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les pâturages et les abris ; elles s'élèvent aussi au sommet des gour et gagnent les plateaux élevés, ce qui abrège ordinairement leur marche, permet d'éviter les lieux peu sûrs et aussi de dissimuler leur présence.
Dès que l'on a atteint ces sommets, en gravissant par des ravinements les pentes inclinées des falaises, l'horizon s'élargit tout à coup et l'on retrouve presque, avec l'espace infini, l'aspect désertique des hammadas du nord, leur sol pierreux aux cailloux glissants et guillochés ; seulement, ici, les plages rocheuses sont de plus en plus restreintes en surface à mesure que l'on s'avance vers le sud. Le sable, d'abord accumulé en petits amas de quelques décimètres de hauteur, s'élève en gheridat qui, d'abord isolées, se groupent ensuite en chapelets glanduleux; ces chapelets se resserrent, ici ils deviennent plus denses, ils se rejoignent, doublent leur masse et peu à peu s'accumulent en arigat compacts, élevés et puissants ; ces dunes masquent alors le plateau solide sur lesquelles elles reposent : tels sont les oghroud de la bordure de l'Erg, El-Laghouati, entre GourRaoua etZirara, Haci-Cheikh, Selselat-el-Melah, Guern-Ali.
L'ensemble des dépressions continues comprises entre les ghaouen d'Ounakel et la Daïa-Souid (Garet-
Tebel) est désigné par les indigènes sous le nom d'Oued- Sguaïr, qui, disent-ils, lui aussi communique avec rOued-Gharbi par les Oummat-Ghebira. C'est par une succession de couloirs semblables, de daïas, de sebkhas, coupés de quelques plateaux hammadiens et d'oghroud, que nous atteindrons la limite septentrionale du grand Erg, un peu avant la ghourd d'Oum-es- Sif (*) au deuxième Mekam-Sidi-el-Hadj-Bou-Hafs, à 80 kilomètres environ au sud-ouest d'Haci-Cheikh.
Déjà, dans notre traversée de la zone d'épandage des grands oueds, nous avons rencontré des accumulations puissantes de dunes: la masse sableuse d'El-Laghouati , d'El-Arich-Sidi-Abd-el-Kerim, et nous avons pu constater chaque jour 1 épaississement continu de ces selasel à mesure que nous avancions vers le sud ; nous voyions indéfiniment les plateaux de hammadas s'étendre à perte de vue vers le nord et le nord-ouest et venir, pour ainsi dire, mourir aux dépressions que suivait notre medjebed, le medjebed des Oulad-Sidi- Clieikh. Cependant ça et là, parfois, des éperons sableux se détachaient des chaînes compactes des dunes, traversaient, en les comblant en partie, les sebkhas et les daïas el venaient se répandre assez loin vers le nord
(l) Le premier Mekam-Sidi-el-Hadj-Bou-Hafs se montre au nord de
Selselat-el -Mêlai) , dans sa partie basse d'un Mehareg, entre la
domgha de Selselat-el-Melah et Guern-Ali,
en stries ondulées sur le sol rugueux de la carapace calcaire des plateaux. Telles sont : Selselat-el-Melah, Guern-Dia, Guern-Ali, Guern-bent-bou-Amama, Nebka-el-Hamara ; ce sont ces promontoires qui viennent introduire sur la route suivie jusqu'à présent les passages sableux un peu pénibles à la marche, mais que Ton peut éviter, en les tournant, sans trop allonger le chemin.
Tout au contraire, dans la direction sud, à une certaine distance du medjebed, les dunes so\it toujours continues et elles s'accroissent à chaque pas ; la bordure méridionale des dépressions que l'on suit y est toujours limitée par des alignements sableux qui barrent rapidement l'horizon. Encore séparés et distincts auprès de Haci-Zirara, de Gour-Raoua et de Guern-Ali, les oghroud, depuis ce dernier point jusqu'à la domgha de Sidi-el-Hadj-bou-Hafs, se succèdent sans interruption, deviennent plus élevés et plus denses; à partir de Sigan, ils limitent immédiatement au sud les dépressions et les couloirs et s'étendent même, au nord, au delà du medjebed, en larges plateaux sableux (Sigan-Msafra vers Zerdab-Ferradji). C'est donc ici sous la forme d'une étroite bande de plus en plus resserrée que disparaissent, sous l'amoncellement des sables, les terrains durs de reg et de hammada, à l'endroit même où s'élève le Mekam-Sidi-el-Hadj-bou-Hafs, au pied de la domgha du même nom.
50 DE i/ORANIE AU GOURARA
Là il est d'usage de faire parler la poudre en l'honneur du saint marabout, fils du grand Sidi-Ech-Gheikh ; c'est au galop des mehara et des chevaux une fantasia vite improvisée, fantasia sauvage, qui s'exécute dans un décor grandiose ; le bruit des coups de feu, amplifié par les résonnances multiples de ces espaces dénudés, gronde bientôt au delà comme un tonnerre lointain, contrastant avec le silence imposant de ces immenses solitudes.
Nous voici arrivés enfin à cette région de l'Erg, restée si longtemps mystérieuse et impénétrable et que les légendes arabes nous montrent peuplée de djenoun, d'embûches et de morts; c'est non seulement le bled-el-baroud, le pays de la poudre, mais le bledel-khouf, le pays de la peur ; avant d'y pénétrer, faisons un court retour en arrière et, maintenant que nous possédons des notions générales sur l'ensemble de ces pays, étudions un peu la route qui les traverse.
Medjebed. — Le mcdjebed ou route des caravanes est sur tout son parcours parfaitement el nettement tracé. Il consiste dans le Nord, entre El-Abiodh-Sidi- Cheikfa el le 2e Mekam-Sidi-el-Hadj-bou-Hafs, en «les pistes nombreuses qui s'accompagnent, se croisent, se resserrent ou s'étendent suivant le <lét;iil des acci-
dents des reliefs qui les limitent. Dans la plaine d'El- Abiodh-Sidi-Cheikh, à Keroua, vers Raknet-el-Halib et Oummat Ghebira, le medjebed s'installe sur le sol de hammada à gros galets roulés ; les pistes nombreuses qui le composent facilitent alors beaucoup la marche, elles présentent un sol à petits éléments pulvérisés, doux aux pieds des bêtes de somme ; des nebkas ou
Giralt. se.
Hammada de bas niveau
petites dunes coupent çà et là le chemin, mais elles sont bientôt franchies ; elles sont d'ailleurs très subordonnées aux autres terrains comme durée de parcours; on les rencontre de Zebaret-Ramdan à Bou-Aroua, sur la rive droite de TOued-Gharbi et aux environs de la grande dune de Mengoub.
En deux régions, d'El-Abiodh à Keroua, et de Bou- Aroua à Raknet-el-Halib, le medjebed s'établit presque
constamment dans le lit majeur de l'Oued-Gharbi sur un sol dur, argilo-sableux, très facile à la marche ; c'est dans ces parties assez étendues que se montrent quelques champs d'orge cultivée dans les boues laissées par les crues, au milieu d'une végétation arbustive spontanée très développée. De même de Raknet-el- Halib à Oummat-Ghebira, soit que l'on suive la dépression située entre les deux Dour, soit que l'on contourne la Chebiket-Meriem, la marche y est facile, les sillons du medjebed bien définis et continus, qu'ils s'élèvent ça et là sur des petits plateaux rocailleux et quoiqu'ils traversent quelques nebkas. Entre Oummat-Ghebira et Haci-Cheikh la route est également excellente ; on suit par de petits chemins les larges couloirs à fond de reg dur, (sable durci, uni, mélangé de petits graviers), alternant avec les fonds fermes de daïas argileuses. C'est un sol dénudé et aride, qui contraste avec les zones sableuses riches en arbustes et en graminées. Nous rencontrerons maintenant d'une façon plus constante les étalements des dunes dont nous avons parlé plus haut, mais jusqu'au Mekam-Sidiel-Hadj-bou-Hafs ce ne sont encore que des accidents occupanl de faibles surfaces, et le medjebed alors même épouse presque entièrement les sols durs des daïas et des regs. La route coupe l<^ grands alignements • le dunes d'Abd-el-Kerim, de Guern-Ali, de Selselatel-Melah, perpendiculairement à leur axe, donc suivant
leur moindre largeur ; et, ces seuls passages, franchis par des cols fréquentés, et dont le sable est par conséquent rendu assez résistant, ne sont pas trop pénibles. Dans toute cette première partie de la route des Oulad-Sidi-Cheikh, depuis El-Abiodh jusqu'à l'Erg, on ne rencontre de réelles difficultés qu'en franchissant la dune Laghouati et les régions de siouf aigus de Selselat-el-Melah, deSigan etdeMsafra; ces dernières sont heureusement étroites ; les siouf y atteignent de 8 à 12 mètres d'altitude au-dessus du niveau sableux des plateaux.
Dans la zone des grandes dunes de l'Erg, depuis Oum-es-Sif, point où nous nous sommes précédemment arrêtés, le sol sableux, tassé par le passage constant des caravanes, n'a plus du tout la mobilité du sable des nebkas; résistant, il ne retarde pas trop la marche. Au tassement par les hommes et par les chameaux des interminables convois viennent s'ajouter des actions favorables au durcissement de ces masses arénacées ; les excréments des chameaux et des mehara, longtemps accumulés sur des espaces restreints, limités à la largeur des caravanes, non seulement indiquent le medjebed mais augmentent sa praticabilité ; les urines, en agglutinant les sables, forment des masses compactes que les indigènes désignent sous le nom « d'El-Athan » et toutes ces petites causes multipliées par le temps et agissant constamment
54 DE 1,'ORANIE AU GOURARA
dans le même sens, finissent par modifier d'une façon sensible l'état des choses primitivement existant.
Les caravanes qui vont au Gourara sont composées ordinairement de cavaliers, de méharistes et de piétons conduisant les convois ; des femmes et des enfants, même très jeunes, suivent à pied ; le medjebed toujours le même présente bien quelques variantes, mais elles s'écartent peu et reviennent rapidement se souder à l'artère principale.
Dans les grandes dunes de l'Erg, la route est en outre indiquée par la rareté des herbages, tondus par les chameaux des caravanes; c'est sur une aire s'étendant à une petite distance du chemin suivi un aspect caractéristique, suffisant pour faire retrouver les pistes, lorsque les sables ont effacé les traces les plus récentes des convois. De distance en distance surgissent d'un linceuil de sable jaune des carcasses béantes de chameaux et des os blanchis.
GRAND ERG OCCIDENTAL
Le grand Erg occidental qui s'étend à partir cTOum-es-Sif, et que nous traverserons jusqu'au reg de Tabelkoza, remonte au nord-est, près du puits d'Haci-bou-Zid, dans l'oued Seggueur, et se prolonge obliquement dans le sud-ouest vers 1rs rives de l'oued Saoura. Dans Test il se limite au cours caché de l'oued Seggueur et aux falaises occidentales du plateau crétacé du M'zab, à El-Goléa ; au sud il vient mourir en faibles ondulations dans la partie septentrionale de la grande vallée du Meguiden. A peine large de cent kilomètres sur le medjebed que nous suivons, il double ce développement dans sa partie orientale. De l'est à l'ouest, en le limitant au Ksar d'Igli, l'Erg a bien près de six cents kilomètres d'étendue.
Cette immense surface sableuse, loin de se montrer uniforme et constante, se subdivise en régions naturelles bien caractérisées, très inégalement réparties, mais affectant toujours cette disposition en zones parallèles que nous rencontrerons encore plus au sud dans
56 DE i/ORANIE AU GOURARA
le Meguiden et le Tadmaït : Youdjh, ou la bordure de l'Erg, est ici peu nette. Nous avons étudié, plus haut, son allure et ses faciès généraux dans toute la partie de l'itinéraire comprise entre Haci-Zirara Cher guia et Msafra ; son faible développement et surtout l'existence de gour nombreux et de plateaux profondément découpés n'ont point permis à cette région de revêtir les caractères qu'elle affecte dans le sud-est de l'Algérie, ou de les présenter à un même degré.
Immédiatement, à cette étroite bande succèdent une série de chaînes compactes élevées ([) d'areg ou d'anagueur alignées depuis Oum-es-Sif jusqu'au delà de l'oued Rekama chaîne de Guern-ech-Chouf ; élevées, massives, elles présentent dans leurs alignements de nombreuses inflexions, mais elles se dirigent toutes parallèlement dans une direction est-nord-est-ouest sud-ouest.
Des rejets, des chaînes secondaires, partent de ses massifs de dunes, s'étalent en siouf énormes, perpendiculairement à la direction générale de la dune, et viennent former des promontoires de sable très meuble au milieu «les plateaux sableux relativement durs et résistants. Indépendamment de ces alignements, isolées, s élèvent quelquefois des dunes s'épanouissanl dans tous les sens en ramifications multiples; on leur donne le nom d'ahgar ; elles se dressent plus géné-
(1) Altitude, 60 a su mètres.
ralement sur les plateaux sableux ; quelques-unes occupent la partie médiane des dépressions (Ghardaïa, Guern-ech-Chouf) .
Le sable est ici partout ; il constitue entièrement la masse, les sommets et les contreforts des chaînes, les pentes et le fond des vallées, les dépressions de toutes sortes, les plateaux ; et, si nous retrouvons, dans les areg, toutes les formes des accidents et des reliefs orographiques connues, nous les voyons très modifiées, très différentes de celles qui nous ont servi de types dans les régions montagneuses ; la nature lithologique même du terrain modèle opère ce changement; le sable mouvant et léger a remplacé le rocher résistant, et les actions éoliennes là presque négligeables sont ici toutes puissantes.
Les vents viennent à chaque instant agiter ces arènes meubles et déplacer les éléments qui les constituent; desmouvementscontinuels de transports s'effectuent, mais ils n'affectent que les couches les plus extérieures, changeant de minute en minute le moiré sinueux des rides superficielles. En temps ordinaire, en moyenne annuelle, une sorte de balance s'établit entre les apports, les ablations et le relief ; le volume général pour ces grandes masses ne change pas sensiblement.
Ce n'est qu'à la suite de périodes troublées et de grands remous atmosphériques, ou bien comme con-
séquence d'actions faibles mais alors constantes et de longue durée, qu'on peut observer l'accroissement notable dune dune, l'envahissement par les sables d'une région déterminée.
Au contraire l'ensablement des surfaces planes restreintes s'opère rapidement ; les puits de l'Erg, situés tous dans la partie la plus profonde des dépressions, se comblent très vite, et Ton est obligé après chaque puiseraient de les recouvrir soigneusement pour les conserver ; on dispose pour cela sur l'orifice du puits de larges pierres, que l'on scelle à l'aide d'un mortier grossier de sable et de boue, en ayant soin de bouclier hermétiquement toutes les ouvertures; le moindre jour laissé entre les deux pierres suffirait pour laisser pénétrer le sable et rendre en quelques semaines cette mesure préservatrice inutile. Chaque caravane délait ce travail et le refait.
On a beaucoup exagéré la mobilité des dunes, et s'il se produit des modifications dans les détails, dans L'ensemble, ees modifications ne s'effectuent que très lentement et ne sont guère appréciables que dans le cours d'un siècle. La désignation des lieux géographiques par des noms précis en est la preuve la plus convaincante; les chaînes de dunes, les fouaïdjt\e& hofret. les cols eux mêmes souvent 1res resserrés n'ont point varié depuis des années, el les khebar
- tenaient ces noms de leurs aïeux et ils les ont
transmis à leurs fils.
G.-B.-M. Flamand, phot.
Haci-el-Azz (Région de l'Erg)
Un guide qui aura une fois dans sa vie conduit une caravane et qui reviendra après de longues années dans les mêmes régions y reconnaîtra les mêmes profils, les mêmes horizons, et il pourra se diriger de nouveau avec certitude et sans hésitation.
Les sables sont mouvants, mais seulement à la surface ; les masses ne bougent pas et ne modifient nullement leurs formes, au moins pendant le cours d'une existence humaine. Ce sont des légendes arabes qui montrent des caravanes entières englouties sous les sables à la suite des ouragans de l'Erg.
Lorsqu'un chili violent s'élève, l'atmosphère s'obscurcit; le soleil apparaît alors comme un disque d'un rouge rubis, l'air devient irrespirable, les chevaux et les chameaux s'arrêtent, se couchent, s'allongent; le sable envahit tout l'espace, pénètre partout, dans les vêtements, dans les caisses ; on ne peut s'en protéger ; il s'agglutine sur les guerbas et les dessèche, recouvre tout (') : tentes, matériel, bêtes et gens ; la tempête dure quelques heures, puis, le vent cessant, on respire, on se secoue ; le sable atteint quelques centimètres d'épaisseur, mais jamais il n'a enseveli, dans ces conditions, d'êtres vivants. C'est la peur, l'affole-
(1) Le sable, sans qu'il s'élève d'ouragan, en cours de route, dans les meilleures conditions possibles que l'on puisse réaliser, pénètre même à l'intérieur des boîtiers des chronomètres entre le verre et le cadran, malgré toutes les précautions prises pour éviter cet accident.
62 de l'oiunie au gourara
ment, le manque d'eau, la perte des traces qui causent plus tard l'isolement et la mort.
Alternant avec les grandes chaînes des areg et les séparant, s'alignent de larges dépressions sableuses ondulées, appelées fouaïdj ou Oueds, dans les parties basses desquelles se développe une végétation intense d'arbustes: retem, artha, genêts et de graminées parmi lesquelles se rencontre plus particulièrement le drinn; ce sont l'Oued-Abd-el-Kerim ou d'Haci-el Azz, rOucd-Gueblia,rOued-el-Khadem, TOued-ben-Màamar, l'Oued ou Feidj-Meharzi, l'Oued -Rekama, entre Haciel-Azz et le piton de Guern-ech-Chouf, puis, plus au sud, au delà de Guern-ech-Chouf, entre ce dernier point et le Meguiden, l'Oued-Tazaouent et l'Oued- Aïcha. Le sable ayant envahi toutes les surfaces du sous-sol dur des gour et des bas-fonds, s'étend aujourd'hui sur le fond de ces vallées, et la végétation qui s'y montre croît sur des petites nebkas secondaires, comme dans le lit des oueds vrais du nord. Parfois cependant le sol dur de daïas, à dépôts blancs crayeux et a couches noirâtres tourbeuses, n'a point été entièremenl recouvert ; il apparaît alors sur d'étroites bandes coupées d'arigat, el y reprend tons ses caractères Oued-Abd-el-Kerim, Meharzi, Aichaj ; on y
de l'oranie au goura ra 63
constate les mêmes formations, les dépôts travertinenx et les nombreux fossiles.
Ce sont ces coquilles fossiles légères qui, emportées par les vents à de grandes distances, se déposent sur les flancs des dunes en si grande quantité qu'elles modifient leur couleur et par place leur composition chimique. Là où se rencontrent ces terrains ne croît jamais aucune plante.
Puits de L'Erg. — Les puits de la région de l'Erg sont remarquables et l'eau, à rencontre de ce qui s'observe dans la zone correspondante pour le sud de la province de Constantine, y est partout excellente, assez abondante et ordinairement peu profonde. La profondeur des puits diminue à mesure que l'on pénètre plus avant dans le sud ; à Haci-el-Azz l'eau est à 30 mètres, à Haci-el-Meharzi à 18 mètres, à Haci- Aïcha à 14 mètres, enfin, à la lisière du Meguiden, à Haci-Reg, Ounaden et Haci-Mouley-Guendouz, l'eau n'est plus qu'à quelques mètres du sol ; à Fort Mac- Mahon (Haci-el-Homeur) l'eau est à 3m 50.
Ces points d'eau de l'Erg ont été créés au centre des dépressions les plus basses des grandes vallées séparant les chaînes de dunes, dans le sol de daïa, mais ils ont atteint, dans la chambre inférieure, des
(J4 DE L'ORANIE OU GOURARA
couches gréseuses, grés perméables qui reposent sur des assises argilo-siliceuses retenant les eaux. Ordinairement très étroits à l'orifice, très irréguliers (le puits d'IIaci-Aïcha présente une section triangulaire de 0m3o de côté seulement), ils sont boisés ou maçonnés en pierres sèches; on y puise avec des delou. Souvent deux piliers de maçonnerie grossière supportent
Gtralt, se Hammada. — Région du bas Oued-Gharbi
des branches de bois posées transversalement, et la corde maintenue par des bâtonnets verticaux reliés aux traverses glisse plus ou moins facilement sur cette poulie, en y creusant de profondes rainures ; quand le sillon fait par la corde est trop profond, on change la branche transversale en la faisant glisser très légèrement et le travail recommence ; souvent aussi les supports eux-mêmes sont en branchanges et le tout retenu par des cordes et des liens quelconques.
Le puisement }r est très pénible; il s'y effectue à deux quand le puits est profond ; il est toujours très lent. Chacun apporte sa corde et son delou. Les bêtes de somme s'abreuvent à des sortes d'auges creusées à la main dans le sol plus ou moins sablo-argileux des abords du puits, d'où perte d'eau et de temps.
Autour de ces points d'eau, et dans un grand rayon, la fréquence des troupeaux et des caravanes explique facilement ce fait), le terrain est entièrement dénudé, nulle trace de végétation ne s'y montre ; les excréments des troupeaux de moutons et de chameaux sont si nombreux qu'ils noircissent la terre., et font reconnaître par cela, à grande distance, l'emplacement des puits.
Tghat'high (Tkhatikh). — Dans les descriptions précédentes des régions désertiques, j'ai insisté tout particulièrement sur le rôle d'une zone d'un caractère bien spécial, à laquelle j'ai donné le nom de zone d'êpandage des grands oueds ; j'ai montré avec détail son importance géographique, ses ressources en pâturages, et son étude m'a permis d'indiquer la solution de certains problèmes d'hydrologie saharienne, à savoir : la complexité des lits divers des bas oueds du Sahara oranais (oued Seggueur, oued Gharbi ou
66 DE I/ORANIE AU GOURARA
El-Khebiz, oued Namous), le jeu des crues successives, les niveaux différents de ces différents lits, enfin, le succession des faunes subfossîbles d'eaux douces et saumâtres qui se montrent dans les dépôts anciens de ces oueds, de ces lacs desséchés ; je vais, maintenant que nous avons pénétré dans le grand Erg, que nous l'avons reconnu en partie,, dans ses principales lignes, décrire une autre entité géographique, un faciès nouveau de l'Erg, letaghtagh, qui se partage, avec les vallées et les chaînes de dunes, ces- immensités de sable.
Un taghtagk (takhtakh) — pluriel tghaVhigh (tkhatekh) — est un vaste plateau sableux, véritable fouillis de dunes très peu élevées sans fouaïdj ni oghroud de quelque importance, et sur lequel ne se montre aucun alignement de dunes un peu étendu : tdijhtagh pour les Arabes veut dire en ce cas, brouillé, confus; c'est un terme général qui exprime surtout la différence qui existe entre ces régions monotones, troublées, où la marche est indécise, l'orientation très difficile, et les grandes vallées et les chaînes puissantes et régulières d'Areg. Dans l'Erg occidental, l'expression de taghtagh s applique soit à un plateau sableux., vrai, dominai]! des dépressions, ovi<l<i>i <>n suite de Stifiai-a, et sur lequel on accède par des pentes sableuses plus ou moins raides, soit à de véritables plaines de sable dont les surfaces, à contours irrégu-
de l'orame au gourara 67
liers, sont bordées de dorngha et d'arich, soit encore à de larges espaces sableux dont les longues ondulations se maintiennent sensiblement aux mêmes altitudes moyennes. Cette dernière disposition se rencontre surtout dans la zone méridionale du grand Erg, presqu'en bordure du Meguiden, depuis El-Goléa jusqu'au Tin-Erkouk.
Sur ces tghat'high, ne se développe qu'une bien maigre végétation : quelques alenda, qui, il est vrai, y atteignent une grande dimension, quelques genêts du Sahara, et, ça et là, des touffes très dispersées de drinn et de chardons. La marche, en caravane, y est toujours très pénible et il faut avoir soin de faire suivre méthodiquement et rigoureusement en file indienne, les bêtes de somme et les montures, chevaux ou mehara, afin d'éviter les fausses directions, les contremarches, et les arrêts multiples, accidents qui trop souvent répétés peuvent compromettre le succès de l'exode. Le khebir doit se tenir en tête et guider le convoi du haut de son méhari, mais pour ménager celui-ci, le plus souvent, presque toujours, le guide suit à pied à côté de lui, puis, la monotonie du voyage aidant, le plaisir de raconter une légende et de causer échanges, commerce et ghazzia avec ceux de la caravane, fait que peu à peu, délaissant sa monture, il néglige son devoir de conducteur, et se mêle aux cavaliers, aux meharistes, aux sokhars ; alors le
dromadaire ou méhari de tête se trouble, abandonné à lui-même, s'égare; ceux qui viennent après lui s'arrêtent d'abord, puis vont au hasard brouter les plantes les plus voisines, s'entraînent au loin, et, comme la piste à suivre n'est plus tracée, ceux qui suivent se dispersent et bientôt sont cachés par les replis constants de ce terrain meuble ; c'est la débandade et le désarroi dans la caravane; il faut souvent un long temps pour réunir tout le convoi et effectuer un nouveau départ.
L'ordre de marche que nous avions adopté était mixte. Nous nous étions divisés en deux groupes, nos guides, cavaliers, meharistes, et nous précédions le convoi, mais ne le perdant jamais de vue ; nous étions plus libres ; le gros des cavaliers traçaient par leur seul passage le medjebed que suivaient alors. bien plus facilement d'eux-mêmes, naturellement, les dromadaires porteurs. Puis, nous retirions d'autres avantages de cette disposition ; nous éclairions le pays; en cas d'alerte, nous avions le temps démettre notre convoi en état de défense. D'autre part, nous pouvions prendre une allure plus rapide, quitte après a nous arrêter pour nous laisser rejoindre, quand la distance qui nous séparait de nos bagages devenait trop grande; ces arrêts d'attente nombreux étaient employés aux observations scientifiques, à la cueillette
des piaules, au lové a la boussole do l'itinéraire suivi.
de l'oranie au gocrara 69
Nous avions même ainsi l'avantage de pouvoir viser notre caravane en des points éloignés, ce qui nous donnait d'assez bonnes mesures de direction dans la marche; nous déduisions le coefficient de distance. Alors, sans ennui et sans arrière-pensée, nous nous écartions de la route choisie par le guide, au hasard des constatations à faire, des faits à noter, mais à la condition toutefois de revenir à notre point de départ, au moment où nos sokhars, nos vivres et nos bagages l'atteignaient eux-mêmes.
Telle a été notre allure constante depuis la limite septentrionale de 1 Erg, au deuxième mekam Sidi-el- Hadj-bou-Hafs d Oum-es-Sif, jusqu'au puits de Si- Mohammed-Moulev-Guendouz à l'entrée du Mesruiden,
Kl O '
mais surtout nous lavons observée, sans aucune infraction, dans tout le parcours de la région difficile que nous décrivons ici.
Les tghat'high montrent ça et là de très faibles dépressions à peine indiquées, mais qui se reconnaissent néanmoins à une végétation un peu plus dense : on sent là comme le dernier terrain du comblement par le sable des vallées de l'Erg, elles-mêmes étant le résultat de l'envahissement sableux de couloirs découpés dans le terrain rouge des gour. Ces dépressions ne s'abaissent que de quelques mètres au-dessous du niveau moyen du ta gâta g h ; elles sont d'ailleurs peu étendues.
Le premier taghtagh que nous avons rencontré vient du nord, il débute vers Hofaïrt-el-Legàh, un peu en avant du Teniet-bou-Hadjela, c'est-à-dire à peu près à deux tiers du chemin entre Oum-es-Sif et l'oued Abd-el-Kerim (Haci-el-Azz) ; mais c'est surtout au delà de Haci-el-Azz, suivant une longue bande oblique sur les méridiens, et parrallèlement à la direction générale de l'Erg, qu'ils se montrent entre l'oued Bent-Maàmar et l'oued Rekama (Guern-ech- Ghoufj, entre Haci-Aïcha et Fedjet-el-Grara, et vers Ounaden et à Test au delà de Morfog-Chems. Ils atteignent là une trentaine de kilomètres d'épaisseur, avec quelques oueds peu marqués et de petites chaînes de Gheridat irrégulières, sans relation apparente. G'est à cette série de tghat'high que se relie le taghtagh Sidi- Amar au nord-ouest d'Haci-el-Azz, entre ce point et Haci-Ouchen sur la route des Hamyan. Le taghtagh compris entre l'oued Bent-Maàmar et l'oued Rekama, un peu en avant de Guern-ech-Ghouf, présente sa pente la plus raide et en même temps son élévation maxima du côté de la face nord-occidentale ; il est limité de ce côté par la dépression à végétation assez intense, appelée oued Bent-Maàmar ou Feidj-bent- Maàmar, dont nous avons parlé plus haut; au sudouest, on est obligé de parcourir quelques lacets pour atteindre la ligne de l'aile de ce plateau ; le sable ici
très meuble doit être attaqué obliquement parla eara-
vane, car autrement il glisse par places et par masse, ce qui rend assez pénible l'ascension. Il ne faut pas néanmoins s'exagérer les difficultés de cette montée ; bien conduite elle ne dure que quelques minutes ; la différence d'altitude entre le fond de la vallée de Feidj-bent-Maàmar et la surface du plateau ne dépasse guère cinquante mètres; elle est à peu près la même que la montée du col d'El-Azz, elle demande un quart d'heure environ.
C'est avec étonnement qu'arrivé à la partie supérieure on découvre tout à coup cette vaste étendue à peine mouvementée, car les détails des reliefs sableux secondaires s'effacent à une faible distance, et contrastent avec les grands alignements des oghroud et des fouaïdj que Ton vient de quitter.
Ce taghtagh se maintient en un plateau pendant un certain temps (trois kilomètres environ) à une même altitude, puis, assez rapidement s'incline vers le sudouest, et vient finir par une pente douce dans la grande dépression dont la partie la plus basse prend le nom de l'oued Rekama.
Ce passage de la partie nord de ce taghtagh est le dernier obstacle un peu pénible que l'on ait à vaincre avant d'atteindre Tabelkoza ; les chevaux le franchissent facilement ; pour les chevaux chargés on est tenu en quelques points, particulièrement dans les tournants, de préparer le chemin, ce qui se fait facilement à la main en quelques instants.
Au delà, au sud-ouest, en suivant l'oued Rekama, on atteint Guern-ech-Chouf, dune élevée, du sommet de laquelle on aperçoit le long développement des palmeraies et des jardins de Tabelkoza, de Tahantas, d'In-Hammou, etc., premières oasis du district nord du Gourara, le Tin-Erkouk.
Les autres tghat'high que nous avons signalés, et que nous avons parcourus, s'éloignent de l'itinéraire que suivent ordinairement les Oulad-Sidi-Cheikh pour se rendre des ksour d'El-Abiodh au Gourara. Nous avons traversé ces plateaux pendant la seconde partie de notre voyage, alors que, quittant notre campede Guern-ech-Chouf et obliquant d'abord à Test, puis au S.-E., nous avions comme objectif d'atteindre le Fort Mac-Mahon et le Tadmaït, de parcourir et d'étudier le Meguiden.
Au delà de Haci-Aïcha commence, dès que l'on quitte l'oued Mta-Haci-Aïcha, un taghtagh, le plus important peut-être de toutes ces régions, qui s'étale jusqu'au grand alignement de dunes qui précède Feidjel-Grara, sur quinze kilomètres de largeur environ, d'un très pénible parcours, très fatigant pour les animaux ; il montre un enchaînement complexe de petites dunes, desioufdurs à gravir, de petites dépressions restreintes, de cuvettes glissantes. Parti un uniformément composé d'un sable menu, non adhérant, coulant ;i la moindre pression, il rend, par la na-
ture lithologique de son sol et de ses reliefs, la marche lente, accidentée et tortueuse. C'est la partie de la traversée de l'Erg qui présente le plus de difficultés.
Sur ces surfaces sablonneuses mobiles, quelques rares végétaux croissent: alenda, artha, ethel, auxquels se joignent quelques touffes de graminées, bien moins vigoureuses et répandues seulement dans les parties hautes des grandes dunes.
Ces mêmes aspects, ces mêmes caractères se répètent sur toute la largeur de l'Erg, entre Feidjet-el- Grara et Ounaden, entre ce dernier point et Raknet-el- Beïodh et Haci-Mouley-Guendouz où se terminent au sud les grandes dunes.
Au sud-ouest, sur toute la bordure méridionale de l'Erg, ce sont des terrains à peu près semblables que l'on traverse sur huit à dix kilomètres de largeur; ils sont coupés obliquement par les trois hofret d'Ascalou et l'oued Er-Retem, entre Guern-ech-Chouf et Ras-el-Erg, pendant la dernière et courte étape qui conduit enfin à Tabelkoza.
Medjebed de l'Erg. — Maintenant que nous avons précisé les caractères généraux des diverses régions des Areg, revenons à notre point de départ, et, ainsi que nous l'avons fait déjà, dans la première partie de
74 de l'oranie au gouraha
la relation de ce voyage pour les plateaux de hammadas, les oueds et leur zone d'épandage, étudions rapidement le chemin, le medjebed, que nous avons suivi dans cette traversée de l'Erg. A partir du Mekam-Sidi-el-Hadj-bou-Hafs ;Oum-es-Sif, le medjebed à sol dur, pierreux ou de reg, disparaît ; on marche dans le sable qui envahit tout ; mais, bien contrairement aux idées reçues, le déplacement n'y est point trop pénible, et, comme il a été dit plus haut, les caravanes tracent elles-mêmes la route, suivent les mêmes pistes, les mêmes sillages et compriment peu à peu le sol, le foulent, et le rendent plus praticable. 11 faut compter environ 80 kilomètres d'Erg vrai, de grandes dunes, pendant le parcours desquelles le medjebed est entièrement sableux, cela depuis I3 Mekain de Sidi-el-Hadj-bou-Hafs jusqu'à Tabelkoza. Sur cette route existent deux puits, le premier, Haci-el-Azz dans l'oued Abd-el-Kerim, à 37 kilomètres de l'entrée de l'Erg, le second Haci-el-Meharzi à 26 kilomètres du premier et à 28 kilomètres de la sortie de l'Erg ; ce puits, comblé depuis longtemps par le sable, a été mis en état pendant le courant de l'été 1896, puis de nouveau comblé, alors intentionnellement ; on pourrait facilement le (aire revivre. Enfin, à la limite des dunes, existe un troisième point d'eau, Haci-er-Reg ;
il est situé presque aux portes des oasis, à la sortie de
l'Erg lRas-el-Erg . H faut de cette marche dans le sable
de l'oraxie au gourara 75
déduire encore quelques kilomètres de sol dur, à fond de daïa et de sebkha, dispersés sur la totalité du chemin, que Ton rencontre dans les vallées de l'oued- Abd-el-Kerim, de l'oued El-Meharzi et de Toued Rekama, ainsi que sur la fraction de route entre Ras-er- Reg et Tabelkoza.
Voici approximativement et plutôt fortes, les distances qui séparent ces différents points :
Du 2e Mekam Sidi El-Hadj-bou-Hafs à
Haci-el-Azz 37 kilomètres.
deHaci-el-AzzàHaci-el-Meharzi 24 »
de Haci-el-Meharzi tà Tabelkoza
1° Haci-el-Meharzi à Haci-er- Reg ±2 kil.
'2° Haci-er-Reg à Tabelkoza 8 » 30
91 kilomètres.
Les 8 derniers kilomètres sans sable (dunes).
On voit qu'il y a loin de ce nombre de quatre-vingtdouze kilomètres (chiffre fort), qui exprime la totalité de la profondeur du grand Erg suivant cette itinéraire, à l'idée que l'on se faisait jusqu'à ce jour de l'impossibilité de sa pénétration.
Les passages qui offrent le plus de difficultés sont : le Teniet-bou-Hadjela entre Hofaïrt-el-Legâh et l'oued Abdel-Kerim, l'ascension du col immédiatement au sud de Haci-el-Azz, (durée vingt minutes, altitude 60 mètres),
le col entre l'oued Gueblia et rouedEl-Khadem (altitude oo à 60 mètres), les divers tghat'high qui précèdent les oueds Rekama etEr-Retem.
Du deuxième Mekam Sidi-el-Hadj-bou-Hafs nous avons., en trois petites journées, atteint dans l'oued Rekama la dune de Guern-ech-Chouf ; nous étions alors seulement à 12 kilomètres, par le medjebed, des jardins de l'oasis de Tabelkoza, à moins de 9 kilomètres à vol d'oiseau.
Voici un extrait résumé de notre carnet de route concernant cette partie de l'Erg, pris au retour, qui fut coupé de moins longs arrêts et plus homogène, d'une façon constante, dans la marche :
1er Journée de marche.
Samedi 9 mai. Limite sud de l'Erg, Tin-Haïmed à Haci-Aïcha.
Lever 4 h. 1/2 (pas de tente, coucher sur des graras).
Départ 5 heures.
Arrêt à ;> h. 40 minutes : chaînes de dunes élevées commençant du reg de Tahantas et allant jusqu'au reg de Tabelkoza. Les Siouf ondulés montrent La direction générale de leur alignement normale à I axe des dépressions h des chaînes.
Végétation des dunes : artha, ivtrin genêts du Sahara et drinn. Le convoi rejoint à • > h. .r)0 minutes.
On atteint et traverse le reg de Tabelkoza à 6 h. 10 minutes, milieu du reg 6 h. 1/2.
Fin du reg à 6 h. 45 minutes; arrêt; relever à la boussole les positions des jardins et des ksour des oasis de Tahantas, Tabelkoza, vus du sommet de la dune qui domine le reg de Tabelkoza à l'ouest du medjebed suivi.
Départ du convoi 6 h. 50 minutes.
Nombreux quartiers taillés rappelant quelques-uns les tailles du Grand Pressigny (recueillis sur le reg de Tabelkoza).
— Arrêt à 7 h. 20 minutes.
A partir du reg de Tabelkoza on traverse les tghat'hig : Taghtagh, 1er, 2e et 3e d'Ascalou, dunes assez élevées sans orientation générale de siouf; l'ensemble est cependant orienté comme lignes de dépressions parallèlement aux chaînes d'El-Azz.
Convoi rejoint à 8 heures, reprise de la marche.
— l,e dépression, 7 h. 20 minutes.
— 2e dépression, 7 h. 45 minutes.
— 3e dépression, 8 h. 15 minutes; dans la 3e dépression se montre dans l'axe une petite chaîne de dunes et l'on aborde la :
— 4e dépression, 8 h. 45 minutes (milieu).
78 DE i/OR ASIE AU GOURARA
Ces deux deux dernières dépressions mal marquées. Les chardons et l'artha reparaissent.
— 9 h. 20 minutes, arrêt.
— Reprise de la marche, 9 h. 30
— 10 h. 1/4, arrivée à Haci-Aïcha, sol blanc bien développé en ressaut depuis le fond de la dépression.
Observations : baromètres, thermomètres.
Observations astronomiques, latitude par a (petite Ourse).
5e journée de marche, 10 mai, dimanche. — Séjour pendant la matinée à Haci-Aïcha. Lever 6 heures du matin, observations pour la longitude 'angle horaire du soleil, de 7 h. 10 à 7 h. 25 minutes).
— Le matin, révision des notes d'itinéraire. Abreuvement des chameaux et des chevaux.
— Départ d'Haci-Aïcha, 3 h. 15 soir. Ciel couvert de cumulus côté ouest, quelques cirrus est.
1er col, à 3 h. 40, séparant la dépression d' Haci- Aïcha de Tathiouent, belle végétation dazel et d'alenda, un tamarix au milieu de la vallée (3 h. 55), pas de végétation dans les chaînes de dunes que Ton franchit aux cols.
Le convoi esl rattrappé à 3 h. 55, dans la vallée.
— 2*' col, chaîne de Guern-cch-Chouf à 4 h. 12, au delà de loued Kekama,
— 4 h. 45, départ.
5 h. 20, col de grandes dunes entre l'oued Rekama et l'oued Bent-Maàmar ; sur ce chemin, on laisse à l'ouest le taghtagh.
— Faible végétation dans l'oued Bent-Maàmar.
Quelques petites gour de quaternaire récent apparaissent dans l'axe de l'oued ; on atteint le medjebed d'Haci-Aïcha à Guern-ech-Chouf pris à l'aller, 5 h. 20 minutes.
Toujours direction N.-O.
— A 5 h. 40, on retombe sur le medjebed de Tabelkoza dans l'oued Bent-Maàmar ; la végétation, dans un périmètre assez étendu, est presque entièrement détruite par le passage des caravanes.
Direction N.-N.-O. petit arrêt (5 h. 40), on repart à 6 heures.
A Meharzi 6 h. 1/4), on trouve au sommet un plateau taghtagh; à légères ondulations de dunes (Domgha mta Meharzi) .
6 h. 1/2, on atteint l'oued Meharzi.
Végétation assez accusée sur les faîtes. Arrêt 6 h. 45 (oued Meharzi.)
Observations de position à la boussole, diner, coucher sans tente.
8e journée, lundi 11 mai. — Départ du point (ï arrêt du 10 mai, à 3 h. 20 du matin.
gO DE L'ORANIE AU GOURARA
Haci-el-Meharzi à 4 h. Oo.
5 h. 10, oued Mekam-mta-Mohammed.
Dans l'oued Mekam, o h. 35, sol de carapace calcaire et de gypse.
6 h. 10, petite gara, à couche fossilifère.
6 h. 35, col formé par deux plateaux (taght'high).
7 h. 10, oued El-Khadem.
8 h. 5, col surbaissé.
8 h. 25, oued Gueblia, végétation vive.
— Col ; presque au faîte rencontré une caravane.
8 h. 45, Haci-el-Azz.
Les journées du il (après-midi) et du 1^ ont été employées au groupement du convoi, vivres et bai/a ges. laissés sous la garde de nos hommes à Guernech-Chouf% et auxquels nous avions donné rendezvous au puits de Haci-el-Azz pour la seconde s<' mai ne de mai; nous partîmes le 13 mai, au matin, de Hacci-el-Azz pour regagner le nord.
4e journée de marche. — El Azz à Oum-es-Sif.
Mercredi, 13 mai, départ 4 h. 50 ; on suit l'oued, aombreux dépôts quaternaires, gisement fossilifère ; 6 li. 10, départ du gisement; 7 h. 20, pointes de floche en silex, coquilles d'oeufs d'autruche percées
1» >ur colliers.
7 h. 3o, on quitte l'oued pour monter dans le col qui mène au Teniet-bou-Hadjela.
7 li. 45 Teniet bou-Hadjela.
Grande vallée (7 h. 50) végétation et dépôts comme dans la vallée d'Haci-el-Azz.
Hofaïrt-el-Legâh, 8 heures à 8 h. 40.
9 h. 10. arrêt; départ 9 h. 35.
Terrain quaternaire noir et blanc.
9 h. 50, Ghardaïa, dune élevée à Test.
A 9 h. «50, le convoi rejoint ; parti de Haci-el-Azz il atteint ce point sans avoir subi d'arrêt.
Arrêt, 11 h. ; départ, 12 h. 10 ; sol blanc dans la dépression et feidj d'Oum-es-Sif développé sur 4 kilomètres environ X.-X.-E.
Sif d'Oum-es-Sif, 200 mètres de longueur, ressemble à un barrage presque perpendiculaire à la direction du feidj.
A 9 h . 1/2, entrée dans la dépression de Msafra ; grande dépression au nord, terrain blanc à lest, au pied de la chaîne de dunes X.-S. Msafra : sol blanc.
Arrêt 1 h. 45 minutes : Recherche de fossiles.
Départ, 2 h. 45 minutes.
3 h. 20, Reboth mta Safra (fermeture de Safra).
Sigan (3 h. 40), dunes de 50 mètres d'altitude en viron.
Dans cette traversée, depuis 1 h. 4o, série de plateaux sableux où percent les terrains blancs fossilifères avec dépression à l'est, très faciles à la marche, sable non meuble ; région de siouf difficile à franchir.
Après le dernier petit col, 3. h 40, campement (le convoi arrive à 4 h. 1/2).
Très près du point appelé Souk, à Test du campement, terre blanche, quaternaire récent avec travertins fossiles ; roseaux calcaires et calcaréo-siliceux en place, à 500 mètres à l'est.
Les tentes sont dressées ; observations barométriques, thermométriques; recherches géologiques.
5e Journée de marche, jeudi, li mai. — Départ, 4 h. oO, matin. — Dépression entre deux chaînes importantes de dunes coupées de places difficiles à franchir, qui obligent à beaucoup de détours un peu pénibles.
Entre Sigan et Zerdeb-Ferradj, développement des siouf ; les siouf iront S.-E. dans cette région.
A ") Ii. 55, le medjebed redevient bon.
Plateau à 6 heures.
id. 6 !.. 20.
Zerdeb-Ferradj (Mekam-mta-Ferradj), croûte blanche, dépression entre un grand groupe de dunes.
6 h. 30, arrêt, étude de l'emplacement d'un puits. Départ 7 h. 55.
8 h. 35, petit arrêt, départ 8 h. 50. Feidjet-el- Had. La région entre Zerdeb-Ferradj et Feidjet-el- Had, formée de plateaux de siouf jusqu'à 8 h. 50, se nomme Feidjet-el-Adam (le petit passage des os), parce qu'il y est mort beaucoup de chameaux.
9 h. 10, fin de la région des siouf (plateau ondulé).
A 9 h. 1/4, Zerdeb-el-Had, une dépression à terre noire ; la route laisse la dépression à l'est à 200 mètres ; col au N.-N.-O. de la dépression (7 h. 25) ; du col même on aperçoit la dépression au N.-E, qui s'appelle les Mekamat-Sidi-el-Hadj-bou-Hafs ; un kilomètre d'étendue du nord au sud et de l'est à l'ouest.
A 9 h. 40, Mekam-Sidi-el-Hadj-bou-Hafs, grosses pierres et branchanges avec bouts de chiffons dans la partie méridionale des Mekamat, à l'entrée. Nos arabes se livrent à une fantasia en l'honneur de Sidiel-Hadj-bou-Hafs. Ici finit réellement VErg ; à partir de cette station, le medjebed s'établit sur un sol dur de carapace calcaire, de sable durci, de grès et poudingues, des terrains rouges sahariens et des travertins de hammadas.
En résumé, en portant au retour la marche moyenne à 4 kilomètres à l'heure :
Journée du 9 mai: de Tin-Haïmed à Haci-Aïcha. Départ 5 heures matin, arrivée 10 h. 15 minutes matin.
4 h. la minutes de marche réelle, 16 kilomètres.
Journée du 10 mai : de Haci-Aïcha à la vallée de l'oued Meharzi (campement).
Départ 3 h. 15 minutes soir, arrivée 6 h. 45 minutes.
3 heures de marche réelle à l'heure, 12 kilomètres.
Journée du 11 mai : de l'oued Meharzi à Haci-el- Azz.
Départ 3 h. 20 minutes matin, arrivée 8 h. 45 minutes.
4 li. 50 minutes de marche réelle, 22 k. 500.
La marche très rapide peut être évaluée à 5 kilomètres par heure ; route un peu différente de celle de l'aller.
Journée du 13 mai: de Haci-el-Azz à Sigan. Départ 4 h. 50 matin, arrivée 3 h. 40 soir. 6 !.. 50 de marri,,, réelle, 26 k. 500.
Journée du 14 mai : Sigan à Mekam-Si-el-Hadjbou-Hafs.
Départ 4 h. 50 matin, arrivée 9 h. 40 du matin.
4 h. oO de marche réelle, 11 kilomètres.
De Tin-Haïmed à l'entrée septentrionale de l'Erg, distance sensiblement la même que par le medjebed de Ras-er-Reg.
La largeur des grandes dunes de l'Erg est donc de 8() kilomètres.
Les guides, les hommes d'escorte, les sokhars, suivent presque constamment à pied, pieds nus, pour la plupart ; ils font ainsi la majeure partie de la route; quelques-uns des nôtres avaient fait, auprès de caravanes de rencontre, l'acquisition de chaussures gourariennes, tissues en grosse laine blanche, à semelle feutrée large et légère, très pratique pour la marche dans le sable.
Donc, en se basant sur les observations précédentes, et en ne considérant que les piétons, par une allure moyenne réduite à 3 kilomètres à l'heure et une durée de marche diurne de 6 heures, on pourra parcourir par jour 17 à 18 kilomètres, c'est-à-dire opérer la traversée du grand Erg en 5 jours.
Les chevaux s'accommodent vite à ce sol mouvant ;
86 DE i/ORANIE AU GOURARA
ils ne paraissent pas à le fouler éprouver une grande fatigue, et, loin de s'étourdir, ils semblent même trouver plaisir à se laisser glisser sur les pentes raides du revers des siouf.
D'une façon générale, ils ne sont pas affectés par les conditions nouvelles clans lesquelles ils se trouvent dans ces régions.
Xos neuf chevaux revinrent à Géryville en excellente santé, après avoir fait en deux mois de voyage 1.400 kilomètres environ; au retour nombre d'étapes furent doublées ; la dernière fut de 82 kilomètres, d'El-Abiodh-Sidi-Cheikh à Géryville.
Les chameaux sont de beaucoup plus délicats ; ils marchent péniblement pendant la g alla (l'heure de la sieste), laforte chaleur ; ils se couchent même quelquefois et refusent alors absolument d'avancer. Inhabiles aux descentes, de membres très fragiles, il faut leur donner une constante attention et les ménager le plus possible; ils rachètent, il est vrai, ces côtés faibles par les très grandes qualités qu'on leur connaît. A la suite de frottements de charge ou de mouvements brusques, aux coudes des montées particulièrement, il leur arrive quelquefois de se briser les os des jambes; c'est pour eux un arrél de mon ; dans <•<> cas on les décharge, puis aussi on les abandonne, la caravane se trouvant, pour des causes diverses, dans 1 impossibilité do s'arrêter longtemps.
Rien n'est plus triste que de voir la pauvre bête faire des effort pour se relever et rejoindre le convoi ; elle tend son cou, appelle, puis regarde s'éloigner ceux qu'elle accompagnait il y a quelques instants ; elle les suit des yeux jusqu'à ce qu'ils disparaissent : alors, comme résignée, elle allonge son long cou, repose sa tête sur le sable et fait entendre de sourds gémissements. Elle attend ainsi la mort ; au retour, on retrouve des os épars, un squelette recouvert d'une peau parcheminée sur laquelle les grains de sable soulevés par le vent produisent un crépitement aigu.
Lorsque l'accident se produit près d'un campement ou que l'heure, le lieu, les conditions du voyage le permettent, quelques hommes se détachent, restent sur place ; on le dépèce et plus tard pendant la marche on en fait la distribution.
C'est une viande médiocre, qu'elle soit boucanée, rôtie ou qu'elle entre dans la composition d'un tadjin; le chamelon, au contraire, possède une chair exquise.
La vie dans VErg. — Le choix des campements dans l'Erg, lorsqu'il n'est pas commandé par l'existence d'un point d'eau, est tout entier subordonné à la question du pacage. Il faut pour cela se fier au hhebir, se laisser guider, et, suivant sa volonté, s'éloi-
gner du medjebed pour trouver une place où les chameaux, mehara et porteurs, auront, sur un espace restreint, une nourriture abondante. C'est presque toujours les parties les plus basses des vallées qui fournissent les meilleurs pâturages pour les troupeaux de chameaux : artha} retem, ethel... etc., y abondent et y atteignent de grandes dimensions. Entre ces arbustes, par places, croît le drinnqu] offre, lui, une grande ressource pour la nourriture des chevaux ; ils en sont très friands ; sa graine, le loul, est recueillie par les indigènes ; ils s'en nourrissent.
M. Fernand Foureau, au cours de ses nombreuses et belles missions dans l'extrême Sud-Est, chez les Touareg Azguer, a très souvent constaté que la graine, le loul, était aussi pour les bleus (4) une ressource alimentaire très grande.
Nos indigènes se livraient à la chasse, quittant le gros de la caravane pour s'enfoncer dans l'Erg à la poursuite des troupes de gazelles blanches que nous apercevions au loin ; ils emportaient une guerba d'eau et dans un mezoued quelques dattes, leur absence n'étant que «le très courte durée, une après-midi entière, une journée tout au plus ; au fedjer, ils ne manquaient jamais de nous rejoindre ; ils donnaient
(l) Les Châanba appellent les Touareg les bleus* à cause de la couleur d'une partie de leurs vêtements.
ainsi des preuves nombreuses du développement de leur sens de la direction ; ils ne s'égaraient jamais.
Gaiement ils partaient à une allure folle, aux heures les plus chaudes du jour, et disparaissaient aussitôt derrière les ondulations du sable ; des coups de feu lointains retentissaient, et le soir, un bon filet ou un cuissot de gazelle venait varier le très monotone menu, réparer les fatigues endurées et donner des forces pour supporter celles du lendemain.
Nous chassions, nous aussi, mais un tout autre gibier; pendant les arrêts multiples de la journée ou bien au crépuscule, alors que les observations étaient faites et que nos hommes installaient le campement, nous poursuivions les petits lézards, véritables poissons de sable, ides Zetgagucs» scinque officinal, scincus officinalis), jolis petits animaux délicats, aux yeux doux, qui, vifs, disparaissaient très rapidement dans les sables ; ils sont très nombreux dès que les dunes deviennent importantes ; nousleur faisions une chasse, véritable jeu, dont le but était néanmoins très intéressé ; dépouillés nous taisions une friture de ces zelgagues; c'est un mets excellent, les petites femelles surtout. Un autre lézard, le lézard dit de palmier ! uroïïiastix ou fouette-queue), à grosse queue, est aussi comestible ; saqueue épineuse est la partie la meilleure, son habitat est limité aux plateaux pierreux.
Les indigènes : Oulad-Sidi-Cheikh, Chàanba et les
Gourariens Meharza ^habitants du Bled-Meharza, Tin- Erkouk) se livrent à la chasse dans un but lucratif; le gibier abattu, toujours saigné, dépecé, est préparé par eux sur place très spécialement : la viande desséchée (boucanée), désossée en partie, est comprimée dans la peau de la bête disposée en mezoued d'un genre nouveau, de telle sorte que le tout fasse une masse très transportable. Cette viande est très recherchée par les indigènes des ksour du Gourara ; un sac ainsi préparé vaut un, deux et trois douros, suivant la grosseur de l'animal ; on comprime souvent deux bètes eu une seule peau.
Un soir, à notre campement de Tin-Haïmed, à 5 kilomètres de Tahantas, un chàanbi nous fit cadeau d'un de ces sacs contenant deux gazelles, qu'il allait vendre à Tabelkoza ; on lui donna deux douros pour le remercier ; la peau-enveloppe de la gazelle était entièrement putréfiée, verte ; elle répandait une odeur infecte ; lorsqu'on ouvrit le sac, on ne peut s'imaginer les émanations qui se répandirent dans tout le camp ; elles étaient certainement aussi fortes que les odeurs des charognes de chameaux qui peuplent la route; — les indigènes trouvèrent cette viande exquise, la mangèrent d'abord sans qu'elle subit aucune préparation ; — pour le repas du soir ils la préparèrent eu tadjin, Cuite, elle «'tait certainement moins nauséabonde., et <• étail sans doute une bête mal préparée; ou s'y habi-
tue très bien ; il faut même, dans le Grand Sahara, considérer cette nourriture comme offrant une grande ressource, mise toujours à profit par les voyageurs tant européens qu'indigènes; cette viande, en effet, très nourrissante, se transporte facilement et dans les conditions normales se conserve longtemps sans altération.
L'automne dernier, l'exode annuel de nos tribus du sud ne put s'accomplir; il n'y eut donc pas, en 1895-96, d'échanges commerciaux entre nos pasteurs et les gens du Gourara et du Touat (*). C'est sans doute à cette raison qu'il faut attribuer le mouvement inaccoutumé qui régnait à l'époque de notre voyage dans les Areg, sur la route suivie de Tabelkoza. Il ne se passait presque pas de jour sans que nous ne soyions rejoints par elles ; formées de quinze à vingt chameaux, très chargés, parfois moins, sous la conduite de quelques hommes seulement, trois ou quatre à pied, elles allaient par petits groupes espacés pour faciliter la marche et la direction des bêtes et leur permettre de se nourrir en cours de route. Les uns
(1) On sait que ces transactions consistent surtout en l'échange des dattes, récoltées dans les oasis, contre des produits divers venus du nord : orge, blé, peaux, beurre, graisse de mouton, objets d'épicerie, tapis, lainages, cotonnades, etc.
92 de l'orajsie AU GOURaRA
apportaient dans le sud des céréales, blé ou orge, les autres revenaient chargés de dattes ; ceux-là gagnaient Tabelkoza, Tsabit, Timimoun, l'Aouguerout, ceux-ci Brezina, El-Abiodh ou les Moghrar.
Des commerçants gourariens remontaient aussi vers l'Algérie, venaient vendre leurs dattes à la limite du Tell et des Hauts-Plateaux, au delà des pays de nos grandes tribus nomades, dans les douars sédentaires de la Yacoubia et des territoires de Daya, Tiaret, Frenda, etc. C'était chaque fois un arrêt, des palabres échangés sur les nouvelles du nord et du sud. Ordinairement, les nôtres connaissaient quelques-uns de ces hommes, clients habituels des grands marchés des oasis. On se renseignait ainsi mutuellement, sur les pays à traverser, sur leur sécurité, sur les gens précédemment rencontrés, mais surtout, un peu à voix basse, sur la politique saharienne des grands chefs, sur Si Kaddour, sur Bou-Amama, sur les Chàanba dissidents. Tout se sait dans le Sahara et les nouvelles s'y propagent en tous sens, nouvelles d'Europe et du Maghreb. C'est par rencontres semblables, par des dires d'un berger dissimulé derrière une tonde de rotem, par un chercheur de chameaux égarés, par un chasseur do gazelle, par un chouf, qui du haut d'un sommet, voit et que vous ignorez, que les nouvelles traversent l'espace avec une rapidité qui étoimiie. On était a Géryville toujours au courant «le notre marche, bien
avant que nos lettres portées par des courriers meharistes spéciaux n'y parvinssent.
Quoique ces rencontres fussent fréquentes, on se mettait néanmoins toujours en garde du plus loin qu'apparaissait une petite troupe, qui, au lieu d'une paisible caravane, eût pu bien être un harka. Les Chou/ qui devançaient ou flanquaient notre convoi, vite se précipitaient sur les arrivants, fusils chargés, et c'était toujours avec une certaine émotion que l'on restait dans l'expectative, attendant la manifestation du signal convenu: ami ou ennemi, caravaniers ou coupeurs de route. Le pays était sûr ; notre voyage s'accomplit sans surprise dangereuse ; çà et là des troupeaux de chameaux (ibel) et de chèvres (*), conduits par des bergers gourariens, occupaient les fonds de vallées.
Ces rencontres faites, la marche reprenait son allure normale, les groupements se reformaient, quelques mots à peine étaient échangés entre compagnons de route : demandes et réponses brèves, ordres aux hommes, questions aux guides ; puis, peu à peu, insensiblement, inconsciemment, chacun s'isolait en soimême. On se sentait doucement repris de la beauté étrange du pays, enveloppé par le silence imposant de ces immensités, silence que troublaient seules, par instants, les notes ascendantes du gammier.
(1) Le fait des chèvres en petits troupeaux peut paraître étrange
DE I, ORANIE AU GOURARA
Cet oiseau, de la grosseur d'un merle, est commun dans le Sahara; ainsi que l'alouette huppée, il accompagne les voyageurs, se perche sur les arbustes, et lance cinq notes aiguës détachées en prenant son vol.
En voici la notation musicale écrite par M. Raoul Torrent, d'après notre souvenance :
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C'est au dire d'un auteur récent, le capitaine Winckler (*j, une gamme majeure diatonique ascendante à partir de la note mi seulement, l'oiseau répète chaque note à l'exception de la dernière en observant un point d'orgue sur la troisième avant-dernière note.
Le vova^eur allemand Rohlfs(*i avait antérieurement signalé la présence de ce chanteur ailé qu'il appelait Tonleiter (oiseau gamme), dans l'Oued-Touil (Oucd- Massin), au S. S. E. du Tadmaït.
(i) Capitaine Winckleb. — Le Traquet du Sahara, in Revue tunisienne, article reproduit dans la Vie algérienne et tuninne du 15 décembre 1897.
Rohlfs, Rei.se durch Marohko, Exploration der Oasen von Tuât, etc., p. 213.
C'est, cT après lui, un petit oiseau noir avec la queue et la pointe des ailes blanches ; mais où la description de cet explorateur diffère, c'est quand il le représente comme « poussant quatre notes régulièrement des- « cendantes à la manière d'une gamme. »
Le gammier n'est autre qu'un motteux, oiseau de Tordre des passereaux dentirostres, de la sous-famille des saxicolinés du genre rieur. On en connaît différentes variétés dans le nord africain. Les indigènes du Sahara les confondent toutes sous la dénomination de Bou-Aoud. En Algérie on appelle cet oiseau, mouka; en Tunisie, on le nomme bou-mâ ou hadjala, la veuve.
Les variétés signalées dans le nord de l'Afrique sont les suivantes : (')
1° Le traquet rieur, — saxicola cachinnans (Temm j — appelé aussi rieur vulgaire — dromolœa leucura (Ch. Bonap.).
2° Le rieur à tête blanche — dromolœa monacha (Ch. Bonap.) — Il se nourrit de sauterelles, d'insectes et de vers.
3° Le rieur noir.
4° Le rieur à tête grise ou motteux en deuil —
(1) Histoire naturelle des oiseaux, publiée dans l'Exploration scientifique de i Algérie, p. 198 et suivantes.
saxicola leucomela, saxicola lugens (Temra. et Lang.). — On le trouve dans le Sud.
5° Le motte uœ du désert — saxicola deserti (Rupp. ).
6° Le motteux satina — saxicola salin a.
Une légende est attachée à la dénomination d'hadjala (veuve) donnée par les indigènes à cet oiseau, principalement en Tunisie. Voici comment la rapporte le capitaine Winckler.
« Un guerrier de la tribu des Ouerghemma delà frontière « tri poli tai ne aimait sa femme d'un amour bien rare dans o l'Islam, d'un de ees amours qui vont au delà de la tombe.
« Il partit à la guerre et fit jurer à sa bien aimée non « seulement fidélité pendant son absence, mais s'il péris- « sait dans les combats, fidélité après sa mort.
« J'ai confiance en toi, lui dit-il ; mais comme gage de « ta foi, je te confie la garde de mes slouguis; prends leur <■ laisse dans la main, et sous aucun prétexte tu ne la « lâcheras.
« La femme jura du fond du cœur.
« Dans le combat le guerrier fut tué noblement, face à « l'ennemi.
c La veuve apprenant la fatale nouvelle, fondit en larmes; « mais au bout de quelque temps, courtisée par un jeune el « bran garron de la tribu, elle se laissa conter fleurette. >o « maria et... lâcha les slouguis.
« Tout passe en ce mondel
« L'heure de la mort arrivée, la femme se présenta à la •• porte du Paradis pour y entrer. Elle y trouva son premier « mari.
« — Je suis bien heureux «le te revoir, lui dit-il, mais « qu'as-tu fait «les slouguis.
DE LORANIE AU GOURARA 97
« La veuve ne répondit rien, se voila le visage, redes- « cendit sur la terre, et, depuis cette époque, sous la forme « d'un petit oiseau, elle parcourt le désert, en sifflant les « slouguis. »
Guern-ech-Chouf, la dernière dune élevée que l'on rencontre avant d'atteindre Tabelkoza, est située au sud et à 1.500 mètres environ du medjebed ; elle se relie à un système formant une chaîne, la plus méridionale de l'Erg, assez étendue vers l'est et l'ouest, mais d'altitude faible. Aussi, ce ghourd apparaît il comme isolé, dominant au loin toute la région. Du sommet du piton le plus élevé de cette dune, on aperçoit, très distinctement, émergeant d'un horizon sableux, les ksoiir et les palmeraies du Tin-Erkouk ; le regard embrasse l'ensemble des premières oasis du Gourara, la terre promise.
Ordinairement, heureux de mettre enfin un terme à ce long voyage, à l'idée de revoir des amis joyeux, espérant des ventes fructueuses, des achats avantageux des jours de fêtes, délivrés de la crainte, les indigènes des grandes caravanes annuelles se livrent alors, à partir de ce point et jusqu'aux murs de Tabelkoza. à des fantasias folles ; cavaliers et meharistes joutent de vitesse ; les femmes cachées dans les basson rs les excitent par leurs cris; développés en lon-
98 de l'orame au gourara
gués lignes, ils se précipitent les uns sur les autres au galop de leurs montures, les chevaux hennissent, les burnous, les amaras aux longues franges flottent au vent, la poudre parle, puis, alternant avec ces manisfestations bruyantes de leur allégresse, ils déclament tour à tour des légendes, psalmodient des stances d'amour, font entendre des chants guerriers, des lieds célébrant leur patrie.
Voici la traduction de l'hymne des Oulad-Sidi- Gheikh chanté par les rhapsodes de l'Erg :
RHAPSODIE ARABE SUR l'eRG
— 0 toi dont la pensée se porte vers les cités et leurs plai-
sirs.
— Imite celui qui aime le désert et ses splendeurs;
— Tu méprises les tentes légères et tu vantes les maisons
construites en terre et en pierres.
Si tu savais ce que renferme le désert, tu me compren drais,
Mais tu l'ignores et l'ignorance est la mère de bien des maux.
DE i/ORANlE AU GOURARA 99
Si tu t'étais promené, le matin, sur le tapis de sable constellé de touffes d'herbes semblables à des pierres précieuses !
Nos plantes sont de toutes couleurs, éblouissantes à l'œil, exquises à l'odorat.
Leur parfum délicat emplit l'âme de ses effluves délicieuses.
Si pendant une belle nuit éclairée par la lune, tu étais monté sur une hauteur et si tu avais parcouru de l'œil le pays environnant,
Tu aurais vu. dans le calme immense, les troupeaux d'antilopes s'ébattre joyeusement et brouter les plantes parfumées.
Et ce spectacle aurait dissipé les chagrins, et ton cœur aurait été rempli de joie.
Car le lendemain, chasseur matinal, avec tes lévriers agiles, tu aurais poursuivi l'antilope et la gazelle.
Puis, au jour des voyages, sur les chameaux sont placées les bassours (litières), dont les étofles s'agitent au vent comme de légers nuages ;
Les jeunes chameaux séparés de leurs mères les appellent,
— Tandis que nous, montés sur d'ardents chevaux entraînés
à la course, dont les caparaçons descendent jusqu'à leurs pieds,
— Nous poursuivons à outrance les gazelles et les anti-
lopes.
— Au soir, le sable fin répand un parfum semblable à celui
du musc.
— Les tentes sont dressées et constellent la plaine unie
comme les étoiles parent le ciel ;
— Le repas est préparé et d'abord celui de l'hôte; les cha-
meaux reviennent du pâturage.
— Les étalons, dont les voix sonores ont les éclats du ton-
nerre,
- Semblables anx vaisseaux qui sillonnent les mers,
— Transportent leurs maîtres de pays en pays.
— Les anciens l'ont dit :
« La beauté de l'âme n'existe que dans un vers poétique [ou sous une lente en poil] (') »
ili Jeu « 1 « - moi intraduisible: (bit-ech-char) peut Bignifier tente en poil, «m vers poétique.
de l'oraxie au gourara 10 1
— La raison ne se trouve pas dans les maisons construite avec du limon ou de la pierre i1).
Le but de la mission était l'étude détaillée des régions traversées par le medjebed d'El-Abiod-Sidi- Cheikh à Tabelkoza ; il importait donc au premier chef de déterminer les positions géographiques des points les plus importants de L'itinéraire, de relever Tabelkoza et de relier cet ensemble au nord, à la capitale des Oulad-Sidi-Cheikh et Géry ville, au sudest, à Fort-Mahon et de là à El-Goléa.
S'il nous a été possible de nous avancer assez près de l'oasis de Tabelkoza pour relever sa position, par suite de considérations d'un ordre spécial, nous nous étions engagés à n'y point pénétrer.
Au campement de Guern-ech-Chouf, nous fîmes les observations nécessaires à la détermination de la lon-
(1) Cette traduction de la Rhapsodie de l'Erg, est due à M. l'interprète militaire Palaska, attaché au poste d'El-Abiodh, cercle de Géryville, qui a bien voulu nous permettre de la publier. RI. l'interprète Palaska. depuis 1894, a vécu au milieu des Oulad-Sidi- Cheikh, il a ainsi pu recueillir auprès d'eux et surplace de nombreux et intéressants récits et légendes, touchant aux hommes et aux choses de cette grande famille arabe ; je tiens à le remercier ici pour tous les renseignements précieux qu'il a bien voulu me donner au cours de nos très fréquentes conversations.
gitude et de la latitude du lieu ; puis, de ce point, nous relevâmes à la boussole la position des jardins, des kasbas, des palmeraies de tout le groupe septentrional des oasis de Tin-Erkouk.
Mais alors, puisqu'il ne nous était pas possible d'opérer à Tabelkoza même, il devenait nécessaire de recouper nos premières directions prises d'un autre point. Pour rendre ces mesures le plus favorables possible, il fut décidé que nous nous établirions, pour cette opération, au sud un peu est, de Tahantas, ksar le plus méridional du groupe, ce qui nous amena, de notre campement de Tin-Haïmed (!), à séjourner dans le Meguiden pour revenir au pied des oasis dans les environs de Tahantas.
Nous ne dirons donc que quelques mots sur Tin- Erkouk ou Bled-Meharza (2).
(1) Tin-Haïmed. dune élevé qui limite le reg de Tabelkoza et le taghtagh d'Ascalou.
(2) L'auteur réserve, pour une publication ultérieure, une étude sur le Gourara. la présente notice ayant surtout pour objet de décrire la route qui conduit du sud de l'Oranie à Tabelkoza et non les oasis elles-mêmes.