‹ De l'oraison funèbre dans la Grèce païenneChapitre 28 sur 32 · CHAPITRE xr · texte numérisé non relu

CHAPITRE xr

DE l'éloge funèbre '

(Rhel. Grœcî^ édit. Teubnyr, vol. III p. 4^8.

On appelle sTrtTâ^toç chez les Athéniens le discours qui, chaque année, se prononce en l'honneur de ceux qui sont morts dans les combats. Il ne doit son nom qu'à cette circonstance qu'il est prononcé devant le monument funèbre. De ce genre sont les trois discours d'Aristide ; le sophiste les a composés dans le genre de ceux qu'à prononcés le Polémarque, depuis que les Athéniens ont déféré cet honneur à ce magistrat. Le long temps qui s'est écoulé [depuis les guerres que soutint Athènes] a fait dégénérer

' Ce chapitre de Ménandre est attribué par Westerman à Alexandre le Rhéteur. Il le cite tout entier, mais avec des différences de texte telles qu'il faut que les manuscrits aient été bien peu lisibles à certains endroits. L'édition de Léonard Spengel (collection Teubner), quoique généralement soignée, me semble néanmoins laisser quelque chose à désirer encore. Je me suis donc servi des deux textes, rectifiant l'un par l'autre, et admettant l'une ou l'autre version selon qu'elles me paraissaient plus ou moins faciles à comprendre. Parfois je me suis permis de légères modifications et même des suppressions de mois qui, parfaitement inutiles et se répétant contre toute raison, m'ont semblé des interpolations manifestes.

cette oraison funèbre en un simple panégyrique , car qui pourrait encore pleurer devant les Atliéniens ceux qui sont morts il y a plus de cinq cents ans ? Thucydide ([ui a com|)Osé un éloge pour les guerriers tués au commencement de la guerre du Péloponése, ne s'en tient pas exclusivement à l'éloge de ces braves, il ex[K)se encore les motifs pour lesquels ces guerriers eurent la force de mourir. Quant aux lamentations, il s'en montre avare, vu la nécessité de continuer la lutte, et se garde, en orateur habile, de trop pousser aux larmes ceux qu'il exhortait à la guerre : il donna le modèle du lieu commun des consolations. De même Aristide, s'il avait véritablement prononcé ces éloges sur les victimes des dernières guerres, se serait servi des formes qui appartiennent en propre à l'oraison funèbre '. Maintenant le temps a rendu tout à fait hors de propos les regrets et les consolations : l'oubli a 6té les larmes au pathétique et nous n'avons plus personne à consoler. Les pères et la postérité de ces guerriers nous sont inconnus ; nous fussent-ils connus, les larmes ne seraient plus de saison, et même après un temps si long ce serait chose bien intempestive que de vouloir réveiller l'émotion quand le temps a endormi les douleurs. L'oraison funèbre, prononcée longtemps après la mort de ceux qu'on célèbre, n'est donc qu'un pur panégyrique comme l'éloge d'Évagoras par Isocrate. Si peu de temps s'est écoulé, sept ou huit mois par exemple, il faut faire l'éloge d'abord, puis à la fin du discours recourir au chapitre des consolations, sauf le cas où l'orateur n'est pas très-proche parent du mort ' ; car pour celuici. une année fùl-elle révolue, le souvenir ne permet pas à la douleur d'être calme, aussi dans ce cas conserve-l-on un caractère pathétique au discours.

L'oraison funèbre pathétique, celle qui se prononce à roccasion d'une mort récente . se compose des différentes formes particulières à l'éloge. Le pathétique se mêle partout et successivement à toutes les parlies ([ui le composent, a peu près comme dans cet exemple :

« J'unis ma douleur à celle de la famille : par où commencerai-

• Ce passage prouve que ces discours perdus d'Aristide ne furent composés que pour une cérémonie fictive , qu'ils n'avaient ni larmes pour les morts, ni consolations pour les vivants et qu'ils rentraient dans la catégorie des discours dont Ménandre va parU-r. Aristide, d'ailleurs, Nivait dans le II* siècle et était bien éloigné du temps des guerres civiles qui seules a\ aient pu fournir encore à l'oraison funèbre politi(pie l'occasion de se produire.

" Signalons celte parenté avec le mort déjà plusieurs fois remarquée.

» je Texpression de mes regrets ? Par la famille si vous le voulez >) bien, car elle est la base de tout. » Vous direz donc qu'il était illustre par sa naissance et le plus noble de toute la cité, mais ce flambeau qui illuminait toute sa lignée, un Dieu Ta éteint. Il faut en efî'et que, dans chaque partie de votre éloge, retentissent les lamentations. Quand on traite de la famille, il faut, en parlant de son origine, de toute sa descendance, jusqu'à l'époque la plus rapprochée, donner des larmes au mort et procéder de même pour toutes les autres subdivisions du discours.

Après avoir parlé de la race, vient la naissance : « 0 vanité des » présages recueillis alors ! Vanité des songes qu'on eut à l'époque » de sa naissance î Malheureuse sa mère ! Enfantement plus mal- )) heureux encore à cause de ces espérances trompées 1 Car la » mère, en mettant au monde, donna elle-même naissance à ces » illusions. Un tel lit à ce sujet les plus belles prophéties : les » connaissances, les amis s'abandonnèrent au plus riant espoir ; ») ils offraient des sacrifices aux Dieux Genethlies, les autels » ruisselaient de sang, une fête de famille réunit toute la maison -, » heureux commencements ! Ils n'étaient donc qu'une amère rail- )) lerie d'un Dieu ! L'enfant fut remis à ceux qui devaient l'éle- » ver... Ils conçurent de lui les plus belles espérances, et pour- » tant, ô malheur, le voilà enlevé par la mort ! »

Vous aborderez successivement chacun des autres motifs d'éloge, en donnant aux regrets une vivacité toujours croissante : l'expression en doit être simple, et, afin d'ajouter de l'éclat au personnage, ne craignez pas de ramener l'auditeur au pathétique, vous en trouverez la matière dans le fond ordinaire des éloges ; vous passerez en revue tous les lieux communs de l'éloge : la famille, la naissance, les qualités naturelles, l'éducation, l'instruction, les mœurs. Vous partagerez les quahtés naturelles en deux catégories, celle des avantages physiques que vous traiterez en premier lieu, puis celle des qualités morales. Vous chercherez vos preuves dans les trois lieux communs cités en dernier heu, je veux dire l'éducation, l'instruction, les mœurs. En tirant l'éloge de chacun de ces heux communs, vous parlerez de la bonne éducation, grâce à laquelle il a corrigé ses imperfections et révélé toute l'excellence de son âme, puis vous lui ferez un second mérite de cette excellence même ; vous traiterez ensuite de son instruction à laquelle il doit de s'être élevé au-dessus de ceux de son âge. Vous prouverez ses mœurs en disant qu'il s'est montré juste, humain, d'un commerce facile, plein de modération ; mais l'essentiel dans tout

panégyrique, ce sont les actions. Vous en parlerez après les mœurs et n'oublierez pas de recourir à propos de chaque action au patiiétique. Après les actions, vous emploierez le lieu commun de la fortune, disant que le bonheur l'a accompagné en toutes choses pendant sa vie. 11 eut tout : richesse , enfants bien nés, amis dévoués, honneurs auprès du prince, honneurs dans les cités. Puis viendront les comparaisons : elles doivent embrasser le sujet tout entier et former comme un chapitre à part. Vous ne vous intenîirez pas dans chaque lieu commun les rapprochements qui vous serviront pour ce chapitre spécial. C'est là que vous produirez la comparaison au grand jour en Tapphquanl à toutes les parties du sujet et vous passerez par les différents lieux communs comme en suivant une pente naturelle. Ainsi lorsque nous ferons cette revue pour réloge de quelque demi-Dieu ou pour celui d'un homme vertueux de notre époiiue, nous dirons qu'il posséda ces qualités mieux que personne — il faut en effet montrer les choses plus belles que le beau lui-même — si ces mérites se trouvent chez un homme célèbre, il faut comparer sa vie à celle d'Hercule, ou de Thésée, puis à l'occasion de ces grandes figures, vous reviendrez au pathétique ; car par ce procédé nous pleurons encore le défunt, nous le faisons d'une manière originale et qui ne rentre pas dans l'éloge antérieur, nous réveillons la pitié et renouvelons les larmes de l'auditoire.

Viendra ensuite le chapitre des consolations adressées à toute la famille et qui ont pour but d'arrêter les pleurs : <» Il vit en effet » avec les Dieux, il habite les Champs-Elysées. » Vous diviserez les éléments que vous fournissent les consolations : vous les offrirez séparément aux enfants, séparément à l'épouse, mais il faut d'abord que vous fassiez l'éloge de cette dernière pour ne point paraître parlera une personne commune et sans mérite. Quand il est question d'un homme, on accepte des paroles prononcées sans dispositions préparatoires, mais s'il s'agit d'une femme, il faut nécessairement préoccuper d'abord les auditeurs de la pensée de ce qu'elle vaut. Si les enfants sont en bas âge , mieux vaut remplacer les consolations par des conseils, car ils ne sentent pas la douleur ; ou plutôt, vous ajouterez à la consolation des conseils, une ligne de conduite à l'adresse de la femme et des enfants. Vous exhorterez l'une à marcher sur les traces de ces femmes d'autrefois, modèles de perfeclicm pour leur siècle, et les autres à imiter la vertu de leur père. Vous louerez ensuite la famille qui n'a rien négligé pour les funérailles, ni pour l'ornemenl du tum-

beau, et vous terminerez votre discours par une prière adressée aux Dieux afin qu'ils leur donnent le plus beau sort en partage.

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