DE L'ORAISON FUNÈBRE POLITIQUE ET COLLECTIVE
DEPUIS LA GUERRE DU PÉLOPONÈSE JUSQU'A LA PERTE DE l'indépendance
Mais ces caractères qui convenaient à une époque de triomphes durent bien changer quand, avec la guerre du Péloponèse, arrivèrent les fautes, les revers, les malheurs.
L'Oraison funèbre, dans les mêmes conditions, n'était plus possible : Athènes qui, dans les guerres médiqucs, avait été le rempart de la Grèce contre toutes les forces de l'Asie, avait peine à se défendre contre quelques-uns de ces peuples pour qui elle avait été jadis un bouclier ; naguère victorieuse, elle était maintenant humiliée, pour ne pas dire vaincue Il va de soi que l'éloge dos guerriers, l'éloge de leur courage tout seul — surtout quand il avait été malheureux — ne pouvait plus suffire, et l'on dut avoir recours aux expédients pour le rehausser par
quelque chose de grand et d'une incontestable splendeur.
Je ne veux pas dire que, sans transition, sans tâtonnements, s'opéra une modification complète et radicale. Il est vraisemblable qu'en présence de quelques retours de fortune, Athènes entendit encore retentir l'oraison funèbre de la seconde période, moins toutefois le thème de Gorgias qui n'eût plus été qu'un hors-d'œuvre ; mais ces exceptions n'ont pu guère se rencontrer que jDendant les premiers temps de la lutte et avant que l'éloquence funèbre eût pris le caractère bien tranché que lui imprimèrent d'éminents orateurs, car le génie ne manqua pas à cette période : Périclès, Lysias pendant la guerre du Péloponèse, et, plus tard, Platon, Démosthènes, Hypéride, voilà les grands écrivains qui relevèrent aussi haut qu'elle pouvait encore parvenir.
Périclès est celui qui lui donna le plus et dont elle garda plus particulièrement l'empreinte. Sans le reproduire, tous procèdent de lui et se ressemblent avec néanmoins d'assez notables différences : ces traits communs qui leur donnent un air de famille, résultent des exigences de la situation que nous venons d'indiquer ; les réunir me semble chose intéressante et utile. Nous y gagnerons non-seulement une idée plus nette des caractères distinctifs de l'Oraison funèbre à cette époque, mais ce travail préparatoire sera encore une base solide pour les analyses que nous présenterons successivement des divers monuments que nous ont laissés ces grands hommes.
Essayons d'abord de montrer comment se constitua cette nouvelle forme d'oraison funèbre.
Nous l'avons dit, l'orateur chargé de célébrer des guerriers morts après des succès insignifiants ou des revers, dut chercher autour de lui quelque chose d'élevé, d'imposant et de véritablement splendide pour donner à son
Ao
sujet la grandeur et l'éclat qui ne se retrouvaient plus dans les faits. La nécessité de plaire à un peuple enivré de lui-même, difficile sur l'éloge et habitué à être flatté, rendait la tâche plus aride encore. Comment, en effet, tirer des sujets de félicitations du sein de calamités pubhques et des motifs de flatteries ou de fierté d'un amoindrissement d'influence ou de pouvoir ? La difficulté fut tournée d'une manière ingénieuse : l'éloge d'Atliènes, qui avait pu épisodiquement dans la période précédente, faire partie de l'Oraison funèbre, en de int, dans ces temps malheureux, la partie princ'pale : l'Oraison funèbre changea, pour ainsi dire, de sujet et de base , et ce fut une bonne fortune pour les oraleurs, comme pour la vanité fort en souffrance du peuple athénien.
Cet éloge d'Athènes, l'éloquence voulut lui donner les proportions les plus grandioses : on ne s'en tint pas à célébrer la gloire des guerres médiques, c'eût été accuser la pénurie du présent et éveiller des comparaisons fâcheuses ; on fit une revue rapide de toute l'épopée athénienne en remontant jusqu'à l'ère fabuleuse et mythologique. Athènes, à toutes ses époques de misères, a eu l'art de faire ser\ir les morts au profit des vivants, tout en se réservant de subsfituer à l'occasion l'éloge des vivants à celui des morts *. Puis, comme le premier besoin des orateurs était d'aduler cette démoc:atie impérieuse, ils ajoutèrent à ce canevas, déjà si vaste, tout ce qu'ils crurent dénature à être bien reçu. Ainsi, l'Autocfithonie du peuple athénien, ses lois, ses in.^titulions, sa forme de gouvernement prirent, selon les besoins du moment ou le génie de l'orateur, une part plus ou moins large dans l'Oraison funèbre.
Périclr's. Oraison Junèbre, jiJ 2.
Il fallait cependant amener ces brillants développements de manière à ce qu'ils ne parussent pas un hors-d'œuvre. Voici à quel point de vue se plaça l'orateur pour les relier à son sujet : « Ces guerriers ont fait le sacrifice de leurs » jours parce que leur glorieuse patrie méritait un pareil » dévouement, et la grandeur d'âme qui leur a inspiré un » si beau sacrifice, ils l'ont due à la naissance distinguée, » à la noble éducation dont ils lui sont redevables en- » core ' . »
C'est ainsi qu'un élément secondaire se trouva substitué à l'élément principal ; et l'éloge des guerriers descendit si bien de son importance première qu'il perdit jusqu'à sa place reconnue et désignée dans le discours. On le mit, soit au commencement, soit k la fin, au choix de l'orateur *.
Quels caractères nouveaux ces innovations durent-elles imprimer à l'Oraison funèbre ?
D'abord, l'orateur, préoccupé du désir de plaire, puisant, comme les poètes , aux sources du merveilleux, et traitant des sujets qui semblaient de leur domaine exclusif, orna sa parole plus qu'il ne l'eût fait sans cette circonstance. Il en résulte pour l'éloge funèbre un style qui tient le milieu entre la poésie et la prose '\
Une autre conséquence de cette méthode fut de rendre nécessaire l'éloge de tous les guerriers tués dans les temps antérieurs ; on le réunit à celui des morts dont on célébrait particulièrement les funérailles ; il s'ensuivit encore l'obligation de louer ces derniers en bloc, sans désigna-
' Voir les oraisons funèbres de Lysias, Platon. Déraoslhènes. » Ménexène, § -1 .
^ Genus dicendi quod quasi médium tenet loeum inler poesim et prosam oralionem. (Westerman. DeEpitaphio Demosthenis, p. 38.)
tion de noms, ni de hauts faits. Sans doute, l'esprit démocratique ' fut pour quelque chose dans cette habitude qui obtint force de loi ; mais n'y avait-il pas aussi une raison de convenance à louer sans désignation particulière les morts contemporains, quand l'éloge était collectif pour les grands vainqueurs de Marathon et de Salamine î* Et d'ailleurs, en admettant la possibilité d'accuser nominativement ses pertes les plus sensibles, compter ainsi toutes ses douleurs , n'était-ce pas introduire une occasion de larmes dans des circonstances où l'enthousiasme n'était pas toujours facile à fah*e naître? n'était-ce pas risquer de voir se changer en cérémonie lugubre une manifestation nationale qui devait rester jusqu'à la fin digne, solennelle, imposante ? Il pouvait se faire encore que, parmi les morts, le plus brave eût été, à d'autres titres, un citoyen méprisable : l'éloge coUectif épargnait à l'orateur et à l'assemblée cet embarras comme ce péril. Enfin, dans ce peuple où le contact sur la place publique , en développant les rivaUtés et les brigues, avait dû faire naître tant de germes de haine et d'esprit de parti, des éloges personnels eussent heurté des prétentions , excité des jalousies et mécontenté tout le monde, en faisant crier pour les uns à l'injustice, pour les autres à la faveur.
Toutefois, gardons-nous de croire que l'éloquence, en s'interdisant tout nom propre, fût condamnée à ne célébrer que des gloires anonymes : les noms des morts, bannis du discours, étaient, soit avant, soit après la cérémonie, gravés sur leur tombe. Cet honneur, nous l'avons vu, avait été accordé, antérieurement aux guerres médiques, à des esclaves qui, dans une guerre contre les Éginètes, avaient péri en combattant à coté de leurs maî-
' Discours d'Eschine contre Clrsiphon, j^ 90 et 9-1.
très \ L'usage en fut continué après l'institution de l'éloge collectif , témoin une inscription du Louvre * qui nous a conservé les noms de guerriers athéniens morts l'an quatre cent soixante - huit ou quatre cent soixanteneuf avant J.-G. ^.
L'éloge collectif échappait ainsi à une étrange contradiction , celle de consacrer tout à la fois le souvenir et l'oubli ; mais quels que fussent d'ailleurs ses nombreux avantages , il entraînait aussi de graves inconvénients et tout d'abord celui de l'exagération.
En effet, tout éloge collectif paraît faible, parce qu'il est vague et banal ; l'exagération, en frappant fort plutôt que juste, était un moyen de le faire mieux sentir.
En outre, cette habitude de faire honneur de la bra-
■ Voir le texte de Pausanias cité dans la note 3 de la page 23. ^ Voici la traduction du commencement de cette inscription précieuse, dont je dois la connaissance à M. Egger :
TRIBU ERECHTÉIDE
CEUX-CI : PÉRIREIVT : A LA : GUERRE : A CHYPRE : EN EGYPTE : EN PHENICIE : A ELEUSIS : A ÉGINE : A MEGARE :