ÉDITION DE SCHOTT
g ^. Il y a deux espèces d'oraisons funèbres : l'une collective et s'adressant à la cité tout entière et au peuple, c'est celle des guerriers morts au combat ^ l'autre individuelle et particulière, et l'occasion doit nécessairement s'en présenter souvent pendant la paix, la mort pouvant venir pour chacun aux différents âges de la vie. Toutes deux portent un nom qui est le même : innàfLo;. Les ouvrages des anciens nous donnent dps modèles de ces deux genres : pour l'oraison collective et politique le fils d'Olorus et celui d'Ariston. Lysias , Hypéride , le citoyen de Paeanée, l'ami d'Isocrale, Naucratès , nous fournissent dans ce genre des types nombreux. Nous ne manquons pas non plus de modèles pour l'éloge personnel, puisque les poëmes en sont pleins ; on les appelle £7rixyj(?£tot et Bpijwt. Il y a aussi un grand nombre de ces éloges en prose, composés tant par les anciens que par les écrivains qui ont précédé quelque peu notre époque.
g 2. Pour le dire en quelques mots , Vènnàfto; est l'éloge de ceux qui ne sont plus. S'il en est ainsi, il est évident qu'il faut puiser, pour le traiter, aux mêmes sources de développements que pour l'Éloge : la patrie, la famille, le naturel, l'éducation, les actions. Il faut donc, jusqu'à un certain point, suivre la même
voie : dire, s'il est question de la pairie, quelle est grande, illustre. antique . ou bien, s'il y a lieu, qu'elle est la |)remière en date parmi les hommes, comme le dit Plaion de TAltique. Si elle est de peu d'importance, on la montrera devant aux morts, à leurs vertus, à leur gloire, sa propre illustration, comme Salamine rendue célèbre par Ajax et par sa bataille navale ; comme .^gine renommée à cause d'Éaque. Avons-nous quelque chose de mieux trouvé, il faut le produire comme la qualilication de divine donnée à Salamine par le dieu de Delphes , comme la gloire d'avoir eu un Dieu pour fondateur, gloire qui est le partage de Tlonie. de Byzance et d'autres villes encore. Quand il s'agit de guerriers tués dans un combat, on peut sarrèter davantage à ces développements ; quand on loue un seul homme, il n'est pas bien nécessaire de parler longuement de la patrie ; il vaut mieux se tourner vers les ancêtres, voir s'ils n'étaient pas étrangers mais autoch- Ihones. et, s'ils étaient étrangers, montrer que c'est leur choix et non le hasard qui leur a fait prendre une meilleure patrie. Il faut chercher s'ils proviennent de la race dorienne qui est la plus brave, ou de l'ionienne qui est la plus ingénieuse, ou enfin de souche grecque. S'il s'agit d'un homme de grande réputation, on le montre (ils de père et d'a'ieux recommandables. on les loue en peu de mots de ce qu'ils ont été dans la vie publique, dans la vie privée, à la tribune, dans leur existence, et enlin de leurs actes et de leurs entreprises. Si le personnage tenait direclement ces mériies d'une heureuse nature, on dit qu'il était heureusement né pour satisfaire à tout, et qu'un tel homme ('tait un bonheur pour toute la cité.
g 3. Arrivé à l'éducation, s'il s'agit de l'éloge collectif, on abordera la constitution de l'État, démocratique ou arislocrali(iue. Dans les éloges individuels on parlera de l'éducation, de l'instruclion, des mœurs. L'éloge collectif comprendra, parmi les faits qui intéressent l'État, le récit des expéditions et celui de la mort des guerriers, comme l'ont fait Platon, ïhucvdide et d'autres encore. Quand nous parlerons d'un seul homme, nous le louerons de son mérite, par exemple, de sa fermeté, de sa justice, de sa sagesse, nous montrerons ainsi les services qu'il a rendus à sa ville, puis à chacun en particulier-, ce (pi'il a l'ic pour ses amis, pour ses ennemis. Qu'on y ajoute ce (ju'il fut |)our ses parents, puis dans Texercice des magistratures, s'il en a exercé (iuel<|u'uiie.
g 4. Ensuite, quand il s'agira d'un éloge colleclir, nous passerons aux exhortations : nous exhorterons ceux cjui survi>cnl A suivre la même voie ; ce lieu commun est fécond en développe-
ments. Viennent ensuite les consolations aux pères, à ceux qui peuvent encore avoir des enfants comme à ceux à qui leur âge en refuse Fespiir. Thucydide a traité également cette partie. Dans reloge particulier, il arrivera parfois que nous n'aurons nullement besoin des exhortations ; par exemple, s'il ne s'agit que de la mort d'un enfant. Souvent elles se borneront à quelques paroles, à moins qu'il ne soit question d'un personnage des plus illustres : dans ce cas, rien n'empêche d'user longuement de cette forme. Ainsi, dans l'oraison funèbre d'un magistrat suprême ou d'un personnage aussi important, il sera nécessaire d'engager les enfants à imiter leurs parents et à tendre au même but, mais il sera plus nécessaire encore de consoler la famille ; seulement il faut connaître la méthode 9u Discours de consolation. Il ne faut pas pleurer et gémir sur le sort de ceux qui ne sont plus, ce n'est pas ainsi en effet que nous consolerions ceux qui leur survivent, nous ne ferions qu'ajouter à leur deuil • nous n'aurions pas l'air de louer les morts , mais de les plaindre d'avoir souffert un destin trop rigoureux. Il faut essayer de consoler en accordant quelque chose à la douleur des parents : ne pas réagir immédiatement contre elle , c'est le moyen d'attirer plus facilement à soi les cœurs. L'éloge se montrera encore dans celte partie du discours si nous disons que la perte de tels hommes n'est pas facile à supporter. Quand les guerriers tombés sur le champ de bataille sont du même âge, nous n'avons point d'autre motif de consolation que de dire qu'ils sont morts glorieusement pour la patrie , que leur trépas a été prompt , sans souffrance et qu'il leur a épargné les fatigues et les douleurs que cause la maladie ; ajoutons qu'ils ont obtenu les honneurs d'une sépulture publique, récompense qui doit être un objet d'envie pour la postérité aussi bien que leur gloire immortelle.
g 5. Pour les oraisons funèbres individuelles, on peut aussi tirer des circonstances de nombreux motifs de consolation. Quelqu'un vient-il à mourir subitement et sans souffrir, nous dirons qu'il a obtenu une fin heureuse. S'il a, au contraire , succombé à une longue maladie : qu'il a montré de l'énergie dans la douleur. Cet autre a péri à la guerre ? Il a bravé le trépas pour sa patrie. Celui-ci est mort dans une ambassade ? Il esi tombé au service de son pays. Celui-là a fini ses jours dans un voyage ? Qu'importe ! « Il n'y a, dit Eschyle, qu'une seule et même voie qui conduise aux »> enfers. « Est-il mort au contraire dans sa patrie? Il a expiré sur le sol chéri qui l'avait vu naître et au milieu de ses chers enfants. L'âge fournit d'autres arguments : de celui qui meurt jeune,
nous dirons qu'il était cher aux Dieux : les Dieux aiment en effet la jeunesse, et c'est ainsi que dans Tanliquitii ils ont enlevé bien des jeunes gens comme GauymèiIcTillion, Achille qu'ils n'eussent pas voulu laisser exposés à la tourmente des maux d'ici-bas. Ou bien: « Leur Ame était dans leur corps retenue comme dans unepri- » son, comme dans un tombeau. Elle était resclave de maitres per- » vers, ils ne l'ont pas souffert plus longtemps, ils lui ont rendu la » liberté. Ces morts sont donc heureux, puisqu'ils ont évité les » peines de la vie, les souffrances, les myriades de maux incalcula- » blés et sans fin qui fondent sur nous : la privation de la vue, des .' pieds ou de quelque autre membre du corps humain et enlin la .) maladie, le plus intolérable des maux. » Si le défunt était au milieu de sa carrière, nous dirons qu'il était dans la force de l'âge et au moment où il donnait la mesure de sa vertu : qu'il a succombé en emportant tous les regrets et non au milieu des dégoûts que fait naître la vieillesse, enfin qu'il est mort dans sa fleur. S'agit-il au contraire d'un vieillard ? Le temps lui fut compté de manière à ce qu'il pût épuiser la jouissance de tous les biens de ce monde. Ici viennent nécessairement se placer tous les événements heureux qui lui arrivèrent, soit dans des assemblées générales, s-it à propos de mariage, d'enfants, et de ces honneurs que confère la patrie, voilcà en effet les avantages qu'amène ordinairement une longue carrière. Ajoutons que, comme Nestor, il a traversé une belle vieillesse, et qu'il a vécu si longtemps afin d'être un modèle pour les autres hommes ; disons-le surtout si le dcfunt a été illustre.
En terminant, il est nécessaire de parler de l'àme, de dire qu'elle est immortelle, et que de tels hommes, dans le séjour des Dieux, ont vraisemblablement trouvé un sort meilleur. Un cxorde particulier et nullement banal vous sera parfois donné par le personnage lui-même. S'il a été, par excmj)le. i'lo(iuenl : on dira qu'il est naturel que l'éloquence fasse les frais de sou éloge : s'il a prononcé lui-même quelque oraison funèbre, qu'il est juste qu'on lui paie le môme tribut ; enfin on usera de tout ce que permet son mérite.
g 6. L'élocution doit être variée, nourrie, là où le sujet louche à la confirmation : quand il a du brillant et de la grandeur, comme lorsqu'il s'agit de lâme, elle doit être élevée, sublime et voisine de celle de Platon.
THÉON (-150 ans après J.-C.)
nPOrïMNÂSMATA CHAPITRE VIII
SLR l'Éloge et le blâme
[Rhet. Grxci. cdit. Teubner. vol. IL p. 109.
On appelle ^yy^iit-rj Téloge des vivants, iTitràyto; celui des morts, v/xvos celui des Dieux ' ; mais que Ton célèbre les vivants , les morts, les héros ou les Dieux, il n'y a pour Torateur qu'une seule et même méthode. Le mot ly/w^iov vient de ce que les anciens faisaient l'éloge des Dieux au milieu d'un festin ' et d'une partie de plaisir. Comme c'est surtout le bien qu'on loue et que le bien se trouve ou dans les qualités de l'âme, ou dans les mœurs, ou dans les quahtés du corps ou bien encore dans des avantages dont le principe se trouve hors de nous-mêmes, il est évident que trois sources nous fourniront la matière de nos éloges.
Les avantages extérieurs sont d'abord la noblesse de l'origine ; cette noblesse est d'une double nature : l'une provient de l'illustration ou de la cité, ou de la nation, ou de l'excellence de la forme politique, l'autre est celle des parents et des autres membres de
■ Voir clans les œuvres d'Aristide bon nombre de ces liymnes en prose. = Rappelons ce festin des funérailles dans lequel, au dire de Cicéron, se faisait aussi l'éloge des morts.
la famille. Viennent ensuite Téducation, ramilié, la gloire , la puissance, la ricliesse. Tavanlage de posséder des enfants bien nés ou d'obtenir une heureuse mort.
Les qualités du corps comprennent la santé, la force, la beauté et la possession de sens dans toute la plénitude de leur vigueur.
Les qualités de lame embrassent les bons sentiments et les vertus qui en sont la suite : la sagesse, la tempérance, le courage, la justice, la piété, la noblesse de cœur, la grandeur d'àme et autres vertus semblables.
Parmi les belles actions il faut compter celles qui, après le trépas de leur auteur, s attirent encore des éloges : la flatterie, en effet, encense liiomme pendant sa vie : et réciproquement il faut comprendre encore celles qui ont été vantées avant sa mort et ont découragé lenvie du vulgaire: « Car, dit Thucydide, du ^ivanl des » mortels, cest l'envie qui rétablit légalité. » 11 faut y ajouter celles qui ont eu pour but Tintérèt des autres et non le nôtre, celles que nous faisons en vue du bien et non pour notre avantage ou notre plaisir, celles qui. utiles à tous, ne nous ont rapporté que de la peine, celles qui ont été pour le plus grand nombre une cause de bien-être et celles-là surtout qui ont entraîné la mort du bienfaiteur. Aussi les supiilices et les dangers encourus dans l'intérêt de ceux qui nous sont chers deviennent des motifs de louanges.
Les actions peuvent encore être vantées à cause de leur opportunité ou parce qu'un homme les a faites seul, ou le premier, ou quand nul autre ne les pouvait faire, ou quand il a réussi mieux que personne. On les louera encore quand elles auront clé accomplies avec peu de monde, qu'elles seront supérieures à l'âge, dépasseront les espérances qu'on avait conçues, quand elles auront exigé des travaux considérables, ou se seront faites avec toute la rapidité ou la promptitude possible.
Il faut encore recueiUir les jugements qui proviennent d'illustres personnages : ainsi dans l'éloge d'Hélène, dire qu'elle fui l'objet des préférences de Thésée. 11 est utile encore de conjecturer, d'après le passé, ce (ju'une chose aurait pu dcNcnir et dire par exemple, en parlant d'Alexandre de Macédoine : «' Lui «jui soumit ») de si grandes et si nombreuses nations, que n'ainail-il pas fait •» s'il avait pu ajouter quelques années à sa vie ! •• Ainsi 1 heopompc dans l'éloge de Philij)pe : « S'il eut voulu poursuivre toujours les » mêmes desseins, il fut devenu le maître de l'Europe. «» Il sera bon encore de rappeler le souvenir d(;s personnages déjà célébrés afm de comparer leurs actions avec celles dont on fait l'éloge. Les réflexions tirées des noms, des homonymes, des surnoms ont |«ir-
fois de la grâce, pourvu qu'elles ne prêtent pas à la trivialité ou au ridicule. Pour les noms, on dira par exemple de Démosthènes, qu'il était la force du peuple ; pour les homonymes, on prolitera d'un nom qui aurait été celui d'un homme célèbre ; pour les surnoms, on en tirera parti comme de celui iVOhjmpien donné à Périclès pour l'air de grandeur qu'il savait prendre en présence du succès.
Voilà les éléments dont nous nous servirons, voici la manière dont nous en pourrons faire usage :
Immédiatement après l'exorde, nous parlerons de la noblesse de l'extraction, puis des autres avantages tant extérieurs qu'inhérents au corps. Nous éviterons de dire les choses trop simplement en les nommant comme elles se présentent, nous montrerons au contraire le personnage usant de chacune de ces qualités avec réflexion, calcul et convenance — car on ne peut louer les gens du bien qu'il n'ont pas recherché et qui n'est que l'effet du hasard — disons par exemple que, dans la prospérité, il était modeste et ami de l'humanité, juste et toujours le même avec ses amis, et qu'il usa avec sagesse de ses avantages physiques.
S'il ne possédait rien de ce que nous venons d'énumérer, il faut dire que dans le malheur il évita la bassesse 5 dans la pauvreté, l'injustice ; dans le besom, la servilité. Que, né dans une petite ville, il sut se couvrir de gloire comme Ulysse et Démocrite; qu'ayant vécu sous un gouvernement méprisable, il n'en fut point perverti, mais devint plus vertueux que tous ceux qui l'entouraient, comme Platon au milieu d'une oligarchie ' -, celui-là mérite encore des éloges qui, appartenant à une famille obscure, est devenu célèbre, comme Socrate, fils de la sage-femme Phénarète et du sculpteur Sophronisque. Admirons encore celui qui, simple artisan ou appartenant à une condition misérable, a pu se faire remarquer par une belle conduite ; c'est ainsi, dit-on, que Héron, le cordonnier, et Léonlium, la courtisane, s'adonnèrent à la philosophie ; car c'est surtout dans une condition malheureuse que brille la vertu. Ensuite nous relèverons les actions, les actes honorables, mais sans les passer en revue successivement : nous apporterons d'abord les développements que réclame chaque vertu, puis nous aborderons les faits. Par exemple : en parlant de la prudence du
' Allusion sans doute aux contrées visitées par Platon pendant ses voyages, notamment à la cour de Denys , ou bien encore à son séjour à Athènes pendant la domination des trente tyrans.
personnage, nous raconterons les actions qui, chez lui. prouvent cette qualité; il en sera de même pour les autres vertus. Quant aux accusations flont il a été l'objet, il n'en faut rien dire, car elles rappellent le souvenir des fautes commises, ou bien il faut le faire d'une manière aussi détournée, aussi peu visible que possible : prenons garde en effet de substituer une apologie à un panégyrique, car s'il faut une apologie à ceux dont les actions ont été réputées nuisibles, ce qu'il faut à ceux qui, par un mérite quelconque ont effacé tous les autres, c'est un éloge.
Quand il s'agira de choses inanimées comme le miel, la santé, la vertu ou autres choses semblables, nous emploierons d'une manière analogue les lieux communs cités plus haut et dans la mesure du possible.
Voilà les procédés qu'emploie l'éloge, le blâme use des contraires.