand le combat s'engage, que les uns soient » vaincus , les autres vainqueurs. Mais je n'hésite pas à » dire que, des deux côtés, ceux qui meurent au champ » de bataille ne sont pas compris dans la défaite et ont » tous également la victoire'^ ; pour ceux qui survivent, » l'honneur du combat se décide comme le veulent les » dieux, mais ce qu'il importait de faire pour l'obtenir,
' L'orateur, en faisant en quelque sorte ces guerriers à son image, ne signe-t-il pas ici f œuvre qu'on lui dispute ?
' Ce même argument qui se trouve en germe dans le Panégyrique d'Isocrate (g XXYI), se montre encore dans le fameux discours que Lycurgue prononça contre Léocrate, Lycurgue soutint son accusation quelques années après la bataille de Cliéronée. Il pouvait, à cette distance, reprendre et développer avec succès une idée que Toraison funèbre de Démosthènes avait rendue populaire.
» tout Jiomme mort à son rang l'a fait : mortel, il a subi » son sort, il a souffert les rigueurs de la fortune, mais » son àme n'a pas connu la défaite, et si l'ennemi a fait » la faute de ne pas enva'iir notre territoire , on le doit à » la vertu de ces guerriers : après les avoir éprouvés » corps à corps dans la mêlée, il ne voulut point entre- » prendre une lutte nouvelle contre les concitoyens de » ces mêmes hommes, sentant bien qu'il allait trouver » des courages semblables et qu'il n'était pas sûr de ren- » contrer la même fortune ! Les conditions de la paix » conclue alors ne sont pas la plus faible preuve de cette » vérité. Xon, l'on ne saurait dire que le monarque s'y » soit décidé par un motif plus réel, plus glorieux pour » nous : frappé d'admiration pour la vertu de ces iilus- » très morts, il a mieux aimé devenir l'ami de leurs » compatriotes que de risquer de nouveau sa fortune » entière. Demandez à ceux-là mêmes qui ont combattu » nos guerriers s'ils croient devoir le succès à leur pro- » pre valeui* ou à un étrange, à un terrible coup du sort » et à l'audace d\m capitaine expéiimenté ', aucun d'eux » aura-t-il la hardiesse de s'attribuer l'honnour de cette » journée '{ D'ailleurs dans un événement dont le résultat » a été réglé au gré de la fortune, cette univeiselle sou- » ^eraine, force est d'absoudre du reproche de lâcheté » leurs adversaires qui n'étaient que des hommes, etc. » Nous ne (juittorons pas ce beau passage sans louer, comme ils méritent de l'être, la fermeté, l'élan de la pensée et du style ainsi que cette mâle précision qui sont dignes de Démosthènes. Quoiqu'en dise Westerman, ce n'est pas ici le langage d'un vil flatteur de Philippe. Tout
' Westerman voit dans celte phrase une basse adulation, une flagornerie à l'adresse de Philippe ! Qui ne sent l'intention et la
ce morceau, au contraire, écrit sous l'inspiration d'un noble et patriotique orgueil, venge dignement ces morts illustres du soupçon d'avoir été vaincus et leur change Chéronée en une de ces défaites qui sont , comme dit Montaigne, « à l'envi d'une victoire. » Ces héros sont, pour l'orateur, les derniers des Grecs : « Leur valeur était » l'àme de la Grèce ; avec eux s'est éteint l'honneur de » la cojmnune patrie, » et rien n'égale la poésie et l'effet saisissant de l'image par laquelle Dc^mosthènes agrandit et termine l'expression de ses regrets :
« Ajoutons, dût notre langage paraître exagéré ', que, » comme le soleil ne pourrait retirer aux hommes sa » lumière sans répandre sur le reste de leurs jours la » douleur et la tristesse, ainsi, depuis que ces derniers ne » sont plus, de honteuses ténèbres enveloppent l'antique » gloire des Hellènes. »
Voilà certes un éloge éloquent, bien senti et écrit véritablement pour ceux qu'on veut honorer d'un témoignage
portée de ce détail ? Le général athénien , indigne de la haute mission qui lui avait été confiée, avait été mis à mort : en éveillant fortement l'idée de la supériorité du général ennemi, comme le fait Démoslhènes, nous ne voyons plus que les deux généraux dans la lutte, et Thonneur militaire du peuple athénien se trouve à Tabri de toute atteinte ; c'est leur général qui a perdu la bataille, c'est le général ennemi qui la gagnée, Athènes n'a point été vaincue. Du reste Lucien, dans son éloge de Démosthènes, met dans la bouche de Philippe lui-même Ténumération des causes de la défaite de Chéronée ; elle s'accorde avec le passage incriminé d'une manière presque identique : « Si, contre tout espoir, l'incapacité » des généraux^ l'indiscipline des soldats et une faveur inouïe « de la fortune qui nous a servis en mainte circonstance, ne nous » avaient livré la victoire dans cette Journée, Démosthènes nous » exposait à perdre l'empire et la vie. »
' N>' us retrouverons t!ans l'oraison funèbre d'Hypéride une comparaison puisée à la même source -, celle-ci peut avoir inspiré Hjpéride.
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public de l'espect et d'admiration. C'est le premier chez lequel nous trouvions réellement de l'à-proios et de l'émotion. Qu'il est supérieur à cette dignité raisonneuse et froide que nous avons rencontrée trop souvent jusqu'ici ! Pourquoi faut-il que l'orateur se croie obligé de rentrer dans le cercle où se sont emprisonnés ses devanciers et dont nous étions sortis un instant pour respirer un air plus vif et plus pur ! Mais ainsi le voulait la tribune funèbre, il fallait faire l'éloge de la démocratie et, nous l'avons vu, Démosthènes n'ose point rompre entièrement avec les traditions officielles ; il oppose donc à l'oligarchie la supériorité des institutions populaires et leur rapporte pour une très-forte part la bravoure des guerriers... Ce n'était pas nouveau non plus, mais ce qui s'éloigne des roules battues, c'est l'influence qu'il suppose qu'ont eue sur la vertu de ces guerriers les grands et nobles exemples des auteurs de leurs tribus.
Peut-être néanmoins pourrait-on dire que ce passage tend à s'éloigner de cette éloquence d'action que nous avons généralement trouvée dans ce discours ; peut-être y verra-t-on ;ï un lé:.:cr degré cet esprit ingénieux et érudit qui n'est pas fdché de faire parade de ce qu'il peut et de ce qu'il sait ; je l'accorde, quoique cependant rien n'en fasse ici regretter la présence, et que le goût puisse en maintenir l'emploi comme convenable et salutaire. En effet, chacune des parties de cette énuiiiération allait successivement remuer au fond du cœur une portion de l'assemblée ; l'Athénien, on le sait du reste, était lier de tout ce qui touchait à ses ancêtres, et n'en diU-ii avoir que le reflet, il se parait de toutes leurs gloires, surtout de celles dont il voyait le principe jeter de l'éclat quand tout était eiicoiT plongé dans les ténèbres des ])remiers âges. Mais citons le passage ;
« Voilà les motifs généraux qui ont porté nos conci- » toyens à désirer un noble trépas... Mais dans chaque » tribu des causes particulières ont donné à leurs âmes » cette forte trempe ; je vais les exposer :
» Tous les Érechthéides savaient que cet Érechthée » dont ils tirent leur nom avait, pour sauver le pays, » abandonné les Hyacinthides, ses filles, à une mort cer- » taine. Lors donc qu'un fils des Dieux avait tant sacrifié » à la délivrance de sa patrie, ils auraient rougi de paraî- 1) tre mettre à plus haut prix un corps mortel, qu'une » impérissable renommée. N'ignorant pas que Thésée, » fils d'Egée, avait le premier établi dans Athènes l'égalité » civique, les Égéides se seraient fait un crime de trahir » les principes de ce grand homme, et ils ont mieux aimé » mourir que de leur survivre, à la face de la Grèce, par » un lâche attachement à la terre. La tradition avait appris » aux Pandionides quelle vengeance Procnée et Philo- » mêle tirèrent des outrages de Térée : unis par le sang » à ces filles de Pandion , la mort leur eût semblé un » devoir s'ils n'avaient déployé le même courroux contre » les oppresseurs de la Grèce, etc.. »
Nous ne pousserons pas plus loin cette citation : on voit le parti qu'en tire Démosthènes et çà et là il y a encore de ces traits énergiques dignes du grand orateur.
Nous allons revoir plusieurs des autres formes consacrées par l'usage, mais celles-ci du moins sont vraiment du domaine de l'Oraison funèbre. Démosthènes nous montre aussi les morts heureux au jugement des sages et par la gloire qui est leur partage, et par les honneurs que l'État va répandre sur leurs enfants , sur leurs parents et sur leur tombe. Leur affranchissement des misères de la vie est encore à ses yeux un autre élément de bonheur. — Rien de nouveau en tout cela ; c'est le fond
assez banal de toutes les consolations que nous avons vues, mais l'idée des récompenses d'une autre vie que Platon a présentée avec tant de discrétion et de timidité se montre ici plus ouvertement, grâce au progrès des idées morales et religieuses.
« On pourrait affirmer, dit-il, que dans les îles fortu- » nées, ils sont assis [irès des immortels maîtres de ce » séjour au même rang que les hommes vertueux des » anciens âges : sans doute aucun témoin de ces honneurs » n'est venu nous les révéler ; mais nous pressentons » par analogie (fue ceux qui, aux yeux des vivants, furent » dignes de terrestres honnnages, rencontrent par delà » le tombeau une gloire semblable. »
Ne dirait-on pas cependant qu'à mesure qu'il développe sa pensée, elle devient quelque peu indécise et vacillante '/ Pourquoi, au début, les proclame-t-il heureux « au juge- » ment des sages » plutôt qu'heureux absolument?...
L'orateur termine par les consolations adressées aux familles. Le ton en est encore màlc et ferme, mais d'un stoïcisme tempéré par une émotion vraie, quoique contenue : ce n'est point ici cette pression exercée par Périclés sur la douleur de son auditoire : non, Démosthènes se sent absous par son patriotisme comme par le choix de ses concitoyens: fort de sa conscience, il a déjà ce noble orgueil du cœur qui, plus tard, lui inspirera cet admirable mouvement de son Discours pour la Couronne :
« Xon, Athéniens, vous n'avez point failli ! »
\ous trouvons même ici, avec moins d'élan et de véhémence, l'idée mère du sublime passage que nous venons de citer : seulement au lieu d'avoir l'impétuosité de la passion, elle a la majesté mélancolie] uc que réclamait la circonstance : « Dans ce partage, ce qui est affligeant » vient de la fortune sous qui tout mortel doit plier; mais
» ce qui est honorable et beau vient du choix des hommes » qui ont voulu noblement mourir ' ! »
Les exhortations aux vivants font défaut, n'en soyons pas surpris : Athènes vaincue et épuisée courbait la tête ; la paix venait d'être conclue, l'orateur n'avait point lieu de compter sur un glorieux réveil ; il savait ce qu'il lui en avait coûté pour tirer les Athéniens de leur léthargie ; sa dernière espérance était morte avec les guerriers dont « la » chute, dit-il plus haut, avait plongé dans de honteuses » ténèbres l'antique gloire des Hellènes. » Qu'avait -il donc à dire et à faire encore?... Rien. Dans l'état de prostration où la défaite et l'aviUsscment des âmes avaient plongé la république, c'eût été fohe de songer à un prochain avenir. Il ne restait au patriotisme terrassé, que le dédain du présent, le silence et une douloureuse résignation.
Résumons nos impressions sur cette œuvre digne d'attention à plus d'un titre :
Le grand orateur a profité de l'exemple de Platon sans tomber toutefois dans les défauts actuels du Ménexène et
' « Si condamnant Ctésiphon, vous condamnez mon ministère, » on pensera que vous avez failli ; vous n'aurez plus subi la loi » du sort. » — Ailleurs : « Le devoir de braves citoyens , ils Ta- » vaient tous rempli, mais le sort de chacun fut réglé par le ciel.— « L'événement est ce que veut la fortune — l'issue du combat dé- » pendait de Dieu, non de moi. — Athènes ne devait point choisir » autrement, pour peu qu'elle songeât à sa gloire... Le succès lui » a manqué, sort commun lorsque le ciel l'ordonne, etc.. « {Pro Corond, passim). ]\ous avons déjà vu tout à l'heure (p. 'HG) : « L'honneur du combat se décide comme le veulent les Dieux ; « mais ce qu'il importait de faire pour l'obtenir, tout homme mort » à son rang l'a fait, etc.. » Cette idée est reproduite mainte fois dans le Pro Corond sous formes différentes ; j'ai pris à peu près au hasard sans rencontrer peut-être celles qui offrent la similitude la plus parfaite.
il a presque entièrement dégagé l'Oraison funèbre des formes qui n'étaient qu'un prétexte à de vaines adulations. Nous n'avons plus ici cette allure complaisante el molle de rhéteur uniquement occupé à encenser la multitude ; de plus — et ce trait va bien à son austère physionomie comme aux temps malheureux où il parlait — il a fait justice de ce faux étalage de puissance destiné jadis à enivrer un peuple, de son temps dégénéré, et à produire quelque impression sur les autres nations de la Grèce, si lâches et si ininlclligentes à ses yeux '. Marathon, Salomine, tout ce passé si glorieux dont on avait tant abusé, il y renonce; en présence de la décrépitude présente, ces grands souvenirs pouvaient-ils être autre chose qu'une amère raillerie du sorfi* L'éloge d'Athènes n'est pas supprimé encore, mais amoindri, revenu à l'état d'épisode, et ne se pi'ésente plus qu'avec l'excuse d'ajouter à la gloire des morts en vantant leur noble naissance ainsi que l'illustration de leurs aïeux. Ce qui occupe la première place dans ce discours, c'est l'éloge des guerriers sacrifié jusqu'ici et qui n'est plus confondu avec celui des morts de toutes les époques que l'orateur a résolument abandonné.
Démosthènes, avec cette éloquence d'action qui va au
• Quelques traces de ces sentiments se retrouvent dans le Discours pour la Couronne, (g 7, cdit. Landois.)
(t Qui donc conspira a\cc lui (Philippe) pour vous faire tomber, » ou peu s'en fallul. dans des pièges où vous donniez volontaire- » ment ? C'est , dirai-je , la lâcheté ou l'imprudence des autres » Grecs ? Dirai-je l'une et l'autre à la fois ? Dans le temps que » vous entreteniez une guerre longue et sans relâche , el cela -' pour les inltrèts communs — on le \ il bien ensuite — ils ne vou- » lurent vous aider ni d'hommes ni d'argent, ni vous secourir en •> rien. »
Voir encore dans le même discours le 2 -14 tout entier.
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but, au fait, a donc su se créer, sur le fond banal d'autrefois, un plan irrégulier sans doute ', mais original et neuf dans lequel il a plié à l'unité de son sujet tout ce qu'il ne pouvait rejeter sans trop de hardiesse. Une préoccupation constante l'anime — elle est cause, il est vrai, de certains écarts qui ont offensé la critique — c'est la pensée de ces braves citoyens morts pour une cause qui était la sienne et celle de tout ce qui avait encore une étincelle de patriotisme. S'il tâtonne, hésite, emprunte, tant qu'il se sent obligé de subir le reste d'entraves que lui imposait la coutume, on le voit respirer plus à l'aise quand il se sent sur son terrain, marcher d'un pas plus ferme, plus sûr et redevenir lui-même, en retrouvant quelques-uns des éclairs de son génie ^ dans l'éloge de ces morts glorieux qui, champions de sa politique sur le champ de bataille, ont emporté dans la tombe ses dernières espérances comme ses dernières illusions.
' Il est des clioses, tel est le plan de ce discours, qu'un sophiste qui simule n'eut jamais faites. Le sien, œuvre de calcul et d'art, n'eût pas formé un ensemble hybride comme celui de cette oraison funèbre, il n'eût pas présente les irrégularités dont nous avons été témoin et qui déposent des tiraillements qu'a subis l'orateur. Un sophiste eût fait mieux ou du moins il eût voulu faire mieux et eût été moins vrai.
^ Peut-être les admirateurs de Démosthènes auraient-ils voulu plus d'énergie entraînante qu'il n'en déploie ici ^ mais qu'ils fassent la part des circonstances, ils verront que le lendemain du jour où Philippe épargna Athènes, il eût été impolitique et imprudent d'éveiller chez lui le regret de la clémence, en soufflant dans une ardeur posthume le feu de la guerre au fond des cœurs.