‹ De l'oraison funèbre dans la Grèce païenneChapitre 20 sur 32 · ELOGE DE MARIE · texte numérisé non relu

ELOGE DE MARIE

L'éloge funèbre de Marie n'est pas, comme celui de Procope, un discours d'apparat : on sent beaucoup moins la foule devant lui, il s'adresse plus particulièrement à la famille, notamment à deux dignitaires de l'éghse, fils de la défunte.

Choricius n'en est pas plus chrétien pour cela, ses pro-

cédés sont restés les mêmes, et son discours, digne pendant de celui dont nous venons de donner une idée, compose Féloge d'un si bizarre mélange de sacré et de profane, de superstitions païennes et de doctrines philosophiques que, sous ces voiles étranges, il n'est pas toujours facile de reconnaître la femme chrétienne.

Toutes les convenances y sont d'ailleurs violées : qu'on se figure en effet une assemblée de fidèles ; deux pontifes , fils de celle qui n'est plus , présents et présidant à la cérémonie : auprès d'eux et sur eux les emblèmes de la religion dans laquelle est morte leur mère ; tout enfin, autour du cercueil, rappelant les vérités austères du christianisme, et expliquons-nous, si nous le pouvons, une oraison funèbre toute fleurie de souvenirs païens, de grâces mythologiques et cachant sous la philosophie la foi chrétienne dont elle semble rougir. Ce qui m'étonne d'abord, c'est de n'entendre pas même une fois le nom du Christ, ni celui de la mère du Sauveur, qui était aussi le nom de la défunte : c'est de ne rencontrer aucun rapprochement biblique, aucun de ces nombreux préceptes de l'Évangile dont nous trouvons bien çà et là l'esprit, mais drapé du manteau philosophique comme pour en déguiser l'oiigine. Ce qui me frappe ensuite, c'est l'espèce de complicité qui en résulte pour les deux évéques devant lesquels s'étale avec complaisance ce singulier éloge qui paraît avoir la certitude de plaire à tout le monde, à commencer par eux-mêmes *.

' Les œuvres de Choricius n'ayant pas encore été traduiles. nous avons reporté dans l'appendice cet éloge de Marie ; peul-ôlre ne sera-l-il pas lu sans intérêt, car nous n'avons jusqu'ici rencontré que des oraisons funèbres composées pour des rhéteurs. Nous nous sommes servi de rcdilion de Boissonade. Paris, -184C.

C'est ici qu'il faut bien reconnaître la force de cette passion littéraire, de cette imitation antique dont nous avons déjà parlé. A l'époque où tant de sang se versait à propos de distinctions hérétiques qui nous semblent à nous bien subtiles, un sophiste chrétien, devant une foule chrétienne mais admiratrice du passé, prononçait une oraison funèbre exclusivement et volontairement idolâtre. Il rencontrait l'assentiment unanime de toute cette population qui l'écoutait ; personne n'y trouvait à redire, personne, pas même l'évêque maître suprême dans la cité, l'évêque pasteur des âmes , vicaire du Christ et fils de celle dont on louait les vertus évangéliques dans un langage tout païen !

Nous n'avons pas la prétention de généraliser ce fait et de donner à croire que les évêques de cette époque ne sussent pas trouver un autre langage quand il s'agissait de louer les morts. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les écrits des Basile et des Ghrysostôme pour voir quelle distance les sépare du genre dont Choricius est le dernier représentant. Ne voyons donc dans le phénomène littéraire ici constaté que deux choses : d'abord, quelles séductions toujours présentes continuaient à exercer sur les fidèles d'alors les chefs-d'œuvre antiques, et ensuite, combien un rhéteur à la parole harmonieuse pouvait encore en abuser impunément.

Nous avons épuisé la série des oraisons funèbres païennes que le temps nous a conservées ; voici, d'après Westerman, la hste de celles qui se sont perdues et dont nous n'avons pas eu l'occasion de parler dans le cours de cet ouvrage :

lo Éloge de Sécundus par Hérode Atticus son élève * ;

Philost. Vit, snph., 1.26

2° Éloge d'ïïérodc Atticiis par le sophiste Adrien son élève et son successeur. Cette oraison funèbre, au dire de Philostrate ', fut si touchante qu'elle arracha des larmes à toute l'assemblée ;

3o Éloge du sophiste Julien par Proœresius * ;

4o Libanius paraît avoir écrit l'éloge de son ami Eusèbe, autant quon peut le conjecturer d'après un passage de son discours De Fortund sud ;

50 Libanius ^ parle encore d'un éloge du sophiste Paris d'Antioche, prononcé par un certain Tyrius , peut-être Maximus Tyrins qui vécut sous les Antonins et du temps de Commode.

L'Antiquité n'en mentionne pas d'autres, mais ce genre si cher aux rhéteurs n'était pas le seul qui fût en usage ; ils ont fréquemment usé d'une autre espèce de discours funèbre dont il nous reste à nous occuper.

■ Liv. IL>I0.

' Eunape. f^it. Jul.

^ Édil. Heisko. t. III. p. 302.

SDPPLÉME^T A LA QDATRIÈME PÉRIODE

Page 1