PLAGE DU VERBE
Quant au verbe, nos langues européennes aiment à lui assigner la place intermédiaire entre le sujet et l'attribut ; les langues tartares sont tenues de le mettre à la fin de la proposition ; le latin a une prédilection prononcée pour ce dernier arrangement (1). Quelle est la différence de ces constructions, s'il est possible d'en déterminer une? Il s'entend qu'on n'a pas en vue une différence fondamentale de sens, mais une nuance caractéristique qu'elles impriment à l'ensemble de la phrase. S'il y a une langue qui se sert des deux constructions, et qui s'en sert non pas indistinctement, mais dans des cas nettement déterminés, c'est à cette langue, sans doute, qu'il faut demander la solution de ce problème. Or nous avons vu qu'en allemand la nature de la proposition décide de la place du verbe : la phrase principale se trouve en correspondance avec le système français, la phrase subordonnée avec le système latin ou bien avec le système turc. Encore dans la phrase principale même, si le verbe est à un temps composé, ce n'est que l'auxiliaire qui garde la place du milieu. Du premier abord rien de plus anormal, de plus arbitraire. Il se pourrait toutefois que cette apparence étrange cachât un sens raisonnable. Quelle est la différence d'une phrase principale et d'une phrase subordonnée? La phrase principale énonce une pensée, elle affirme ; la phrase subordonnée ne renferme qu'une idée partielle de la pensée énoncée dans la principale, elle n'affirme pas. « Ce coupable amour, dont il est dévoré, dans Athènes déjà s'était-il déclaré ? » Thésée croit bien qu'Hippolyte est dévoré d'un coupable amour, mais ce n'est pas ce qu'il veut dire, ce qu'il veut affirmer maintenant ; c'est un fait connu, qui entre comme idée partielle dans la question qu'il fait et qui est l'objet du discours. La phrase principale établit un rapport entre deux idées, la phrase subordonnée suppose ce rapport comme établi, elle efface la dichotomie de la pensée. Voilà, si je ne me trompe, comment s'explique
(1) Quintilien, IX, IV, 26 : Verbo sensum cludere multo, si compositio patiatur, optimum est. In verbis enim sermonis vis.