ARISTIDE
ELOGE DU JEl>E ETEO>EE
Nous ne dirons que quelques mots de cette oraison funèbre. Elle fut composée à l'occasion de la mort du jeune Étéonée qui appartenait à une puissante famille de Gysique, et avait été l'élève d'Aristide.
On eût pu augurer de cette dernière circonstance une inspiration vraie et bien sentie, quelque chose de ce sentiment paternel qui naît dans l'àme du maître pour l'élève dont il a perfectionné la jeune intelligence ; il n'en est rien , l'œuvre d'Aristide n'est qu'une déclamation prétentieuse et ampoulée dont on peut juger par cet exorde :
« Quoique le thème que je vais développer {èniSu^iç) ne B soit ni heureux, ni conforme aux espérances conçues, » je dois néainnoins m'en charger, et à cause de la ville, » et à cause de la famille d'Étéonée, et enfin pour la » satisfaction de ma pi'opre douleur. Si les lamentations i) n'étaient point encoi-e en usage parmi les hommes, » il serait juste qu'elles prissent naissance dans cette
• II" siècle après J.-C. — Edit. Sam. Jcbb.
» occasion : que ne peut-on pleurer en lui ? Sa jeunesse » que la mort vient de frapper dans sa fleur ? Son cou- » rage enseveli avec lui dans la tombe ? Sa tempérance » dont on trouverait difficilement ailleurs le modèle ? Les » espérances dont il est frustré le premier et dont sont » frustrés en même temps, ses proches , ses amis, les » villes et l'Asie tou^ entière ? Quel est le Simonide ou » le Pindare qui pourrait produire un chant ou un dis- » cours à la hauteur de cette perte ? Quel chœur pourrait » exprimer dignement un pareil malheur? Quelle est la » Dyséris de Thessalie qui déploya jamais , au sujet de » la mort d'Antiochus, un deuil comparable à celui qui » est le partage de la mère de cet enfant ? Mais il ne faut » pas s'en tenir à une tristesse silencieuse, ni se borner » à prononcer son nom à haute voix : donnons quelques » ornements à notre douleur. »
Horace avait dit déjà :
« Si vis me flere, dolendura est
Prinium ipsi tibi. » (.^r^ 'poétique.)
Il est vrai que ce n'est pas à son école que les sophistes de cette époque allaient prendre le plus volontiers leurs leçons.
Nous ne nous arrêterons donc pas à cette œuvre froide et prétentieuse ; d'ailleurs elle n'est pas une oraison funèbre proprement dite et sans doute ne fut prononcée qu'au théâtre, sinon dans l'école même du rhéteur ; elle porte le titre de iT:ty.-h^Hoç et non plus celui de iTZLzàfioç comme le voulait l'usage. Chercherons-nous quelle différence existe entre ces deux dénominations ? Servius nous la donne *. On appelle iniy.iiâttQç, dit-il, le discours prononcé avant
' Virgile. Ed., V.^3.
que le mort ne soit mis au tombeau , et imàftoq celui qui se prononce après l'entier accomplissement des funérailles. Paricà, Vi7Tt7.ii^eioç en général ressemblerait beaucoup à ces lamentations appelées Monodies, que nous étudierons en leur lieu ; et nous aurions fait figurer l'éloge d'Étéonée parmi ces dernières avec lesquelles il a de nombreux points de contact, si contrairement à ce que veut la Monodie, il ne i-enfermait des consolations.
ELOGE D ALEXA.NDRi; LE GRAMMAIRIE>
L'éloge d'Alexandre n'est pas non plus une oraison funèbre composée dans les conditions ordinaires, c'est une lettre qu'Aristide, ami et disciple d'Alexandre, envoya au sénat et au peuple de Gotyœe, et dont le but principal semble avoir été de recommander aux concitoyens du mort un jeune enfant qu'il laissait sans appui. Elle contient bien les louanges du défunt, mais les autres parties qui lui appartiennent véritablement en propre y occupent peu de place : ainsi les lamentations y figurent à peine et les consolations à la famille y manquent complètement. On en comprend la raison : nous n'avons ici qu'une lettre et ce n'est point à la famille qu'elle est adressée ; passons donc rapidement sur cette production qui n'a pas eu pour but d'ajouter à l'éclat d'une cérémonie réelle, et bornonsnous à quelques remarques et à quelques citations.
Nous venons de j)arler de l'importance que s'arrogeaient les rliéteuis, et nous en avions déjà dit quelque cbose à propos de l'éloge d'Évagoras. 11 est curieux de mesurer les progrès qu'a su faire depuis Isocratc cette complaisante estime de soi.
Voici une partie de Texorde :
a Le lien le plus fort qui nous attachât l'un à l'autre, » c'est que nous avions le droit d'être l'un pour l'autre j) un égal sujet d'orgueil : j'étais fier d'avoir eu un pareil » maître, et lui faisait figurer parmi ses titres de gloire » mon mérite personnel. Tant qu'il me fut permis de lui » écrire, je le fis et ce fut pour nous un plaisir délicat de » converser ainsi par lettres ; maintenant que ce doux » commerce ne lui est plus possible , et que les feuilles » par moi écrites ne sont plus reçues par ses mains ché- » ries, il ne me reste qu'à vous envoyer ma lettre et à » l'adresser au foyer de la ville plutôt qu'au monument » du défunt. Il m'a semblé que, par ce moyen, j'honorais )) doublement Alexandre , d'abord en rappelant ses mé- » rites, et ensuite en me conciliant par lui votre bienveil- » lance. J'ai cru aussi agir d'une manière qui vous fût » doublement agréable, d'abord en me montrant plein » de confiance en vous comme cité, et ensuite en vous y parlant de l'homme que vous estimez le plus. »
Après quelques coquetteries de rhéteur arrive l'éloge du personnage. Le lieu commun de la naissance qui, probablement, prêtait peu chez un homme d'une extraction peut-être obscure, est traité d'une manière assez ingénieuse :
« Il a déplacé la seule et antique manière de dispenser » l'éloge : la noblesse d'extraction qu'on rattache à la cé- » lébrité d'un peuple ou d'une ville est si peu faite pour » l'honorer que, bien que vous soyez de la souche la plus » ancienne et que votre ville soit la plus antique de la » Phrygie , c'est lui au contraire qui fait encore l'orne- » ment de votre race et de votre cité : aussi est-ce aux » yeux des Grecs un grand honneur pour vous d'avoir » été ses concitoyens. »
Nous glisserons rapidement sur son éducation, son enseignement, son désir insatiable de science, ses vertus privées qui nous montrent en lui un homme assez simple, modeste malgré sa profession , bienfaiteur de ceux au milieu desquels il vit, et même désintéressé. Viennent ensuite ses titres à la reconnaissance de la cité dont il fait la gloire. Parmi les passages qui se font remarquer, nous noterons celui-ci : l'orateur vient de parler des grands poètes qui ont illustré leur ville natale et dont les œuvres sont à jamais l'objet des commentaires des grammairiens, il ajoute :
a Si quelque Dieu avait, du vivant d'Alexandre, rappelé » des Enfers ces grands hommes, ils auraient ordonné à » ceux qui cultivent [comme grammairiens] l'art dans » lequel ils ont excellé [comme poètes] de se rassembler » dans un même lieu et ^eur auraient enjoint de deman- » der à Alexandre ce qu'ils doivent penser et dire de leurs » ouvrages. )>
Plus loin, après avoir vanté ses qualités physiques et morales, l'orateur traitant la question de son bonheur durant la vie^ aborde le iieu commun de la comparaison : il nous montre le défunt plus heureux qu'Aristote, car il approcha de la royauté sans trouver dans le prince un ennemi de sa patrie et son influence fut utile à bien des Grecs ; plus heureux encore que Platon, puisqu'il trouva à la cour et faveur et succès.
Les lamentations, on le comprend, devaient sortir du cercle ordinaire dans une lettre écrite à tout un peuple ; citons-en l'endroit le plus saillant :
a Qui pourra retenir ses larmes à la nouvelle de son » trépas '/ Si la mort est venue pour lui en temps oppor- » tun ', elle n'est pas cependant opportune aux yeux de
' J'ai lâché de rendre le jeu de mois du grec x«ô' w/i«v — w^ov.
» tous les Grecs qu'elle prive d'un si grand homme. Déjà » toute poésie se flétrit dans sa fleur, toute sève producj> triée tarit, tout genre littéraire se meurt privé de son » interprète et de son guide. Ce qu'Aristophane ditd'Es- » chyle, que sa mort a plongé les Grecs dans les ténèbres ' » peut, quant à l'art d'enseigner, se dire de notre rhé- » teur. »
Nous avons tout à l'heure accusé une des formes ordinah'es de l'oraison funèbre, le bonheur durant la vie, en voici une autre non moins recommandée, le bonheur dans la mort.
« La manière dont tu as quitté la vie doit encore être » regardée comme un événement heureux , puisque tu » n'as point été enlevé par une maladie, puisque tu n'as » pas été tourmenté par la souffrance, mais que, au » milieu même de tes études, comme si un Dieu t'eût » appelé, tu as rendu le dernier soupir sur ton livre, etc. »
La croyance à la vie future se présente encore avec quelque chose de eette incertitude que nous avons remarquée dans l'oraison funèbre politique,^t qu'on retrouve dans VEvagoras d'Isocrate. Elle amène néanmoins une fiction bien trouvée :
« Si Pindare, Platon et toute l'école d'Alexandrie disent » vrai, et qu'il existe dans les Enfers quelque commerce » entre les morts, je croirais volontiers que la foule des » poètes, Homère en tête, les orateurs, les historiens et y> tous les écrivains viendront l'entourer, lui tendre la » main *, chacun d'eux l'appelant à soi, l'invitant à pren-
' Nous avons trouvé celle pensée, mais avec plus d'éclat, appliquée par Démosthènes aux morts de Cliéronée.
" Rappelons-nous, à propos de ce passage, le beau mouvement oratoire de l'oraison funèbre d'Hypéride dont Aristide semble s'être ici inspiré.
» cire sa part des mêmes ombrages, le couvrant de i3an- » delettes, de couronnes, et cela sans débat préparatoiie, » sans hésitation entre un autre et Jiii, mais d'un élan » tout spontané. Car je ne pense pas qu'avant bien des » années descende en ces lieux quelqu'un qui puisse lui » être comparé, mais une suprématie sans partage lui est » à jamais garantie comme au héraut le meilleur des » lettres grecques, comme au guide le plus sûr. »
Les exhortations, et c'est peut-être la partie la plus originale et la plus ingénieuse, se déguisent sous forme de louanges : Aristide félicite ceux auxquels il éciit d'environner d'attentions et de soins la famille du mort et particulièrement son plus jeune fils qui n'a pu profiter des leçons de son père. C'est vraisemblablement une manière indirecte de leur tracer la ligne de conduite qu'ils doivent prendre et faire naître la résolution de la suivre.
L'orateur a commencé son discours par nous parler de sa propre personne, il finit de même et avec non moins de suffisance.
a Mille et mille fois, soit de bouche, soit par lettres, il » me pressa de ses réclamations, me demandant de vous r> dédier quelqu'un de mes ouvrages et de vous l'envoyer » avec les autres, me promettant pour eux la première » place dans ses explications ; mais moi, désireux de les y> retoucher encore, je ne pouvais me rendre à ses vœux ; » il en résulta qu'il ne commenta aucun de mes écrits et » n'en connut pas la plus grande partie. Quant au juge- » ment qu'il porta toujours sur mes discours, je ne sais » s'il peut délier l'envie, mais il dépassait ce que l'on 0 peut dire de plus fiatteur. Voilà pour quels motifs j'ai » rappelé le souvenir d'Alexandre, voilà comment sa r> mort n'est pas pour moi un malheur ordinaire et pour- » quoi peut-être je puis, sans inconvenance, m'entretenir
» de lui avec vous. Je voudrais être d'une santé meilleure » pour plusieurs motifs et surtout pour pouvoir me met- » tre à votre disposition, car tous ceux qui ont été utiles » à Alexandre ne peuvent être des étrangers pour moi. » Ainsi qu'on a pu le remarquer, il n'y a pas grand effort de génie dans cette œuvre du divin Aristide, de plus, nul pathéthique, rien qui demande au cœur quelque émotion, nulle grandeur. L'ensemble toutefois prouve une certaine habileté à semer l'éloge sur un fond assez vulgaire ; l'art de fouiller profondément les petites choses, de multipUer les nuances et, par là, d'augmenter le nombre des éléments qui composent le tout sans rien ajouter, il est vrai, à leur valeur. Disons encore que le sujet est traité sagement, sans déclamation, sans emphase et sans ces défauts si fréquents chez les rhéteurs. Quant au style, bien qu'Aristide ait été mis par ses contemporains au premier rang des orateurs, on ne peut guère le louer ici que de sa clarté et de son élégance. Dans cet écrit comme dans ses autres ouvrages, il donne un soin tout particulier au choix et à l'arrangement des mots, au rapport symétrique des idées et croit avoir suffisamment touché l'esprit et le cœur quand il a flatté agréablement l'oreille ; au surplus, dans un sujet comme celui-ci, pouvait-il viser à quelque chose de mieux ?