‹ De l'ordre des mots dans les langues anciennes comparées aux langues modernes: question deChapitre 18 sur 36 · MOTS COMPOSÉS · texte numérisé non relu

MOTS COMPOSÉS

structions resserre les éléments beaucoup plus que ne le fait la seconde, et si le mot composé est l'union la plus intime de deux idées qui puisse être formée, on doit s'étonner qu'il y ait des mots composés qui suivent le second de ces procédés. En effet, l'immense pluralité des composés grecs appartient à la première de ces classes. En allemand il n'y en a pas beaucoup de la seconde classe, et ces mots étaient, à ce qu'il paraît, originairement de petites phrases, comme le français va-nu pieds. En latin il n'y en a guère (verticordia, peut-être versipellis), à moins qu'on ne veuille compter parmi les mots composés res publica, jus jurandum et des locutions semblables. La langue française, au contraire, dans presque tous ses composés, place le mot déterminatif après le mot déterminé. Mais cette anomalie, qui est une conséquence du caractère analytique de la langue française, rentre parfaitement dans les considérations générales. Les composés français forment en effet une unité beaucoup moins serrée que les composés grecs, allemands ou latins ; ce ne sont pas, à parler strictement, de véritables composés: l'orthographe même en fait foi, puisqu'elle ordonne d'en séparer les éléments par un tiret. La construction enclavée est d'un grand usage dans les langues anciennes et particulièrement en grec. Quand la langue n'offre, pour exprimer une idée, ni un mot simple ni un mot composé, il faut décomposer cette idée et l'exprimer par plusieurs mots : pour faire disparaître en quelque sorte cette décomposition, pour rapprocher les deux éléments autant que possible, on se sert dans les langues anciennes de l'enclavement. Il n'y a pas en grec de termes usités qui correspondent aux latins : patruus et avunculus; Qeîbç est l'oncle en général. Xénophon, pour désigner expressément l'oncle maternel, dit (Cyrop., I, 3, 12) rov 7rair- 7iov y) zov vric, p)Tpo; dSskojôv. Il dit de même pour désigner un prince, fils de roi (II, l, 13) uîto paaiXécoç re Traidoç *at u7io aTpaTYîyoû. Dans les deux phrases, des termes simples sont coordonnés avec des termes complexes : c'était une raison de plus pour donner à ces derniers la forme la plus serrée. Même chose se voit en latin. On lit dans le discours

weil, Ordre des mots, 5

66 ENCLAVEMENT

pro lege Manilia (c. 3): Uno nuntio atque una litlerarum sigiiificatione ; (c. 9) In ipso Mo malo gravissimaque belli Offensione. L'enclavement a sauvé la symétrie de l'expression. — L'emploi de l'article met encore l'avantage du côté de la langue grecque. Que l'on compare ces deux phrases de Platon (Soph., p. 254, A) : Ta t>3; twv tcoXXwv tyvyfic. ofifiazoï zaoTepetv 7rpo; ro 9eibv acpopwvra àiïivxzx (Les yeux de l'âme de la plupart des hommes ne peuvent pas supporter la vue de la divinité^, et : Atà vr t v twv Qtpévw t?ç tyvyjic apytav (Si cette distinction n'a pas été faite, la cause en est dans la paresse de l'âme de ceux qui ont donné la loi. Banquet, p. 182, D). Il y a dans ces deux exemples trois idées partielles qui concourent à former une seule idée ; mais les rapports de ces idées sont différents dans les deux cas. Voilà pourquoi les articles ont été placés différemment. Dans le premier exemple l'idée intermédiaire de tyy?\ se lie également à l'idée qu'elle gouverne et à celle dont elle dépend ; dans le second elle ne se lie qu'à celle dont elle dépend; la première combinaison peut se traduire: l'organe de l'intelligence ordinaire, la seconde: la paresse intellectuelle des législateurs. — Telle est enfin la force de l'enclavement qu'il peut tenir lieu de flexion. On sait assez qu'en grec des adverbes et des locutions adverbiales placés entre le substantif et son article peuvent se construire comme des adjectifs. Ot vùv ^v9pa>7rot. ITpoç toû xaxegtov xoîc xaxûv '09v<raéa>ç (Soph., Philoct., 384). Heri semper Imitas est un hellénisme hasardé par Térence. Mais on dit très bien en latin : Cœsaris in Hispania res secundœ.

Quant à la construction qui disperse les éléments d'un groupe syntaxique, nous nous bornons ici à un seul exemple. Animorumnulla in terris origo inveniri potest (Cic. Tusc, 1, 27). Il est évident que les deux idées animorum et origo, bien que liées par la syntaxe, sont séparées dans la pensée comme elles le sont dans l'ordre des mots : animorum est le point de départ, origo fait partie de ce que nous avons appelé le but de la phrase. D'autre part, la locution adverbiale in terriSy qui se trouve enclavée entre nulla et origo, se lie à ces mots et forme avec eux presque une seule et

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même idée, bien qu'elle n'ait pas la forme grammaticale d'un adjectif. C'est à peu près comme si l'on disait en français : Pour les âmes, on ne peut en découvrir aucune origine terrestre . Nous reviendrons sur cette construction dans le troisième chapitre.

De la période

Il n'a été question jusqu'ici que de la construction de la proposition simple . Que le cadre de la pensée s'élargisse» que ses parties soient représentées par des propositions partielles, l'ensemble formera une proposition composée ou bien une période. La période, qui diffère de la proposition simple par l'étendue et le développement de ses éléments constitutifs, n'en diffère pas dans son essence : on y retrouve les mêmes nuances de construction que nous venons de signaler. Toutefois, dans nos langues modernes le procédé qu'on suit pour l'arrangement des propositions simples, n'est pas entièrement observé pour celui des périodes. Il y règne une liberté voisine de celle des langues anciennes. Cela est si vrai qu'en français, si l'on veut échapper à la tyrannie de l'ordre analytique, on détache un mot de la proposition et l'on donne à ce mot la forme d'un membre de phrase. « C'est à vous que je veux parler. » « Ce désastre, je l'ai prédit depuis longtemps. » Une tournure analogue à cette dernière permet de mettre en tête d'une phrase complexe l'incidente qui tient lieu de régime direct. « Que vous soyez mon ami, je veux le croire; mais je ne puis admettre que... » Dès qu'une partie de la pensé® totale s'élève au rang d'une proposition subordonnée, nos langues l'émancipent, pour ainsi dire, des règles de la construction et ne se mêlent plus d'en déterminer trop rigoureusement la place. Félicitons-nous de cette liberté, sans laquelle l'art oratoire n'aurait pu prendre un essor qui fait notre plaisir et notre admiration.

Rien n'est plus facile que de faire voir la construction ascendante, la descendante, l'enclavement et même l'hyper-

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