DE LA MONODIE
Homère, le divin poète, parmi les modèles qu'il nous donne, n'a pas oublié celui de la Monodie. Il a prêté à Andromaque, à Priam, à Hécube des discours monodiques en rapport avec chaque personnage, comme s'il avait voulu nous montrer que ce genre ne lui était pas inconnu. Il faut donc demander au poêle les règles qui lui sont propres et les mettre en œuvre, les yeux fixés sur le modèle qu'il nous en a fourni.
Quel est donc le but de la Monodie ? Exhaler des lamentations et des plaintes. Si le défunt vous est étranger, pleurez sa mort, mêlez à yos larmes son éloge, mais que vos regrets occupent partout la place principale. Le discours ne doit pas être purement un panégyrique, l'éloge ne doit y figurer que comme moyen de justifier les pleurs.
Si le mort est de sa famille, l'orateur devient, lui aussi, un objet de compassion , soit parce que cette perte le laisse seul, soit parce qu'elle le prive d'un excellent père, et alors il déplore luimême son propre isolement. Si le défunt était à la tête d'une cité, on pourra parler de cette cité, et , dans l'intérêt du sujet, faire entrer son éloge. Par exemple : « La ville est illustre , mais « celui à qui elle doit tout son éclat, c'est le défunt. » Ou bien : « Qui veillera désormais sur elle, qui la sauvera comme celui qui » n'est plus ? »
Si le défunt était jeune, il faudra tirer des motifs de lamentalions de son âge, de sa nature, en disant qu'il avait d'heureuses dispositions, qu'il donnait de grandes espérances ; ou des circonstances : son hymen devait bientôt s'accomplir, on préparait la chambre nuptiale ; ou bien encore de la cité : on comptait qu'elle aurait en lui un chef, un orateur, un juge pour trancher les
contestations judiciaires. Partout en traitant ces matières, on doit en faire un motif de pleurs. Il faut donc dans ces discours se plaindre dés le début, et des Dieux, et des rigueurs du sort, de la mort qui établit une loi injuste, puisapijiiquer ces considérations à la fin prématurée du défunt : « Quel homme les deslins nous ont ») ravi, et que de vertus ils ont foulées aux pieds en sii personne ! » Mais, pour ne pas nous répéter, usez simplement du procédé et dans votre discours passez en revue ces différentes questions. Distinguez dans votre monodie trois épo(iues différentes : l'époque présente (jne vous placez en premier lieu ; en effet le discours devient plus émouvant quand il relate des choses actuelles et qu'on a eues sous les yeux : il fait verser plus de pleurs quand il expose l'âge et la manière dont le défunt est mort, soit qu'il ait succombé à une longue maladie, soit que son trépas ait été rapide et l'ait emporté du milieu même de l'assemblée , car il se trouve alors que ceux qui la composaient ne se sont pas réunis pour une cérémonie heureuse, ni pour un spectacle qu'on puisse désirer.
Vient ensuite l'examen du passé : on euNisage ce qu'était le défunt, au milieu des adolescents, quand il était jeune : au milieu des hommes faits, quand il fut parvenu à l'âge viril : son commerce aimable, son caractère facile, la distinction de son langage, son ardeur parmi les jeunes gens et ceux de son âge , ce qu'il était à la chasse, ce qu'il était au gymnase.
Quant à l'avenir, il donne à apprécier les espérances qu'avaient conçues les parents : vous userez ensuite de l'apostrophe : « 0 fa- » mille illustre et renonmiée jus(iu'à l'heure présente, tu étais .) lièie de ton or. de tes richesses, de ta noblesse vantée partout. » et voilà que tous ces avantages sont entraînés et anéantis dans .) sa chute ! Possèdes-tu maintenant un objet précieux qui vaille » celui que tu as perdu ? » Pleurez donc avec le père , avec la mère , et ajoutez à la pitié par le raiiprochement des espérances dont ils ont été frustrés, puis vous reviendrez à ce qui regarde la ville : « Que n'eûl-il pas été pour elle, queU talents il eiU d«'ployés »> dans les luttes d'ambition et quels mcrites s'ctaient déjà produits )) en sa personne ! •> Si le défunt se trouvait au nombre des administrateurs de la cité, énumérez le plus possible de leurs actions en traitant du passé ; s'il devait s'y trouver un jour, reportez ce développement à l'article des choses futures, et en général vous mettrez en harmonie avec les époques ce ciui regarde le personnage.
Après avoir traité ces trois époques, vous décrirez la pompe lu-
nèbre, Taffluence de toute la population : « Plût aux Dieux qu'elle « ne se fût réunie que pour raccompagner à la chambre nuptiale « ou pour l'escorter au moment d'un voyage dont il pût revenir, ou » pour entendre un discours qu'il dût prononcer ! » Vous peindrez ensuite la beauté de son corps, cette beauté reléguée dans la tombe, ces joues si roses , cette bouche harmonieuse à jamais muette, cette barbe naissante flétrie pour toujours • ces boucles de cheveux que désormais n'admireront plus les regards ; ces yeux, ces prunelles éteintes, ces paupières arquées, maintenant détendues , enfin tout ce que la mort a détruit avec lui. Il est évident que les monodies ne sont en usage que pour les jeunes gens et non pour les vieillards, car qui ne sent tout ce qu'il y aurait d'étrange et d'absurde à pleurer la vieillesse comme on pleurerait le jeune âge ? Mais la Monodie peut convenir à un mari parlant de sa femme. Qu'elle interprète aussi les regrets des animaux privés de raison, car eux aussi, comme le bœuf, le cheval, le cygne, l'hirondelle, ne voient p^s en êtres insensibles la perte de leurs semblables. Ainsi le cygne abandonnant son aile au zéphyr pleure son compagnon ^ l'hirondelle aussi fait entendre des plaintes et souvent, convertissant sa chanson en un hymne de deuil, elle se pose sur le feuillage des arbres pour chanter sa douleur. Mais il ne faut pas que le discours se prolonge au delà de cent cinquante lignes, car dans les malheurs et les revers ceux qui souffrent ne parlent ni longtemps, ni beaucoup. La Monodie est toujours libre de toute règle.