ORAISON FUNÈBRE PERSONNELLE ET PRIVÉE
DEPUIS LES TEMPS LES PLUS RECULÉS jusqu'aux GUERRES MÉDIQUES
« L'éloge funèbre, dit M. Villemain, est sans doute une » des plus anciennes formes qu'ait reçues l'éloquence. » En effet, si l'éloquence est fille de l'émotion, quel événement devrait plus vivement impressionner les hommes primitivement réunis, que la disparition du plus vénéré ou du plus brave, manquant tout à coup à la tribu ou à la famille, et laissant, ainsi qu'Ajax dans les rangs de ses soldats, un vide au combat, un vide au conseil, ou bien, au foyer domestique, les privations et la misère, comme pour perpétuer dans tous les cœurs les longs souvenirs et les longs regrets ?
Mais si la mort a pu, même à cette époque, amener de douloureux épanchements, de pathétiques adieux, il est vraisemblable que le progrès des lumières dut rapidement perfectionner cette expansion spontanée de la parole : l'homme, dans toutes les conditions que lui peut faire,
je ne dirai pas la civilisation, mais même la barbarie, n'a pas seulement, dans les replis de son cœur, l'instinct secret de son immortalité, il a encore, et c'est le gage providentiel de son perfectionnement moral, le sentiment vague d'abord, puis plus précis, d'une destinée à accomplir ; de là, l'idée de devoir appliquée à ses actes, de là, la nécessité de l'éloge pour récompenser celui qui a bien vécu.
Aussi l'Oraison funèbre n'a jamais jeté plus d'éclat qu'aux plus beaux jours des civilisations, soit antique, soit moderne ; répétons-le, cependant, elle n'en est pas l'apanage exclusif ; on la retrouve au contraire aux époques les plus éloignées, à celles que le flambeau de l'histoire n'éclaire que par intervalles et de ses rayons les plus vacillants ; j'oserai même dire — et les sauvages de l'Amérique en ont donné la preuve — que les peuples primitifs sont encore ceux chez lesquels elle se montre avec le cachet le plus original.
C'est dans les livres saints, ces premières et sublimes archives de tous les genres de poésie et d'éloquence, comme le dit M. Villemain, que se rencontre le plus ancien éloge funèbre.
« Ils nous font entendre la plainte de David sur la mort » de Saûl et de Jonathas. David célèbre les deux guerriers » tombés aux champs de bataille : il vante leur courage, » leur beauté ; il pubhe et recommande leur mémoire, » il décrit le deuil du peuple qui les a perdus ; rien n'est » à la fois plus solennel et plus spontané que ce témoi- » gnage des vivants à la gloire de ceux qui viennent de » mourir ; rien ne doit avoir plus naturellement inspiré » l'éloquence '. »
' M. Villemain. Essai sur V Oraison funèbre.
Mais ceci est de la poésie. Cherchons mieux nos autorités et ouvrons les annales du peuple le plus anciennement célèbre ; l'Egypte nous présente l'éloge funèbre aux époques les plus lointaines. Au dire de Diodore, il était usité non-seulement aux funérailles des rois, mais encore à celles des simples particuliers.
<r S'il ne se présente pas d'accusateur, dit-il, (le cadavre attend avant la sépulture la sanction de l'opinion publique) » ou si les imputations sont reconnues calomnieuses, les » parents procèdent à l'éloge du défunt. Ils ne parlent » point de sa naissance comme les Grecs ont l'habitude » de le faire, car tous les Egyptiens sont, à leurs propres » yeux, également nobles ; mais , remontant à son en- » fance , ils y montrent l'instiuction et l'éducation qui » sont devenues la règle de sa vie. Ils fiassent ensuite » à l'âge viril, rappelant sa piété envers les Dieux, sa jus- » tice, sa modération et ses autres vertus. Dans une prière » aux Dieux infernaux, ils demandent pour lui une place » parmi les âmes pieuses, et la multitude répond à ces pa- » rôles en exaltant la gloire du mort qui, dans les enfers, » va.se trouver àjamais réuni aux âmes bienheureuses. »
Ce spécimen de l'oraison funèbre chez les Egyptiens est curieux ; m'objectcra-t-on qu'il reproduit l'éloge d'une époque assez voisine de Diodore ? Non, car quelques lignes plus bas l'historien cite les noms des différents législateurs auxquels il rapporte les coutumes dont il vient de faire mention, et ils appartiennent presque tous à l'antiquité la plus reculée.
Dirons-nous que la Grèce, et spécialement Athènes, reçut de l'Egypte, comme tant d'autres choses, la coutume de louer les morts ? On a tant abusé de l'origine égyptienne qu'il est bon de se tenir en garde contre une illusion dont n'ont pas toujours su se défendre 1rs Grecs eux-mêmes.
et cependant, en fait d'arts, d'institutions, de coutumes, que de choses la Grèce ne doit-elle pas à l'Egypte ! Dans tout ce qui a trait à la mort, à l'autre vie, ne retrouvonsnous pas en Egypte le fond des croyances mythologiques si richement orné par la poétique imagination des Grecs, et serait -il téméraire de faire descendre des pratiques égyptiennes un usage de plus ? Voici un passage de Cicéron qui, sans être d'une précision décisive, ajoute cependant à cette probabilité.
« La coutume d'enterrer les morts commença, dit-il, à
» Athènes dès le temps de Gécrops On faisait ensuite
» des banquets funèbres où les parents venaient prendre » place couronnés de fleurs, et c'était dans ces festins » qu'on prononçait l'éloge du défunt , lorsqu'il y avait » matière à louer, car c'était un crime de mentir dans » ces occasions *. »
Bien qu'il ne soit pas dit, en propres termes, que tous ces usages, y compris l'éloge, remontassent à Géciops, ils sont néanmoins consignés immédiatement après l'innovation qu'Athènes doit à cet Egyptien, et vraisemblablement en ont été la conséquence.
On remarquera cette sincérité imposée à l'éloge et déjà signalée par M. Villemain dans l'oraison funèbre égyptienne : commune aux éloges des deux peuples, elle fortifie la filiation qu'indique Cicéron.
Constatons que, dans la pensée du savant Romain, ces éloges sont antérieurs à Solon, ainsi que le prouve ce qui suit :
« Lorsque le luxe s'introduisit dans les funérailles avec » l'expression de la douleur, comme nous l'apprenons de » Démétrius de Phalère, Solon l'interdit par une loi que
• Delegibus, liv. II.
» nos décemvirs ont presque transportée mot à mot dans » la dixième table, etc.... Il n'y a plus rien dans Solon » relativement aux sépulcres, sinon qu'il défend de les » détruire, etc.... Mais peu après (peu après Solon, sans » doute,) la somptuosité des monuments que nous voyons » dans le Céramique donna lieu à la loi qui défend aux » particuliers d'en élever qui demandent plus de travail » que n'en peuvent faire dix hommes en trois jours, de » les décorer de vernis, de statues appelées Mercures, de » prononcer des éloges, sinon dans les obsèques publiques » et par celui qui en avait été officiellement chargé. » On le voit, avant d'arriver à l'époque de Solon les cérémonies funèbres avaient déjà eu le temps de vieillir assez pour que le législateur dût réprimer les écarts de l'exagération et de l'orgueil. Il est vraisemblable que les éloges avaient suivi la même progression car peu après « aliquanto post » ce fut l'éloge funèbre lui-même qui fut radicalement supprimé.
Voilà des détails précis et circonstanciés que nous donne un homme dont le vaste savoir n'embrassait pas seulement la belle littérature de la Grèce, mais qui en avait approfondi la législation aussi bien que celle de son pays. Remarquons en outre que Cicéron parait avoir eu sous les yeux un ouvrage de Démétrius de Phalère touchant à l'objet qui nous occupe, et, à l'autorité si compétente de l'orateur romain, vient encore se joindre celle non moins précieuse pour nous d'un écrivain grec, orateur, philosophe, historien, homme d'Etat qui, par l'époque où il vécut, par ses connaissances, par sa position à Athènes était plus à même que personne d'être bien informé.
Il est pourtant un passage de Denys d'Halicarnasse qui semble démentir ce que nous venons d'admettre sur la foi de Cicéron :
Après avoir décrit les honneurs funèbres rendus à Brutus, le Sénat allant au devant de son corps, le peuple apportant du vin et des tables chargées de mets pour l'armée, et enfin le collègue du défunt prononçant son éloge du haut de la tribune, il ajoute :
« Je ne puis dire avec certitude si Valerius fut le pre- » mier auteur de cette coutume ou si elle était déjà établie » sous les rois. Il me paraît seulement, parles écrits » des plus anciens poètes et des plus célèbres historiens, » que l'usage de louer les grands hommes à leurs funé- » railles est très-ancien chez les Romains et qu'ils ne » l'ont point emprunté des Grecs. Nous lisons, il est vrai, » dans les histoires que les Grecs, pour rendre plus écla- » tante la pompe funèbre de leurs amis, donnaient quel- » quefois des spectacles de gladiateurs ou des courses de » chevaux comme fit Achille à la mort de Patrocle , » comme Hercule l'avait fait avant lui à celle de Pélops, ^) mais aucun de ces écrivains ne parle d'oraisons funè- » bres, excepté quelques poètes tragiques d'Athènes qui, » par flatterie * pour leur République, ont avancé fausse- » ment que Thésée fit l'éloge des Argiens en leur rendant » les honneurs de la sépulture. Les Athéniens, en effet, » ne s'avisèrent que fort tard de faire le panégyrique des » morts, soit qu'ils aient commencé par ceux qui ver- » seront leur sang pour la patrie à Artémisium, à Sala- » mine et à Platée, soit qu'ils eussent déjà accordé cette » marque de distinction à ces généreux soldats qui donr> nèrent tant de preuves de leur valeur dans les plaines » de Marathon. Mais la journée de Marathon est posté- » rieure de seize ans à la mort de Brutus, quand même
' Eschyle est au-dessus d'une pareille imputation; nous verrons plus loin pourtant qu'il parle de Féloge funèbre.
» on supposerait qu'il eût été le premier dont on eût fait » l'oraison funèbre. Du reste sans rechercher avec trop de » curiosité ' qui des Romains ou des Grecs sont les au- » teurs d'une aussi Jouable coutume , il est certain, pour » peu qu'on y fasse attention, que les Romains l'ont em- » porté sur les Grecs par la sagesse avec laquelle ils en » ont usé. Les Athéniens, dans leurs éloges, se bornaient » au seul courage, etc.. ^ >^
On le voit, il y a contradiction ; mais cette contradiction n'est qu'apparente.
Denys d'Halicarnasse a certainement raison quand il nous présente le discours dont Publicola honora la mémoire de son collègue, comme sans précédents à Athènes. 11 ne paraît pas, en effet, que jamais une oraison funèbre y ait été prononcée en l'honneur d'un particulier, par ordre des magistrats, avant ni même après l'époque où eut heu l'éloge de Brutus ; mais de ce que nul éloge pu- ])lic ne consacra les services d'aucun grand citoyen, s'en suit-il que jamais, pour la vertu guerrière comme pour
■ Quoique je doive négliger la question laissée par Denys indécise, je ne puis m'emi)L'cher de faire remanjuer que les Romains ((ui ont pris aux lois de Solon tant de règlements et de détails pour leurs funérailles, pourraient bien leur avoir pris aussi l'idée de IV'Io^'e personnel. Seulemenl ils en ont lait une récompense nationale, chose qui ne se vil jamais à Alhènes que pour la lolalité des morts tombés dans une campagne, relie ditlerence s'explique par la ditlVrence des deux gouvernements : L'aristocratie romaine cul dédaigné de prodiguer à la plèbe une pareille dislinclion pour une mort, assez vulgaire. Athènes, avec ses goùls démocrali(iues, eut souffert im|ialicmmcnl tant d'honneurs accumules sur une seule tète. Le bcrosdc la fêle fùl-il morl. il pouvait naître dans sa famille cet orgueil qui inspire le goût de la domination et produit ensuite des IMsislrales.
' ^intiquités romaines, liv. V, g ^7.
des vertus plus douces, nulle parole n'ait été dite sur une tombe ? Faut-il croire qu'au sein de la famille , dans un cercle qu'ont pu étendre l'amitié, l'affection, la reconnaissance, la sympathie, un éloge, expression non plus collective et officielle, comme celui dont parle Denys, mais familière et toute spontanée d'une grande douleur, ne se soit jamais entendu ?
Denys ne le dit pas ; insistons même sur ce point que, dans tout le morceau cité, il n'est question que d'éloge prononcé par rordre et au nom de VEtat. Quand l'historien se sert de ces propres expressions : « Les Athéniens ^ en )) effet, ne s'avisèrent que fort tard de faire le panégyrique des » morts, soit qu'ils aient commencé par ceux qui versèrent •i) leur sang pour la patrie à Artémimim , à Salamine et à » Platée, soit..., etc., etc. », il est clair qu'il parle des Athéniens assemblés solennellement, agissant comme peuple, donnant, à ce titre, une récompense nationale, et non des Athéniens envisagés isolément, comme simples particuliers et prononçant sur la tombe de leurs amis et de leurs proches un éloge compris dans un adieu suprême. En opposant les Romains aux Athéniens , le critique juge , non les habitudes privées, mais la politique de chaque peuple, et c'est à ce point de vue seulement qu'il donne la supériorité aux Romains. En dehors de ces limites, la comparaison qu'il établit n'aurait pas de sens ; dans les conditions où je la maintiens, elle est, au contraire, d'une parfaite justesse.
Nous pouvons donc conciher le double témoignage de Cicéron et de Denys d'Halicarnasse, et, en admettant avec Denys que l'éloge public date, pour les Grecs, de l'époque de l'invasion de Xerxès , reporter au même temps le décret dont parle Cicéron , décret qui interdit « de pro- » noncer des. éloges funèbres, excepté dans les obsèques
» publiques et par celui qui en aurait été officiellement » chargé ; » mais nous maintenons qu'il ressort de ce dernier témoignage la reconnaissance implicite d'un autre éloge usité antérieurement, aux funérailles des particuliers, éloge que prononçaient des orateurs non autorisés par l'état et qui sans doute n'étaient eux-mêmes que les parents et les amis du défunt.
Du reste, si la compétence du savant Romain constatant cette coutume avant les guerres médiques avait besoin d'être appuyée par d'autres preuves, nous les trouverions encore ; elles n'abondent pas sans doute, mais elles sont décisives.
Ainsi Eschyle, dans Agamemnon, nous parle de l'éloge comme d'une chose certaine, Iiabituelle et obligatoire : « Les vieillards d'Argos demandent en frémissant à Cly- » temnestre qui ensevelira Agamemnon^ qui le louera sur sa » tombe ' ? »
Philostrate n'est point, il est vrai, une autorité incontestable: pourtant il n'eut pas émis gratuitement une opinion contraire aux croyances reçues. Or, il dit en parlant d'Ajax : « les Athéniens exposèrent son cadavre, et ce fut » Mneslhée qui prononça l'éloge funèbre par lequel ils » ont riiabilude de louer les morts *. »
Nous sommes prêt à reconnaître que nous n'avons ici qu'un usage des temps histori(iues api)li((ué rétrosi)ectivemcnt à l'antiquité ; mais n'en peut-on conclure que ces éloges, dans la pensée commune, remontaient à une époque très-ancienne et que ce qui semble prématuré pour le temps d'Ajax, peut s'aflirmer sans péril pour celui de Solon qui appartient bien à l'histoire 'f
Faisons néanmoins bon marché de cette citation et re-
' M. Palin. Tragiq. grecs, t. 111, p. 37:>. — » Heroica. g MU.
venons à Denys d'Halicarnasse, qui nous donnera encore notre meilleur argument.
Dans le chapitre de son traité de rhétorique * où il parle de l'Oraison funèhre, après avoir indiqué deux genres d'éloges, l'un personnel, à l'usage de ceux qui meurent dans leur lit, l'autre politique et coUectif pour les guerriers qui succom1)ent sur un champ de bataille, il ajoute :
(( ÎJixpc/.rhiyiJ.'xzot. (?' aùrwv i(Tzi rou y.v.l T:àpy. -oïç ùp/^v.toiç. NoUS
» avons des modèles de ces genres dans les ouvrages des » anciens. » El plus bas il nomme les oraisons politiques de Thucydide, Platon, Lysias , Démosthènes, Hypéride. Passant ensuite à l'autre genre : « oO-/ «Tro^vyjo-o/ixsv âk oùêk z^hv
» TTpoç £Xî«TTOV , £7r£i zo'. y.v.t zv. izoïri^'/.zy. piîGzcf. zovzoiv» Nous ne
)^ manquons pas de modèles pour l'éloge personnel, puis- » que les poëmes en sont pleins. » — no\<jq zi y.y,z(Airjyy.Srrj
» z(7zt zovzM'j Aoywv, Ev TE zoïç TràAai xat zoîç o).r/ov zi rcpo rjpioyj
» ycvopÉvojç. Nous possédons un grand nombre de ces » éloges en prose, composés tant par les anciens que par » les écrivains qui ont précédé quelque peu notre épo- » que. »
Voilà un passage qui nous semble trancher la question d'une manière péremptoire : Les Athéniens , dans un temps qui était déjà l'antiquité pour le siècle de Denys, ont connu et pratiqué l'éloge individuel, zàv -npoç i/aarov. Sans doute dans la pensée de Denys, les guerres médiqiies appartiennent à celte antiquité ; mais comme l'éloge per-
• On a élevé des doutes sur l'aull>enticité de ce traité comme œuvre de Denys d'Halicarnasse et je regrette vivement de n'avoir pu mY'clairer de la tlicse de M. Sadous. Du reste la chose est, pour les besoins de mon sujet, assez indifférente : que ce traité soit de Denys ou d'un autre, il est cerlaineroenl d'un homme bien informé.
sonnel n'existait plus alois, il faut nécessairement qu'il soit ici question d'une époque antérieure.
Que si, à propos de modèles, le critique nous renvoie d'abord aux poètes, n'en soyons pas surpris, c'est apparemment pour les éloges les plus anciens, pour ceux qui ont précédé la rhétorique : ceux-là, en effet, n'ont pas dû laisser de traces écrites ailleurs que dans les naïves imitations que la poésie antique savait tirei" de la vie contemporaine. L'éloquence n'existait alors que comme un don naturel qui s'ignore, et pour laisser quelque chose après elle, il fallait qu'elle eût eu quelque conscience d'ellemême et qu'elle fût devenue un art.
C'est, du reste, ce qui ne se fit guère attendre ; et quand le talent de la parole, mieux apprécié, plus répandu fut étudié avec ardeur, quand des hommes éloquents eurent pu être jaloux de conserver une inspiration heureuse et de la faire a ivre dans sa forme authentique, d'une vie distincte et réelle, alors parurent ces nombreux éloges en prose que mentionne Denys.
Il ne nous en reste aucun, il est vrai : mais nous restet-il un seul dithyrambe? Et, de ce que le temps nous les a tous ravis, aurions -nous bonne grâce aies nier? — Si nulle part nous ne trouvons nettement cité un seul de ces discours, c'est qu'étant un des épisodes les plus ordinaires des funérailles, ils étaient probablement compris dans l'expression qui désigne les honneurs que Ton doit et que l'on rend aux morts ' ; c'est que les funérailles se
' lU'rodole, en parlant de rAllionien Tcllus, dit, après avoir indiqué les iionneurs qui lui furent rendus : « âr.uoairi re e6a-i/av n avToO zfjTTso en-eo-e, xal i-ziiLccv.-j i^teyà/w; • ils renlerrèrent aux ») frais du public au lieu même où il tomba et lui décernèrent de » magnifiques honneurs. >« Nous ne disons pas qu'on lui ait ac-
faisant pour ainsi dire en famiJlc , ils avaient au dehors très-peu de retentissement ' ; c'est qu'en outre ayant été supprimés peu après Solon, ils n'ont pas dû être bien nombreux*. Songeons d'ailleurs que, provenant d'orateurs inconnus, ne parlant que de personnages inconnus ou vulgaires, ils n'avaient pas grande chance d'être cités comme monuments littéraires et visaient très -peu sans doute aux honneurs de la célébrité. Nous-même enfin, si les besoins de notre thèse ne nous conduisaient à nous occuper de leur existence, donnerions-nous, au point de vue de l'art, de bien vifs regrets à cette perte, et pouvonsnous nous étonner que les contemporains et la postérité en aient tout simplement fait justice, les premiers en ne les remarquant pas, la seconde en les oubliant?
Non, sans doute , et si, dans le grand naufrage qui a englouti tout entiers tant d'illustres génies, nulle épave ne nous a apporté un discours, un fragment même, appartenant à l'objet actuel de nos recherches, les données qui précèdent nous semblent bien suffisantes pour nous permettre d'assurer que l'éloge funèbre exista antérieurement aux guerres médiques et peut-être dès la plus haute antiquité.
Et d'ailleurs, quoi de plus conforme que ces éloges au génie éminemment oratoire et passionné des Grecs ? Dès l'aurore de leur civilisation , ils avaient des hymnes de vengeance, des hymnes de deuil ; pourquoi n'auraient-ils
cordé un éloge funèbre, que de choses pourtant laissent supposer ces derniers mots ! (Hérodote, Hv. 1.30).
' Cicéron. De legibus : « Sublata etiam erat celebritas virorum
» et mulierum, quô lamcnlatio minueretur Quocircà Pittacus
» omninô accedere quemquam vetat in funus aliorum. » (Liv. II).
» Le mot TToXùç qualifie vraisemblablement plutôt la fin de la phrase que le premier membre è'v rs rot? TtùltAi.
pas eu aussi des discours poiu* Ja tombe de leurs morts, surtout quand tout fut, de tout temps, objet d'exposition par la parole cbez ce peuple essentiellement orateur ' ?
Ajoutons que cette coutume de louer les morts est si naturelle au cœur humain qu'on la retrouve même chez les Spartiates, et cela, à une époque où leurs monosyllabes étaient à peu près les seuls frais d'éloquence qu'ils se permissent encore. Hérodote, en parlant des funérailles des rois lacédémoniens % nous montre les hommes , les femmes, les Ilotes, pêle-mêle, se fi appant le front et déclarant que le roi qu'ils viennent de perdre « était le » meilleur des rois. » — Ceci, sans doute, n'est pas une oraison funèbre, mais nous sommes à Sparte et non à Athènes ; aussi en pourrions - nous presque conclure à priori, et par une induction toute spontanée, que l'éloge funèbre, le discours étendu existait dans cette dernière ville, à la même époque, puisque l'expansion par la parole, l'éloge et même l'exagération — l'un des défauts du genre — étaient d'usage dans la patrie de la vérité et du silence aux funérailles de ses rois.
Nous croyons donc à l'existence de l'éloge funèbre dès les temps les plus reculés ; mais où trouver maintenant des données suffisantes pour concevoir ce qu'il a été sous sa forme primitive ?
Denys d'Hahcarnasse nous l'a dit, adressons-nous aux poètes. Ouvrons donc Homère, f^schyle, Sophocle et Euripide; ils nous montrent des héros pleures par leurs amis
' Ils ont encore aujourd'hui, paraît-il, de?^ im[irovisalions funèbres appelées mijriologues. Voir Fauriel. Chants populaires de la Grèce moderne, discours préliminaire, t. I, p. 30 et suivantes. — Voir encore Marino P. Vreto. Mélanges néohelléniques, p. 32.
' Liv. VI, l 58.
ou par leurs proches et quels que soient les rapports des personnages entre eux, les particularités de la situation ouïes circonstances de la catastrophe, l'expansion de leur douleur affecte deux formes bien caractérisées. Ce sont ou de dramatiques lamentations, des cris de douleur qu'accompagne tout le désordre du désespoir ', comme dans le myriologue moderne ; ou bien une contemplation plus calme, mais tout aussi douloureuse du triste destin qui a frappé la victime et du même coup ceux qui la pleurent *. On ne peut, en effet, méconnaître ces derniers caractères dans les plaintes qu'exhalent Andromaque, Hécube et même Hélène devant le cadavre d'Hector.
Nous ne les citerons pas, tout le monde les connaît ; insistons seulement sur ce point qu'ils sont une sorte d'épanchement intime où les regrets se mêlent à l'éloge : Andromaque fait honneur à son mari d'avoir été le défenseur de la patrie, des femmes et des enfants ; Hécube, dans un discours plus mâle et digne de la mère d'un guerrier, le félicite d'être mort plutôt qu'esclave; puis, quand ses tendresses de cœur reprennent le dessus, elle constate encore, avec une triste satisfaction, qu'il a gardé la fraîcheur et la beauté même au sein de la mort; Hélène vante l'humanité, la douceur de celui qui la protégeait contre de trop justes colères, à la merci desquelles elle va se trouver sans défense. Toutes ces réflexions sont pathétiques , mais ce qui les caractérise surtout , c'est d'être l'effusion sans apprêt de la douleur.
' Eschyle. Les sept Chefs. — Sophocle. Œdipe à Colone ; les dernières scènes.
^ Homère. Jliade^iiw. XXIV. — Yoirencore les plaintes crAchille et celles de Briséïs sur le cadavre de Palrocle. Iliade., liv. XIX. Et enfin dans Euripide (les Phéniciennes) celles d'Antigone.
La seconde forme de l'éloge funèbre, celle qu'affectionnent plus particulièrement les tragiques, nous offre mie éloquence d'un élan, d'un tour plus rapide el le mouvement toujours croissant d'une impétueuse douleur ; mais pour en bien sentir la portée et la force, il ne faut pas la demander à la traduction textuelle du grec ; ouvrons plutôt, comme M. Patin *, C. Delavigne dont la savante imitation nous fera goûter le myriologue antique, bien mieux que l'interprétation la plus fidèle d'Eschyle.
A'oilà sous la double forme que nous donnent les poètes, l'écho plus ou moins modifié des premières oraisons funèbres.
Peut-être trouvera - 1 - on peu de rapports entre les allocutions indiquées dans Homère et le dialogue d'Eschyle, dialogue brisé à chaque instant par l'impétuosité des répliques et si brusque de mouvements, même dans la marche parallèle des pensées. Faisons remarquer que cette différence est bien plus apparente que réelle ; au fond, la situation est la même : Antigone et Ismène devant le cadavre de leur frère ; Hécube , Andromaque, Hélène devant celui d'Hector, épanchent, les unes simultanément, les autres tour à tour leur douleur. Mais si les deux sœurs, dans la vivacité du sentiment qui les oppresse, s'interrompent mutuellement pour se compléter, pour enchérir l'une sur l'autre et porter le trouble et l'intérêt du drame jusqu'aux dernières limites du patiiétique , malgré la forme différente qu'en reçoivent leurs plaintes, le fond n'en est pas moins encore cette contemplation douloureuse, quoique moins réfléchie, que nous offrent les discours successifs d'Andromaque, d'Hécube et d'Hélène.
Faut-il croire que si ces deux formes sont devenues
' Tragiq. grecs ^ t. (. p. P)2.
distinctes, c'est que l'épopée et le drame, en s'emparant du fond commun, l'ont chacun diversement marqué du caractère qui lui est propre ? Nous ne le pensons pas ; dans la réalité , ces deux formes ont pu se présenter simultanément et sans se confondre : à ces époques reculées qui touchent aux temps héroïques, les divers membres de la famille venaient tour à tour * adresser au défunt quelques adieux ; l'un d'eux, le plus important sans doute, le père peut-être, ou le plus disert, gardait plus longtemps la parole et les lamentations des autres personnages servaient probablement de cadre à son discours, voilà tout à la fois le myriologue du drame, et le discours suivi de l'épopée '\
' Cet usage se retrouve dans les temps postérieurs au commencement de l'ère chrétienne. (Voir le chapitre sur la Monodie.)
L'ami, le concitoyen, l'habitant de la maison à un titre quelconque pouvaient-ils, à l'occasion, élever aussi la voix dans ce moment suprême ? On serait tenté de le croire. Eschyle en effet, immédiatement avant ce myriologue dont nous recommandons la lecture, nous montre, devant les cadavres d'Etéocle et de Polynice qu'on apporte sur la scène, le chœur, se partageant en deux, pour unir sa douleur à celle d'Antigone et d'ismène. Il faut convenir pourtant que ce n'est pas ici que nous trouvons V éloge. Le chœur déplore au contraire les haines, les crimes et le trépas des deux frères. On comprend pourtant que , dans des circonstances différentes et en présence d'autres personnages, les réflexions auxquelles il se hvre se soient changées en regrets et en tendres adieux. C'est ce que le théâtre grec nous montre à chaque pas. — Du reste, si la chose n'est pas certaine pour l'époque contemporaine d'Eschyle, elle est indubitable pour celle de St-Grégoire de INaziance, témoin ce passage de ses poésies : « Quelquefois une jeune fille, » dans la maison de sa mère, devant le corps inanimé de son fiancé » chéri, nouvelle épouse encore toute parée, malgré son pudique » embarras, commence la plainte funèbre ; puis ses esclaves et » ses compagnes., debout sur deux rangées, gémissent tour à » tour pour donner trêve à son chant lamentable. »
^ Le myriologue n'est pas la forme exclusivement adoptée par le drame. Voir dans les Phéniciennes., d'Euripide, le beau monologue d'Antigone.
Il est bien vrai que nous ne trouvons pas tout à fait encore dans ce dernier l'éloge tel que le font entendre Denys d'Halicarnasse et Cicéron ; mais rappelons aussi que nous n'avons demandé à Homère que le reflet poétique d'une oraison funèbre, de môme nature sans doute, mais antérieure à celle que mentionnent ces deux écrivains ; songeons en outre que ce n'est qu'à travers ce que la poésie ajoute, retranche ou modifie selon ses besoins, qu'il nous est donné d'entrevoir la réalité , et avouons toutefois que cela nous permet de comprendre ce que fut à son point de départ l'éloquence funèbre.
Si nous voulons maintenant nous enquérir de ce qu'ont pu être ces éloges en prose supprimés après Solon, ils ont dû vraisemblablement être analogues à ceux que nous venons de mentionner, mais avec moins de naïveté dans l'expression de la douleur. On conçoit facilement qu'avec le progrès des lumières et à la suite de la pompe qui, au dire de Démétrius de Phalère , envahit les funérailles , l'éloge funèbre ait, lui aussi, voulu laisser quelques traces brillantes, et qu'il se soit présenté sous un air plus étudié et en se drapant avec un art jusqu'alors inconnu. Peutêtre alors l'orateur — car c'était un orateur — sacrilîait un peu la vérité au désir de remplir dignement sa tache ; sans doute aussi, en cherchant à élever son sujet, il donna mainte fois aux actions et aux vertus du mort , fussentelles des plus vulgaires, l'importance de services publics, ayant contribué au bien-être de l'Etat. Cette supposition pourra paraître bien gratuite, mais ce qu'il y a de certain, c'est que l'éloge fut interdit par une loi somptuaire qui voulut punir surtout les écarts de l'ostentation et de l'orgueil ; or, si l'éloge fut compris dans la proscription, il paraît assez naturel d'en conclure qu'il avait également péché, soit en blessant le sentiment démocratique, soit
par ses seules exagérations. Peut-être trouverions-nous quelques vestiges de cette intempérance élogieuse dans une scène des Suppliantes d'Euripide, où Adraste fait, devant Thésée et les Athéniens, l'éloge des sept chefs dont ils ont reconquis les restes '.
Nous y renvoyons le lecteur ; il y verra que ce ne sont pas seulement les vertus domestiques, les qualités sociales de ces hommes que vante Adraste , il y a chez le poète une intention manifeste de faire de Gapanée et des autres chefs des types de hons citoyens, et, à cette occasion, l'éloge monte d'une manière assez intempestive jusqu'à la patrie elle-même ; la rendait-on toujours responsable de ces étranges vertus, et n'eut-elle pas parfois à rougir de ceux dont on faisait ses enfants les plus dignes ? Je l'ignore ; mais voilà peut-être le défaut , en même temps que le cachet distinctif, de ces éloges écrits qui ont précédé quelque peu les guerres médiques. Quoique plus apprêtés que ceux dont nous avons fait mention tout à l'heure, ils ne laissent pas d'être de la même famille et rien vraisemblablement ne nous empêche de résumer en ces termes les caractères de tous les éloges funèbres compris dans cette première période :
Ils furent individuels, familiers, de peu d'étendue, sans aucun caractère officiel, sans prétention httéraire; la simplicité , l'abandon , le pathétique d'une vraie douleur étaient leurs quahtés les plus ordinaires, et, prononcés
• « L'éloge des guerriers morts, tel que le fait Adraste, dit M. Patin (vol. 3, p. 375 des Trag. grecs), contredit l'idée qu'on s'en forme d'après les Sept Chefs, d'Eschyle , et même d'après les Phéniciennes, d'Euripide. Il paraît étrange d'entendre louer les vertus domestiques, les qualités sociales de ces hommes violents et audacieux qui bravaient la terre et le ciel même, etc.. »
au sein de la famille, ils avaient dû en recevoir un cachet d'intimité qui, à défaut d'autres motifs, eût suffi pour expliquer que la plupart n'aient point été écrits.
Que s'ils ont, avec les années, altéré ces caractères d'une éloquence toute primitive, si l'exagération leur a fait étaler des services et des vertus imaginaires, ils n'ont pu se montrer longtemps sous cette forme nouvelle : une loi fit justice de leurs empiétements téméraires et les frappa de mort.