ELOGE DE LEOSTHE>ES ET DES GUERRIERS MORTS PENDANT LA GUERRE LAMIAQUE
Pour compléter la série des oraisons fiinèJires ayant le caractère d'une manifestation nationale, il nous reste à nous occuper de celle d'Hypéride. Longtemps nous n'en avons possédé qu'un fragment assez court conservé par Stobée et contenant les consolations adressées aux familles; il n'ajoutait ni n'ùtait rien aux données précédemment acquises, et, quelque beauté intrinsèque qu'il puisse avoir, ne nous disait pas ce qu'avait pu être l'œuvre dans son ensemble; nous le regrettions amèrement, car, ainsi que nous l'avons vu, Démosthènes ne nous donne pas le dernier mot de ce travail de transformation que subissait l'Oraison funèbre et, sans nul doute, il devait se trouver dans Hypéride. En effet, de ces formes consacrées par l'usage el le besoin de plaire, les unes avaient fait leur temps, les autres n'étaient plus possibles. D'ailleurs, les faits, les événements amenant, à coups piécipités, une situation de plus en plus émouvante et du reste décisive, avaient du, poui* l'orateur comme pour son auditoire, faire naître le besoin de concentrer exclusivement leurs
regards sur l'époque présente, absorber toutes leurs pensées et obliger l'orateur à être de son temps en s'isolant des antiques souvenirs.
L'œuvre retrouvée * a réalisé ces prévisions par une réforme si radicale qu'elle nous dispense d'un commentaire qui la rende sensible ; elle a même dépassé notre attente, car en dépit des susceptibilités d'une démocratie jalouse et contrairement à la règle invariable qui voulait que le panégyrique fût collectif et s'interdît tout nom propre, le nom du général athénien Léoslhènes s'y trouve en première ligne, et l'éloge des autres guerriers, repoussé au second plan, ne semble figurer dans le discours que pour rehausser toute la gloire du sien.
Nous nous bornerons donc à une simple traduction de cette oraison funèbre et nous reprendrons celle que nous avons déjà publiée '\ en la modifiant toutefois pour la mettre en harmonie avec la seconde édition de M. Babington.
L'intérêt qui s'attache à toute découverte récente et précieuse autorise peut-être ici quelques explications que nous empruntons à notre premier travail :
(c Cette magnifique harangue que nous ne connaissions que par les éloges qu'elle reçut de l'Antiquité et par le fragment de Stobée, fut retrouvée à Thèbes en Egypte par M. Stobart et achetée pour le Musée britannique ; M. Ghurchil Babington, du collège St-John à Cambridge, la publia, dans les premiers mois de 1858, et cette édi-
■ Qif il nous soit permis d'offrir ici à M. Egger riiommage de notre bien vive reconnaissance. C'est de sa haute bienveillance que nous tenons le discours d'Hypéride.
' Revue agricole^ industrielle et littéraire^ journal de la Société impériale d agriculture, sciences et arts de l'arrondissement de Valenciennes. (Mois de juin -1858.)
(ion fait le plus grand honneur à son érudition et à sa patiente sagacité. Le manuscrit, en effet, écrit sur papyrus et déchiré en plusieurs morceaux, était dans l'état le plus fâcheux : des lettres, des mots, des côtés de colonne tout entiers avaient disparu ; de plus, les fragments détachés, assemblés péle-mèle, avaient substitué à la belle ordonnance de l'œuvre primitive la confusion la plus inintelligible ; enlin, le copiste qui sans doute était un Egyptien peu versé dans la langue grecque, avait, en passant ou estropiant des mots, introduit mainte construction vicieuse et maint terme barbare. Ces difficultés ont été vaincues, ces désordres réparés par M. Babington avec talent , avec bonheur. Quelques taches pom'tant ont subsisté encore : ai - je réussi à les faire disparaître '/ Je l'ignore , je l'ai du moins consciencieusement essayé.
» Il restait aussi à combler trois lacunes qui interrompaient le sens de la manière la plus regrettable : peut-être aurais-je bien fait d'imiter la sage réserve de l'éditeur anglais, cependant, puisque j'ai pu sortir de ce travail, je l'offre au lecteur. Mais je déclare tout d'abord que je n'ai nullement la prétention d'avoir retrouvé littéralement ce qu'a dit Hypéride : je souffrais de voir les outrages que le temps a faits à cette belle harangue, et puisque l'art moderne déguise avec succès les mutilations des marbres de Phidias, en s'inspirant, pour refaire les parties perdues, soit du mouvement des muscles, soit des proportions harmonieuses de l'ensemble, j'ai cru que ce procédé de restauration, fut -il appliqué à l'œuvre d'Hypéride par une main malhabile, vaudrait toujours mieux que des plaies béantes qui attristent le regard et refroidissent l'intérêt.
)> Ce n'est 4onc qu'à ce titre que je sollicite pour mes
essais l'honneur de figurer à Ja place restée vide *. Au surplus , tout en reconnaissant l'incertitude d'un pareil travail, je l'ai abordé comme une chose sérieuse et possible ; j'ai étudié attentivement les mots et les fragments de mots encore visibles et n'ai rien négligé de ce qui pouvait faire retrouver le sillon de la pensée , sinon la pensée tout entière .
)y II est pourtant une dernière lacune que nul labeur ne pourrait combler, c'est celle qui résulte de la perte des deux dernières colonnes du papyrus. Néanmoins, cette perte se trouve immédiatement réduite de moitié, quand on songe que le morceau conservé par Stobée forme la péroraison et occupait vraisemblablement la seconde des deux colonnes. Il ne nous manque donc, selon toute apparence, que les conseils politiques que l'orateur devait adresser aux vivants et auxquels conduisait sans doute le beau mouvement oratoire, si brusquement interrompu dans l'état actuel.
» Mais il est temps de nous effacer pour faire place à cet admirable morceau d'éloquence que la mystérieuse Egypte vient de nous rendre, après l'avoir gardé près de deux mille ans comme un trésor qu'on n'abandonne qu'à regret. Notre traduction est bien faible sans doute, nous la présentons néanmoins avec une sorte de confiance, car l'œuvre d'Hypéride, comme toutes les œuvres de génie, suffit par elle-même à l'attention qu'elle captive et peut braver impunément Timpéritie du traducteur. »
' M. Babington, dans sa seconde édition, n'ayant pas jugé à propos de combler encore ces lacunes, je conserve, faute de mieux, mes restaurations provisoires que du reste le temps, la réflexion et d'obligeants conseils m'ont permis d'améliorer.
TRADUCTIOy DU DISCOURS
(( Athéniens , les paroles qui, devant ce tombeau, vont faire l'éloge du général Léosthènes et des autres Athéniens morts avec lui pendant la guerre, auront, pour attester que ces guerriers furent des braves [tous ceux qui ont vu (A) , sur le champ de bataille , leurs exploits supérieurs à ce que les mortels ont encore entendu. En effet, que l'on considère les faits en eux-mêmes ou l'utilité qui en résulte, on reconnaîtra que jamais notre ville n'a enfanté d'aussi dignes citoyens, et cependant elle est célèbre par ses guerriers qui ont toujours su mourir pour elle, tout en se montrant encore les chaleureux défenseurs de la liberté des autres Grecs], ibj
» Ce que je redoute surtout, c'est que
ma parole ne semble bien au-dessous de leurs actions ; néanmoins, je compte que vous qui m'écoutez vous suppléerez ce que j'aurai pu omettre. Ce discours, en effet, ne sera point prononcé au milieu de gens réunis par le hasard, mais devant les témoins mêmes des hauts faits accomplis loin de ces lieux.
)) Il con\ient que nous adressions des éloges à notre
' Le texte grec des passages mis entre crochets manque dans le manuscrit ou s'y trouve altéré de manière à rendre un remaniement nécessaire. La lettre capitale qui les suit, renvoie aux restitutions que nous avons essayées et réunies dans l'appendice à la lin du volume. Nous y avons lepoité éi,Mlemenl les notes qui n'ont d'autre objet que la solution de diflicullés grammaticales ou qui n'intéressent que la traduction proprement dite.
ville pour avoir choisi le parti de la guerre, puisque celte détermination est digne de son passé, ou plutôt, plus auguste et plus honorable encore. Les morts aussi ont droit à nos louanges : ils se sont montrés braves dans la lutte, ils n'ont point déshonoré les vertus de leurs ancêtres. Le général Léosthènes enfin les mérite à ce double titre : dans l'assemblée , c'est lui qui fit décréter la guerre ; sur le champ de bataille, il était à la tête des citoyens.
» Quant à notre cité, parcourir successivement toutes les annales de la Grèce (c) pour énumérer ses exploits, est chose à laquelle le temps présent ne pourrait suffire : la circonstance ne se prête pas à de iongs discours * et il ne serait pas non plus facile à un seul homme de décrire et de rappeler des exploits si grands et si nombreux. Cependant je ne craindrai pas de parler sommairement de sa gloire : de même que le soleil parcourt toute la terre, variant les [climats et donnant à tous les mortels, selon qu'ils le méritent, aux bons le bien et le mal aux impies, de même qu'il se montre toujours bienveillant pour la Grèce et exact à lui amener les temps les plus favorables, ceux qui renferment en eux tous les avantages] (d) et qui prodiguent à l'homme ce qui peut être utile à sa vie, de même notre ville, jusqu'à ce jour, n'a jamais cessé de punir les méchants, d'honorer les bons, de faire régner l'égalité parmi les hommes, d'accorder à tous les récompenses dont ils sont dignes, enfin de fournir aux Grecs les subsides que réclament leurs besoins de chaque jour.
• Qui pourrait s'en douter, après avoir vu dans les discours qui précèdent la complaisante énumération de tant d'admirables horsd'œuvre ?
» [Bornons-nous à ce court éloge pour les bienfaits qu'Athènes a répandus sur la Grèce,] (e) et parlons de Léosthènes et de ceux qui sont morts avec lui '.
» Mais par où coininenceiai-je leur éloge ou que rappellerai-je d'abord y Dirai-je successivement la naissance de chacun d'eux ? Ce serait être, j'imagine, d'une naïveté excessive. Lorsqu'un orateur doit louer des hommes qui, partis d'endroits différents, se sont réunis et habitent la même ville où ils ont apporté chacun leur nationalité distincte, il est nécessaire qu'il vante l'extraction de chacun d'eux : mais quand ce sont des Athéniens qu'il célèbre, des hommes qui , Autochthones, doivent à leur commune origine une noblesse qu'on ne peut surpasser, il me semble inutile de parler d'une manière spéciale de chaque naissance.
» Signalerai-je leur éducation ? Dirai-je qu'enfants ils furent nourris dans la vertu la plus pure et apprirent tout ce que le jeune âge a l'habitude d'apprendre (f) ? Mais tout le monde, je pense, sait que chez nous le but de l'éducation est de faire de l'enfant un homme de cœur: or, quand des hommes se sont montrés à la guerre d'une vertu supérieure, n'ont-ils pas donné la preuve que, dans leur enfance, ils ont l'cçu une bonne éducation'^ Le plus simple est donc, selon moi, de raconter la vertu guerrière de ces héros ainsi que les bienfaits nombreux dont ils ont été les auteurs pour leur patrie et pour les autres Grecs \
» Commençons donc notre éloge par celui du général %
' Reiiiarquoiis encore avec quelle rapidilë Hypéride passe sur celle partie si longueinenl développée chez ses devanciers.
* Même observation pour tout ce (jui touche aux inslilutions, à rAuloclithonie. etc.
^ Voici assurénienl riniiovali(tn la jilus hardie que l'on doive h
et c'est justice : Léosthènes voyant toute la Grèce avilie, tremblante, et perdue par des traîtres qu'avaient achetés Philippe et Alexandre pour ruiner leurs pairies ; voyant, dis-je, notre cité manquer d'un homme de tête, et la Grèce, d'une ville qui pût prendre en main la direction générale des affaires, s'offrit à sa patrie pour être cet homme et montra aux Grecs dans Athènes celle qui devait les conduire à la liberté. Il rassembla des troupes mercenaires, se mit à la tête d'un corps de citoyens, et, rencontrant ceux qui les premiers avaient pris les armes contre la liberté de la Grèce, les Béotiens, les Macédoniens, les Eubéens et leurs alhés, il les combattit et les terrassa dans les plaines de la Béotie. De là, il marcha sur les Thermopyles, et, s'emparant des défilés par lesquels autrefois les barbares s'étaient avancés contre les Grecs, il empêcha Antipater de les franchir pour attaquer la Grèce, le surprit lui-même dans ces mêmes lieux, le défit dans une bataille, et, après l'avoir enfermé dans Lamia, fit le siège de cette place. Des Thessaliens, des Étoliens, des Phocidiens et d'autres peuples se trouvaient en ces lieux, il s'en fit des auxiliaires : et ceux que Philippe et Alexandre avaient été si fiers de traîner à leur suite, Léosthènes les vit d'eux-mêmes se ranger sous ses ordres. Il eut donc le bonheur de réussir dans tout ce qu'il entreprit, mais il n'était pas en son pouvoir de triompher de la Parque Et ce n'est jDas seulement pour ce
qu'il fit alors en personne que nous lui devons une grande reconnaissance, nous la lui devons encore pour le combat qui a été livré après sa mort et pour tout ce qui est arrivé d'heureux pendant le cours decette cam-
Hypéride. Que nous sommes loin de Lysias , de Platon et même de Démosthènes !
pagne ; car c'est sur les fondements jetés par Léosthènes que les hommes aujom'd'hui à sa place élèvent l'édifice de l'avenir.
» Et qu'on ne croie pas qu'en louant ainsi Léoslhènes, je méconnaisse les services des autres citoyens. L'éloge de Léosthènes , quand il s'applique aux victoires remportées, est aussi leur éloge ' : la sagesse dans les conseils dépend du général, mais la victoii'e conquise dans la lutte, voilà la part de ceux qui ont voulu en personne affronter le péril. Aussi, quand je célèbre notre victoire, je loue non- seulement l'excellence du commandement dans Léosthènes, mais encore la bravoure des autres citoyens. Eh ! pourrait -on, sans injustice, passer sous silence ceux d'entre eux qui , succombant dans cette guerre, ont donné leur vie pour la liberté de la Grèce et ont pensé qu'ils ne pouvaient prouver d'une manière plus visible leur volonté de briser ses fers qu'en combattant et en mourant pour elle ? Ce qui dut surtout les porter à lutter avec ardeur pour leur patrie, ce fut d'avoir à hvrer en Béotie leur première bataille : ils voyaient les restes de Thèbes tristement effacée du nombre des cités ; ils avaient devant les yeux la citadelle aux mains d'une garnison macédonienne, les habitants réduits en esclavage et de nouveaux maîtres se partageant le sol. Aussi l'indignité d'un pareil spectacle, en frappant leurs regards, bannit toute crainte et les précipita tète baissée au devant du péril.
' Précaution oratoire bien lëgilimc : Périclès. substituant le i)anégyri(jue d'Alliùnes à cekii des iruerriers. déclare que leur éloge est compris dans celui de leur noble pairie : liypérido, substituant l'éloge du {général à celui de la cité, dit à peu près la même chose : c'est que che/ l'un comme chez l'autre il y a dérogation aux usages reçus.
» Mais la bataille engagée près des TJiermopyles et de Lamia ne fut pas moins glorieuse pour eux que celle qu'ils livrèrent en Béotie, non - seulement parce qu'ils triomphèrent d'Antipater et de ses alliés, mais encore parce qu'ils combattirent dans ce lieu célèbre. En effet la Grèce, qui s'assemble deux fois par an aux Thermopyles (h), y contemplera encore leurs brillantes actions, car en se réunissant en ce lieu, elle se souviendra de leur valeur. Jamais en effet on ne vit, dans le passé, combattre pour une cause plus belle, contre des adversaires plus puissants, avec de plus faibles ressources, mais ils jugèrent que le courage fait la force, et que la bravoure, bien plus que le nombre des soldats, multiplie les combattants. Aussi, la liberté commune, voilà le bien qu'ils voulurent conquérir pour lous, et la gloire de leurs exploits, la couronne immortelle dont ils ceignirent le front de leur patrie.
» Il est juste de calculer ce qui serait probablement arrivé ' si ces guerriers n'avaient combattu avec autant de valeur (i) : n'eût-on pas vu la terre tout entière devenir la propriété d'un maître, et des lois, expression de son caprice, s'imposer despotiquement à toute la Grèce ? Pour le dire en un mot, l'insolence macédonienne n'eût- elle pas, au lieu de la justice, régné ^Darmi nous '/ Eh ! qui donc eût vu la fin des interminables outrages auxquels auraient été en butte nos femmes, nos vierges, nos enfants (j) ? Cela est évident d'après ce dont nous sommes
' Ceci est encore une innovation ou, plutôt, un retour à Tune des formes de notre seconde période, témoin ce passage où Périclès s'excuse de ne point aborder cet ordre d'idées , sans doute développé habituellement avant lui : « Exposer tous les avantages » de la résistance aux ennemis, ce serait s'étendre sur ce que » vous savez aussi bien que moi. » Chap. III.
forcés d'ôtrc encore les témoins aujourd'hui : ce sont des sacrifices que nous voyons institués pour de simples mortels : des statues, des autels, des temples, mesquins pour les Dieux, magnifiques pour les hommes : ce sont enfin leurs valets qu'on nous oblige à honorer comme des héros. Or, là où l'audace des Macédoniens a supprimé même le culte des Dieux, que doit-on penser des égards conservés encore pour les hommes ? Xe sont-ils pas complètement foulés aux pieds ? Aussi, plus nous y supposons intolérables les traitements auxquels nous devions nous attendre, plus nous devons juger dignes d'éloges ces morts généreux. En effet, nulle expédition ne prouva d'une manière plus brillante la valeur de ceux qui en tirent partie : il fallait chaque jour combattre en bataille rangée, il fallait, dans une seule campagne, remporter plus de victoires que les armées d'autrefois n'avaient essuyé de désastres ; ajoutez à cela des hivers excessifs et une privation si prolongée, si absolue, des choses les plus nécessaires aux besoins de chaque jour, que l'énergie avec laquelle elle fut supportée ne pourrait se décrire. Or, celui qui avait su inspirer à ses concitoyens une constance aussi intrépide, Léosthènes, et ceux qui avaient prêté leur concours dévoué à un pai'eil chef, ne les considérerons-nous pas connue plus heureux d'avoir pu prouver une semblable vertu, que malheureux d'avoir perdu la vie, puisque, au prix d'un corps périssable, ils ont acquis une immortelle renommée et que, par leur valeur individuelle , ils ont alfermi la liberté comnume de tous les Grecs'!' La valeur î sans compter l'indél)endance, elle donne encore le bonheur suprême (k) ! Ce n'est pas en effet d'un despote menaçant, mais de la voix des lois, que doit dépendre le bonheur des Jionnnes ; libres, nous ne devons pas avoir à pâlir de\ant une accu-
sation, mais devant des preuves de culpabilité, et ce n'est pas aux flatteurs des rois, aux calomniateurs des citoyens, qu'il appartient d'être les arbitres de la sûreté publique, elle doit être le fruit de l'obéissance aux lois. » Pour tous ces motifs, endurant fatigues sur fatigues, affranchissant par des dangers de chaque jour leurs concitoyens et les Grecs de toute crainte ultérieure, ces guerriers ont perdu la vie pour que tous les autres pussent vivre heureux. Par eux, leurs pères sont honorés ; leurs mères, l'objet des regards de la foule ; [leurs sœurs ont trouvé, sous la protection des lois, des unions honorables, et leurs enfants auront, comme titre à la bienveillance du peuple, la vertu de ces braves qui n'ont point succombé , — car on ne peut les dire morts ceux qui, dans un noble but, ont fait le sacrifice de leur existence ; ils auront, au contraire, la condition de ceux qui jouissent d'une vie bienheureuse dans un autre séjour] (l). — Et certes, s'il est un heu de récompense (m), la mort les a conduits à la possession de biens précieux : comment, en effet, peut-on, sans injustice, ne pas les croire heureux, comment les supposer privés de sentiment, comment ne pas penser qu'une vie nouvelle, plus belle que leur vie passée , a entièrement recommencé pour eux ? Car jadis, à l'époque de leur enfance, ils n'avaient qu'une intelligence bornée : ils sont maintenant des hommes parfaits ; il leur fallut alors un temps bien long et des dangers sans nombre pour prouver leur vertu : cette vertu est maintenant le point de départ (n) d'une nouvelle carrière dans laquelle ils entrent déjà célèbres et renommés pour leur valeur. Et certes, en quel lieu (o) ne parlerons-nous pas de leur courage ? En quel temps ne les verrons-nous pas l'objet de l'émulation et des louanges les plus honorables ? Les oublierions-nous dans la prospérité pubhque?
Mais le bien qui a été leur ouvrage, à qui, si ce n'est à eux, vaudra-t-il et la gloire et le souvenir ? Serait-ce dans la prospérité privée ? Mais sous l'égide ^e leur courage, nous en jouirons avec plus de stabilité. Et quel est celui d'entre les citoyens de tout âge qui ne les proclamera pas heureux ? Les vieillards d'abord : [leur vie passée n'a pas toujours été bien paisible et ils voient avec admiration que ces braves ont conquis pour tous une sécurité désormais inaltérable. Leurs compagnons d âge ensuite : ce trépas glorieux n'a- 1 -il pas donné à leur patrie la prospérité et la gloire ? Mais ceux-là surtout jalousent leur bonheur, qui, composant la génération nouvelle , et débutant dans la carrière, se voient, pour toute leur vie et non pour un reste de jours, condamnés au repos de l'impuissance. Vainement ils auront à cœur d'imiter de pareils exemples : la vertu de ces guerriers, vertu qui efface toutes les gloires du passé, brillera toujours d'un éclat supérieur. Seulement je crains que de vains discoureurs ne méconnaissent les exploits des plus braves des Grecs, en y mêlant le récit de ces expéditions dirigées autrefois contre les antiques Phrygiens ; je crains que, cherchant l'éloge de ces guerriers ailleurs que dans leurs propres exploits, ils n'y ajoutent, en poètes qui chantent sur la lyre , les événements heureux accomplis autrefois par tous les Grecs réunis] (p|. Nous avons de plus grandes choses à dire de Léosthènes et de ceux qui sont morts dans cette guerre ! Si c'est le plaisir qu'on y trouve qui fait entendre volontiers ces antiques exploits, quels récits peuvent être plus agréal)les aux Grecs que l'éloge de ceux qui ont sauvé la hberté de l'oppression macédonienne ; si c'est l'utilité qui en résulte, quel discours pourrait être plus profitable à l'âme de ceux qui doivent l'entcMidrc, (jue l'éloge de la bravoure et le panégyrique des hommes de cœur y
» Une renommée méritée, et parmi nous, et dans les siècles futm-s , voilà donc nécessairement , d'après les considérations qui précèdent, quelle sera la récompense de ces illustres morts ; et il n'est pas non plus hors de propos de nous représenter quels grands hommes vont faire accueil à leur général dans les Enfers.
» Ne vous semble-t-il pas voir, tendant la main à Léosthènes et l'admirant pour ses hauts faits , ces héros réputés Demi-Dieux qui combattirent devant Troie ? Ses exploits, tout en étant de la même famille, sont supérieurs aux leurs dans cette proportion que c'est avec toutes les forces de la Grèce qu'ils s'emparèrent d'une seule ville, tandis que lui, avec celles de sa seule patrie, terrassa la puissance qui tenait l'Europe et l'Asie enchaînées sous ses lois. Les premiers n'eurent à punir que l'injure faite à une seule femme : ce sont toutes les femmes de la Grèce, sur lesquelles allaient fondre mille outrages , que protégèrent Léosthènes et les guerriers qui reposent avec lui dans ce tombeau ; sans doute ils ne sont pas les aînés dans la carrière (g), mais ils ont fait des actions dignes de ceux qui les ont précédés.
» [Je vois aussi] (r) les Miltiadc, lesThémislocle et tous ceux qui, ayant conquis la hberté de la Grèce, ont donné à leur patrie la gloire en gardant la célébrité pour euxmêmes ; Léosthènes les domine tous par sa supériorité de courage et de conseil. En effet, l'armée des Barbares avait fondu sur la Grèce quand ils l'arrêtèrent : Léosthènes empêcha nos ennemis d'arriver jusqu'à nous ; les premiers voyaient l'ennemi combattre au sein de nos foyers : c'est sur leur propre sol que le second triompha de ses adversaires. Je crois même que ceux dont l'affection réciproque se montra pour le peuple si féconde en résultats durables (s), je crois, dis-je, qu'Harmodius et
Aristogiton ' ne voient pas dans ces grands hommes des frères plus dévoués, soit à eux, soit à vous (t), que Léosthènes et ses compagnons d'armes, et que, dans les Enfers , ils ne jugeront pas Miltiade et Thémistocle plus dignes que ces braves d'une touchante intimité.
» Et ce sera justice : les actions dont nous venons d'être les témoins ne sont pas au-dessous des leurs ; et, s'il faut dire la vérité, elles sont au contraire bien plus grandes : ceux-là, en effet, détruisirent les tyrans de la cité ; ceux-ci, les tyrans de toute la Grèce *. — 0 belle et admirable audace ! Glorieuse et sublime résolution ! Qu'elle est supérieure à tout cette vertu, cette valeur dont ils se faisaient dans le péril un bouclier (U) pour marcher à la conquête de la liberté de tous les Grecs !... »
Ici s'arrête le
manuscrit. Voici le fragment conservé par Stobée et traduit par M. Villemain. U forme la péroraison du discours
« Il est difficile de consoler ceux qui sont frappés de telles afflictions. La douleur ne s'apaise ni par la raison, ni par la loi. Le naturel de chacun, et son degré d'attachement pour celui qui n'est plus, voilà les bornes de la tristesse. Toutefois il faut prendre courage, modérer son deuil autant qu'on le peut, et penser non-seulement
' Ces noms cliers à la démocratie athénienne ne figurent dans aucune autre oraison funèbre et sont ici parfaitement ù leur place : c'est qu'en effet Athènes coinballait, dans la {,'ucrre du Péloponèse, pour s'assurer la prépondérance, elle lutte ici pour échapper à un maître.
" Autre nouveautc. Nous uavons ^u jusi|u"ici que des oraisons
uo
à la mort de ceux que l'on a perdus, mais à la vertu dont ils nous ont transmis l'exemple ; leur sort est moins digne de regrets que leurs actions ne sont dignes de louanges. S'ils n'ont pas joui d'une vieillesse toujours soumise à la mort, ils ont acquis une gloire sans mélange et un inaltérable bonheur. Parmi ces guerriers, les uns sont morts sans postérité : leur gloire répandue dans la Grèce sera pour eux comme une immortelle famille ; les autres ont laissé des enfants : la bienveillance de la patrie servira de tutrice et de gardienne à ces orphelins. Du reste, si la mort est un néant comme celui qui a précédé la naissance, ils sont tous désormais affranchis des maladies, de la douleur et des autres misères qui assiègent la vie humaine ; si, au contraire, et comme nous le croyons, après la mort le sentiment subsiste, ainsi que la justice divine, sans doule ceux qui ont travaillé pour la gloire des Dieux obtiendront de la divinité le plus heureux partage (v). »
Telle est cette œuvre célèbre, tout à la fois originale et hardie ; complétant la réforme inaugurée par Platon, elle devait être pour l'Oraison funèbre le point de départ d'une ère nouvelle et féconde : elle fut , au contraire , comme nous le verrons, la limite extrême que les changements poUtiques qui survinrent ne lui permirent pas de dépasser.
Si nous jetons un dernier coup d'œil sur les monuments
funèbres athéniennes dans le sens 'le plus étroit du mot : sous Tinfluence du péril commun, l'orateur juge les choses de plus haut \ derrière Athènes il voit la Grèce tout entière et il ne craint pas qu'on l'accuse de mettre la liberté de tous au-dessus de celle de sa seule patrie.
de notre troisième période, nous verrons que, à l'exception du discours d'Hypéride qui ne ressemble à aucun autre, tous les éloges que nous avons analysés ont été prononcés à l'occasion de défaites ' : dus à des circonstances tout à fait identiques, il nous est permis de les classer d'après leurs similitudes et leurs dissemblances.
Nous les rangerons en deux catégories : la première comprendra les discours dont l'éloquence est une éloquence d'action, et le langage, l'expression animée d'un véritable orateur ; l'autre nous offrira des œuvres auxquelles manque ce double caractère. Lysias et Platon, en effet, malgré les mérites qui les distinguent, tiennent davantage, si je puis le dire sans irrévérence, du sopbiste et du rhéteur : leur discours n'a pas ce cachet original qui porte en soi, non pas seulement une signature, mais encore un
' Le Ménexène lui-même ne doit pas être excepté : Platon, nous le donnant comme limitation du discours de Périclès, nous autorise à le ranger dans la même catégorie ; d'ailleurs il fut composé dans des temps désastreux pour Athènes, et il ne s'y trouve pas un mol qui fasse penser au moindre succès contemporain. Quant à réloge funèbre de Naucratès, nous ne savons rien des circonstances au milieu desquelles il a pu se produire et le temps ne nous en a pas conservé un seul mot. Il en est de même de ceux d'Archinus et de Dion, si toutefois ils ont existé. En eflet. Denys d'IIalicarnasse qui les cite [Jud. de Thucyd.^ ^, 23.) semble asoir mal compris la phrase du A/ewearène sur laquelle il s'appuie, comme le fait très- judicieusement remarquer Westerman (p. 3M. D'autre part, Photius (Cod., 260.) fait mention de l'oraison funèbre d'Archinus et conlhine ainsi le témoignage de Denys d'Halicarnasse. en supposant néanmoins qu'il ne parle pas d'après lui. Si Archinus a réellement prononcé une oraison funèbre — et Westerman en doute — elle a dû être composée à peu près à la même époque que celle de Lysias ; car nous savons que ces deux orateurs furent contemporains : ce fut même Archinus qui lit perdre à Lysias le litre de citoyen que lui avait conféré la reconnaissance de Thrasybule. \Orat. attici.. t. II. p. '1\\). rdit. Didol.l
rôle, une date. Supprimez un ou deux passages, souvent d'une importance très-secondaire, ils pourront s'appliquer à telle campagne qu'il vous plaira de choisir. On voit trop que le premier songe à plaire, le second à instruire, et l'on s'aperçoit à la mollesse de leur allure qu'ils n'ont point eu pour animer leur parole un intérêt immense, poignant, particulier, personnel.
En lisant les deux autres orateurs au contraire, vous sentez Périclès lutter pour le maintien de sa politique, Démosthènes s'identifier avec ces nobles guerriers, héroïques représentants de la sienne, et c'est ce qui donne à leurs œuvres une physionomie que les autres ne peuvent avoir eue.
Les éloges de Lysias et de Platon découlent paisiblement d'une imagination brillante, aimable ou morahsatrice ; les autres, nés de la crainte de revirements populaires, ou à la suite de terribles commotions politiques, sont sortis de cœurs émus et passionnés et ont gardé l'empreinte de leurs frémissements divers.