MONODIE SUR LA MORT DE JULIEN
Si Ton se rappelle ce que nous avons dit de la mollesse féminine de ce genre, on concevra qu'il ne pouvait nullement s'appliquer au personnage de Julien. Ajoutons que les circonstances et la nature des impressions qui animaient l'écrivain devaient en modifier plus profondément encore les caractères distinctifs.
Politique, guerrier, homme d'État, philosophe, Julien offrait précisément les conditions opposées a celles que réclame la Monodie : d'autre part, l'antagonisme des deux religions, en enflammant le zèle païen de Libanius, devait communiquer à ses plaintes une véhémence bien éloignée de l'émotion assez vulgaire d'une douleur privée.
En effet , Libanius voit en Julien le représentant an polythéisme : il a la haine du passé et la crainte de l'avenir ; ses croyances, un instant triomphantes, sont retombées dans le mépris en même temps que leur soutien descendait dans la tombe. Qu'on juge de ses appréhensions et de son désespoir ! C'est par là que pénètre dans sa monodie un mouvement plus énergique qui la modifie ,
l'élève et la transforme, car si l'orateur a des larmes pour son héros, son élève et presque son fils, s'il trouve de poétiques images pour parler de ce court instant de bonheur que l'apparition de Juhcn a donné à la terre, il a plus encore de ces accents passionnés de l'écrivain poUtique et presque du pamphlétaire quand l'outrage que reçoivent ses Dieux et l'anéantissement prochain de leur culte font vibrer la corde la plus sensible de son cœur.
Cela ne veut pas dire pourtant que son œuvre soit partout d'une éloquence expressive et animée et que nulle part ne se montre le sophiste : le début, par exemple, n'est pas exempt d'un certain pédantisme d'érudition :
« il TTÔTTQi ! Y] iiiyv. Trévôos oùx hyjd^v. y^v advov, «/./à x«l Trâo-av )) ôtto'oyjv ô Vo)Ov.i(;ù'j y.oa'^.îl Oz^j^oç xaTgO.yjys. »
Qui ne sent ici l'intention de rappeler à l'esprit le premier \ ers des discours que prononce Nestor dans le premier et le septième chant de Ylliade ?
« U TTÔTTOL 1 ^ piyx TrivBoç AyjAÎov. yy.r/v t/.âvet ! »
Mais s'il est encore rhéteur, il l'est beaucoup moins que ceux qui l'ont précédé : dans sa douleur il oublie presque ces comparaisons , ces rapprochements dont ils étaient si prodigues et l'émotion fait parfois du sophiste un orateur. Ainsi, veut-on voir comment son indignation (jui ne respecte pas même ses Dieux leur reproche d'avoir abandonné le restaurateur de leurs autels '/
« Elle valait mieux sans doute la croyance jusqu'à pré- » sent objet de risée qui vous faisait i)artout une guerre » acharnée et implacable, éteignait les feux sacrés et vous )) interdisait la jouissance des sacrilices ! Vos autels, elle » les lit renverser, fouler aux pieds ; vos rites, vos tem- » pies, elle défendit les uns, détruisit les autres : elle les )) déclara profanes et en fit une habitation de courtisanes, )) puis, brisant le lien religieux (]ui nous unissait autour
» de vous, elle mit à votre place une fable propagée sur )) je ne sais quel cadavre ' ! »
Veut- on entendre la haine du païen humilié dans sa foi, de l'homme poUtique s'en prenant à l'ordre administratif et religieux qui va prévaloir ? Écoutons ce passage emprunté aux lamentations et dans lequel se retrouve néanmoins le cachet de la Monodie :
« Alors pleurèrent les Muses, alors des gémissements » retentirent dans la Béotie, dans la Thrace et sur leurs » montagnes ^ ; la terre, la mer, l'air déplorèrent l'injus- » tice du sort qui les frappait et les autres Dieux, l'abandon » de leurs autels. Nous aussi pleurons à tour de rôle : » les philosophes, celui qui, avec nous, interprêtait Pla- )) ton ; les rhéteurs, l'homme qui savait parler et pénétrer )) la pensée de celui qu'il avait entendu ; vous qui dans )) vos débats avez besoin d'une sentence équitable, regret- » tez en lui un juge meilleur que Rhadamante. 0 infor- )) tunés laboureurs, que vous allez devenir la proie des » collecteurs d'impôts ! 0 puissance des sénats qui déjà » chancelle et qui bientôt ne sera plus qu'un vain fan- » tome ! 0 chefs des cités, comme vous perdez l'autorité » dont vous gardez le nom ainsi qu'un titre fastueux ! » Comme le magistrat va se trouver à la merci de ses » subordonnés ! 0 cris des pauvres livrés à l'injustice , )} que vous allez frapper en vain les airs ! 0 légions qui » avez perdu en votre chef celui qui vivait de la nourriture » du soldat ! 0 lois justement attribuées à Apollon et » indignement foulées aux pieds ! 0 éloquence qui avais
Edit. Morel.
" Flerunt Rhodopeïse arces, Altaque Pangaea, et Rhesi Mavortia telius, Atque Getee, atque Hebrus, et Actias Orithyia.
(Virgile. Géorg.^ liv. IV.
» acquis une puissance et une force que tu as perdues ! » 0 mains qui avez écrit des chefs-d'œuvre que surpas- » sait encore la perfection de son langage î 0 cadavre que » pleure en commun toute la famille humaine ! etc. »
Nous avons passé hien des traits de mauvais goût et il en reste sans doute l)eaucoup encore dans ce que nous venons de ti-anscrirc, mais on ne peut se refuser à reconnaître quelques accents partis du cœur dans cette diatrihc contre les croyances dont il déteste le retour, dans cette amertume de sarcasme, dans ce découragement qui suit les espérances Irompées.
On a pu remarquer aussi au commencement de cette citation un passage qui rappelle un des morceaux les plus célèbres de Bossuet : l'évéque de Meaux devant les restes de celui qui avait été un grand honnne de guerre, un chrétien fervent et de plus son ami, appelle tour à tour ceux qui avaient été les témoins de sa gloire et de ses vertus. Libauius parlant pour un grand homme de guerre, un païen fervent qui avait été aussi son ami, convie également tous ceux qui ont connu Juhen à pleurer avec lui sa mort. Sans doute on ne peut établir de comparaison avec une page aussi sublime que celle de Bossuet, néanmoins, on sait que le grand évéque en avait puisé l'idée dans la péroraison de l'oraison funèbre (jue saint rjrégoire de Naziancc prononça sur la tombe de saint Basile : saint Grégoire de Xaziancc devrait-il quelque chose à Libanius? Et par lui Libanius, avec toutes les passions anti-chrétiennes que révèle son discours, aurait-il la gloire de n'avoir pas été inutile à Bossuet?... Quoiqu'il eu soit, admirons encore et saus réserve ce momeuient, impétueux et passionné d'abord, tendre et mélancolique ensuite qui l'éveille et soutient l'intéi-él :
u Respirez, Celtes, réjouissez-vous, Germains ! Scythes,
» Sarmates, faites entendre un cliant de victoire, votre » joug est brisé, vos têtes sont libres! Voilà ce que pré- » sageait l'incendie du temple d'Apollon : le Dieu a » abandonné la terre qui allait être flétrie! Voilà ce » qu'annonçaient ces tremblements de terre, indices du » trouble et de la confusion qui allaient suivre ! Et toi, » ô le meilleur des princes, en parcourant ta brillante » carrière, tu voyais en moi le chantre de ta gloire, tu » songeais aux discours qui devaient suivre tes exploits ; » et mxoi je préparais toutes les ressources de ma pensée » pour n'être point laissé trop loin par tes belles actions. » Ainsi fait le lutteur qui soigne ses membres quand il » s'attend à rencontrer un redoutable rival. Je le dis, je » le répéterai encore, je ne nuirai pointa ses triomphes » par un silence coupable ; les autres entendront mes » chants, lui seul, le vainqueur, dormira dans la tombe » après avoir brisé les belles et illustres espérances qu'il » avait données à l'univers. »
Prenons garde pourtant que ces extraits tous palpitants de la même passion ne fassent croire que la haine et la colère vibrent seules dans cette monodie ; non, nous Pavons dit, Libanius trouve de tendres regrets, de gracieuses images qui font même avec les passages cités jusqu'ici de dramatiques contrastes. Ainsi après l'éloquent blasphème dans lequel il reproche aux dieux d'avoir abandonné son héros, il décrit sa piété qui relève les temples, le compare au phénix qui ne se repose nulle part et le montre disparaissant après avoir laissé entrevoir aux mortels un bonheur qu'il emporte après lui.
L'imagination grecque qui n'abdique jamais ses droits se retrouve encore dans le récit des exploits de Julien en Gaule et surtout en Orient. Une heureuse variété entremêle les mouvements et les descriptions ; l'orateur ému
dépeint ces pays traversés par le conquérant ou systématiquement dévastés par les ennemis : cette terrible manière d'arrêter les invasions le frappe d'étonnement et donne à son tableau une sorte de coloris poétique.
Dans ce genre, non plus que dans l'autre, nous ne voulons pas dire qu'il ne se trouve point d'alliage : mais pour les sentiments affectueux comme pour le pathétique véiiément, l'émotion de l'écrivain, toujours vraie, rencontre souvent juste et se préserve jusqu'à un certain point des défauts si chers à son siècle.
Tout le monde sait par cœur cet admirable passage de l'oraison funèbre du prince de Condé où Bossuet parle de ses cheveux blancs « qui lui rappellent le compte qu'il a à rendre. » Libanius aussi, en terminant son discours, attire l'attention sur sa tète blanchie, mais avec une différence qui a sa source dans la différence même des deux religions. Bossuet puise dans la pensée de sa vieillesse un motif d'attachement plus rigoureux à ses devoirs et presque un gage d'espérance prochaine, Libanius en parle comme d'un titre de plus à la compassion que doit inspirer la mesure déjà comble de son malheur. Transcrivons du reste tout ce passage, il n'est pas indigne des autres citations :
« Quelle perte a frappé la terre ! tu l'avais sauvée » comme un habile médecin et tu l'abandonnes de nou- » veau à la fièvre et à ses maux d'autrefois. 0 cheveux » blancs de ma triste vieillesse ! Double deuil qui vient » fondre sur moi ! D'un côté je pleure connue tout le B monde mon empereur, de l'autre mon compagnon, » mon ami. Tu voulais venir à mon aide en me faisant B ton héritier, sans que j'y eusse aucun droit ; je différais D reflet de ce soin généreux comme un honmie qui j> compte mourir le premier et te devoir le bonheur de
» te laisser après lui, mais les Parques en ont décidé y> autrement. Je composais un discours qui devait comme » un charme magique préserver l'État de funestes re- )) tours * .... Tu mourus, le charme est resté interrompu » par le silence, je me suis trouvé impuissant et inerte à » produire de nouveau et ce n'est pas sans peine que la » pensée a pu rentrer dans mon esprit; et cependant » mieux vaudrait rester dans un idiotisme ahsolu, porter y> çà et là sa folie plutôt que sa tristesse profonde, puis- » que jusqu'ici aucun Dieu n'a encore changé l'homme » qui souffre en pierre, en arhre, ou en oiseau. »
L'abattement du rhéteur sous ce double coup qui atteint si rudement sa vieillesse, ces détails d'une douce et tendre intimité, ce désir d'anéantissement intellectuel, indice de la prostration qui suit les grandes douleurs, forment contraste avec les parties véhémentes et passionnées du discours et le terminent d'une manière douloureusement touchante. Il semble voir la vie d'un vieillard qui, après l'agitation de convulsions suprêmes, se recueille, se calme et s'éteint.
Voilà tout ce qu'il nous reste de monodies : Choricius, il est vrai, s'est aussi essayé dans ce genre, mais la sienne sort du cadre dans lequel doit être maintenu cet ouvrage. Choricius n'a pas renoncé, loin de là, à ses chères habitudes, mais il n'est plus aussi exclusif que nous l'avons vu, et daigne descendre jusqu'aux antiquités hébraïques, citer Job, Jérémie, Michée , Sirach , David, Salomon et d'autres encore. Il a même çà et là quelques allusions à nos évangélistes, saint Mathieu et saint Marc, de sorte
' ^iot)>'X«7wv Twv 7r/>6ç Tvjv 7rd).tv ^«jopiaxov . Il ne peut être ici question de changements politiques, l'auteur parle sans doute de retour à la religion chrétienne.
que sa monodie, œuvre d'un philosophe manifestement chrétien, n'a plus le prétexte de ses autres éloges pour figurer dans cette revue de productions absolument païennes. D'ailleurs le texte n'a pu être partout rétabli et présente des altérations extrêmement nombreuses ; nous n'hésiterons donc pas à nous arrêter ici.