‹ De l'oraison funèbre dans la Grèce païenneChapitre 13 sur 32 · SUPPLÉMECT A LA TROISIEME PÉRIODE · texte numérisé non relu

SUPPLÉMECT A LA TROISIEME PÉRIODE

IMITATIONS DES RHETEURS

HIMÉRIUS

Ici devrait se terminer la partie de notre travail qui comprend l'étude de l'Oraison funèbre politique à Athènes, car, lorsque cette illustre mère de l'éloquence fut tombée sous le joug des successeurs d'Alexandre et plus tard sous celui de Rome, quand elle eut perdu sa liberté el, n'eut plus à honorer le trépas d'aucun de ses tils morts pour assurer son indépendance, l'Oraison funèbre, telle que nous venons de la voir, devait naturellement disparaître ; mais il resta à Athènes esclave l'amour des chefs-d'œuvre, le culte du passé et l'orgueil des souvenirs : c'est avec eux qu'elle se consola de sa liberté perdue. Quand d'autres villes asservies établissaient, à l'imitation de leur dominatrice, des combats de gladiateurs, la noble cité no renversa point l'autel élevé à la Miséricoi de : elle eut horreur du sang, garda ses solennités poétiques et littéraires et parmi les institutions patriotiques (ju'on peut lui faire

honneur d'avoir conservées se trouve la fête de ces guerriers morts aux plus beaux temps de sa splendeur.

Athènes vint donc chaque année, selon l'usage antique, déposer pieusement son offrande sur la tombe de ces braves à qui elle devait un passé si glorieux. Il est probable qu'elle accepta de sophistes en renom l'éloge funèbre que réclamait la circonstance jusqu'au moment où, fatiguée de leurs déclamations inertes et sans vie, elle ordonna qu'on lirait le Ménexène comme pour ranimer une froide cérémonie par l'éloquence toujours vivante d'un grand orateur.

A quelle époque s'opéra ce changement ? On l'ignore. Cicéron parle de la lecture du Ménexène comme d'un fait qui existait encore de son temps ', ce qui donne à son témoignage une autorité irrécusable. Il est à présumer qu'on supprima le préambule et qu'on ajouta quelques mots d'exorde ; sans doute aussi, nous l'avons dit précédemment, pour donner à cette oraison funèbre un caractère plus universel et en faire l'expression de l'histoire à peu près complète d'Athènes, on y fit quelques additions, flatteuses pour le peuple, fâcheuses pour l'œuvre primitive et qui en altérèrent les harmonieuses proportions.

C'est aussi probablement à cette époque qu'il faut rapporter une modification assez peu importante, mais qu'on ne peut cependant passer sous silence.

Dans l'antiquité, l'État choisissait lui-même celui qui devait prononcer l'oraison funèbre ; c'était naturellement

' ... Nec solum in his sermonibus qui Dialogi dicuntur, uti de induslrià id faeiendum fuit ( vocum concursio ), sed in populari oralione quà mos est Athenis laudari in concione eos qui sint in prœliis interfecti ; quce sic probata est ut eam quotannis, ut scis^ illo die reoitari necesse sit. [Orat.^ § ^^0

l'orateur le plus distingué ou le plus populaire : il est possible pourtant qu'en certains cas ou à défaut de personnage qui convînt, on se soit adressé au représentant de la famille du mort le plus brave, dût-il se faire composer un discours. Polémon le sophiste a mis en tête de deux déclamations assez ineptes une épigraphe qui autorise cette conjecture : « Une loi athénienne accordant au » père du guerrier mort le plus glorieusement le droit » de prononcer l'oraison funèbre, les pères de Gallimaque » et de Cynégire se disputent cet honneur *. » On a contesté, il est vrai, l'existence de cette loi, les sophistes se créant assez facilement de cette manière des thèmes artificiels de déclamations ; peut-être encore est-il possible que, au lieu d'une loi il y ait eu une coutume y le mot 'jQuo^ se prêtant aux deux signitîcations. Du reste, le père, ou, à défaut du père , le plus proche parent , jouait un rôle dans les funérailles : c'est au nom d'une patei-nité patriotique que le festin funèbre des morts de Chéronée se fit chez Démosthènes et ce fut lui encore qui prononça leur éloge : il doit y avoir une relation à saisir entre ces deux faits qui ne peuvent être indépendants.

Quels qu'aient été à ce sujet les usages , il paraît que plus tard le Polémarque fut exclusivement chargé de cet honneur ; ce fut sans doute quand la cérémonie perdit l'attrait d'un événement présent et sérieux et que le rôle de l'orateur se borna à une simple lecture du Menexène.

Un sophiste en effet pouvait bien, dans les premiers temps, accepter semblable tache avec la perspective d'ajouter quelque peu à l'œuvre de Platon, mais, la chose

' Ndtxou ovro; AOcvYjct , tov rzv.'zipv. toO àotara «ttoQxvovto; èv 7ro/j|xw fiyîu tov èTriràytov, KaA/tixic/oj xal Kyvar/stùou ~aT£^£ç

faite, l'orgueil de ses pareils n'eût pu se résigner à répéter purement et simplement l'œuvre d'un autre ; on s'adressa donc au Polémarque à qui, dans l'antiquité, revenait le soin des funérailles. Ce personnage, par la dignité attachée à son grade, sinon à l'importance de ses fonctions actives, pouvait encore ajouter non du prestige, mais de l'éclat à la cérémonie. De là le nom de no^sfjiapp^r/.ciç ^dyoç donné aussi à l'oraison funèbre et que nous retrouverons tout à l'heure.

Seulement, tout passe, et un tel expédient ne pouvait, à perpétuité, faire les frais de cette fête patriotique. D'ailleurs à l'époque des guerres civiles qui agitèrent le monde romain, quand les peuples soulevés combattirent selon l'énergique expression de Corneille « pour le choix des » tyrans , » Athènes descendit aussi dans l'arène ; et , bien que le sang de ses enfants n'ait point coulé pour une cause nationale, c'en fut assez probablement pour légitimer quelques essais de résurrection tentés au profit de l'Oraison funèbre. Cette éloquence avait été trop vivace en effet pour disparaître sans essayer quelques efforts afin de ressaisir l'existence : il est donc à croire qu'on en revint à demander chaque année, pour les cérémonies, soit réelles, soit fictives, une oraison funèbre quelconque à ce peuple de sophistes qui pullulait à Athènes. Ils reprirent naturellement les formes d'autrefois, surtout leur thème favori des sujets médiques, et cet usage dura des siècles encore, car dans les dernières années qui ont précédé l'ère chrétienne, Denys d'Halicarnasse en donnait déjà soigneusement les règles ' et un rhéteur de la fin du

' il est vrai qu'elles pouvaient guider les jeunes rhéteurs dans les exercices de déclamation qu'ils faisaient sur ce sujet, et différents passages prouvent que tel a été un des motifs de Denys en

nie siècle, Ménanclre ', en parlait encore comme d'un genre en vigueur.

Nous devons à Himérius, sophiste du 1V« siècle et professeur d'éloquence à Athènes , une harangue de cette espèce qui vaut la peine d'être lue, ne fût-ce que pour faire mesurer la distance énorme qui sépare une œuvre de sophiste d'une production de véritable orateur.

Elle occupe la seconde place dans le recueil de ses déclamations ^ où elle figure sous le nom de roA£pxc;^ixô; ).ô7oç substitué à celui de èTriTà^toç qui, néanmoins, n'est pas tombé pour cela en désuétude ; il est même probable que les deux termes s'employèrent concurremment ; car si nous trouvons ici le premier, Ménandre, à peu près à la même époque, se servait encore du second. Pourtant, il ne serait pas impossible que dans la pratique, on eût affecté

exposant ces règles. 11 résulte en outre de quelques autres détails que ces déclamations sortirent souvent du cycle athénien et, selon le centre où se trouvait le rhéteur, célébrèrent ou Flonie ou la Thrace, Byzance ou Égine,le sang Dorienou la souche autochlhone ou même enfin des éléments étrangers. Du reste . ces exercices fort aimés de l'école, n'attendirent pas pour se produire la chute officielle de lOraison funèbre ; le pastiche de Gorgias en est une preuve et nous voyons dans la vie anonyme d'Isocrate qu'il composa une oraison funèbre en l'honneur des guerriers morts à Thyrium. Les circonstances tout à fait exceptionnelles de cette lutte (Hérodote, 1.82.) présentaient un thème intéressant à développer, et comme Isocrate usa probablement des procédés de l'oraison funèbre athénienne, nul doute que lillustralion d'Argos n'ait trouvé en lui un digue interprète ; aussi la perte de cette œuvre est-elle des plus regrettables.

• ISous avons relégué dans l'appendice le chapitre de Denys d'Halicarnasse dont nous venons de parler. On y trouvera aussi ceux de Ménandre et de Tiiéon qui ont trait à cette étude. Indépendamment de leur valeur intrinsèque ils sollicitent l'intérêt à un autre titre : ils sont traduits pour la première fois.

' Edil. Didot, p. 44.

plus particulièrement le mot intxô^fio; à l'oraison funèbre individuelle dont nous allons parler tout à l'heure , et qu'on eût réservé celui de Tcole^cApxi^ôq pour l'éloge collectif et exclusivement guerrier.

Quoiqu'il en soit, l'exorde du discours d'Himérius est une dissertation verbeuse sur l'opportunité et les avantages de rOraison funèbre : nous devons bien nous attendre à ne voir sacrifiée aucune des formes qui pesaient si fort à Démosthènes ; ainsi l'éloge des Athéniens de tous les siècles se trouve réintégré à la suite de l'exorde, l'Autochthonie reçoit à son tour de nouveaux hommages et devient l'occasion de comparaisons fastidieuses entre Athènes et les autres peuples ; puis vient la découverte des choses les plus nécessaires à la vie et l'énumération de ce qu'Athènes a inventé depuis l'usage des maisons jusqu'à celui des chevaux.

Dans une revue aussi complète, il n'oublie pas un point qu'avait touché Platon, l'amour que les Dieux ont porté à l'Attique et qui devient ici l'occasion de mythes obscurs comme les aimait l'école d'Alexandrie ; viennent , après les guerres des temps héroïques , les luttes contre les Amazones et les Thraces auxquelles l'orateur, fort empressé à combler les lacunes du génie, ajoute quelques autres faits peu connus, croyant ainsi, par l'érudition, pouvoir se passer d'éloquence.

Enfin il arrive aux guerres médiques ! Elles sont développées avec une proHxité de sophiste heureux de se trouver sur son terrain.

L'envie de paraître neuf dans ces sujets usés, jointe à son peu de goût, lui inspire des rapprochements forcés, subtils, des pensées péniblement et ridiculement ingénieuses :

« Ce ne furent pas seulement les vivants qui combat-

» tirent, mais encore ceux à qui le combat avait coûté la » vie, au point qu'Atiièncs avait sur les bras une double » guerre, l'une contre les Perses, l'autre contre les lois » de la nature, et cela pour la gloire que donne la bra- » voure ! L'un ( Gallimaque ) , recevant l'efiort de toute » l'Asie qui se précipitait sur lui , combattit tant qu'il » vécut : mort, il ne tomba point ' mais continua à tenir » ferme après le trépas , semblant poursuivre encore les » Perses, ne lïit-ce que par son attitude. L'autre (Cyné- » gire), soldat de la flotte, osa saisir une galère... comme si sa main était plus forte que toute une trirème. Les » barbares craignent que leur vaisseau ne devienne la n proie d'une seule main athénienne, c'est pourquoi ils » la coupent d'un coup de hache. Gynégire tombe sur )) le rivage privé d'un membre, mais par sa main il tient » encore la galère ! »

Quelque chose pourtant rompt de temps en temps la monotonie de cette narration ampoulée, ce sont des apostrophes aux morts, apostrophes fort déclamatoires, j'en conviens, mais conformes en principe aux usages de l'éloquence. Nous n'en avons pas trouvé dans les œuvres des grands maîtres, et nous l'avons attribué à cet esprit superstitieux des anciens, à cette crainte continuelle d'entendic quelque parole de mauvais augure d'où nous est venue cette formule des sacrifices : vj(f>r,uzîze. Le sophiste n'a pas seniblablc préoccupation : le progrès des idées, l'influence du christianisme , en rendant plus populaire encore la croyance à une vie future, le mettent aussi à ce

' Callimaquc. percé de traits , ne put tomber à terre , tant les dards enfoncùs dans le sol autour de lui cl même à travers son cadavre étaient nombreux. — Voir dans Polémon son oraison f\inébre qui n'appartient pas à notre sujci.

sujet plus à son aise ; seulement que de boursouflure et d'emphase !

Après un mouvement qui, bon en soi, se termine par cette phrase ronflante : « La terre de Marathon possède » vos cadavres ; les Dieux vos compagnons d'armes, vos » âmes dans le ciel ; la terre et la mer, votre gloire ! » l'orateur poursuit avec une nouvelle ardeur son récit des invasions médiques.

Parle-t-il de celle de Xerxès ? « Sur son passage, rien » ne restait en repos , ni ville, ni nation , ni plaine , ni » mont, ni fleuves, ni golfes, ni terre, ni mer. — Les villes » étaient renversées ; les nations entraînées en servitude ; » la plaine disparaissait sous la multitude armée ; la mon- » tagne (le texte manque et c'est dommage ! Que pouvait- » il faire de la montagne '/) les fleuves ne pouvaient suffire » à sa soif; les golfes au départ de ses vaisseaux, la terre » et la mer changeaient tour à tour leurs conditions natu- » relies : la terre devenait mer et les vaisseaux phéniciens » franchissaient les isthmes. On voyait des prodiges qui » dépassaient toute attente : la cavalerie mède courait » sur l'HelIespont et la flotte naviguait à travers le mont » Athos. L'audace de Xerxès s'étendait au ciel même : » s'élevant graduellement de prodiges en prodiges, de la » mer à la terre, de la terre à l'air, elle alla de l'air au » soleil, il osa, par ses flèches , en obscurcir la lu- » mière, etc., etc.. »

Voilà certes de johes choses que n'eût pas trouvées Platon, aussi n'irons-nous pas plus loin. Rappelons donc ce que nous avons déjà dit en parlant du Ménexène, et cela sans en faire un crime à Himérius, que son oraison funèbre ne va guère au delà des invasions médiques ; à peine nomme-t-il les expéditions contre Thèbes et Gorinthe et il termine par une dernière apostrophe à la gloire de ceux qu'il a si étrangement célébrés.

Westerman fait de cette déclamation un exercice de rhéteur ; je crois plutôt qu'elle fut véritablement prononcée comme la plupart des discours d'Himérins. Les derniers mots de l'orateur semblent ne laisser à ce sujet aucun doute :

« Il ne nous reste plus qu'à saluer ce monument d'une » acclamation de bon augure : puis, la cérémonie termi- » née, à nous éloigner de ces lieux. »

II est à remarquer en outre que le discours ne contient ni conseils aux vivants, ni consolations à la famille, toutes sources de développements qu'un rhéteur se fût bien gardé de négliger, s'il n'avait voulu que rivaliser avec les beaux génies de la Grèce, mais qu'il devait nécessairement bannir de son discours pour le prononcer devant ses contemporains '.

En présence de pareilles productions , nous ne regrettons pas que l'Oraison funèbre politique ne nous fournisse plus rien à étudier : nous ne pouvions nous dispenser do jeter un coup d'œil sur cette sorte de vie factice par laquelle elle semble se survivre à elle-même , mais ainsi que nous l'avons dit, elle était bien véritablement morte avec Hypéride et les derniers champions de l'indépendance et delà liberté.

■ C'est le conseil que donne IMénandre pour les éloges politiques. Voir à Tappondice son chapitre sur TOraison funèbre.

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