LA : MÊME : ANNÉE
GÉNÉRAUX PHANYLLE, ACRYPTE, ETC.
Viennent ensuite les noms sur trois colonnes : d'abord ceux des guerriers tués à Chypre, puis ceux des morts de l'expédition d'Egypte, et ainsi de suite. (Boeckh. Corpus inscr. grœc,^ n^^lôS; Franz. Elem. Epigr. Grascae., n« 47).
Ce monument curieux complète ce que Thucydide nous apprend des honneurs funèbres usités à Athènes. La poésie, comprise dans les beaux-arts en général (Tràca pouo-i/Yj) Ménexène^ § 21 , était-elle aussi admise à jeter quelques fleurs sur ces tombes ? On a quelque raison d3 le croire, en hsant les épitaphes de V Anthologie; il est visible toutefois que la plupart d'entre elles ne sont que de simples jeux d'esprit et n'ont pu llgurer aiheurs que dans les œuvres des poètes qui les avaient composées.
3 Thucydide. Liv. I, § CIV et suivants.
vourc des guerriers à la bonne éducation qu'ils ont reçue de la patrie entraîna parfois l'orateur jusqu'à l'éloge des vertus privées '; on conçoit que cet éloge, lorsqu'il s'étendait à la masse tout entière des morts, constituait une exagération nouvelle, et elle ne devait pas être perdue pour ce peuple si spirituel et si frondeur , bien qu'il y trouvât son profit. L'éloge des vertus domestiques , à en juger par le pasticbe de Gorgias, a pu exister déjà pendant la seconde période, et, si nous nous en rapportons à à la critique qu'en fait le Ménexène ^ il fut, dans la suite, poussé plus loin que nous ne pouvons en juger d'après les modèles qui nous restent.
Au surplus, l'exagération ne se trouvait pas seulement dans l'éloge des morts, elle existait encore dans les louanges prodiguées aux auditeurs ' et surtout à la patrie.
Quant à celte dernière, c'était presque une nécessité, du moins à certains égards. Il fallait qu'au milieu des revers elle semblât si imposante, si illustre que ceux qui avaient succombé parussent suftisamment payés de leur dévouement par la pensée qu'ils étaient morts pour cette noble mère de tous et n'avaient pas été étrangers à sa gloire.
Il en résulte pour l'orateur un procédé toujours le môme
' Démosthènes. Eloge funèbre : « Dans leurs jeunes années, » jaloux de briller dans toute espèce d'inslruclion, ils se livrèrent •) aux exercices convenables à chatjue degré de ce! âge ; pères, » amis, parents, ils charmaient lous ceux à (pii les liail le de- » voir, elc. »
On peut voir dans le Panégyrique d'Isocrale, g 22, un habile éloge des verlus poliliiiues dans lesquelles se trouvent aussi comprises (pielques verlus privées : c'est peul-èlre le spécimen do ce qu'apuèlre Téloge de ces dernières (juand il elail bien couru cl ne sortait pas des limites du bon sous et du bon goût.
' il 2. Ldilion Gollleber. — ^ Ibid.
qui caractérise fortement l'oraison funèbre de cette époque. A-t-il à apprécier le sacrifice que les guerriers ont su faire de leur vie ? Bien que l'élévation de sa parole ait quelque chose d'héroïque, bien que son langage solennel annonce des compensations à la vie perdue, malgré l'idée de félicité et même d'apothéose qu'il évoque pour ces hommes presque assimilés aux dieux, je ne sais quel souffle glacé comprime l'émotion et resserre le cœur. N'en soyons pas surpris et ne nous en prenons pas au talent de l'orateur, cette froideur était chez lui calculée- Organe de l'État, il devait, dans l'intérêt de l'État et parfois dans un intérêt purement égoïste, imposer à ces nobles victimes un dernier sacrifice, et les priver du seul tribut qu'on ne refuse point aux morts, celui des regrets et des pleurs.
Après le panégyrique d'Athènes, après l'éloge des morts, il était nécessaire, surtout dans des temps malheureux, de donner des conseils aux vivants, des exhortations aux fils et aux frères, des consolations aux parents, aux enfants, aux épouses.
Les conseils et les exhortations sont ce que réclament les circonstances ou les besoins particuliers de l'orateur. Quant aux consolations, c'est en vain qu'on y chercherait ces mouvements passionnés de l'âme ' qui, sans doute, auraient fait verser des pleurs, mais des pleurs sans amertume, comme ces attendrissantes paroles : « L'année » a perdu son printemps ! » Ce que nous venons de dire
' où yoio O|0-flv£iv ovâs Kfro\ofôps(TQo(.t rovç àTzoQavôvraç . Où yà/3 av Tva.pcn.u.vQoiu.eTC/f. xoùç OTroAetTro/xévouç, à'X)^« pstÇov tô ni-jBoç nrccpucx-ASv àÇotpsy. Kat où âô^et zlvoi.t twv YJATOi)(^oiiivMv 'iTrcAtvoç , ccXkù o'Kofvpixoç ôiç rà ^eivoTara TraQdvrwv. (Denys d'HaJicarnasse. TEXNH. MiOoâoç iniTUfloiv.)
du ton dont se caractérise la mort des guerriers, est encore et surtout applicable aux consolations données à leur famille. Elles ont toutes pour cachet le même héroïsme officiel, une froide résignation qui, ne partant pas du cœur, ne vont pas au cœur. Calme, maître de lui, d'une sérénité majestueuse, l'orateur semble, ici encore, ne connaître qu'un dévouement inllexible à la mère commune, et se montre l'organe du devoir impérieux et triste qui doit être religieusement et simplement accomph.
Cette dignité austère, feinte étiquette qui paraît vouloir imposer aux autres le caractère et la mesure de sa propre douleur, nous ne la verrons nulle part plus évidente que dans le discours de Périclès *. C'est que nul peut-être n'eut sa politique personnelle engagée plus profondément et ne sentit le poids d'une responsabilité plus terrible. Cette gravité de convention, cette absence calculée de pathétique étaient, il est vrai, fatales à l'éloquence : mais on ne peut nier qu'elles ne convinssent à merveille dans une cérémonie qui était moins la glorification des morts que l'apothéose de la patrie.
Un point sur lequel je crois devoir insister et qui est encore une des particularités de l'Oraison funèbre à cette époque, c'est l'absence presque complète de consolations puisées dans la croyance à une vie future : aussi, pas de ces apostrophes émouvantes, de ces prosopopées qui font en (juelque sorte sortir du tombeau l'image de ceux que
• Mt-nandre, dans scui Irailc ^i-ù iixioii/.'zivZyj^ s'o\|)i'ime ou ces UM'IUCS : 0o'jx'jc?to/;ç Aiyojv Z7Tfzv.fi»iv sttï toï; vzao'jsi xar' àrtyô.:; toO
y.a.1 iT:i(sr,[LTrJ'/.':Q 'jXi 7r£(X6tv èovvavro* àV/à y.'xi Ùtto toO ô/irjvou t6 TToo-ôv è(j)UAà;aTo, r^tà toj roAéixo'j ryjv ^çtixv , ottso ^v fjT.zoço; , â%y.ovzt'j ov; voozTfiiTTZzo roAsixctv* sôrr/e c?è rôv à;rô t:^; Tra^ajxuOia; TOTTov. {fi/ietnte.s Cncci. cdilioii ruiniri'. noI. III. |». HS.i
l'on pleure, pour la rendre présente à tous lesyeux. Faut-il y voir quelque scrupule religieux ? Faut-il s'en prendre à la préoccupation que nous avons signalée chez l'orateur, à son soin continuel d'éviter ce qui pourrait amener un dangereux épanchement de douleur? Je suis assez tenté de le croire, car le dogme d'une vie ultérieure n'était plus, depuis longtemps, chose nouvelle ; les mystères d'Eleusis, auxquels tout pieux Athénien devait se faire initier, n'avaient pas d'autre objet, dit-on, que de préparer l'âme à entrer dans un autre monde. Les poètes, à commencer par Homère, et le théâtre, en avaient assurément répandu la croyance : « La dent du feu n'anéantit pas le sentiment » chez les morts, » dit le représentant des idées populaires, le chœur, dans les C/wejt?/iores d'Eschyle ; et, en mainte circonstance, la tragédie tire de ce dogme ses plus dramatiques effets.
Peut-être, cependant, à côté du motif indiqué, doit-on en signaler un autre. On sait que le peuple athénien voulait qu'on lui offrit avant tout ce qui était de nature à lui plaire : que venait-il chercher, même dans ces cérémonies funèbres ? Les plaisirs des sens et de l'imagination tout aussi bien que les satisfactions de l'orgueil national et de la vanité. Être amusé, caressé, adulé, bercé, tant pour le présent que pour l'avenir, des plus flatteuses images, voilà, à toutes les époques, quel fut un de ses besoins les plus impérieux. Or, il faut le reconnaître, les plaisirs des Champs-Elysées, tels qu'avait pu les rêver l'imagination si riche pourtant des poètes, étaient restés néanmoins assez monotones, et un orateur courtisan devait éviter, pour son dédaigneux auditoire, des perspectives aussi peu souriantes '.
' Voir dans Homère (Odys.^ XI,) TÉlysée des héros et les plaintes d'Achille, si étranges pour nous dans une pareille bouche.
Pour que cette idée de la vie future pût convenablement prendre place dans l'Oraison funèbre , il fallait d'abord que des motifs politiques et purement bumains ne vinssent pas entraver l'essor de la pensée : il fallait encore que des mœurs moins sensuelles et un progrès moral dans les idées permissent de concevoir des jouissances autres que les jouissances matérielles ; il fallait enfin, nous le verrons plus tard, môme après Socrate et Platon, attendre le christianisme.
Nous avons épuisé la série des formes principales qu'adopta l'oraison funèbre de cette période : elle offrait ainsi de grandes ressources au talent, mais en adoptant d'une manière invariable ces lieux communs de convention, elle devait finir par rencontrer un périlleux écueil, la monotonie, mère de la médiocrité.
Nous trouverons, en effet, chez des orateurs de génie, obligés de repasser par une ornière devenue trop épaisse, des traces d'impatience et de fafigue ; or, quand le génie n'est pas libre, il descend presque toujours au-dessous delà médiocrité. D'ailleurs à quoi peut aboutir une œuvre commandée dans telles et telles conditions et non faite d'inspiration et trouvée loin des sentiers battus ? Cette nécessité de reprendre toujours le même fond commun de tous les éloges explique sans doute le petit nombre d'oraisons funèbres que cite l'antiquité, ainsi que l'infériorité de ([uelques-unes qui ont paru peu dignes des grands noms qui les ont signées *.
Voilà ce que paraît avoir été l'Oraison funèbre à partir
offot pèv Otto t^ç |3ou).vjç aé/oeôivTcç èrt roO 7T\i}Bov; toùç ETrtTa-
èxdff^ïjcr&cv , zat oOx àv t'.ç Troâypa Trototro roùç )>dyoi»ç «Otwv. [.I£iius Aristide. Kdiliou .U-bli. l. II, p. Sj.)
de la guerre du Péloponèse et il faut reconnaître que l'éducation mâle des anciens peuples de la Grèce * avait dû préparer les esprits à admettre les différentes formes que nous avons énumérées. Nous n'osons dire qu'elle n'ait pas eu d'autres caractères, car son cadre assez élastique se prêtait à tous les besoins ; mais , à en juger par le petit nombre des monuments qui nous restent, voilà ce qu'elle fut. Il semble même que l'État ait voulu l'immobiliser dans ces formes convenues en ôtantà l'orateur le temps de s'y préparer et en le condamnant à la nécessité de répéter ses devanciers ou d'improviser son discours ^.
Elle s'est maintenue ainsi, sans altération profonde, pendant plusieurs siècles, et cela se comprend ; elle plaisait à tout le monde, à l'État, au peuple, à l'orateur : et tous y trouvaient également leur profil.
Le peuple d'abord. 11 aimait les fêtes, la pompe, et certes, rien n'était plus magnifiquement solennel que l'éloquence de ces discours d'apparat, qui retentissaient au milieu de la cérémonie que décrit Thucydide '. Il aimait la flatterie ; or, quel champ plus vaste que ce canevas toujours le même, toujours nouveau, sur lequel l'éloquence brodait l'éloge d'Athènes ! Les revers , les désastres obscurcissaient-ils l'horizon de sa gloire, il cherchait, en
• « Les Grecs étaient insU'uits à se regarder, à regarder leur » famille comme partie d'un plus grand corps qui était l'État. Les » pères nourrissaient leurs enfants dans cet esprit, et les enfants » apprenaient dès le berceau à regarder la patrie comme une » mère commune, à qui ils appartenaient plus encore qu'à leurs » parents, etc., etc. » (Bossuet. Discours sur l Histoire universelle, part. III, chap.5.)
^ Voirl'exorde de Lysias. Voir surtout le g I du Ménexène.
3 Thucydide, liv. IL
s'enivrant de sa grandeur passée, à se faire illusion sur sa faiblesse présente, à se raidir contre le sort, à fermer les yeux sur un amoindrissement de puissance et s'endormait encore une fois, au bord du précipice, en rêvant pour le lendemain le soleil de Salamine et la gloire des anciens jours.
Néanmoins, si l'estime exagérée de soi était le travers le plus généralement dominant à Athènes, ce peuple, si facile à s'aveugler, était trop intelligent pour ne pas sentir que les étrangers, les alliés, pouvaient ne pas partager toutes ses illusions '. Il fallait faire, h leurs yeux, bonne contenance, et pour cela, quoi de mieux inventé que rOraison funèbre dans les conditions que nous avons indiquées ?Périclès en laisse habilement entrevoir quelque chose au chapitre II de son discours. Quant à Platon, il s'en moque agréablement par la bouche de Socrate '\ La raillerie porte coup, mais con\enons aussi que l'expédient a du avoir son utilité avant qu'il ne s'usât assez pour prêter au ridicule.
Les parents des morts eux-mêmes ont pu être favoi ables à cette forme nouvelle de l'Oraison funèbre : ce que, dans certains cas, elle ùtait de satisfaction à leur cœur, elle l'ajoutait à leur orgueil. L'apothéose élevait bien haut leurs enfants, et si les larmes ne leur étaient pas toiijoius
• Le peuple si induif^enl siirles épigrammesquo lui dococliaieut ses comiques, lorsque, au llu'àlre, il se trouvait i)our ainsi dire eu famille, n'entendait plus raillerie (piand on le plaisantait devant les étrangers. On sait qu'Aristophane fut mis en jugement par Cléon à cause de sa comédie des Babyloniens, aujourd'hui perdue, dans laquelle il se moquait du peuple d'Athènes et (jui fut représentée à l'epoiiue où arrivaient 1rs étrangers et les allies. — Voir une note de M. Artaud dans sa traduelion des .ichnrniens ; voir encore le dchut du Mvnexine.
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permises, ils devaient sentir néanmoins que, puisque Athènes était radieuse, grâce au dévouement de leurs fils, cette splendeur, leur ouvrage , devenait une illustration qui, des morts, rejaillissait sur leurs personnes.
Quant aux orateurs qui étaient aussi des hommes d'État, ils semblent l'avoir faite ainsi pour leur propre usage. Quel moyen puissant, en effet, de s'attacher davantage ce peuple capricieux et mobile , en le flattant sur les points où il éprouvait le désir ou le besoin d'être flatté ! Quel moyen ingénieux d'amener, sans opposition et dans les conditions de bienveillance les plus désirables, l'apologie de leur conduite , de leur politique , de leurs vues ultérieures ! Qu'ils trouvaient facilement à pallier leurs fautes, à raffermir leur popularité ébranlée, et, en maintenant la douleur dans d'étroites limites, qu'ils changeaient facilement une cérémonie pleine de périls pour eux-mêmes, en une fête toute d'enthousiasme et de patriotique orgueil ! Certes, si la tragédie a eu, comme on l'admet d'ordinaire *, un côté pohtique à Athènes , est-il par trop téméraire d'avancer que l'Oraison funèbre a pu être un moyen gouvernemental entre les mains de certains orateurs ?
Résumons, avant de passer à l'examen détaillé des monuments de cette période, les caractères principaux et distinctifs que nous venons de reconnaître :
lo L'éloge d'Athènes , remontant aux temps les plus reculés et occupant la première place ; l'éloge du courage des guerriers ne conservant plus qu'une importance épisodique ;
2o L'éloge collectif, égal pour tous, sans désignation de
' Voir la thèse de M. H. Weil, De Tragœdiarum grxcarum cum rébus publîcîs concunctione. (Paris, -1845) et M. Artaud, préface d'Ântigone.
noms, ni de hauts faits et s'étendant aux morts de toutes les époques :
3° L'exagération dans l'éloge qui descend parfois jusqu'à célébrer les vertus privées, uniformément chez tous les morts ;
4o L'éloge de l'Autochthonic et des institutions démocratiques, principe et cause de la bravoure des guerriers ;
oo L'appréciation de leur mort faite avec un air de majesté affectée, froide, sentencieuse, qui semble avoir pour but de comprimer l'émotion et de prévenir les épanchemcnts de la douleur :
()« Des conseils aux vivants, des exhortations aux fils et aux frères, des consolations à la famille : ces dernières généralement puisées dans les dédommagements que donne la gloire, dans l'idée du bonheur des morts affranchis des maux de cette vie, et dans leur assimilation aux dieux par les honneurs qui leur sont rendus :
7o L'absence presque complète de consolations empruntées aux espérances d'une autre vie :
80 Un style riche et paré qui tient le milieu entre la prose et la poésie.
Passons maintenant à l'étude des monuments que le temps nous a conservés.