‹ De l'ordre des mots dans les langues anciennes comparées aux langues modernes: question deChapitre 12 sur 36 · CLASSIFICATION DES LANGUES · texte numérisé non relu

CLASSIFICATION DES LANGUES

(populus Romanus, tes publica, vir bonus, etc.) On ne voudra pas pourtant fonder sur ces observations un système de construction usuelle dont les règles seraient cent fois contredites à chaque page de tout auteur latin. Cela est encore plus vrai pour le grec. Je ne dois pas taire que, dans une excellente grammaire, on a posé comme forme normale de la construction grecque un ordre d'après lequel l'attribut serait précédé de ses compléments, et le sujet, ainsi que tout substantif, en serait suivi; tous les autres arrangements de la phrase ont été qualifiés d'inversions. M. Kùhner a le mérite d'avoir traité le premier, dans un chapitre à part, de l'ordre des mots en grec ; mais la règle générale qu'il a mise à la tête de son chapitre est, de son propre aveu, perpétuellement confondue par l'usage des auteurs; aussi paraît-il ne l'avoir établie que pour se conformer aux habitudes de nos grammaires et à l'esprit systématique qui veut tout ramener à la syntaxe. On ne refusera pas, je crois, de classer le grec et le latin parmi les langues à construction libre.

Si l'on examine les langues dont la construction obéit soit à une loi immuable, soit à un usage plus ou moins strict, on distingue bientôt un certain nombre de méthodes diverses, faciles à saisir et à caractériser.

En français, ainsi que dans les autres langues romanes, la règle fondamentale de la construction veut qu'on place d'abord le sujet, puis les compléments du sujet, puis le verbe, enfin les compléments du verbe : en thèse générale, qu'on mette le terme en dépendance après celui qui le gouverne.

Vallemand, ainsi que les langues de la même souche, s'accorde avec le français dans un point important. Il veut que dans toutes les phrases principales le verbe se mette au milieu de la phrase avant l'attribut, et après le sujet ou la partie de la proposition qui en tient la place. On dit donc : doit schuf die Welt dans le même ordre qu'on dit en français : Dieu créa le monde. Mais quant aux compléments soit du sujet, soit de l'attribut, ils sont généralement placés avant les termes qu'ils complètent. L'adjectif est suivi de son

substantif et est précédé de ses compléments. Si le verbe est à un temps composé, ce n'est que l'auxiliaire qui se met au milieu de la phrase, la partie attributive du verbe se met à la fin, après les compléments. Parmi ces compléments celui qui se rattache le plus intimement à la partie attributive du verbe, ordinairement le complément direct, se place le dernier, après le complément indirect, qui, à son tour, est précédé des circonstanciels. On dit donc: Eine plœtzliche Freude hat diesem Unglùcklichen das Leben gekostet. « Unesubite joie a à ce malheureux la vie coûtée. » Von der Milwelt verkannte Dichter erwarten von der Nachwelt ein gerechteres Urùheil. « Par les contemporains méconnus poètes attendent de la postérité un plus équitable jugement. » Dans les phrases subordonnées, le verbe, tant l'attributif que l'auxiliaire, se met toujours à la fin. Man weiss, dass Rom den unterworfenen Vœlkern seine Sprache aufzwang. « On sait que Rome aux peuples soumis sa langue imposa (1). »

{{) La partie attributive du verbe est tantôt un participe passé, tantôt un infinitif. Le participe passé était à l'origine un adjectif, et nos poètes français disent encore par archaïsme: « La première épée dont s'est armé Rodrigue, a sa trame coupée » (hat seinen Lebensfaden durchschnitten). L'infinitif est souvent précédé de ses compléments dans la vieille langue française. On lit dans Joinville, chap. LXXXVII : « Pour ce que je ne weil que nulz face jamez bien » pour le guerredon de paradis avoir, ne pour la poour d'enfer ; » mez proprement pour l'amour de Dieu avoir, qui tant vaut et qui » tout le bien nous peut faire. * Qu'on mette ces lignes en allemand, on n'aura pas à changer la place d'un seul mot : ils sont tous rangés d'après les règles de la construction allemande. En général, les deux langues avaient, ce semble, plus de rapports entre elles, au moyen âge, qu'elles n'en ont aujourd'hui. En allemand, lorsqu'une partie de l'attribut se trouve en tête de la phrase, le verbe doit précéder le sujet; il en est de même lorsque cette partie de l'attribut a pris la forme d'une phrase incidente. La règle est moins rigoureuse dans le vieux français; mais elle ne laisse pas d'y être souvent observée : « En ce point nous envoia le » soudanc son conseil pour parler à nous » (in diesem Augenblick schickte uns der Sultan...), Joinville, ch. LXVI. « Après ce que le vieil home s'en fu allé, qui nous ot réconfortez, revint le conseil le soudanc à nous • (Nachrtem.., kamen dieR&the...). Ib. Le français

L'anglais a adopté pour les compléments du verbe Tordre français, mais il a gardé l'usage allemand de placer le substantif qui régit après les adjectifs qui s'y rapportent et après les substantifs régis par lui sans le secours d'une préposition. The king's eldest son has given afeastto thecitizens. « Le fils aîné du roi a donné une fête aux citoyens. » Des Kœnigs œltester Sohn hat den Biirgern ein Fest gegeben. (Français : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7. Anglais: 3, 2, 1, 4, 5, 6, 7. Allemand: 3,2, 1,4,7,6,5).

Est-il permis de placer à côté de ces langues un idiome si différent des nôtres que la terminologie usitée dans nos grammaires ne peut y être appliquée que par une espèce d'abus ? Le chinois, langue composée de monosyllabes invariables, ne distingue les parties du discours par aucun signe extérieur: ni verbe, ni nom, ni particule, ni aucune espèce de mot n'y a reçu une forme propre, n'y porte une empreinte caractéristique. Cependant la construction de la phrase chinoise est parfaite, et il est curieux que cette construction se rapproche assez de la construction anglaise. En chinois les qualificatifs épithètes se placent avant le nom de chose auquel ils se rapportent ; le sujet se place avant l'attribut; le complément direct se place après l'attribut, et il est suivi du complément indirect ; les locutions adverbiales, simples ou composées, modificatives ou circonstancielles, ont coutume de procéder le mot sur lequel elles portent. Exemple : Cœli filins potest designare virum ad cœlum (L'empereur peut présenter au ciel un homme pour lui succéder) (1).

moderne a conservé quelques traces de ces constructions, très naturelles d'ailleurs et répandues dans un grand nombre de langues : « Ainsi parla le roi. » « Déjà prenait son essor... cet aigle... • C'est d'après le môme principe que, dans les deux langues, « il dit • devient « dit-il • (sagteer); « le voisin répondit » devient « répondit le voisin » (antwortete (1er Nachbar), quand ces petites phrases sont précédées d'une partie des paroles citées, c'est-à-dire, d'une partie de leur complément.

(1) Voy. Abel Rémusat, Eléments de la grammaire chinoise. Paris, 1822, gg 78, 79, 80, 95, 158, 159, 177. Ce que nous disons du chinois, se rapporte à l'ancien style.

Puisque nous voilà sortis du cercle des langues européennes, signalons encore un type de construction, celui qui est offert par le turc et en général par tous les idiomes de la famille tartare, tels que le mandschou, le mongol et d'autres. Dans ces langues l'adjectif se place toujours avant son substantif, le substantif régi avant le substantif qui régit, le complément avant le verbe, les prépositions sont remplacées par des postpositions, la proposition subordonnée précède la proposition principale (1). « Les chevaux du fils du pacha » se dit en turc dans cet ordre : Padmœ filiiequi. € Il va allumer une chandelle: » Lucemam ascensum it. « Nous avons vu qu'on trouve la consolation de beaucoup de maux dans des prières dévotes. » Piis preeibus in multorum malorum solatia inveniri vidimus. « Les étoiles jaunes, appelées la porte du général d'armée, viennent après la constellation Oudirabhalkouni : » Exercitus ducis porta vocatœ flavm steltœ Udir, stellas posl veniunt. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que l'ordre de la construction dans ces langues n'est pas, comme dans les langues romanes, un ordre usuel et modifié dans des cas plus ou moins fréquents, mais que c'est un ordre fixe et immuable. Et pourtant plusieurs d'entre ces langues possèdent tout un système de suffixes variés, qui leur permettent d'exprimer avec beaucoup de netteté toutes les relations de la syntaxe de dépendance. Il est vrai que la syntaxe d'accord y est moins parfaitement rendue. « La place de chaque mot est invariablement marquée dans chaque phrase, et toutes les phrases sont comme sorties du même moule. Le mot qui régit se place toujours après celui qui est régi, et le verbe principal auquel viennent ressortir directement ou indirectement tous les mots d'une phrase doit toujours être mis à la fin. » « L'emploi de nombreux participes fait que le sens d'un

(1) Voyez Abel Rémusat, Recherches sur les langues tartares. Paris, 1820, t. I, p. 118 et p. 279. Davids, A Grammar of the turkish language. Londres, 1832, p. xlviii et p. 107 et suiv. Les exemples qu'on donne sont tirés de Davids, p. 107, 115, 110 et de Rémusat, p. 176.

passage reste suspendu jusqu'à la fin, où le verbe, qui fait la conclusion, vient le déterminer (I). »

Parmi ces quatre systèmes que nous venons d'esquisser, il y en a deux qui sont diamétralement opposés et qui forment les points extrêmes entre lesquels l'usage des langues peut osciller. C'est d'une part l'ordre parallèle à la décomposition grammaticale et qui place le complément après le terme complété ; d'autre part Tordre qui place d'abord le mot régi, puis le mot qui gouverne, et qui est le contrepied exact de l'ordre analytique. Le premier de ces systèmes est assez généralementsuivi en français ; le second est invariablement observé par le turc et les langues tartares. L'allemand vient se placer en quelque sorte au milieu de ces deux systèmes. La construction des propositions principales ressemble à celle du français en ce que le verbe coupe la phrase en deux parties distinctes, le sujet et l'attribut ; la construction des phrases subordonnées, qui rejettent le verbe à la fin, et des groupes de mots qui se terminent, à quelques exceptions près, par le mot régissant, se rapproche de la langue turque. L'anglais, qui, en raison de son origine même, participe du génie germanique et du génie roman, occupe naturellement une place intermédiaire entre l'allemand et le français. Enfin une langue toute différente, le chinois, peut être rapprochée de l'anglais dans cette classification abstraite, où Ton n'a en vue que l'arrangement des parties constitutives de la phrase.

De la place du verbe

Toutes ces variations se résument sous deux points de vue. On peut considérer en premier lieu la place du verbe, laquelle décide de la physionomie de toute la proposition ; en second lieu l'arrangement des groupes de mots, qui détermine la forme des parties de la proposition.

(1) Mêmes autorités, mêmes passages.

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