PENDANT TOUTE LA DURÉE DES GUERRES MÉDIQUES
Interdite aux funérailles des simples particuliers pour ne i)lus exister que comme récompense publique, l'Oraison funèbre n'en devait jeter qu'un plus vif éclat; Athènes — car il n'est ici question que d'Athènes — décida que ces éloges seraient collectifs, prononcés devant le monument des guerriers morts pendant la durée d'une campagne et confiés à l'orateur le plus habile.
Il est au moins inutile de faire ressortir tout ce qu'ils durent gagner à devenir ainsi la conquête du talent, la consécration du génie, et combien le champ s'agrandissait pour l'éloquence, quand l'auditoire devenait un peuple tout entier; le but du discours, l'exaltation de ceux qui avaient fait à la patrie le sacrifice de leur existence, et l'orateur, l'organe de cette même patrie reconnaissante,
au milieu de sa gloire, des succès que ses enfants avaient payés de leur sang le plus pur.
Par qui était choisi cet orateur? Je ne sais. Thucydide, d'accord avec Lysias, Platon et Démosthènes,le dit nommé par la ville ou par les citoyens ; Platon, dans un autre endroit, et après lui Aristide désignent le Sénat; Cicéron, au passage déjà cité , se sert d'expressions qui laissent le point indécis *. Il est probahle, et c'est l'opinion de Westerman, que le Sénat choisissait ou proposait et que le peuple ratifiait son choix.
Quant à la cérémonie des funérailles, nous voyons par les détails que nous ont conservés Thucydide et Diodore de Sicile, qu'on lui donna toute la solennité possible, et, aux raisons déjà alléguées pour expliquer l'abolition de l'éloge individuel, peut-être aurions-nous pu ajouter que, dans sa gratitude profonde, Athènes voulut garantir à qui mourait pour elle le privilège exclusif de l'Oraison funèbre ; dans cette hypothèse l'éloge individuel et familier aurait cessé le jour même où fut institué l'éloge officiel et collectif.
Quelque intéressant que puisse être pour nous le tableau des fêtes patriotiques qui l'accompagnaient , il n'est pas compris nécessairement dans l'unité de notre sujet et nous uc nous y arrêterons pas. Cependant, comme il y a eu parfois confusion entre l'auteur du décret qui établissait les funérailles publiques et celui qui y ajouta un éloge, peut-être ferons-nous bien de dire quelques mots de leur double origine.
Les funérailles publiques sont d'une date bien plus ancienne : contrairement à ce qui se pratiquait pour l'éloge, elles ont été parfois accordées à un seul citoyen,
• Publiée ad eam rem consti tutus.
témoin l'Athénien Tellus ' dont nous avons déjà parlé , témoin Solon qui reçut aussi cet honneur *.
Gomme récompense collective, elles sont encore antérieures aux guerres modiques ; Pausanias nous en donne cette preuve :
<i En cet endroit , dit-il , se trouvent les tombeaux des » Athéniens qui, avant la guerre persique, furent tués » dans la lutte contre les Éginètes et qui, par un décret » du peuple , partagèrent avec leurs esclaves l'honneur » d'être enterrés aux frais du public et d'avoir leurs noms » inscrits sur la stèle '. »
Qui institua ces funérailles collectives ? On s'accorde généralement à désigner Solon : i)eut - être cependant ne fit-il qu'étendre, par un décret, à la totahté des victimes ^ d'une campagne, une distinction qui, de loin en loin, se conférait avant lui à quelque brave dont on avait exceptionnellement remarqué la valeur.
On a voulu aussi rapporter à Solon le décret qui prescrivait l'éloge collectif "^^ mais il suffit de jeter les yeux
' Voir p. ^^ k citation textuelle. L'exemple de Tellus, enterré à Tendroit où il tomba, prouve encore que le lieu de la sépulture fui choisi d'abord arbilraircnicnt avant que la loi n'alTectàt le Céramique à cet usage. Anl. Weslorman \De publicis Athe^^ienaium honoribus] pense que celle loi fut promulguée jteu de lemps après la mort de Solon.
' Elien. V. H. YIIl.^6 elle par Westcrman. Ibid.
/.ai AÔïjvatwv 6'inrt rîcfoç oi nph 53 arpv.rvjd'xt tùv M^c?ov inoïéiir,(jv.'j Ttpo^ klynri'x; — Uv o'è vpx /.xi orirro^j ou.xlov ^ù^'Av-j^x^ et o*ïj Y.a.1 hOri'jxloi p£T£c?oo-y.v ^o'j/'j^ ocuofji.x ray^vai xat rà i'joiixzx
c?c<77r6Ta;. Liv. I. g 21). Kdilion Didul.
'■* Westcrman, p. 08.
■' Le scoliaste de Thucydide et .ïnaxin.iène le rhéteur^ ci le par Plularquc fPublicola, '3.) — Voir VVeslerman. Ibid., p. oi).
sur les premiers mots de l'oraison funèbre de Périclès pour reconnaître l'impossibité de cette allégation :
« La plupart de ceux qui ont déjà parlé à cette tribune, » dit Périclès, ont loué celui qui a ajouté à la loi cet éloge » des morts. »
Bien que le scoliaste dise en note : «îfl'Xov 6rt tôv 2ô>wva, le texte est formel et porte tôv Trpoo-ôÉvm t&> vo^iw. Or, celui qui a ajouté à la loi ne peut être le même que V auteur de la loi ; autrement l'orateur les eut confondus dans la même expression, au lieu de les distinguer en n'adressant qu'à l'auteur de l'addition les éloges de ceux qui l'ont précédé à la tribune.
D'ailleurs , Diodore de Sicile contredit cette opinion en nous donnant, à défaut du nom de l'auteur, la date précise de son décret. Il dit, après avoir raconté la bataille de Platée :
« Les Athéniens ornèrent les sépulcres de ceux qui » avaient succombé pendant la guerre persique, ils insti- » tuèrent des jeux funèbres et des luttes autour de leurs » tombes, et une loi décida que d'éminents orateurs » feraient leur éloge et perpétueraient le souvenir des » hauts faits qui leur avaient valu une sépulture publi- » que '. »
Or, comme Aristide commandait les Athéniens à la bataille de Platée, peut-être fut -il l'auteur de la loi. Du reste, ce qu'il importe surtout de connaître, c'est l'époque où elle parut, et Diodore, sur ce point, ne nous laisse aucun doute.
Quel fut le caractère de ces éloges ? Denys d'HaUcarnasse nous Ta dit au passage déjà cité : ils furent la glorification exclusive du courage , et l'historien en prend
' Liv. XI, § Vil. Edition Didot,
occasion pour les mettre bien au-dessous de ceux qui, à à Rome, récompensaient indistinctement tous les mérites.
En principe, il a raison, et je rends bien volontiers bommage au bon sens pratique des Romains qui savaient apprécier les vertus civiles : pourtant, on ne doit comparer que des cboses qui se présentent dans des conditions identiques, et Denys ne me semble pas tenir assez compte de la différence des institutions politiques, ni de l'époque où fut rendu le décret, ni des circonstances qui ont amené sa promulgation.
Au milieu des guerres médiques, quand Athènes dut son salut et sa liberté à Tépée de ses enfants, alors qu'une loi intervenait pour consacrer par la parole l'éloge des morts, n'était-il pas bien naturel que la vertu la plus idolâtrée fût le courage '! Quelle estime pouvait avoir alors un peuple enthousiasmé de ses triomphes pour les humbles et modestes vertus de la vie privée, pour les mérites obscurs, quoique réels, d'un citoyen, eùt-il été un digne magistrat, un sage administrateur? Quand tous les cœurs avaient battu à l'unisson dans ces moments d'angoisse où la hberté était en péril, quand on avait vaincu à Marathon , vaincu à Salamine , vaincu à Platée , ces Pérîmes odieux qui avaient brûlé et saccagé l'Acropole, dévasté la patrie, détruit les temples, voulu l'asservissement de toute la Grèce, et qu'à force d'héroïsme on avait pu s'enivrer de vengeance et de gloire, pouvait-il rester encore dans lésâmes de l'admiration pour autie chose que pour la valeur? Xon, et le courage dut être à cette époque la seule vertu qui parût digne de l'honneur exceptionnel que la démocratie athénienne décernait à ses défenseurs. Que cet hommage hmkIu à la bravoure ait exalté parfois des hommes à d'autres égards indignes, c'est chose probable
ou plutôt certaine ; mais la patrie sauvée par eux ne voulait voir en eux que leur gloire , et c'était justice ; car, ainsi que Périclès le dit dans Thucydide : « Rachetant » le mal par le bien, ils ont été plus utiles à l'Etat par » leurs hauts faits, qu'ils ne lui ont nui par leurs fautes » particuUères. »
D'ailleurs, si l'on veut admettre, comme nous le marquons plus haut, que l'État, en supprimant les éloges individuels et privés, eut au nombre de ses motifs le désir d'ajouter à l'éclat de ces éloges collectifs, il devient nécessaire de reconnaître que le fond n'en pouvait guère varier et qu'on ne sacrifiait ainsi l'éloge des vertus civiles que pour célébrer exclusivement et sans réserve la vertu principale du soldat, la valeur.
Nés dans l'exaltation du triomphe, ces éloges ont dû être pleins d'élan et de passion : la bravoure des guerriers, la grandeur des résultats obtenus, l'illustration de la patrie qui leur doit toute sa gloire, quel admirable thème pour le patriotisme ardent d'une pareille assemblée ! J'imagine même que, dans leur enthousiasme, orateur et auditeurs rêvaient de glorieuses représailles, de brillantes et légitimes conquêtes : parmi les promesses de Marathon et de Salamine, la perspective d'une invasion en Asie devait être une des plus attrayantes : Eschyle, dans sa tragédie des Perses, nous donne une idée de cette préoccupation très- vraisemblable des esprits, lorsqu'il prête ces paroles à l'ombre de Darius :
(( Oh ! je tremble pour les trésors que j'amassai jadis î » Ils seront la proie du premier qui les voudra conqué- » rir ! »
Ce fut encore cette pensée présente au fond de tous les cœurs, autant sans doute que les habitudes de la tribune où il parlait, qui donna à Gorgias l'idée saillante
de l'oraison funèbre qu'il fit entendre à un auditoire athénien et que nous croyons pouvoir assigner à cette époque.
GORGIAS — PÉRIGLÈS
L'œuvre de Gorgias est perdue, aussi bien que celle qu'avait composée Périclès pour les Athéniens tués dans la guerre de Samos. L'Antiquité nous a transmis comme ayant appartenu à l'une et à l'autre, deux courts fragments : quelques lignes de celle de Périclès, et une page qu'elle a signée du nom de Gorgias.
La critique , peut-être , s'était trop peu occupée de ce second fragment traité jusqu'ici avec une indifférence fort dédaigneuse, lorsque M. Egger, dans ces derniers jours *, l'a interprêté d'une manière nouvelle qui lui restitue une certaine valeur.
« On aimerait, dit-il , à connaître par leurs œuvres les » sophistes et les rhéteurs dont les leçons et les exemples » contribuèrent plus ou moins directement à former le
» talent de Thucydide Peut-être n'avons-nous qu'un
» pastiche de Gorgias dans les lignes suivantes, attribuées » à une oraison funèbre de guerriers morts pour la liberté » d'Athènes ; en tout cas, composée dans un temps où » les traditions de cette école n'étaient pas encore éteintes,
' Revîie européenne^ -15 mars -1860.
» cette page est pleine d'intérêt pour nous ; elle doit nous » offrir au moins le rellet fidèle des qualités et des dé- » fauls qui caractérisaient ces premiers professeurs d'élo- » quence. »
M. Egger ayant donné la traduction d'une partie de ce morceau, nous nous empressons de la faire connaître au lecteur :
» Que pourrait-on désirer en eux de ce qui convient à » des hommes ? Que pourrait - on regretter qui fit tort » à des hommes ? Je pourrais dire ce que je veux, mais » je voudrais ne dire que ce qu'il faut pour échapper à » la jalousie des hommes et pour ne pas éveiller la ven- » geance des dieux... Ces guerriers, en effet, eurent une a vertu divine dans un corps mortel... Ayant surtout » exercé deux facultés : la prudence par les conseils , la » force par les actions ; prêts à servir le juste malheu- » reux et à punir l'injuste qui prospère ; audacieux quand » l'intérêt le demande : ardents pour les nobles pensées, » opposant à la fohe le calme de la raison, rendant l'injure » pour l'injure, les égards pour les égards ; courageux » contre les hommes de courage, terribles dans les dan- » gers terribles. En témoignage de ces vertus ils ont, » vainqueurs do l'ennemi, éle\ é un trophée en l'honneur » de Jupiter et en souvenir de leur reconnaissance, etc. »
Qui sait i* Au soin de l'école, un des disciples do Gorgias s'excrçant à composer dans le genre de son maître (yocyt- «Çwv), et sur des sujets traités par lui, est peut-être l'auteur de cette série d'antithèses fatigante et puérile, car ce n'est pas ainsi que Gorgias eut captivé les Athéniens de Périclès : tel passage analogue, dans son oraison funèbre, présentait sans doute quelques oppositions symétriques fort admirées de son temps : l'élève imitateur, reprenant tout à la fois et le fond et la forme, les aura, dans sa vorve
indiscrète, reproduites avec une exubérance ridicule, et, au lieu d'avoir une page de Gorgias, nous n'avons ici qu'une sorte de charge de son style si vanté.
Quelque précieuse pourtant que soit cette image incertaine d'une éloquence perdue, elle jetterait, toute seule, peu de lumière sur ce que fut l'Oraison funèbre à cette époque ; heureusement, Philostrate avait lu l'œuvre de Gorgias, ainsi que le fameux discours prononcé à Olympie, et il nous en a laissé le contenu qu'il expose en ces termes :
(c Quant à l'oraison funèbre que Gorgias prononça à » Athènes en l'honneur des guerriers morts pendant la » guerre et que les Athéniens honorèrent de funérailles » et d'éloges publics ', elle fut composée avec un art » extrême : excitant les Athéniens à la guerre contre les » Perses et reprenant l'idée émise par lui aux jeux olym- » piques, il ne dit plus rien de la concorde parce qu'il » parlait devant les Athéniens qui aspiraient au comman- » dément et qui ne pouvaient y arriver sans une agression » audacieuse, mais il s'étendit sur l'éloge des vainqueurs » des Perses, montrant que des victoires remportées sur » les barbares, il résulte des chants de triomphe, de celles » qu'on remporte sur les Grecs, des hymnes de deuil *. »
Nous comptions tout à l'heure parmi les formes de l'oraison funèbre avant la guerre du Péloponèse une belliqueuse aspiration vers des conquêtes en Asie ; en voici justement la preuve : rien de plus naturel du reste ; nous avons vu qu'il faut dater de la bataille de Platée l'institution de l'éloge collectif. « A cette même époque, * Aristide, dit Plutarque \ dans une assemblée générale
" Fie des Sophistes^ liv. I, cliap. IX. Edition Didot. ^ Fie d'Aristide, cliap. XXXVI.
» des Grecs, avait présenté un décret qui prescrivait une » levée de dix mille hommes de pied , de mille cavaliers » et la construction d'une flotte de cent vaisseaux pour » faire la guerre aux barbares. » Il s'entend de soi-même que l'éloge collectif, né des mêmes circonstances, du même enthousiasme, des mêmes besoins, ait reproduit la pensée du décret d'Aristide. Il est même impossible d'admettre que l'orateur ait négligé une source d'mspiration aussi féconde, un moyen d'action aussi puissant sur un peuple animé de pareilles dispositions ', et cette forme doit avoir été bien impérieusement populaire, puisqu'un rhéteur, élevé à l'ombre de l'école et n'entendant rien aux affaires publiques, ne crut pas pouvoir se dispenser de la traiter*.
C'était donc , selon toute vraisemblance, le thème favori de l'Oraison funèbre avant Gorgias et ce fut encore après lui un sujet traité avec complaisance par ses admirateurs ; plusieurs passages d'Isocrate viennent à l'appui de cette assertion ; celui-ci entre autres, qui est une allusion visible au discours de Gorgias et aux imitations qui en furent faites. Après avoir donné aux Grecs le conseil de se réunir pour marcher contre les barbares '% Isocrate ajoute : « Je n'ignore pas qu'un grand nombre de so-
' Voir dans Isorralc {Paiiegr.^'^^ A^ et 42). quelles haines vivaces les invasions niédiques avaient laissées dans tous les cœurs.
=• Non adniiror laie argumentuni ad iliuslrandum sibi delegisse (Gorgiam) (juod adnioduni vulgare aUiue trilmn eral, hoc lenipore. (Anl. Weslerman. De Epitaphio Demosth.^ p. 7.) — Remarquons que ce liième ne se perdit jamais, mè/ne chez les Grecs des époques postérieures aux guerres médiques : il va de Gorgias à Isocrate qui l'expose avec tous ses développements dans sa lettre à Philippe ; et, de ce prince qui s'en préoccujja beaucoup, la pensée de l'orateur juisse à Alexandre qui la mil à exéculion.
^ Panég.^ g -1. Edition de Lécluse.
» phistes (coficrruv) iii'ont d'jà prévenu, etc.... » Me dirat-on que ies funérailles publiques n'étaient pas la seule occasion qui permît à ce lieu commun de se produire ? J'en conviens, il y avait l'école d'abord, puis les assemblées gênés aies et particulières de la Grèce. Mais l'école ne créait pas, elle imitait les types célèbres en s'exerçant aux genres en faveur, et quant aux discours prononcés dans leurs assemblées, si les Grecs y écoutaient avec plaisir d'babiles orateurs développant des sujets de toute nature, je ne crois pas qu'ils les eussent entendu volontiers répéter indétiniment le conseil de Gorgias, car tous ne leur apportaient pas, comme Isocrate, la garantie d'un labeur de dix ans pour vaincre la satiété.
Au contraire, dans l'oraison funèbre de cette époque, ce thème était à sa place : toujours de circonstance , il devait toujours plaire, et nous verrons bientôt que cette tribune de l'oraison funèbre se faisait volontiers une éloquence de formes convenues. Que ce texte ait été développé dans mainte panégyrie , cela ressort du discours d'Isocrate, mais il me semble en ressortir également que rOraison funèbre ne le négligea pas.
Ce n'est pas tout, un autre passage du même discours * contient une expression qui me paraît digne d'être remarquée : Isocrate, voulant raconter à son tour les guerres médiques et montrer les exploits de Sparte et d'Athènes^ qu'il va développer, « afin, dit-il , que son récit soit un )) monument de la valeur des ancêtres et de leur haine » contre les barbares ^ » ajoute : « Je n'ignore pas qu'il » est difficile, quand on vient le dernier, de parler de
y> choses que les citoyens les plus éloquents ont fait pa- » raître tant de fois dans l'éloge des guerriers morts pour » la patrie. » — Or, dans toutes les oraisons funèbres de son temps, nous voyons bien d'abord l'éloge des ancêtres et ensuite l'exaltation des victoires remportées sur l'Asie, mais rien qui explique l'emploi du mot haine (êX^pa). Pour le justifier, pour se rendre compte des modèles qu'à pu imiter Isocrate ', il faut supposer des discours dans lesquels se trouvaient des exhortations passionnées contre les Perses et remonter jusqu'aux œuvres qui , comme celle de Gorgias, appartenaient à notre seconde période.
Mais cet éloge est-il bien de l'époque que je lui assigne? Ne m'objectera-t-on pas que le sophiste sicilien n'arriva à Athènes quavec l'ambassade desLéontins, c'est-à-dire vers la cinquième année de la guerre du Péloponèse '^'i C'est, en effet, l'opinion la plus accréditée '" ; j'espère néanmoins pouvoir établir que Gorgias fit un premier voyage en Grèce avant la guerre de 431.
Il est bien vrai que je vais prendre mes preuves dans Philostrate, écrivain un peu suspect; mérite-t-il pourtant ici une juste défiance y J'admets qu'il soit un guide peu sûr en mainte occasion, dans sa \ic d'Apollonius de Tyanc, par exemple ; mais doit-il pour cela rester sous le coup d'un anathèmo général? Lorsqu'il s'agit des sophistes, ne
' g /A el \2. — ' 88^ Olrjmp., 2^^ année.
^ Al Gorpiam ante Oly. 88.-2 in Grceciara venisse nullo scriploris teslimonio lirmalur. (Ant. Westerman. Z)e £"/;//. Dew.) D'un autre côté, M. A. Pierron, dans son Hist. delà Littérature grecque, fait venir Gor,i:ias en Grèce a\anl Tainbassade des Léonlins. vers 4U) avant J.-C. ; M. Tlieil, traduisant l'ouvrage de l'Allemand Firkcr, indique aussi la même date. — Il est fâcheux que ni l'un ni l'autre n'apporlenlde preuves à l'appui de leur opinion.
peut-il être une autorité compétente, lui qui les connaissait à fond, les avait étudiés avec amour et qui en parle si bien? Gorgias paraît avoir été l'objet particulier de ses recherches et de son admiration. Il écrit en effet à l'impératrice Julie, femme de Septime Sévère : « Conseille au plus » audacieux des écrivains Grecs, à Plutarque, de n'être » plus hostile aux sophistes et de ne plus calomnier Gor- » gias *. » Il donne des détails très-précis sur cet homme célèbre ^ et sur le caractère de son éloquence ^ Il apprécie l'influence qu'il a exercée de son temps sur les peuples comme sur quelques beaux génies *; il parle des innovations qu'on lui doit et qui ont contribué aux progrès de l'éloquence **; il semble enfin avoir approfondi toutes les questions qui touchent aux sophistes et à leur art qui était, après tout, le sien.
Nous croyons donc pouvoir, sur ce terrain, faire, sans danger d'hérésie, quelque cas de sa parole ; voyons maintenant les passages dont s'autorise notre opinion.
« Il n'est pas étonnant, dit-il % que, déjà avancé en âge, » Gorgias ait été à Athènes l'objet d'une admiration géné- » raie : il dut captiver tout ce qu'il y avait de savants, » Critias et Alcibiade jeunes encore, Thucydide et Péri- » clés déjà murs {ij^riynpv.f7Mvzz). »
Périclès avait donc entendu Gorgias? Mais d'après les données reçues, Gorgias ne vint à Athènes que trois ans après la mort de Périclès. .. Philostrate ignorait-il la bio-
• Epit., 73. — - Sop., Hv. I, g IX. - ^ Ibid.
^ Les Thessaliens, les Athéniens. — Isocrate, Plalon, Agathon, Périclès, les poètes épiques, Critias, Alcibiade. (5op., liv. I, gXVI- XVlI. Ep. 73).
^ Improvisation, écoles d'éloquence, figures nouvelles, etc.. préface des Sophistes et Fie des Soph.^ liv. I, g IX.
« FîedesSoph., I, g IX.
graphie de son rhéteur favori '/ Ignorait-il aussi que Périclès est mort au début de la guerre du Péloponèse et que J'ambassade des Léontins, fait historique auquel est intimement lié le personnage de Gorgias, lui est bien postérieure ?
Autre assertion qui, cette fois, ne lui est pas personnelle, mais qui paraît être l'expression d'une croyance généralement admise :
« On dit qu'Aspasie de Milet exerça Périclès à se per- » fectionner en imitant Gorgias : /r/erat âk y.v.i Ào-Trao-ta ^
Ainsi Périclès, avant d'être un orateur consommé, avait gagmé à étudier Gorgias d'après les conseils de la belle Milésienne.
La conclusion à tirer de ces deux passages ressort d'ellemême. D'ailleurs, si nous y prenons garde , il y a dans l'idée dominante du discours de Gorgias la preuve la plus certaine que cet éloge a dû précéder la guerre du Péloponèse.
En effet, supposons-le prononcé au plus fort de la lutte, le développement d'un pareil tlième peut-il échapper au reproche d'être la satire indirecte de la poHtique athénienne y Et faut-il croire que le sophiste sicilien fût passionné pour la gloire de la nation qui l'écoute au point de manquer, par amour du bien i)ublic, une assez belle occasion de j)laire à tout le monde ? Non, sans doute. i\e croyons donc pas qu'il ait voulu, pour une dangereuse innovation et pour le plaisir de donner un bon conseil, risquei- sa popularité et la continuation de l'existence fort douce (ju'il nu^nait à Athènes. Je le trouve, au contraire, fidèle aux habitudes caressantes des sophistes, ne lïit-ce (jue par la suppression de toute cette pai'tie (jui, dans son discours d'Olympie, avait trait à la concorde. Cela devait
être assez mal reçu des Athéniens ; il s'empresse de le retrancher pom* ne diminuer en rien ses chances de plaire. Que s'il s'est borné à l'exhortation à marcher contre l'Asie et l'a fait suivre d'un salutaire conseil, c'est qu'il le pouvait faire impunément et sans causer une surprise compromettante ; c'est que la guerre était encore incertaine et les esprits sans résolution irrévocablement arrêtée ; c'est enfin qu'il reprenait une des formes usitées avant lui et encore en vigueur à l'époque de son premier voyage , mais qui, une fois la lutte commencée, ne pouvait plus se produire, surtout dans un discours prononcé au nom de l'État.
Dira-t-on que sa qualité d'étranger l'éloignait de la tribune * et que son oraison funèbre ne fut qu'un exercice de rhétorique composé après coup et qui n'eut jamais de retentissement qu'au théâtre, ou dans un cercle de vains admirateurs * ?
Répondons tout d'abord que Lysias était étranger, ce qui ne l'empêcha pas d'en prononcer une, sinon plusieurs " ; d'ailleurs il n'est écrit nulle part qu'il fallût être citoyen, il suffisait qu'on fût Vorateur le plus habile, et la volonté nationale devait, ce me semble, dans une démocratie, ne reconnaître d'autre loi qu'elle-même. Quant à l'autre allégation, elle ne peut se soutenir après une seule lecture du texte de Philostrate. Il y a là, en effet, des détails qui ne sont pas seulement une reconnaissance im-
' Ant. Westerman. De Epitaphio Démosth.^ p. ^28. Id. Ibid,
^ Lysiam épitaphium scripsisse non est dubium , imô plures scripsil, testibus Dionysio Halic, Plutarcho, Theone, Suida, Photio. Ant. Westerman. De Epith. Démosth., p. 33. — On pourrait alléguer en outre que Lysias, malgré son talent bien supérieur, ne jouit jamais de la popularité de Gorgias et n'excita pas. comme lui, un enthousiasme universel, ^
plicite d'existence oflicielle pour l'oraison funèbre qui nous occupe, mais encore une sorte de date, ainsi que nous le verrons tout à l'heure.
Toutefois, que nos préférences ne nous rendent pas exclusif, et, si l'autorité de Philostrate ne semble pas assez forte pour prévaloir contre une opinion communément reçue, proposons un terme moyen qui concilie tous les témoignages. Pausanias nous en suggère l'idée, l)ar l'ordre de succession qu'il étabht entre les circonstances qui ont donné à Gorgias l'occasion de se faire (V)nnaître :
« Gorgias, dit-il, se rendit célèbre par son éloquence » dans l'assemblée générale des Grecs à Olympie et en se » rendant à Athènes comme ambassadeur avec Tisis *. »
Qui nous empêche de croire qu'a\ant d'aller à Athènes il ait fait un voyage à Olympie ? Rliéteur, il avait plus d'un litre pour se rendre à cette auguste assemblée, et il est diflicile de croire qu'il ait attendu l'extrême vieillesse pour venir demander aux Grecs réunis un de ces triomphes que les souverains de son pays n'avaient garde de dédaigner *. Là, il a pu se rencontrer avec Périclès, Thucydide et tous ceux que nomme Philostrate ; là encore, à la suite du fameux discours prononcé du pied de l'autel de Jupiter, il a pu, pour ces Athéniens dispensateurs de la gloire, reprendre le thème de sa première harangue, et, l'appropriant d'une manière toute particulière à cet auditoire d'élite, en faire une oraison funèbre sur le plan conservé par Philostrate. Son discours, dans ce cas, ne
' 6V(?ox'jU:^(7Xt (?è Fo&yîav yb'/wv évsxa £v te navj;yOc£i zr; O/ua- TTi/:^ fv.rrt xxt ùff/.ôiJ.Z'JO'j xarà 7:U7^iix'j o^où Tiarta 7rx&'A6ï;vxio'j;. (Liv. \1. j^ 17. S. l'diliuii Dulol.
' Gi^lon, llioron.
serait qu'une déclamation, mais une déclamation ayant précédé l'ouverture des hostilités, et, pour la recherche de ce que fut l'Oraison funèbre pendant notre seconde période, elle a, dans ces conditions, toute la valeur d'un éloge authentique.
Il ne nous reste plus qu'à préciser en quel temps dut se faire le premier voyage de Gorgias et pour quels morts glorieux il composa son oraison funèbre.
Entre Salamine (480) et le début de la guerre du Péloponèse (431), quarante - neuf ans s'écoulent , et, comme la vie de Gorgias a été des plus longues, il serait difficile de savoir où s'arrêter , si Philostrate , dans les termes qu'il emploie, ne nous donnait quelques éclaircissements.
11 dit, à propos du discours lu à Olympie : o-TaatàÇouffav
yàjO Trjv ÈWà^v. ôpojv oulovoLocz ^va^o\)\og aOrotç lysvSTO. — L'emploi
de o-Tao-iâÇw, qui marque la divergence d'opinion. Faction de se grouper en factions, en partis, me semble désigner d'une manière indubitable une de ces époques d'agitation sourde où les ligues se forment, où l'orage s'amoncèle. Tels ont été les temps qui ont précédé la guerre du Péloponèse. L'oraison funèbre suivit le discours d'Olympie, elle fut donc vraisemblablement prononcée à propos d'une des luttes partielles qu'Athènes eut à soutenir avant d'avoir affaire à la confédération puissante qui se formait pour l'assaillir.
Un autre passage déjà cité est plus explicite encore ; c'est celui qui désigne Thucydide et Périclès déjà mûrs ( ^'(S'ïj VfljOKff/.ovTe ) au nombre des admirateurs de Gorgias. Périclès étant né entre les années 500 et 490, et ayant vécu de 60 à 70 ans, ce n'est guère qu'à ses quinze dernières années que peut s'appliquer le texte de Philostrate. Or,
en 4o7 commence la seconde guerre sacrée ', Athènes et Sparte s'y trouvent en présence avec des succès partagés. En 449, Péiiclès entre en Phocide pour faire restituer aux Jiabitants de ce pays la présidence des cérémonies de Delphes. Il achète à son retour la retraite des Corinthiens et des Spartiates qui avaient envahi l'Attique * et comprime la révolte de Mégare et de l'Eubée (440).
Voilà un premier fait historique, et nous pouvons nous y arrêter, à moins qu'on ne préfère une date plus rapprochée des commencements de la guerre du Péloponèse, l'année 434 par exemple, pendant laquelle Athènes envoya des secours à Corcyre contre les Corinthiens. Enfui, si, malgré le témoignage précis de Philostrate, on aime mieux faire de cet éloge funèbre une simple déclamation, on peut en placer la date après 440 , époque assignée par Ficker au premier voyage de Gorgias à Athènes. Dans ce cas, elle aurait célébré les vainqueurs de Marathon, de Calamine ou de Platée, ou môme les victimes des deux expéditions citées en dernier lieu : ces sanglants préludes d'une guerre fratricide prêtant, plus que les luttes contre les barbares, au sage conseil de l'orateur sicilien.
Nous pouvons donc regarder comme définitivement acquis à la seconde période le discours de Gorgias et ranger l'exhortation à la guerre contre les Perses au nombre des fo'.mes qu'elle alfeclionnait le plus. Un autre caractère que je crois pouvoir assigner à l'Oraison funèbre dans ces temps glorieux, c'est une manière de plcu-
' La première guerre sacrée remonte à fan 000 avant J.-C. L'orateur Kschine en esl le plus ancien iiislorien. ( Discours contre Clésiplion, ()î).3(»). — \oir le sa\anl article de M. Dclicipie dans le supplément de V Encyclopédie moderne.
* Dezobry et Bacliclel. Dict. gén. de Biographieet d'Histoire.
rer les morts, plus vraie et plus naturelle que celle qui prévalut dans la suite.
Athènes, alors victorieuse , n'avait pas peur de laisser couler les larmes, elle ne craignait point que des images touchantes rendissent hostiles les dispositions toujours fort équivoques de la foule après des désastres. Ce fut sans aucun doute pendant cette seconde période que Périclès prononça ces attendrissantes paroles : « L'année a perdu » son printemps », et descendit de la Irihunc couronné de fleurs par les mères un instant consolées *. Cette poétique et touchante comparaison a dû appartenir à l'éloge funèbre des guerriers morts pendant l'expédition de Samos (441), éloge confié à Périclès ^ et dont nous ne pouvons rien dire, car il ne nous en reste que ce passage authentique cité par M. Villemain :
« Ces hommes sont devenus immortels comme les » Dieux eux-mêmes ; car nous ne voyons pas les Dieux » en réalité, mais parles honneurs qu'on leur rend et les » biens dont ils jouissent, nous jugeons qu'ils sont im- » mortels. Les mêmes signes existent dans ceux qui » meurent pour la défense de la patrie \ »
L'éloge, comme on le voit, monte jusqu'à une sorte d'apothéose que nous pressentons dans le pastiche de Gorgias et que nous retrouverons dans la suite.
Résumons notre pensée sur cette seconde période : l'Oraison funèbre y était la glorification du courage ; elle
• Plutarque. Périclès, 8 et 28.
* Ex quâ oratione desumpta putant verba quae legunlur apud Arislotelem : R. 111.107, Weber I.I., p. 607, aniiot. -157. (Westerman. De Epith. Démosth.^ p. 20).
^ Simonide avait dit, en parlant des j^uerriers morts aux Tlierniopyles : « Tout morts qu'ils sont, ils vivent encore, puisque n leur valeur leur attire toujours des éloges sur la terre. »
était vraisemblablement un cliant de triomphe empreint de belliqueuses exhortations à la conquête de l'Asie. La patrie, grande etfièrede ses enfants, savait les pleurer aver une poétique tendresse, et les récompensait par une promesse de gloire qui allait jusqu'à rassinn'lation aux dieux.