‹ De l'oraison funèbre dans la Grèce païenneChapitre 24 sur 32 · PLUTARQUE · texte numérisé non relu

PLUTARQUE

CONSOLATION A SA FEMME — CONSOLATIO.N A APOLLOMIS

Il est tel cas où le canevas donné par Ménandre n'aurait pu être rempli ; par exemple, celui que nous présente la charmante lettre envoyée par Plutarque à sa femme sur la mort d'une enfant de deux ans, la jeune Timoxène, ravie à leur tendresse.

Plutarque est philosophe et, par ses principes mêmes, obligé de lutter contre la douleur. Les habitudes du gynécée exposaient sa femme à des visites dont les exagérations indiscrètes pouvaient exalter en elle une douleur jusque là comprimée, et faire souftVir à la fois dans Plutarque et le sage et l'époux; enfin l'enfant entiait à peine dans la vie ; que de motifs pour éloigner l'écrivain d'un plan analogue à celui que nous venons de voir !

Aussi, bien qu'il ne soit ni de chêne ni de pierre, comme il le dit lui-même, c'est le langage d'une raison éclairée qu'il adresse à sa femme en cette triste circonstance ; loin de s'évertuer à. faire couler d(»s ph'urs, il hi lélicite au contraire de l'attitude viûuw et digue quelle a su prendre dans un si gi'and malheui' et l'engage à y persister

en lui témoignant une estime infinie, une tendresse qui oblige. Rien n'égale la délicatesse et la douceur des paroles que trouve le père et l'époux pour affermir la résignation chancelante d'une mère. Le dirai-je pourtant, on sent trop çà et là que le philosophe de Ghéronée tient à la bonne réputation de fermeté de sa maison : de là une nuance de philosophie prêtée à sa femme elle-même, quelque peu d'encens offert à la vanité féminine qu'il exploite, et, malgré d'admirables conseils présentés sous forme d'éloges et comme on les donnerait à des vertus aequises, malgré l'habileté oratoire qu'accuse toute cette partie, elle laisse au cœur quelque chose à désirei'. Nous en pourrions dire autant de certaines opinions, de celle-ci par exemple :

« Que les lamentations et les gémissements continuels » ne sont pas moins honteux que l'intempérance dans les » plaisirs, ou même sont plus condamnables encore, » parce qu'ils ne sont suivis que de douleur et d'amer- » tume au lieu que l'intempérance n'est pas sans quelque » volupté. »

Mais nous n'avons pas à faire le procès à Plutarque parce qu'il a le langage de la civilisation à laquelle il appartient ; payons plutôt le tribut d'une juste admiration à cette sagesse pratique qui lui est particuhère , à cette haute raison qui veut nous faire aimer la vie malgré l'infortune, et démêler au milieu des souffrances des motifs suffisants de bonheur.

Remarquons aussi les consolations religieuses qu'il puise aux sources les plus pures des doctrines antiques. Sans doute le christianisme aurait eu, pour endormir les douleurs d'une mère , des espérances et des promesses bien plus puissantes ; cependant il est impossible de n'être pas frappé des vues souvent élevées ainsi que de la

philosophie pleine de résignation de cette lettre à laquelle une simplicité noble et touchante ajoute un charme de plus.

Nous aurions voulu en donner quelques extraits, mais dans cette étude déjà si longue, nous avons évité autant que possible les citations faciles à trouver pour multiplier celles d'ouvrages peu connus et qui n'ont pas encore été traduits. Les œuvres morales de Plularque se trouvent dans toutes les mains et M. Alexis Pierron vient d'en publier une édition aussi élégante que fidèle ; nous y renvoyons le lecteur pour cette lettre ainsi que pour la consolation à Apollonius qui touche à notre travail, mais n'en fait pas absolument partie.

Apollonius a perdu son fils : les consolations que lui adresse Plutarque ne forment ni une lettre, ni un discours, mais un traité assez étendu où il est à peine question du jeune homme. C'est un ouvrage de morale dans lequel Plutarque, qiii a tout lu, fait entrer à peu prés tout ce qu'il sait de nature à raffermir une àme ébranlée. D'ailleurs ici encore les circonstances sont exceptionnelles, la perte ne date pas de la veille, le temps et des larmes qui n'ont été que trop abondantes permettent l'emploi immédiat des consolations ; vraisemblablement aussi Apollonius était un de ces philosophes avec lesquels Plutaïque aimait à converser ; aussi cette œuvre est celle d'un sage s'adressant à un sage qui chancelle ; tout vient de la raison et va à la raison, le cœur n'est pour rien dans cette argumentation un peu longue. Ce qu'elle présente de meilleur, c'est un trésor de pensées et de raisonnements contre les coups douloureux que la mort peut frapper autour de nous ; de précieuses citations empruntées aux chefsd'œuvi-e antiques, et des exemples pris dans les historiens , les philosophes ainsi que les poètes. Tout cela

habilement rattaché au sujet pouvait avoir sur Apollonius, Grec et érudit, une certaine influence comme tout ce qui vient de ce qu'on aime ; mais pour nous, convenons-en, cette compilation de choses excellentes, dans lesquelles se trouvent même les consolations religieuses que permettait le paganisme, ne renferme pas le mot qui secouerait l'inertie des fibres de notre cœur dans l'état de prostration qui accompagne de pareilles épreuves.

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