CONCLUSION
Si maintenant nous jetons les yeux en arrière pour caractériser, dans un dernier jugement, les monuments divers que nous avons successivement parcourus, nous comprendrons le secret de leur infériorité quand on les compare aux oraisons funèbres chrétiennes : les vues terrestres y dominent, et les vues terrestres sont insuffisantes ; elles ne peuvent donner satisfaction complète ni à la raison ni au cœur.
L'homme éprouve un double et irrésistible besoin qui lui révèle tout à la fois et sa destination et l'essence de sa nature : il a soif de bonheur et d'immortalité. Les anciens l'ont senti comme nous ; seulement, privés des lumières de l'Évangile, ils ont faussé ce double sentiment en lui fournissant des aliments analogues à ceux qu'il réclame, mais d'une nature bien différente : ainsi, à ce besoin de bonheur ils ont présenté les jouissances matérielles ; à ce besoin d'immortalité, ils n'ont pu rien offrir de mieux que la gloire, comme si même la gloire était capable de combler le vide d'une àme qui se sent née pour une existence ultérieure et qui , en dépit des écarts de toutes les civilisations, a confusément conscience de ses grandes destinées !
Avouons cependant que si, nous modernes, nous sommes vivement choqués de cette insuflisance , il a pu
en être autrement pour les anciens dont l'éducation morale s'est faite en dehors des vives clartés du christianisme ; et même, à tout bien prendre, leur éloge funèbre collectif peut encore se soutenir par sa propre grandeur, parce qu'en exaltant l'idée de la gloire, il l'épure par la générosité du dévouement, l'héroïsme du sacrifice, et, par là, peut encore faire illusion, conserver tout son prestige et, jusqu'à un certain point, conduire de l'idée de la gloire à l'idée du bonheur.
Mais qu'on use ensuite du même procédé pour une seule personne , qu'on la décore des mérites les plus étrangers ', le cœur reste froid et insensible aux efforts de l'orateur. « L'éloge d'un homme qui n'est plus a besoin, » dit M. Villemain , d'être soutenu par les espérances » d'une autre vie. »
' « La loi des éloges veut qu'on recherche la patrie de celui
» qu'on loue , qu'on remonte à son origine, qu'on raconte son
)) éducation ; pour nous , en louant les saints , notre règle est
» d'écarter tout ce qui leur est étranger et de ne faire men-
» tien que de leurs vertus personnelles. Je vous le demande,
» en suis-je plus illustre, si la ville où je suis né a terminé glo-
» rieusement des guerres difficiles, si elle a remporté d'éclatantes
» victoires sui; ses ennemis ? Et si cette même ville est assez bien
») située pour n'avoir à souffrir ni des froids de l'hiver, ni des
» chaleurs de l'été, si elle est renommée pour sa population, si
» enfin les chevaux y sont meilleurs qu'en tout autre pays, tout
» cela peut-il me donner plus de vertu ou de mérite ? Ce serait
» une grande erreur de croire qu'on puisse louer un homme en
» racontant comment les sommets d'une montagne voisine s'élè-
>) vent au-dessus des nues et s'étendent au loin dans les airs.
» Lorsque les justes ont méprisé le monde entier, ne serait-ce
)) pas le comble du ridicule de les louer par quelques parties de
« ce même monde qu'ils ont dédaigné ? Le seul souvenir des saints
)) suffit donc pour édifier à jamais l'Église, ils n'ont aucun besoin
» de nos louanges, mais nous avons besoin de nous rappeler leurs
» actions pour qu'elles nous servent de modèles. » (Saint Basile. Panégyrique du martyr Gordîus.)
L'oraison funèbre personnelle vante-t-elle le bonheur du défunt, bonheur pendant sa vie, bonheur au moment même de son trépas ? Il y a dans la pensée de ce que renferme un cercueil une réfutation irrésistible, une protestation contre laquelle ne prévaudra jamais un vain luxe de paroles : le cortège d'idées sensuelles dont l'éloge se nourrit n'est pas d'ailleurs de nature à nous faire surmonter cette horreur de la mort que nous éprouvons tous, et une vie qui n'aboutit qu'à un pareil terme repousse l'idée du bonheur d'une manière invincible. Aussi, quoique fasse l'orateur antique pour parer cette poussière de la tombe, je songe en le lisant à cette inscription gravée sur un sépulcre :
« Au dehors je suis orné de mauves et d'asphodèles, » Au dedans je ne suis qu'un cadavre. »
Quand il tirait tout à l'heure ses motifs d'éloge de la naissance, de la beauté, des richesses et d'autres avantages analogues, une voix murmurait en moi-même : vanité des vanités, tout n'est que vanité ! Quand il me parle maintenant de bonheur terrestre, au bord d'un autre monde, au seuil de l'éternité, je n'en sens que mieux le vide des raisons qu'il allègue, car ainsi que dit le poète :
« Un pied sur une tombe on lient moins à la terre ! »
Il est vrai que, grâce à l'influence du christianisme, peu à peu s'est insinuée dans l'Oraison funèbre antique l'idée d'une vie future et des récompenses ultérieures ; néanmoins, bien que ce genre y ait gagné quelque élévation morale, quelques lueurs plus vives, il a gardé le fond sensualiste qu'il tenait du polythéisme ainsi que de l'éducation et des goûts de ceux auxquels il voulait plaire et son caractère dominant n'a pas changé ; c'est qu'en eflet, pour devenir plus spiritualisle, il eut dû cesser d'être lui-même,
se transformer complètement et quitter la livrée des sens pour ceindre l'auréole de la pureté évangélique.
Il ne Fa pas fait, il ne le pouvait faire. Il était réservé au christianisme d'effacer sur un point cette merveilleuse Antiquité qu'il est partout si difficile d'atteindre : la supériorité qu'a acquise l'Oraison funèbre moderne \ elle la doit au dogme toujours présent d'une vie future et aux promesses d'immortalité qu'elle garantit comme récompense de la vertu. C'est par là qu'elle ennoblit jusqu'au moindre sujet, ou plutôt, il n'est plus de sujet petit devant elle, plus d'intérêt qui reste vulgaire et puisse être indifférent au cœur de l'homme qui écoute, quand il s'agit de son âme et de la sanction divine qui l'attend au sortir de cette vie ^.
Appliquée aux sujets les plus relevés, à ceux qui nous présentent « ce que peuvent donner de plus glorieux la » naissance et la grandeur accumulées sur une tête ', » elle les a, grâce au génie de Bossuet, portés au sublime. Tirant sa grandeur non de la grandeur de l'homme, mais de son abaissement ; niant le bonheur ici-bas , même dans les conditions les plus fortunées , pour l'indiquer au delà de la tombe ; faisant de la vie un passage et montrant l'immortalité dans la mort, elle a pris le contrepied de l'Oraison funèbre païenne, s'est complu dans les idées d'anéantissement et de ruine apphquées aux choses de ce
' 11 s'entend de soi-même que nous comprenons dans ce jugement les oraisons funèbres des Pères de l'Église tout aussi bien que celles des temps modernes.
" « La foi chrétienne donne une onction tendre et douce pour » animer Téloge funèbre du plus humble chrétien et rendre inté- » ressante la vertu la plus simple et la plus ignorée. » (M. Villemain. Essai sur l'Oraison funèbre.)
- Bossuet. Oraison fun. de la reine d'Angleterre.
monde, et, demandant aux vérités éternelles leur éclat et leur puissance, elle a transporté ses sujets dans une sphère si haute, qu'il n'est point donné à l'éloquence humaine de pouvoir s'y maintenir sans les ailes du génie et sans celles de la foi.
APPENDICE
APPENDICE