ELOGE DE PROCOPE
Ce qui frappe en abordant cette oraison funèbre, c'est une épigraphe mise en tête et annonçant l'idée dominante du discours. Ce n'est pas, ainsi que dans les orateurs sacrés des temps modernes, un verset des livres saints * prononcé au début, comme pour donner à l'instruction elle-même toute l'autorité qui s'attache à la parole divine,
' Litt. au XVIW siècle. 40^ leçon.
* tt Cet usage de donner un texte à l'oraison funèbre n'existe pas chez les Pères de Téglise, dit M. Villemain, c'est une invention des siècles barbares qui souvent a fourni au talent d'heureuses inspirations. »
c'est plutôt quelque chose d'analogue à cette habitude dont abusent les écrivains d'une école nouvelle en httérature, avec cette différence pourtant que nos romantiques empruntent une phrase quelconque aux anciens ou aux modernes, en ne lui demandant qu'une relation plus ou moins directe avec leur production, tandis qu'en tête de l'éloge de Procope, nous trouvons quelques mots de Choricius lui-même, indiquant la pensée qui l'anime au moment où il va prononcer son oraison funèbre.
Voici cette épigraphe :
ff L'éloquence souffre de son impuissance à traiter un » pareil sujet, mais elle honore les funérailles d'un mort » qui fut mon maître et, autant qu'il m'est donné de le j> faire, le paie de retour '. »
L'exorde, quoique empreint de cette recherche psychologique particulière aux civilisations sophistiques et vieillies, ne manque cependant pas de convenance sous ses ornements trop apprêtés :
a Je vais sans doute paraître peu logique : moi qui » plus que personne ai besoin de consolations, je vais » essayer de consoler les autres : à peu près comme si, » malade des deux pieds, je voulais traîner par la main » de moins malades que moi. Mais plus le chagrin m'op- » presse, plus il m'est difficile de garder le silence, c'est » ce qu'on éprouve ordinairement dans le paroxisme de » la douleur; en pareil cas, fût-on seul, on s'entretient >) soi-même de sa peine. Quant à moi, dusse -je être » injustement accusé d'ingratitude, j'ai lutté contre l'a-
' Tous les discours de Choricius ne sont pas précédés d'une épigraphe, telle est lor.iison funèhrc de Marie que nous verrons tout à l'heure ; d'autres n'ont qu'un tc\te explicatif, comme la déclamation intitulée Tucavvoxrdvo;.
» bondance de mes larmes qui me coupaient la parole, » j'aurais cru indigne de passer en silence devant la » tombe de celui à qui je dois d'avoir pu faire ma mois- » son de fleurs attiques. »
Les morceaux qui suivent sont d'un ton noble et digne : réloge y est poussé bien loin peut-être, mais sans sortir pourtant des limites permises à la reconnaissance :
« Depuis longtemps une loi a décidé que ceux qui » auraient vécu d'une manière irréprochable recevraient » comme récompense les honneurs d'un éloge : si cette » loi n'existait pas encore , il faudrait dès aujourd'hui » l'ériger en souveraine , non pour la gloire du mort — » car de quelle gloire peut-on être redevable à un dis- » cours qui reste toujours en deçà de la vérité ? — mais » pour l'utilité de ceux qui survivent, car ce qui convie » surtout à la vertu, c'est la bonne réputation que l'on » fait aux gens de bien.
» La nature me semble avoir fait naître cet homme » supérieur au milieu des autres hommes dans le dessein » de réahser l'idéal de la vertu humaine el de donner » une règle de conduite qui puisse guider la vie de » chacun. L'espérance qui fait croire à la possibilité » de toutes choses, recule éblouie devant sa perfection » transcendante , et n'ose tenter de persuader que ja- » mais la succession des temps puisse amener un pareil )) homme.
» Il était encore à l'âge le plus tendre lorsqu'il perdit » son père : par sa décence , par sa conduite régulière, » il éclipsa bientôt ceux qui avaient les soins dévoués de » leurs parents , et lorsqu'il était poussé au plaisir par » les deux conseillers les plus irrésistibles, la jeunesse » et la perte d'un père, il prouva par ses actions qu'une » nature droite, fût-elle excitée au mal par la jeunesse et
» l'isolement de Torphelin, sait par elle-même, malgré » les obstacles, rester fidèle au devoir.
)) Aussi franchit-il le seuil de la poésie à l'âge où les » enfants en sont encore aux premiers éléments ; il fré- » quenta la palestre de Mercure à une époque oîi d'au- » très apprennent encore par cœur les productions des » Muses. La tribune et un cercle de jeunes auditeurs » s'ouvrirent devant lui. Il était du même âge que ceux » qu'il allait initier aux mystères de l'éloquence, et c'était » un spectacle rare et agréable à contempler que celui 9 d'un maître aussi peu âgé que ses élèves '.
» Mais son extrême jeunesse ne fut pas une occasion » de risée pour ses auditeurs : ils avaient pour cet ado- » lescent autant de respect que pour un vieillard, ils )) vénéraient sa science. L'ascendant de Périclès était » immense et célèbre entre ses autres mérites : quand » les Athéniens étaient réunis en son absence, il y avait » trouble, licence, tapage , point d'ordre dans ce qui se ') faisait ; paraissait-il, le peuple au premier coup d'œil » reprenait son maintien réservé. Quant à Procope, qu'il » fût présent ou non, on eût pu voir son troupeau con- » server la même attitude digne , tant il avait su faire » germer profondément en lui l'habitude de la régula- » rite ! Deux choses sont la pierre de touche du mérite » d'un sophiste, d'abord émerveiller les théâtres de la » beauté et de la sagesse de ses paroles , ensuite initier )) les jeunes gens aux mérites cachés des anciens. Geux- » ci en effet — soit conformément à un vieux proverbe (le » beau est difiicile), soit parce qu'ils voulaient que la foule » ne fût pas à la hauteur de leurs chefs-d'œuvre littérai-
' Oq sait que .M. Villemain a, de nos jours, sur un plus ^Maud théâtre, et avec plus d'éclat, renouvelé ce prodige.
^> res, soit parce qu'ils connaissaient la nature humaine » qui n'admire pas ce qu'elle saisit facilement, et honore » le beau qu'on trouve après un certain effort — les an- » ciens, dis-je, pour l'une de ces raisons ou peut-être à x> cause de toutes , n'ont pas rendu accessibles à tout le )) monde leurs œuvres individuelles : et, comme l'on dit, » tout le monde ne peut faire voile vers Gorinthe. Mais » Procope, parla puissance de sa nature, par le soin » apporté à ses travaux, comme s'il fût venu en aide à » tous les auteurs pour l'élaboration de chacune de leurs » œuvres, mettait tout en lumière avec une étonnante » exactitude.
» Voilà pour la leçon orale, mais pour corriger les pro- » ductions de ses élèves, quel était-il ? Un mot étranger à » l'atticisme ne le trompa jamais, ni une pensée inutile » au but du discours, ni une syllabe mettant le rhythme » en danger, ni une construction offrant un arrangement » de mots différent de celui que réclame l'oreille : Arion » de Méthymne et Terpandre de Lesbos se fussent laissé » prendre à des sons tirés négligemment de la lyre plutôt » qu'on eût pu lui donner le change par un langage pé- » chant quelque peu contre l'harmonie. Mais lorsqu'il » allait au théâtre pour y porter ses propres productions » — et il le faisait souvent pour inspirer aux jeunes gens » l'amour de l'éloquence — il frappait d'admiration tout )) l'auditoire, il enchantait l'assemblée tout entière, aussi » cette sirène du tombeau d'Isocrate qui annonce que ce » rhéteur charmait toutes les oreilles, il conviendrait » qu'elle fût élevée sur ce tombeau. »
Nous citons un peu longuement peut-être, mais il nous a semblé que cette série de chapitres par lesquels commence l'éloge de Procope était merveilleusement propre à nous faire connaître la manière de Choricius : nous le
trouvons ici avec son style d'une élégance un peu recherchée, avec son soin assez profane d'éviter les termes qui mettraient à nu sa foi de chrétien ; sans compter son goût pour l'expression mythologique, son amour pour l'Antiquité dont il s'exagère les profondeurs peut-être et qui lui fournit, dans ses grands hommes, l'occasion de rapprochements, et, dans ses chefs-d'œuvre, une foule de pensées choisies qu'il sait heureusement enchâsser dans les siennes. D'autre part, nous voyons encore ici un spécimen assez expressif de ce qu'était alors un rhéteur, de tout ce qu'on attendait de la souplesse de son talent ; enseignement de la jeunesse dans les écoles, explication des textes anciens, puis exposition par la parole de ce qui pouvait charmer une multitude qui portait jusqu'à la passion le goût des délassements oratoires. Il manque pourtant un trait à ce tahleau, mais nous allons le trouver un peu plus bas : ce sont les courses triomphales de ces sophistes promenant de ville en ville leur gloire aussi bruyante que vaine .
A'eut-on voir en effet combien les populations asiatiques recherchaient a^idement ces discoureurs habiles qui ajoutaient quelques charmes à leur existence molle et voluptueuse?
a II fut désiré de la cité qui s'élève aux bords de ï> l'Oronte et qui est mère de Libanius ; il inspira les » mêmes sentiments à la métropole des Phéniciens, mais » ni l'une ni l'autre n'eut à ses yeux les charmes de la » ville de César [Césarée] : par la force autant que par la » flatterie, par l'or qu'elle prodigua pour tenter de le » séduire — moyens qu'emploie un amant auprès de l'ob- » jet de ses vœux — elle arriva pourtant à le posséder, » mais ne i)ut garder sa conquête, entraîné (|u'il était par » un charme plus puissant, le regret de la mère- patrie.
» Il lui fit don de ses trophées, réservant dans son cœur » la seconde place à ces villes si grandes et si illustres. » Cependant, sans parler de la gloire éclatante et du pres- » tige de la grandeur par lesquels ces cités attirent sur » elles tous les regards, elles ont individuellement un » attrait capable d'inspirer un vif amour. Antioche a un » lieu qui porte le nom de celle qu'aima Apollon , d'où » jaillissenL des sources agréables, transparentes, douces » à la bouche, où s'élèvent de nombreux platanes et des » cyprès altiers étendant au loin leurs rameaux. Là se » font entendre d'harmonieux oiseaux, là soufflent des » zéphirs rafraîchissants. A Antioche la séduction de ce » riant bocage, à Tyr celle des grâces, car on peut appeler » ainsi ses fontaines. Césarée est embellie par ses bains » chers à l'œil, mais plus chers encore au baigneur. » Attiré par ces sirènes, il ne pensait pourtant qu'à celle » qui l'avait nourri, songeant sans doute que, quand l'ora- » teur des Grecs soupirait après son Ithaque, bien qu'elle » fût pauvre, il eût été indigne que lui méprisât son illus- » tre patrie, belle et supérieure entre autres choses par » la vertu de ses habitants qui fait surtout l'ornement des » villes. »
Nous ne suivrons pas le rhéteur dans le détail des différentes particularités de la vie de son maître, ses luttes oratoires, son application constante et opiniâtre jusqu'au dernier jour de sa vie. Il paraît que tout sophiste qu'il était, Procope était modeste ' et orné de toutes les ver-
' Cet éloge de la modestie du défunt se retrouve avec une certaine affectation dans les oraisons funèbres d'Alexandre, d'Eugène et de Procope, c'est-à-dire dans toutes celles qui ont été composées pour un rhéteur. En faut-il conclure que la modestie n'était pas la vertu la plus ordinaire des rhéteurs en général ? Sénèque dit dans sa XI"i« épitre à LuciUus : Fabianum, quum insenatum testis esset
tus qui rendent l'homme aimable et ajoute à l'éclat du talent :
« Aussi, quand il paraissait sur la place publique , le » peuple tout entier se levait, et, bien qu'on lui rendit » tous les honneurs imaginables , on croyait pourtant lui » en rendre moins qu'il n'en méritait encore. Les Grâces » avaient répandu leurs charmes sur son visage; de là » la joie de celui dont le regard avait rencontré un de » ses sourires ' et dans les réunions personne n'avait la » force de s'éloigner ou le faisait le plus tard possible : )) chacun pensait y devenir meilleur et le devenait en » effet. S'il faut, par une image, rendre sensible l'assem- » blage de ses perfections, je dirai que son àme était une » source aux flots saturés de saveurs de toute espèce et » réunissant ce qui est utile à ce qui plaît. »
11 était cependant difficile de ne point aborder les croyances religieuses de Procope en faisant son oraison funèbre : on remarquera avec quelles précautions l'orateur é\i[c le mol propre : le christianisme est pour lui « la piété. »
« Peut-être quelqu'un, entendant vanter tant de mé- )) rites supérieurs, concevra de lui celte pensée : « Cet » homme, diia-t-il, en parlant du défunt , ne s'occupa » jamais vraisemblablement des saintes écritures : en au- )) rait-il eu le temps, obUgé qu'il était de se partager
inductus, erubuissc meiuiui el hic mire ( philosophum ) pudor decuit. — Dans ces diderenles oraisons funèbres nous voyons aussi raciilionner avec complaisance cette rongeur qui était, paraît-il. de bon Ion.
' Scnèqiie avait dit en pariant de son frère Gallion : ccepisli •> niirari comitalem el incomposilam sLia\italem qme illos (luotiue. » ([uos transit, abducit, gratuitum etiain in obvios meritum. » {Quœst. nat.^ liv. iV, préface.)
» entre tant de choses excellentes ? Ce serait le méconnaî- » tre que d'avoir ce soupçon. Il était tellement versé dans » ce genre d'instruction (ttki^sîcc) que, à l'exception de » l'extérieur sacerdotal, tout en lui était d'un prêtre : la » doctrine du christianisme (sOo-éêsicc), les objections qui » s'efforcent de la contredire, il avait tout appris^ l'une » pour la mettre en pratique, les autres pour les réfuter.
» Cependant cette science des choses divines (ôsta fzaôxî- » piocT«) ne se produisait pas chez lui avec exubérance, » c'est un enseignement qu'il ne répandait pas au dehors » au point d'en parler et d'en recommander aux autres » l'usage, c'est par ses actes qu'il prouvait sa foi, etc. »
Que penser de tout ceci ? Choricius était-il obhgé de palher un peu de scepticisme qu'aurait autrefois affiché son maître ? Aurait-il cru lui-même le faire déroger en le montrant trop soucieux de s'avouer ouvertement chrétien? Est-ce autre chose encore ?...
Nous passons sur bien des éloges, quoiqu'ils excitent l'intérêt, comme le tableau que trace l'orateur de la bienfaisance, j'allais dire de la charité qui fait comprendre par Procope, dans sa bonté compatissante, tous ceux qui souffrent, tous ceux qui pleurent. Aussi, dit son panégyriste en rappelant un usage qui, de l'Orient et de ces temps anciens, s'est perpétué dans nos fêtes religieuses :
« Dans les réjouissances pubhques, nous suspendons » des tapis qui vont d'une maison à l'autre : s'il était » d'usage d'étendre aussi des voiles sombres dans les » douleurs publiques , nous les verrions se déployer en » cette circonstance oiî le deuil est si grand que la cité » tout entière en est émue. Un homme plein de sagesse, » façonné au plus beau langage, habile à saisir ce qui » convient, à l'exposer d'une manière brillante , un pa- » reil homme, sans être bien vieux, vient de mourir !
)> Soit : puisque nous avons indicfué chez lui tant de » vertu , examinons pourquoi l'homme est venu au » monde. >>
Voilà une digression dont nous ferions grâc(.' au lecteur si elle ne renfermait une des singularités mythologiques les plus curieuses qu'on puisse trouver sous la plimie d'un chrétien. Continuons donc :
« Il est évident qu'il est l'esclave des Parques au des- )> potisme desquelles on reste asservi, fùt-on, en toutes » choses, irréprochable, autrement mon cher maître eût » échappé à leurs lois. Une existence vient d'éclore, elles » regardent jusqu'à quelle époque il lui est donné de » vivre, puis sans hésitation elles la i)oussent vers le » terme fatal. Vnient-elles des enfants pleurer en cercle » autour du mourant, une vieille mère se frapper la » poitrine, un vieux père s'arracher des cheveux que » 1 ïige a blanchis, elles ne savent point s'attendrir à de » pareils spectacles : dix mille belles actions qu'on expo- » serait à leui's regards ne les feraient point rougir de » leurs rigueurs. Voilà i)ourquoi sans doute Achille ne » demanda pas à Thélis une vie plus longue, pourquoi » Thétis ne la demanda pas pour lui à Jupiter. Rappelant » au Dieu les services qu'elle lui avait rendus, par ses pa- « rôles comme par ses actions, elle sollicita en retour une » seule chose , non de longs jours pour son lils — bien » qu'elle sut et rappelât que sa vie devait être plus courte » que toutes les autres et que son cœur maternel ne sup- » portât pas la pensée de sa mort — mais elle demanda » (ju'il ne vécût pas dans la honte le temps si coui l (jiii » lui était dépaiti, etc.. ^
Nous passons sur d'autres rapprochements encore empruntés à Achille et à Crésus : ils ne se trouvent ici que pour mettre plus évidennnentla même vérité en lumière,
et ne prouvent par conséquent qu'une chose déjà constatée chez les rhéteurs, le désh' de faire parade de leur érudition et le plaisir qu'éprouvait l'auditoire à ces retours vers ses auteurs favoris.
Ici se termine la première partie de l'oraison funèbre, l'éloge proprement dit : l'orateur aborde les lamentations qu'il déguise sous la forme d'un tendre intérêt pour les douleurs de ceux que frappe la perte du défunt — ce qui lui donne l'occasion de revenir encore sur son éloge — puis, il passe aux consolations adressées à la famille.
Elles sont, on s'y attend bien, entièrement philosophiques : Choricius cite les orateurs, les philosophes, voire même les tragiques, il emprunte à l'histoire et à la vie commune des comparaisons à l'appui de ses paroles, mais de consolations religieuses, pas un mot. Cette partie est de beaucoup la moins bonne, on oublie le plaisir goûté jusqu'ici et on se fatigue à suivre le rhéteur à travers ces exemples, ces considérations tirées de si loin et se succédant avec une intarissable abondance. Il emprunte même à Horace cette idée si connue et si
« Si quis Deus : en ego, dicat, » Jam faciam quod vullis : eris tu, qui modo miles, » Mercator ; tu, consultus modo, ruslicus : hinc vos,
» Hinc vos mutalis discedile partibus — Eia !
» Quid statis?... Nolint... atqui licet esse bealis. »
(Sat., liv. I, I, Y.^5.
' Au dire de Plutarque, l'idée première de cette supposition appartiendrait à Socrale qui avait coutume de dire : « Si tous les » hommes mettaient en commun leurs maux pour les partager » entre eux par portjons égales, la plupart s'en tiendraient à leur » premier lot et s'en retourneraient contents. » (Consolation à Apollonius.)
La voici, mais dépouillée de sa vivacité moqueuse et de son originalité :
« Si quelque Dieu réunissant ensemble tous les hom- » mes, leur faisait apprécier leur condition, puis, quand » tous auraient fini, demandait à chacun quel sort il » voudrait être le sien, je suis persuadé que tous ne sa- » chant que faire, garderaient le silence et ne trouveraient » la condition de personne digne d'envie. »
En raison de son goût pour le polythéisme et les habitudes de ses devanciers, Choricius ne pouvait oublier cette forme particulière des oraisons funèbres païennes, le bonheur durant la vie. A dire vrai, ce bonheur est un peu moins matériel que ne le concevaient jusqu'ici les rhéteurs: c'est en grande partie mi bonheur philosophique résultant de la sagesse (ffosîa) mais non de la vertu. Remarquons-le, le philosophe ne cède jamais le pas au chrétien. Il fonde encore cette félicité sur les relations affectueuses qui unissaient les élèves au maître et faisaient de lui un père au miheu de ses nombreux enfants.
Vient ensuite, et sans développements, le lieu commun du bonheur tiré d'une mort heureuse ; seulement il est fâcheux que l'orateur ne se sente en verve de consolations que pour abuser de plus en plus du droit d'établir des comparaisons entre le défunt et les grands hommes de l'antiquité ; exceptons pourtant celle-ci :
« Tels sont les raisonnements par lesquels j'ai calmé » ma douleur, et encore n'ai-je pas produit mon plus » puissant motif de consolation : Démosthènes mourut » quand il avait son âge, Démosthènes dont la par.ile » servit de rempart à Athènes et à la Grèce, Démosthènes » qui soutint contre l'or de Philippe une guerre sans » bonne foi, Démosthènes qui ne se tut pas devant la
» phalange des traîtres, Démosthènes enfin qu'un de nos » sages appelle le modèle de Mercure orateur. Il n'en périt » pas moins d'une mort cruelle, laissant la fortune » d'Athènes éhranlée comme un vaisseau hattu par les » vents et les vagues ; mais Procope conduisit sa barque » dans un port vaste et sûr, le sein du prôtre ; ainsi se » trouve vraie cette sentence antique qu'il n'existe rien » qui soit pur de tout mal, mais que partout il y a aussi » quelque bien. »
Certes, voici entre l'idée d'un port vaste et sûr et le sein d'un prêtre un rapprochement heureux, sinon comme métaphore du moins comme sentiment chrétien ; l'éloge du pontife auquel il sert de transition se trouve ainsi amené d'une manière qui ne manque pas de délicatesse. Quant aux louanges en elles-mêmes, je n'en dis rien : singulier panégyrique pour un évêque que celui qu'imagine Choricius ! Qu'on parle ainsi d'un magistrat, d'un administrateur, je l'accorde et l'approuve, mais assurément on ne verra à aucun degré la vertu évangéhque d'un pasteur des âmes dans ces mérites si pompeusement admirés. Qu'on en juge :
« Et maintenant , qui ne resterait au-dessous de ses y> magnifiques travaux, lequel passer sous silence, lequel )) choisir ? La ville a vu s'agrandir ses portiques au point » qu'il est permis de l'appeler, avec le poète, la cité aux » larges rues. Aussi peut-on les parcourir à l'abri de la » pluie en ne rencontrant plus les obstacles qui arrêtaient )) les passants ; grâce à toi, les bains sont ouverts à la foule )) qui, de toutes les parties de la ville, peut venir mainte- » nant les fréquenter. Ces bienfaits sont grands, mais j'en » prédis de plus nombreux et de plus beaux encore. »
Reconnaissons cependant une intention charitable et humaine dans une dernière mesure prise par l'évêque ,
et, comme trait de mœm-s , comme particularité relative aux funérailles à cette époque, citons-la :
(c Le temps a établi une loi pénible pour les femmes. » Quelle est-elle ? Lorsqu'une mort prématurée vient frap- ) per à leur porte, elles ne s'en tiennent pas à l'expression )) spontanée de leur douleur, ni aux larmes auxquelles » leur sexe est si naturellement porté, mais elles paient » une femme * qui leur chante des hymnes de deuil. )> Celle-ci attise encore la peine qui les dévore comme si >) elle jetait de l'buile sur du feu. Cette pleureuse a d'au- » tant plus de réputation qu'elle sait exciter de plus vio- » lents désespoirs, puis elle réclame de ces femmes déso- » lées le prix de leurs sanglots. Tu as eu la sagesse » d'abolir cette coutume , regardant comme une chose » déplorable ce surcroît de douleur ajouté à la douleur » naturelle. Heureux de posséder un administrateur aussi » sage, allégez votre douleur, souhaitez à votre ville natale » de posséder longtemps un tel homme et de donner le » jour à des citoyens semblables au défunt. »
L'importance assignée à cette défense du pontife est réelle, elle ùte en effet aux funérailles un des caractères les plus saillants qu'elles tinssent du paganisme et les fait entrer dans une voie plus digne du chrétien dont la résignation sous la main de Dieu est , après tout, la première vertu.
' Cet usage existe encore dans la Grèce moderno. Voir la note -i de la page H3. Cicéron. (de Legibus. IL) nous prouve (juAlhènes et Rome durent de l>onne lieure mettre un frein aux exagérations de la douleur des femmes : « Poslquam. ut scrihil Plialereus, sumptuosa fieri funera et lamenlabilia cœpissent, Solonis lege sublala sunt. Quam legem eisdem prope verbis noslri decemviri in decimam labulam conjecerunt : nam de tribus riciniis, cl pleraque alla. Solonis sunl. De lamentis vero expressa verbis sunl : mulieres gênas ne radunlo. neve lessum funeris ergo habenta. i»
Le discours se termine par quelques mots adressés au mort : ils sont touchants et assez simples malgré ce goût incurable pour la métaphore mythologique :
« 0 toi, l'objet de mes plus vifs regrets, accepte ces ^) paroles que ton disciple épanche comme des libations » sur la tombe, car il fallait qu'après tous les autres il te » pleurât à son tour et qu'il le fît plus longtemps qu'un » autre, lui qui plus qu'un autre reçut de toi l'amour )) qu'un père donne à son enfant. )>
Ce discours est sans contredit la meilleure de toutes les oraisons funèbres individuelles que nous ayons fait entrer dans ce travail. Écrit avec ampleur et dignité, il use sans doute des formes préconisées par les rhéteurs, mais avec indépendance et sans rien de servile. Il étend même le cadre de l'Oraison funèbre en y faisant entrer l'éloge de Tévêque de Gaza rattaché au sujet, comme mainte autre digression, avec aisance et souplesse ; le style est partout élégant, fleuri , poétique même : c'est à peine si quelques expressions entachées de néologisme s'y rencontrent de loin en loin , et telle qu'elle est, avec les défauts que nous lui avons reconnus, cette production fait encore honneur au talent de Choricius.