‹ De l'Oranie au Gourara; notes de voyageChapitre 3 sur 26 · ZONE DEPANDAGE DES GRANDS OUEDS · texte numérisé non relu

ZONE DEPANDAGE DES GRANDS OUEDS

Nous avons maintenant atteint le bas Oued-Gharbi et nous allons pénétrer par Raknet-el-Halib et le col de M'guissen-Drinn dans la zone d'épandage des grands oueds. Les cartes les plus récentes de cette partie du Sahara oranais marquaient ici la limite septentrionale de l'Erg. Les sables y sont représentés comme s'arrètant brusquement au Mongar le plus oriental du Dour-Foukani et ce n'est plus jusqu'au Meguiden qu'une masse profonde de dunes sillonnées seulement par quelques filets blancs, les gassij reliant les lignes de points d'eau. Cette représentation est absolument contraire à la vérité ; les dunes de l'Erg dans cette direction ne commencent qu'au delà d'Haci- Cheikh, à environ 80 kilomètres au delà de la prétendue perte de l'Oued-Gharbi

D'une façon générale, depuis Ghourd-en-Noubia et Daïa-Hamera vallée de l'oued Seggueur) et, en remontant au Nord, vers Haci-bou-Zid et Zebirat, s'étend de 1 est à l'ouest jusqu'au delà du Garet-Guefoul et de

la kheloua Sidi-Brahim la région très caractéristique et très spéciale d'épandage des grands oueds. Disposée en écharpe et faisant suite d'une façon constante aux plateaux de hammadas et aux cours d'eau bien définis qui les entaillent, cette zone occupe un vaste parallélogramme, dont Taxe dirigé NE SO a 400 kilomètres de développement ; sa largeur est maximum entre la Daïa-Oum-el-Dahr et Haci-Zirara ; elle atteint alors bien près de 85 kilomètres. Cette immense surface est le réceptacle d'une partie des eaux de grandes crues des Oueds Seggueur, Gliarbi et Namous ; à Test, au delà du lit de l'Oued-Seggueur, des études de détail permettront sans doute dans l'avenir d'y rattacher les espaces qui s'étendent au sud des daïas de l'Oued-Zergoun ; à l'ouest elle doit se poursuivre jusqu'aux falaises de l'oued Saoura, entre Igli et Beni- Abbès.

Les gour que nous avons vu précédemment se détacher des falaises à Melk-Sliman, à Merfoua, se multiplient ici à L'infini ; des érosions ont peu à peu vermicide, pour ainsi dire, les plateaux de hammadas qui se prolongeaient autrefois jusqu'au Meguiden avant L'envahissement des dunes. C'est une succession ininterrompue de cirques, de couloirs, de dépressions <le toutes sortes, qui ont été creusés sous L'action des crues puissantes qui se sont produites depuis les temps reculés des périodes quaternaires el qui se manifestent

encore, mais très rarement, de nos jours. Au milieu de ces èvidements surgissent des gour aux formes géométriques, aux pentes abruptes, montrant dans leurs coupes les assises gréseuses rouges des terrains sahariens, toujours couronnés par la carapace calcaire travertineuse ou parles poudingues à gros éléments, sur lequel s'établit le sol rocailleux des plateaux.

Capitaine Cemesson, phol. Giralt, se.

Gara dans l'Oued Gharbi

Ces gour ont une altitude beaucoup plus faible que ceux que nous avons rencontrés vers Benoud ; ils ne dépassent jamais une trentaine de mètres au-dessus du sol des dépressions; vers le milieu de la hauteur, très souvent, s'alignent des témoins des hammadas de bas niveau ; l'ensemble forme alors un escalier géant.

Seuils. — Ce sont ces dépôts de hammadas de bas niveau qui ont donné naissance aux nombreux seuils qui se rencontrent dans ces couloirs, dans ces dépressions à daïas ; ils y ont constitué, surtout à la fin de l'époque quaternaire, de véritables barrages naturels qui se sont, suivant le cas, opposés aux écoulements des eaux des crues, détournant ici ces masses liquides pour les rejeter dans les méandres où leur force était vaincue, ou, là, moins élevés, les laissant pénétrer en torrents violents jusqu'aux parages du Meguiden, créant des gour, creusant des bas-fonds et préparant ainsi pour la crue suivante un libre passage au milieu de dépôts compactes.

On s'explique, en parcourant ces régions, ce que devait être, aux époques passées où se développaient dans toute leur amplitude les phénomènes clysmiens, le jeu des grandes crues, le travail des affouillements multiples qu'elles ont subi, et surtout, comme conséquence, la raison d'être de la complexité du cours des oueds dans cette partie du Sahara, à notre époque.

De nos jours les crues, même les plus considérables, ne sont en rien comparables à celles des temps quaternaires et préhistoriques; cependant elles atteignent encore, au delà des daïas d'Oum-ed-Dhar et d'Oumel-Maï, Arich-et-Tir, Harchan-el-Halma ; même dans les cas d'abondance exceptionnelle des pluies, les

DE I/ORANIE AU GOURARA 35

eaux de l'oued Gharbi viennent détremper les sols fertiles en pâturages des Oummat-Ghebira jusqu'au nord des gour de Chat-ou-el-Haouli ; mais, cependant, ce ne sont plus les mascarets torrentueux qui se produisent encore en aval de l'oued ; c'est un écoulement boueux relativement faible qui suit lentement la ligne tortueuse des dépressions.

Au sud de Raknet-el-Halib, entre le Dour Tahtani et le Dour Foukani, s'élève un seuil de près de 6 kilomètres de développement de l'est à l'ouest ; il relie à un niveau assez bas les deux plateaux des Dour. C'est ce seuil qui détourne l'oued Gharbi et l'infléchit vers l'orient ; au temps quaternaire, le niveau de l'eau des crues était assez élevé pour franchir ce seuil et les eaux gagnaient alors Ounakel et Obdjia directement par ce passage. Alors les gour de Oum-ed-Dahr, de Chebikel-Meriem, de Dour-Tahtani,, de Chat-ou-el-Haouli, pour ne citer que les plus remarquables, étaient des îlots émergeant au milieu des remous de cette gigantesque inondation. Le cours de ces grands oueds sahariens varie donc ; suivant la puissance de la masse d'eau entraînée, il modifiera son cours d'une crue à la suivante. Rien n'est mieux fait pour fixer l'esprit que de comparer ce régime spécial, auquel est soumise la zone d'épandage des oueds sahariens, à celui du système des lagunes littorales.

Les deux bassins des crues des oueds Seggueur et

36 DE I/ORANIE AU GOURARA

Gharbi communiquent entre eux vers Zebirat et la Garet-el-Djemel au nord-est cTArich-et-Tir.

Le sol de ces sillons profonds, qui entaillent à différents niveaux les terrains gréseux des gour, se montre sous deux aspects distincts : terrain rouge de reg dur et terrain blanc calcaréo-gypseux. Le terrain graveleux de reg est formé des assises des terrains sahariens mis à nu par l'érosion et aux éléments desquelles sont venus s'adjoindre des cailloutis quartzeux et quartziteux entraînés par les eaux et du sable apporté par le vent. De Raknet-el-Halib à Garet-Tebel, de Selselatel-Melah à Guern-AU, c'est le produit direct de la désagrégation des matériaux des falaises des gour. Au centre des dépressions des regs qui donnent naissance aux daïas, dans les parties les plus basses, dans Taxe des couloirs et des défilés Oummat-Gbebira, Oum-el- Maï, Ounakel), les limons argileux, par suite d'une décantation aqueuse et éolienne des dépôts se sont longuement accumulés, tapissant les fonds, ils ont colmaté naturellement ces terrains très perméables ; ce colmatage suffit pour retenir les eaux, et, après les périodes de pluie, une végétation intense, subite, -\ développe; les pâturages de ces daïas sont très recherchés 'les pasteurs Ounakel, Daïa-Oum-ed-Dahr).

SebkhaSj datas, — Tout autres sont les bas-fonds profonds où postérieurement à lérosion des terrains rouges des gour, se sont opérés les dépôts des couches crayeuses pulvérulentes, des assises de tourbe, de gypse et de sel gemme.

Ces dernières daïas, qui occupent de très grandes surfaces et comblent presque toutes les dépressions dans la zone d'épandage des grands oueds et dans l'Erg même, se montrent toujours identiques ; elles présentent la même succession de formations, les mômes types lithologiques, les mêmes fossiles.

(Juand, du sommet d'un plateau ou d'un ghourd important, on descend dans une de ces vastes cuvettes, on est ébloui par la blancheur du sol contrastant avec la coloration jaune des sables. Partout la craie pulvérulente s'enlève sous le pied des marcheurs et bientôt un nuage de poussière légère, intense, empêche de distinguer autour de soi. Au bout de quelques instants, c'est dans un véritable nuage que l'on avance et il faut absolument s'arrêter et attendre la dispersion de cette fumée minérale, pour apercevoir ceux qui vous accompagnent à quelques pas. Allumés par les feux du soleil, des millions de petits cailloux brillants de gypse constellent d'étoiles lumineuses le sol déjà éclatant de blancheur ; on éprouve comme le vertige, la chaleur est intense, l'air étouffant dans ces basfonds.

Des fossiles fluviatiles et lacustres, des Planorbes, des Cérithes, des Physes, des Mélanies et surtout des Cardiums édule i1) abondent ici ; ils sont innombrables ; ils forment souvent à eux seuls les couches calcaréo-gypseuses, épaisses de plusieurs mètres, et cela sur plusieurs kilomètres d'étendue ; mêlées aux alternances de débris organiques tourbeux, aux roseaux pétrifiés qui surgissent, aux travertins végétaux, ils nous prouvent que ces espaces sahariens aujourd'hui desséchés et arides, étaient autrefois couverts de lacs, d'estuaires et de lagunes, où tour à tour les eaux douces ou saumàtres donnaient la vie à une faune riche et développée.

Aux inondations gigantesques et répétées dont nous avons parlé plus haut, succédaient des périodes de calme et de sécheresse relative, pendant lesquelles les eaux chargées de sels minéraux s'évaporaient et précipitaient ce qui constitue maintenant les dépôts salins des daïas. La faune variait ses genres, ses espèces, suivant la nature chimique des eaux, suivant leur degré de minéralisation. Le sel gemme qui occupe les parties inférieures de ces cuvettes atteint en quelques endroits près d'un mètre d'épaisseur ; hyalin, bien cristalisé, suffisamment pur, il est utilisé par les

(1) Espèces vivant encore pour la plupart dans quelques fleuvea

et rivières de l'Algérie et du Maroc

ri

ri

ctf

hn

ri

ri

rf

TJ

•rH

ri

DE LOB ASIE AU GOURARA 43

indigènes et se rencontre en bien des points (El-Melah près Zirara, Haci-el-Morr, Gour-Raoua).

Ce sont ces dépôts salins, gypse et sel gemme, et surtout la présence d'un mollusque bivalve, le cardium edule qui, il y a quelques années encore, étaient considérés comme preuves convaincantes de l'existence d'une mer saharienne à la fin de l'époque quaternaire. Or, nous venons de le voir, ce sont des dépôts lacustres et fluviatiles et d'estuaires (Planorbes, Mélanies), que nous avons rencontrés et décrits ; ils sont produits par des eaux qui, par périodes, redevenaient saumàtres (Cérithes et Cardiums), et sont en tout comparables aux dépôts qui se forment actuellement dans les plaines basses du littoral ^a Macta), la salure des eaux venues du Nord étant, dans le Sahara, due à la dissolution des masses gypseuses et salines de nature sédimentaire et éruptive si puissantes et si développées dans toutes la chaîne de l'Atlas.

Les dépôts travertineux végétaux qui se dressent sur le sol blanc des daïas, au milieu d'un cahos de roches siliceuses et calcaires, atteignent parfois de grandes dimensions et occupent des surfaces relativement étendues ; à Haci-Cheikh, où ils sont le plus souvent développés, ils affectent le plus communément la forme de piliers, de colonnes irrégulières, et des blocs énormes situés près du puits et de la Kheloua Sidi-Cheikh montrent vaguement des figures

humaines ; ils rappellent dans leur ensemble les alignements des menhirs de Karnak .

Une légende arabe explique à sa façon cette formation géologique.

Un certain jour que le grand Sidi-Cheikh priait avec ferveur auprès de ce haci, une négresse, son esclave, qui raccompagnait seule en ce lieu dangereux, vit tout à coup descendant les pentes rapides des gour, au galop de leurs mehara, une troupe innombrable d'hommes armés suivis par une multitude de piélons, qui gagnaient l'endroit même ou le saint marabout, absorbé dans son adoration, allait, sans défense, être leur proie. Sa servante effrayée se précipite vers lui en jetant de grands cris : « Misérable ! » s'écrie Sidi-Cheikh, « tu oses interrompre maprière ! » et, se baissant vers le sol, il saisit une poignée de sable qu'il projette dans l'air vers son esclave et le ghezzou .

« Pour toi et pour les autres, » dit-il ; à ces simples paroles, tous s'arrêtent, figés dans leurs mouvements, pétrifiés sur place. El Khadem « la Négresse » est le bloc massif isolé près de la kheloua ; à f Ouest les colonnades sont les cavaliers et leur mehara ; plus loin, les émergences calcaires peu élevées représentent les piétons.

Les caravanes ne suivent j »as toujours les routes des bas-fonds en fatalement les ramènent les points d'eau,

Page 1