ÉLOGE DE SON PÈRE EUGÈNE
Il est vraiment fâcheux pour l'oraison funèbre personnelle qu'elle n'ait pu inspirer à un homme de talent comme Thémislius* quelque chose de meilleur que l'éloge qu'il prononça sur la tombe de son père Eugène, philosophe et rhéteur comme lui. Quelle œuvre froide et pédantesque ! Elle ressemble assez peu au type que nous font concevoir les données de Denys d'Halicarnasse , de Ménandre et que nous \enons de voir observées par Aristide ; j'en suis réduit à le regretter. Thémistius a composé quelques discours contre ceux qui se font gloire du titre de sophiste : il repousse loin de lui ce nom comme une qualification infamante. De quel nom pourtant l'appeler, quand la mort d'un père ne lui inspire qu'une verbeuse et glaciale dissertation philosophique, toute parsemée de hors-d'œuvre, de lieux communs, d'exemples
' IV« siècle après J.-O.
A/juoffôévet Tovç /dyovç. (Libanius o Thémistius^ lett. 3Cy\.)
pris dans la mythologie ou dans l'histoire et derrière lesquels on ne sent pas un seul hattement de cœur ?...
La première partie de l'exorde a été retrouvée par Angélo Mai et pubhée à Milan en 1816. L'orateur, après y avoir annoncé qu'il sera court, dit à peu près comme rOronte de MoKère :
« Je ne sais si le style » Pourra vous en paraître assez net et facile » Et, si du choix des mots vous vous contenterez. »
Rien n'est plus sèchement vaniteux que tout ce début dans lequel un fils nous prévient que les larmes lui sont interdites par son auditoire ainsi que par la philosophie ; sans le mot père qui ne laisse place à aucun doute, on pourrait le croire écrit pour l'étranger le plus indifférent. Voici pourtant un mouvement qui semble promettre quelque parole sortie du cœur :
« 0 toi qui fus jadis mon père et qui es maintenant le » plus aimé des Dieux, quand pourrons-nous donc te » revoir ?... »
Il n'en est rien, ce n'est qu'un procédé oratoire pour amener une allégorie platonicienne , assurément ingénieuse et célèbre , mais bien vide de sentiment et bien froide ici * :
« S'il faut en croire la philosophie qui, par un heureux » départ t'a fait passer dans un autre monde , elle va, » bientôt de retour, nous annoncer comment, depuis que » tu as été dégagé des liens de la nature — liens que tu » n'as ni brisés toi-même, ni dénoués quand ils te rete-
' Voir le Phèdre et le Timée. Voir aussi dans la Chrestomathîe grecque une reproduction assez (idèle de celte allégorie ; elle est de Maxime de Tyr. Les notes qui l'accompagnent indiquent encore d'autres imitations.
» naicnt encore, mais qui se sont séparés d'eux-mêmes — » tu as pris ton vol vers le ciel, porté par ces coursiers » immortels que depuis si longtemps tu avais nourris et » élevés, les intruisant à marcher de la même vitesse, à » voler ensemble, afin que l'un n'entraînât pas le char » vers le ciel, tandis que l'autre voudrait l'abaisser vers » la terre. Aussi tu n'eus pas besoin des éperons ni du » frein pour le coursier rebelle et fougueux ; il se montra » bienveillant et doux pour son compagnon d'attelage ; » et, modéré, il emporta avec l'autre ton char. »
Sans doute, j'admire dans Platon le rôle assigné à ces (rois parties constitutives de l'âme humaine : voO;, Bv^ôç, lnt0'jur,xty.6-j ; j'aime à voii* le voO; tenant les rênes qui conduisent les deux autres éléments, calmant l'un, empêchant l'autre de se plonger dans la fange qui borde le chemin de la vie , mais ce n'est pas toutefois une raison pour approuver cette noble fiction au début d'une oraison funèbre.
Applaudissons plutôt à ce passage, quoiqu'il n'ait pas (le tout point le mérite de la nouveauté après l'oraison timèbre d'Alexandre :
a liientùt l'assemblée des Dieux , le peuple des bons » génies vinrent en te louant au devant de toi, te saluant, » te faisant bon accueil, parce que, après avoir accompli » la mission pour laquelle ils t'avaient mis sur la terre, » tu leur revenais pur de toute souillure, etc. »
« Aussi les Dieux te placent-ils près de Socrate et de » Platon en leur adjoignant le divin Aristote autrefois » l'objet de tes délices, etc.. Celui-ci sans doute, ô tète » céleste ! t'honore entre tons les autres, te chérit et dans » l'excès de sa joie ne sait que faire pour toi : sa recon- » naissance est innnense, etc. »
Vient ensuite une longue et prétentieuse exposition des
services rendus à Arislote par le rhéteur qui expliquait sa doctrine en dissipant les ténèbres dont elle était enveloppée.
C'est d'abord l'horreur et le vertige qui s'emparaient du néophyte voulant sonder les profondeurs du philosophe de Stagyre, puis l'intervention d'Eugène, grand prêtre du temple, qui fait succéder à l'obscurité la pure lumière. Vénus et les Grâces le précèdent la torche à la main, etc..
Mêmes services rendus aux doctrines pythagoriciennes et stoïques. Quant aux opinions qui procèdent de Platon, attendu qu'elles sont voisines de celles d'Aristote, « il les » célébrait dans le même temple et ne changeait pas de » vêtement pour passer du Lycée à l'Académie, etc.. Il » donnait encore l'hospitalité à Epicure mais seulement » pour le montrer aux ignorants, puis il le renvoyait » bientôt, la tête parfumée, comme trop amoureux du » plaisir. »
On trouvera fort peu attendrissant cet étalage philosophique, et pourtant nous avons supprimé les développements fastidieux qui alourdissent encore ce que nous avons cité ' .
' Il est cependant un beau passage parmi tout ce que nous avons dû passer : après cette énumération des doctrines philosophiques exposées par son père, il prévoit que leur divergence doit causer chez les auditeurs une certaine surprise et y répond en disant que " les sinuosités, les détours des routes, leurs courbures, les » unes grandes, les autres petites ne les empêchent pas de con- » duire toutes au même but. » C'est la même image que celle qu'il a si éloquemment présentée dans le discours adressé à Terapereur Valens, sur la tolérance religieuse : « Les coureurs dans » le stade se dirigent tous vers le même juge, mais ceux-ci d'un » côté, ceux - là d'un autre ; de même au terme de notre vie, il •> est un juge unique, souverain et juste, mais différentes routes
L'orateur continue en indiquant les poètes qui ont été l'objet des travaux de son père, puis il le loue d'avoir su mettre sa parole à la portée de tout le monde, du magistrat comme du cultivateur. Ce dernier mot lui sert de transition pour vanter le goût du défunt pour l'agriculture. Dans sa vieillesse, et comme délassement aux fatigues de la méditation et de la parole, il cultivait un jardin dont il s'était fait une riante habitation. Certes il y a autant de vérité que de nouveauté dans ce contraste qui montre les goûts si simples de la vie champêtre dans une inteUigence pleine de tous les raffinements de la pensée. Ecoutons cependant Thémistius :
« Ulysse disait à son père que ses plantes étaient culti- » vées avec soin, mais que sa personne était fort négligée, » parce qu'il était affublé de grossiers vêtements et que » ses chaussures étaient usées et rapiécées. Quant à moi, » je sais bien que mon père était mieux soigné, mieux » orné que ses plantes, non parce qu'il portait une tunique » élégante et d'un tissu délicat, mais parce qu'il n'avait » dans son âme ni négligence, ni souillure. Si ses vignes » et son jardin se l'cmplissaieiU de fruits savoureux, son » esprit ne restait ni aveugle ni grossier. Ces vergers d'Al- » cinoïis tout brillants d'une végétation qui se renouve- » lait sans cesse, les fruits d'or des Hespérides n'auraient » pu être mis en balance avec la moindre de ses pa- ') rôles, le moindre de ses avis, car il ne s'attachait pas » exclusivement aux charmes extérieurs du langage ; de
» mènent à lui, roules lorlueu^cs, droites, rudes, planes qui toutes
» se réunissent au même lieu de repos. L'ardeur el réinulation
» des athlètes s'éteindraient sans cette multiplicité des chemins :
« intercepter ces mille sentiers, n'en laisser qu'un seul pour tous,
» ce serait étoulfer le combat dans un étroit délilé, etc. "
» même qu'à ses yeux les agriculteurs qui ne plantent » que des platanes à l'ombre épaisse et des massifs de » cyprès, en négligeant le froment et la vigne, songent » moins à ce qui peut les nourrir qu'à ce qui les récrée, » de même ceux qui ne recherchent dans l'éloquence que » le plaisir, n'ont en vue que de plaire à leurs auditeurs » et ne peuvent dire un mot — ne le cherchent même » pas— sur ces vérités qui nourrissent l'âme et la rendent » meilleure , lui paraissaient aussi peu philosophes que » les autres lui semblaient peu agriculteurs ; il ne voyait » en eux que des flatteurs et des charlatans, etc. »
Voilà du moins de nobles pensées où respire bien le mépris queThémistius avait voué aux sophistes ; pourquoi faut-il que dans la manière dont tout cela est amené et rendu il y ait tant de l'art du sophiste et si peu de naturel ! Ces développements pourraient être fort à leur place dans une dissertation philosophique , dans une de ces lettres que Sénèque écrivait à Lucilius ; il y a même un fond de raison solide qui donne une certaine valeur au passage, mais, encore une fois, ce n'est point là le langage du moment.
Portons le même jugement sur ce qui suit : pour appuyer ce principe fort beau de son père que « après avoir » parfaitement parlé sur la sagesse on ne doit pas se dé- » mentir par des actions qui soient en opposition avec » les paroles, » l'orateur se sert de cette comparaison :
« Tel serait l'homme qui, désirant conserver la santé » du corps, amasse des médicaments et des herbes qui, » broyées ensemble, pourront chasser les infirmités phy- )) siques, fait confectionner avec beaucoup de soin des » instruments de chirurgie et rassemble tout ce qu'Hip- » pocrate de Gos, ou Érasistrate, ou Dioclès ont donné de » préceptes sur la médecine, et qui, ensuite, du moment
» où son corps ressent quelque atteinte morbide qui » rende nécessaire l'emploi de ces jiréparatifs , laisserait » là tons ces médicaments, ces appareils, enverrait se » promener Hippocrafe, se coucherait sui- un lit recou- » vert de tapis et de pourpre , se ferait dresser une lablo » d'une sensualité toute sicilienne, boirait, mangerait » sans mesure en se faisant servir par une jeune Coi'in- » thienne ou quelque enfant d'Ionie. Cette provision de » médicaments ne peut lui être utile : quiconque com- » prend dans son àme les vérités philosopliiques, les » médite d'une manière salutaire, puis refuse de les prou- » ver par ses actions, n'a rien de commun avec la phiJo- ' Sophie, pas plus que l'autre avec la médecine. »
Nous ne suivrons pas Thémistius dans une nouvelle comparaison faisant double emploi et tirée de l'athlète qui montre ses larges épaules, conte ses prouesses g\ninastiques et ^ it néanmoins dans une molle et lâche oisiviié. Il n'y a à conservei- de toute cette dissertation que la pensée qui la termine : « Quand il s'agit de philoso- » phie , il ne faut pas faire parade de belles paroles et se » régler sur cela pour marquer les progrès faits dans la » sagesse '. »
\ous passons sur bien des choses pour ne pas fatiguer la patience du lecteur, et cherchant notre route à traveis les tirades plus ou moins bien liées qui remplissent le reste du discours, achevons de relever les idées principales, celles qui peuvent nous servir de jalons pour suivre jusqu'au bout l'oraleur. Ainsi la maxinu' que nous Ncuons de voir fut mise on pratique par Eugène : il piit
' Senèfjue av.iil dt!jà dil : (U- lunlnr ni) expciimenUim pr(itVclù> li:ica|iias non oralione !icc scriplo. set! lirniilak' aninii l'I cupidilatiniidiuiinulione. {Lett. â Lucilius, W.i
Socrate pour modèle, etc. Ici une nouvelle digression fort longue qui finit, on ne sait trop pourquoi, par la mort d'Anitus et l'indication précise du lieu où l'on pourra trouver son tombeau.
Paraît ensuite Hercule, fils de Jupiter et d'Alcmène ; il doit au même procédé le culte qui lui est rendu : quiconque aura, comme lui, élevé la vertu jusqu'aux dernières limites que peut atteindre l'àme humaine, aura droit aux mêmes autels.
Cet ordre d'idées ramène l'orateur à parler de son père et il tei-mine par une prière qu'il lui adresse et qui serait certainement le meilleur passage de tout le discours si la vanité du rhéteur ne trouvait encore à s'y donner un rôle.
« 0 mon père, tu es retourné heureux vers les heureux » qui t'avaient envoyé, mais nous, tu nous a laissés hal- » lotés par la mer de ce monde et dans le champ du )) malheur. Quand nous aspirerons à sortir du bourbier » et de la fange, personne qui désormais nous tende la » main, aussi n'avons-nous plus qu'à suivre la trace de )) tes pieds, si toutefois nous pouvons poser nos pas sur » leur empreinte. Et cependant, mainte fois, comme l'ai- » gle exerce ses petits, tu essayas ce que mes yeux pour- » raient supporter de l'éclat de la vérité. Souvent tu m'as » renvoyé tout plein des meilleures espérances et tu » t'abandonnais à la joie, parce que mon regard longue- » ment et fixement attaché au soleil te prouvait que j'étais » bien sorti de toi. Mes yeux alors n'étaient point obligés » de se détourner, maintenant il faut qu'ils s'abaissent... » Mais cette sollicitude de mon père, cette bonne opinion » qu'il avait de moi m'imposent des efforts pour qu'on » n'y voie pas seulement la tendresse du père, mais en- )) core rinfaillibiUté du philosophe. Viens donc en aide » à ton fils, ô mon père ! Du haut de ta demeure céleste
» pr(^te-lui assistance, et accorde à ses supplications des » forces et de l'énergie pour soutenir la lutte. »
Que dire de ce discours d'une bouffissure tout asiatique? Il est loin de valoir ceux d'Aristide, et cependant malgré tout son fatras déclamatoire, il contient quelques idées chrétiennes et par conséquent, au point de vue moral, un véritable progrès.
On pourrait, j'en conviens, les faire dériver d'une source païenne, néanmoins les doctrines philosophiques ayant toujours été le partage du petit nombre, si quelques idées saines s'adressent, comme ici, franchement à la foule, c'est qu'elles y sont devenues populaires, non par la philosophie qui n'avait pas une excessive ardeur de prosélytisme, mais par les prédications évangéliques qui s'efforraient d'attirer à elles toutes les âmes.
En outre , représentons - nous un sophiste attaché , comme notre rhéteur, au vieux culte désormais \amcu et impuissant. Que fera -t- il pour relever un peu ses croyances méjn'isées, si ce n'est les rapprocher le plus possible de celles (]ui triomphent, en s'arrêtant particulièrement aux points de contact existant entre les deux religions ? Ainsi de\ant un auditoire mixte comme celui de Thémistius, l'orateur a visé sans doute à employer le plus d'idées communes à tous ceux qui l'écoutaient ou (|ui devaient plus tard le lire ; aussi, n'eût-il pas employé une seule pensée que ne puisse revendicpier une école philosophique quelconque ; ce qu'il expiime en termes de nature à être adoptés par les deux religions n'en accuse pas moins l'influence exclusive du christianisme.
Parmi les éléments (|ui marciuenl l'ère nouvelle, nous signalei'ons ce désaveu du suicide, cet éloge adressé à Eugène, « qui n'a i)oint brisé le lien qui l'attachait à la
» vie , qui ne Ta point dénoué quand il tenait encore , » mais qui a laissé la séparation suprême se faire d'elle- » même et spontanément. » Nous sommes bien loin des doctrines du Portique dont la morale était cependant encore ce qu'il y avait de meilleur pour les païens de cette époque.
C'est en outre, çà et là, je n'ose dire le mysticisme, mais le mouvement religieux de la prière chrétienne : ici l'indication nette et précise d'une destination à accomplir, ailleurs, dans cette phrase : « ton corps ne put te détour- » ner des délices que tu trouvais dans ton commerce avec » lui (la lecture d'Aristote), » la reconnaissance de cette vérité spirituahste , thème platonicien sans doute, mais très-familier au christianisme , que nous sommes composés de deux natures opposées, l'esprit et la matière, et que les suggestions de cette dernière sont un obstacle au perfectionnement de l'esprit.
Voici un autre passage où le vice nous est représenté comme un monstre qu'il faut combattre et étouffer : c'est un antagoniste tel que le montre souvent la chaire chrétienne : « A mes yeux le vice est plus impétueux que les « sangliers, plus terrible que les lions, plus audacieux « que le chien aux formes changeantes, et armé de plus » de têtes que l'hydre. Aussi je regarde comme juste )) que , à ceux qui ont écrasé ce monstre et prouvé sa » faiblesse réelle, on élève des temples aux frais du » public, etc. »
Rappelons-nous ces pieuses légendes toutes pleines de luttes contre l'esprit du mal, songeons aussi à la béatification du saint qui est sorti vainqueur de ses étreintes, et nous verrons sous quelle influence le rhéteur a écrit ce passage. Ajoutons que le rapprochement devient plus \ isible encore dans la phrase suivante où les âmes de ces
triomphateurs du vice sont représentées comme protectrices des hommes, «>£Çr/.«/ov; dit le texte, et elles veillent sur les vivants comme les bienheureux protègent du haut du ciel les âmes qui les invoquent ici-bas.
Nous pourrions encore mentionner la croyance à la vie future plus nettement indiquée que partout ailleurs, la parole ou plutôt la prière adressée au mort, témoin celle que nous venons de transcrire ; le mot heureux ' appliqué à celui qui meurt ; la vie considérée comme un temps passé sur une mer houleuse ; la terre comme un champ de désolation et, par suite, l'assistance d'en haut invoquée pour sortir vainqueur de cette lutte continuelle ; mais il est un point sur lequel nous pensons devoir plus particulièrement attirer l'attention : quoique ce discours soit l'œuvre d'un païen fervent, quoiqu'il n'ait plus l'antique préjugé qui interdisait de mêler le nom de certains dieux à une oraison funèbre, il ne les nomme pourtant (|ue d'une manière vague et indécise et comme quelqu'un qui sent les croyances ébranlées et croulant de toutes parts; sauf Hercule qui n'est ici qu'un héros devenu dieu par ses actions et dont il nomme en passant le père et la mère comme cela se faisait pour de simples mortels : sauf Vénus et les Grâces qui tigurent dans un passage cité, plutôt métaphoriquement que comme réalités mythologiques, on ne voit nulle part de divinité désignée avec cette précision qui accuse la foi. C'est du reste le caractère de tous les écrivains païens à cette époque : alors même (ju'il jilaide la cause de ses Dieux, Symmaque ' en parle comme un homme qui commence cà n'y
' Déjà j< 2 la même épilhète avait servi à qualilier le passage dans l'autre inonde.
' Discours pour Tautel de la Victoire.
plus croire et qui ne tient guère à ceux dont il veut rétablir le culte que par le charme et la puissance des souvenirs.
CHORICIUS DE GAZA
Mais si nous voyons sans étonnement ces idées nouvelles sur un fond essentiellement mythologique, que dire de la forme toute païenne que présentent certaines oraisons funèbres composées par des sophistes chrétiens ? Réaction bizarre ! les sophistes convertis remontent systématiquement, pour la religion comme pour l'éloquence, vers les modèles antiques dont ils cherchent à rajeunir les grâces un peu surannées ; si bien que ces productions de chrétiens ne sauraient se classer ailleurs que parmi les ouvrages offrant au plus haut point le cachet du paganisme.
De même qu'au XVII^ siècle nos poètes ne croyaient guère pouvoir se passer des riantes fictions de la Grèce et de Rome et en avaient érigé l'emploi en un système dont Corneille et Boileau * ont préconisé les ressources,
' VI« siècle après J.-C.
* Ou sait par cœur ces morceaux célèbres, l'un traduit de Santeuil par Corneille : « Qu'en fait d'injure à l'art de lui \oler la fable! » l'autre qui fait partie de l'art poéli(iue (S»^ chant) : «« \à " pour nous enchanter, tout est mis en usa^^e. •>
de même et plus encore, les derniers représentants de l'art des sophistes ne croient pas non plus pouvoir se passer de ce polythéisme de langage qu'ils regardent comme inséparable de l'éloquence et peut-être comme l'éloquence elle-même. Il est curieux de les voir désigner par des noms de divinités païennes auxquelles ils ne croient plus, les vérités graves et sérieuses du culte nouveau, la mort même, la vie future et les destinées ultérieures de ceux qui ont fini ici-bas leur temps d'é= preuve.
Rien n'égale les précautions qu'ils prennent pour qu'aucun mot mal sonnant, aucun mot chrétien, ne vienne détruire le charme d'élégance qu'ils croient attaché à l'emploi exclusif des termes mythologiques : il semble , à les entendre, que lorsqu'on avait l'honneur d'être sophiste, il n'était pas de bon ton de paraître chrétien ', aussi serait-on tenté de croire que le scepticisme traditionnel des sophistes s'était perpétué chez eux depuis leur conversion à la foi commune, s'il ne fallait aussi admettre que leurs discours composés pour captiver les applaudissements de la foule, devaient, après tout, avoir été écrits comme la foule aimait à les applaudir ^
• Les Grecs ou plutôt leurs rhéteurs furent les païens par excellence : rappelons-nous le mot de Ellrjvsç employé par les écrivains sacrés pour désigner les gentils. Peut-être est-ce à leurs habitudes de langage qu'il faut attribuer ce fait singulier que le nom de chrétien s'est longtemps rendu par Fexpresssion sOo-sêvjç. — Âfiyw cJ"«(TTï3v eyo-sêes. « Tous deux étaient chrétiens, » dit Photius en parlant de Choricius et de Procope. — Saint Paul disait les saints alors môme que le nom de chrétien avait été adopté par l'église d'Antioche. C'est de là sans doute aussi que nous disons encore dans le même sens les fidèles.
=• Les orateurs chrétiens eux-mêmes, les Pères de l'église, n'échappent pas toujours à cette nécessité, malgré l'autorité de la
Tel est Choricius de Gaza, sophiste du Vie siècle. Nous avons de lui deux oraisons funèbres, l'une de Procope, son maître, comme lui rhéteur et chrétien ; l'autre de Marie, mère de Marcian, évêque de Gaza, et d'Anaslase, évéque d'Eleuthéropolis. Elles sont entachées au plus haut point du défaut que nous venons de signaler.
Ce qui explique un peu cet étrange phénomène, c'est qu'au Al« siècle, le conflit des deux religions si longtemps rivales avait depuis longtemps cessé et que le christianisme, divisé par l'hérésie et en proie à des luttes intestines, n'avait plus, contre son ancien ennemi, cette ardeur qui fait repousser comme profane tout ce qui touche à l'antagoniste vaincu, mais redoutable encore. Le paganisme détruit et oublié comme croyance n'existait plus que comme objet de souvenirs mille fois répétés d ms les plus beaux monuments de l'art oratoire des Grecs ; il faisait corps avec lui , était en quelque sorte une des faces de son génie, et, en visant à l'éloquence, un rhéteur chrétien pouvait avoir à cœur de ne négliger aucun des aspects sous lesquels il avait l'habitude de la contempler avec admiration.
Un autre défaut commun à tous les rhéteurs, et que Choricius a plus que personne, c'est un luxe fatigant d'exemples anciens, de rapprochements qui ramènent à
religion et du sacerdoce. Ainsi dans l'oraison funèbre de saint Basile prononcée par saint Grégoire de ^aziance, M. Villeinain remarque trop d'allusions mythologiques, trop d'anecdotes puériles. « L'imagination des orateurs cliréliens, ajoule-t-il, se reportait '> toujours sur les fables de la Grèce et ils ne pouvaient renoncer » eux-mêmes à ces profanes et riants souvenirs qu'ils auraient »> voulu chasser du cœur des peuples. » Serait-il téméraire de supposer que lein- premier besoin était d'abord de les attirer et de les retenir?
chaque pas les dieux, les héros, les grands hommes de la Grèce : seulement, nous l'avons dit précédemment, il faut s'en prendre à son siècle autant qu'à lui-même ; ce n'est pas après tout sa faute si ses contemporains éprouvaient, comme le dit si bien M. Villemain, « cet enthou- » siasme étroit et servile qui retenait les esprits dans » une contemplation oisive des chefs-d'œuvre antiques '.» Cette disposition particulière que les goûts conteurs de l'Orient encourageaient ici d'une manière toute spéciale est un des traits de mœurs précieux à saisir, non-seulement pour l'histoire des littératures en général , mais encore pour celle des populations de la Palestine à cette époque.
Ces réserves faites, les discours de Choricius méritent une place distinguée dans cette revue des oraisons funèbres personnelles de la Grèce païenne : commençons par celle du sophiste, Procope.