DU RAPPORT ENTRE L'ORDRE DES MOTS ET L'ACCENT ORATOIRE
L'ordre des mots, nous l'avons vu, est déterminé par la naissance et la liaison naturelle des idées ; la dépendance grammaticale des parties de la proposition exerce sur cet ordre une grande influence ; mais on ne parviendra pas, en partant de ces deux points de vue, à expliquer d'une manière suffisante tous les phénomènes du même genre qui se présentent dans les langues, et surtout dans les langues classiques. Il y a une autre cause déterminante, qui n'est pas la moins grave de toutes, et dont il n'a pas encore été question ici. Pour trouver cette cause, il ne suffit pas de la langue écrite, il faut recourir à la langue parlée et vivante. Mais, dira-t-on, les langues anciennes, qui forment l'objet principal de cette thèse, ne nous parlent plus que par la lettre morte de leurs monuments. De plus, quand nous essayons de rendre à cette lettre sa vie primitive, le Français prononce autrement que l'Anglais, celui-ci autrement que l'Allemand ou l'Italien, et tous probablement ne seraient guère compris par un ancien Romain. Aussi nous laisserons hors de cause tout ce qui tient à la prononciation des consonnes et des voyelles, des longues et des*brèves. Il
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faut écouter les anciens, seuls juges compétents en celte matière, et nous ne pourrions rien ajouter à ce qu'en ont dit Cicéron, Denys d'Halicarnasse et les rhéteurs grecs. Nous nous bornerons à cette partie de la prononciation qui tient le plus à l'esprit et à l'intelligence, et qui, pour cela, n'est pas sujette à tant de changements, je veux dire l'accent oratoire.
Comme il y a dans chaque mot une syllabe sur laquelle on appuie plus fortement et d'autres sur lesquelles on glisse plus légèrement, de même il y a dans chaque proposition un mot, et dans chaque période une proposition partielle, sur laquelle l'âme et la voix s'abaissent avec plus d'énergie. Cette accentuation est le principe vivifiant de la parole, les autres détails de la prononciation n'en sont, pour ainsi dire, que la partie matérielle. Il faut cette empreinte personnelle, ce souffle de vie, ce je ne sais quoi, pourdonner une âme aux vibrations de l'air qui frappent nos oreilles. En effet, faites la lecture de l'ouvrage le plus admirable, débitez les pensées les plus originales, les plus nouvelles, mais sans marquer par la voix ces nuances de l'accentuation, on ne vous écoutera pas, on croira empruntées, rebattues, les idées que vous avez tirées du fond de votre âme. Au contraire, rehaussez par ces nuances ce qui a été dit mille et mille fois, on le croira nouveau, on s'y intéressera, parce que l'acceot prouve que vos paroles ne sortent pas seulement de vos lèvres, mais de votre âme, de vous-même.
Il s'agit maintenant de rechercher quelle est l'influence exercée sur la disposition des parties de la phrase par ce principe vital de la parole, par l'accentuation. Toutefois nous ne prétendons pas traiter ici de cette infinité de nuances que la voix humaine parcourt pour exprimer la colère, l'amour, la haine et toutes les affections de l'âme. Ces nuances se sentent plutôt qu'elles ne s'analysent ; elles sont dans l'accentuation ce que les couleurs sont dans les tableaux. Mais il y a d'autres différences d'accentuation, qui correspondent aux lumières et aux ombres des dessins non coloriés. Ce n'est que de ces dernières qu'il sera question : car ces dernières seules sont déterminées par Tenten-
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dément et peuvent, dans un cas donné, être démontrées par le raisonnement, précisément comme les effets de lumière dans les dessins sont susceptibles d'être expliqués d'une manière logique par la position du soleil, tandis que les couleurs sont une affaire de goût et de sentiment. L'objet de cette étude ainsi défini, commençons-la par les langues vivantes, pour lesquelles l'expérience de tous les jours est un guide assuré; nous arriverons ensuite aux langues mortes, qu'il est nécessaire de raviver artificiellement poulies étudier dans ces détails (1).
(1) Mon ami Benlcew (De V accentuation dans les langues indo-européennes, p. 216 et suiv.) n'admet point l'existence, dans les langues anciennes, de l'accentuation dont nous parlons ici : il croit que les Grecs et les Latins suppléaient à l'accent oratoire par le nombre oratoire. Cette thèse, il l'a certainement soutenue avec beaucoup de science et de talent; l'a-t-il prouvée? J'avoue que ses arguments ne m'ont point convaincu, et que je tiens toujours pour la thèse contraire. Les pages de Cicéron et de Démosthène disent, il me semble, elles-mêmes comment elles veulent être déclamées : chacune de leurs phrases atteste, suivant moi, la présence, l'énergie de l'accent oratoire. Dépourvues de cet accent, elles deviendraient obscures pour l'auditeur. Essayez de faire la lecture d'un morceau grec ou latin; si vous ne marquez par votre débit la relation des mots qui se répondent quelquefois à d'assez grandes distances, vous ne serez guère compris. Mais les anciens ont-ils parlé de l'accent oratoire? Dans quelques chapitres de son premier livre Quintilien indique quelle méthode il faut suivre pour apprendre aux enfants à parler et à écrire correctement en latin (emendale loquendi scribtndique partes). Là, il parle, entre autres choses, de quelques difficultés, peu nombreuses, que peut présenter l'accent tonique dans les noms propres, les mots grecs, etc. (I, v, 22-31). Puis il continue (ch. vin, 1): Superest lectio: in qua puer ut sciât, ubi suspendere spiritum debeat } quo loco versum distinguerez ubi claudatur sensus, unde incipiat, quando attollenda vel summittenda sit vox, quo quidque flexu, quid lentius, celerius, concilatiits , lenius dicendum, demonstrari nisi in opère ipso non potest. Les mots quando attollenda vel summittenda sit vox semblent désigner l'accent oratoire. M. Benloew (p. 234) les rapporte à l'accent tonique. Cette explication est-elle admissible? Quintilien a traité plus haut de cet accent. L'accent dont il parle ici tient évidemment, non pas aux mots pris isolément, mais à l'ensemble du discours. Il faut, dit-il, observer les petits repos de voix, marquer la fin de la phrase et le commencement d'une phrase nouvelle (ubi suspendere... incipiat); il faut
De l'accentuation ascendante
L'attention la plus légère suffit pour remarquer qu'en français on appuie de préférence et généralement sur la dernière syllabe des mots à terminaison masculine, et sur la pénultième de ceux qui se terminent par un e muet. De même quand on forme de plusieurs mots une proposition, la voix s'élève ordinairement en avançant, de manière que la dernière partie de la phrase a l'accent le plus fort et le plus prononcé. C'est donc V accentuation ascendante qui prévaut en français. Cette accentuation est dans la plupart des cas entièrement conforme au développement successif de la proposition, qui est en français l'ordre descendant de la dépendance grammaticale. Car les idées que la syntaxe subordonne à d'autres, c'est-à-dire celles qui servent à restreindre la compréhension d'une idée plus large, étant plus individuelles, et se trouvant souvent opposées tacitement à d'autres idées qu'elles excluent, doivent dans beaucoup de cas être accentuées d'une manière plus vive et plus énergique. « Un homme courageux, aller en voiture, faire des études. » Le sens exige que les idées dépendantes « courageux, voiture, études » soient relevées par la voix plus que les idées dont elles dépendent « homme, aller, faire » ; et ce sont celles-là précisément qui d'après les règles de la grammaire française sont énoncées plus tard. L'accentuation ascendante se trouve donc souvent en accord avec la construction descendante.
Il faut cependant avouer que cette accentuation est tellement entrée dans les habitudes françaises qu'on s'en sert
marquer l'accent pathétique (quo quidque flexu... dicendum). Voilà le premier et le troisième des points qu'il indique. Le deuxième point doit se rapporter au même ordre de choses: il concerne l'accent oratoire, et non l'accent tonique. Est-il besoin d'appeler l'attention sur les mots demonstrari nisi in opère ipso non potest? Quintilien ne pouvait s'exprimer ainsi au sujet de l'accent tonique, dont il vient d'exposer lui-môme les règles et les difficultés.
même dans des cas où le sens paraît la repousser. « Ce n'est pas le jeune Horace dont nous déplorons le sort, notre pitié est excitée par les malheurs du vieil Horace. » L'opposition qu'on établit entre ces deux personnages demanderait qu'on appuyât sur les adjectifs distinctifs jeune et vieil ; mais par le lait la voix s'élève les deux fois sur le nom d'Horace, lequel s'applique également aux deux personnes qu'il s'agit de distinguer. En écoutant avec attention on trouvera assez souvent des exemples de cette stabilité des lois de l'accentuation, qui se jointà la régularité de la construction française pour faire un contraste des plus marqués avec d'autres langues, et surtout avec le grec, qui usait de la plus grande liberté dans l'accentuation des parties de la proposition, comme dans leur ordre et leur arrangement. Il est difficile d'avancer quelque chose de positif sur le débit du discours usuel dans une langue morte; il y a cependant certains indices qui semblent permettre des conclusions assez certaines. Rien n'est plus fréquent dans le discours attique que des tours comme celui-ci : r îît àv apiOf/w xi èyyév/jTai, Trepircàç taxai ; « que doit-il entrer dans un nombre peur qu'il soit impair? » Mais le grec dit: « si dans un nombre il entre quoi, sera-t-il impair? » Le pronom interrogatif n'est amené qu'au milieu de la phrase. Le passage de Platon : C H xiai xi anodiSovox ocyetAo^evov xal TtpoarJKOv xéyyr, y tocxomin xaAercai; (l'art donnant à qui quoi de convenable, s'appelle médecine?) ne peut se rendre en français et dans la plupart des autres langues que par deux ou trois propositions : « Quel est l'art appelé médecine ? à qui donne-t-il ce qui lui convient, et que lui donne-t-il? » C'est que dans les langues modernes l'accentuation interrogative ne peut affecter une partie delà proposition sans s'emparer des autres : nous n'avons que des propositions interrogatives, mais nous n'en avons pas qui soient interrogatives dans une partie et qui ne le soient pas dans les autres ; nous n'en avons pas qui le soient doublement ou triplement; parce que la raideur de nos lois d'accentuation veut que cet élan de la voix qui caractérise l'interrogation ne se produise qu'au commencement
de la proposition et jamais au milieu. Les Grecs introduisaient cet élan quand ils voulaient, ils le reprenaient plusieurs fois dans une seule et même phrase, et ils usaient à cet égard d'une liberté encore moins limitée que les Latins, qui à leur tour sont plus libres que les modernes (1). La loi de l'accentuation ascendante, si chère à la langue française, décide particulièrement de Tordre que doivent garder entre eux les différents compléments du même mot. Beauzée établit à cet égard la règle que voici (2) : « De » plusieurs compléments qui tombent sur le même mot, » il faut mettre le plus court le premier après le mot » complété, puis le plus court de ceux qui restent et ainsi » de suite jusqu'au plus long de tous, qui doit être le » dernier. Par ce moyen, ceux qu'on met aux dernières » places ne se trouvent éloignés du terme modifié que le » moins qu'il est possible. » Le fait est certain ; quant à la manière dont Beauzée l'explique, on pourrait, je crois, y trouvera redire. En effet, il semble peu digne d'une langue aussi philosophique que la langue française de ne s'attacher qu'à ce qu'il y a de plus extérieur dans les signes de la pensée, c'est-à-dire à la longueur des mots, de compter
(1) Quorsum insanus quid enim Ajax fecil? (Hor. Sat. II, 3. 201). Les passages grecs sont tirés du Pliédon de Platon, p. 105, G, et de la République, I, p. 332, G. — H y a un autre phénomène de la langue grecque qui paraît avoir beaucoup de rapport avec cette accumulation des interrogations ; ce sont les négations accumulées dans la même proposition sans se détruire mutuellement. Gela a Pair d'être peu logique ; mais on pourrait peut-être l'expliquer également par un nouvel élan que la voix prend au milieu de la proposition, élan qui équivaut à une seconde proposition dont se servirait une autre langue. En effet, les deux phénomènes marchent de front et s'expliquent l'un l'autre dans beaucoup de cas. Ainsi les deux questions françaises: « Qui a tué? » et « quia été tué? » peuvent être réunies dans une seule proposition grecque : Ttç Tiva !<poveu<j£v. On pourrait répondre à cette question d'une manière aussi serrée : c O 'AptcrcoYEiTcov tov "ÏTCTcap^ov, et si la réponse était négative, on dirait d'après la même analogie : OùSelç oùSeva !<poveu<rev. Nous répondrions aussi par deux négations, mais en les scindant : « Personne n'a tué et personne n'a été tué. »
(2) Grammaire générale. Paris, 1767, t. II, p. 65.
les syllabes, et déjuger que le rapport grammatical manque de clarté quand un régime est séparé de son verbe par douze lettres, mais que tout est clair quand il n'en est séparé que par huit lettres. Une autre remarque, plus décisive, s'élève encore contre cette explication. Que dirait-on si le rapport des différents compléments n'était pas tel que cette explication paraît le supposer? Prenons l'exemple cité dans la grammaire de Beauzée : « Parer le vice des dehors de la vertu. » Les deux compléments doivent être placés dans cet ordre et non pas dans l'ordre inverse, pour que le second soit éloigné aussi peu que possible du mot parer sur lequel il tombe. — Mais n'est-il pas plus naturel de rapporter le second complément, non pas au mot parer seul, mais à tout ce qui précède? Le verbe parer est complété d'abord par le régime le vice, et ces deux termes formant dorénavant une seule et même idée, sont complétés à leur tour par le troisième terme: des dehors de la vertu; et si l'on voulait ajouter un quatrième, par exemple : avec cette hyprocrisie qu'on ne saurait trop flétrir, ce complément ne porterait pas, non plus, sur parer, mais surtout ce qui précède. Une fois que vous avez lié deux idées, il se forme dans votre esprit une fusion de ces idées; et vous iriez détruire ce que vous venez de faire, vous iriez décomposer de nouveau l'union de ces idées, pour attacher une troisième à la première seule, sauf à détacher encore cette troisième, dès qu'il s'en présentera une quatrième? Ce serait faire le travail de Pénélope. Et ce qui est pis, par tous ces efforts inutiles, vous rompriez l'unité de la phrase, qui ne s'établit d'une manière forte et satisfaisante qu'en combinant les idées comme nous l'avons indiqué plus haut. Or, si le second complément ne tombe pas sur le premier terme, mais sur les deux termes qui le précèdent et qui forment, vis-à-vis du troisième, une idée une et indissoluble, il est évident qu'il ne peut être question d'une distance plus ou moins grande entre le complément et le terme modifié, puisqu'ils se suivent de près sans interruption et sans intervalle.
L'explication de l'ordre des compléments doit donc être cherchée ailleurs; et nous ne croyons pas nous tromper en
la trouvant dans l'accentuation. Plus il y a d'hommes ou de moyens qui tous sont soumis, plus tous êtes puissant : de même l'accent d'une syllabe est d'autant plus fort qu'il y a plus de syllabes moins accentuées qui l'entourent. En prononçant de suite les deux termes : le rice et Us dehors de la vertu, votre voix s'élèvera spontanément sur le mot vertu plus qu'elle ne fait sur le mot vice, par la raison qu'il y a moins de mots et de syllabes subordonnés qui serrent à rehausser l'accent de vice qu'il n'y en a pour rehausser celui de vertu. Plus l'ombre est forte, plus la lumière doit l'être. En vertu de l'accentuation ascendante du français, on doit donc placer le plus long complément à la suite du plus court, et Ton doit dire : c Parer le vice des dehors de la vertu. » Que si vous vouliez prononcer avec l'accentuation ascendante « Parer des dehors de la vertu le vice, » il faudrait un effort pour élever l'accent du second complément, qui est si court, au-dessus du premier, qui est si long; et c'est cet effort qui déplaît.
Cependant ce môme effort qui déplaît, parce qu'il donne quelque chose de violent à la prononciation, peut dans certains cas être employé à dessein et avec succès quand il s'agit de frapper vivement l'auditeur, de faire ressortir une idée avec une force et une énergie extraordinaires. Peutêtre que cette phrase même qu'on vient de condamner pourrait être défendue dans cette supposition; peut-être serait-il permis de dire: « Grand Dieu ! vous osez parer de3 dehors de la vertu le vice, » si l'on voulait faire éclater par cet accent violent une indignation extrême. C'est ainsi qu'on lit dans Bossuet : « Elle fut contrainte de paraître au monde et d'étaler, pour ainsi dire, au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère. » — « Dieu a tenu douze ans sans relâche, sans aucune consolation de la part des hommes, notre malheureuse reine (donnons-lui hautement ce titre, dont elle a fait un sujet d'actions de grâces). » Dans ces cas, l'intensité de l'accent se fait remarquer davantage, parce qu'il s'appuie sur moins de syllabes subordonnées : nous sommes frappés plus vivement par un effet qui paraît disproportionné à sa cause.
Après avoir essayé une autre explication de la règle de Tordre des compléments, revenons sur cette règle même dont la formule ne paraît pas suffisante sous tous les rapports. S'il y a plusieurs compléments du même mot, arrangez-les en raison de leur longueur, en commençant par le plus court et en terminant par le plus long. Voilà ce que dit la règle. Elle a été déduite d'un fait incontestable, elle est confirmée par les bons auteurs. Elle a été faite par voie d'analyse et de décomposition, comme toutes les bonnes règles de grammaire doivent être faites, semblables en cela aux lois de la physique. On a trouvé, en recherchant, en comparant, que tel était l'usage, je dirais presque instinctif, des bons auteurs et des personnes qui parlent bien la langue; la grammaire est venue après coup, et a dit : puisqu'on parle ainsi d'habitude, il faut qu'on parle ainsi en vertu de la grammaire, et dorénavant ce sera une loi. Mais une règle trouvée par la décomposition doit être renversée, si l'on veut qu'elle devienne une règle de composition. La manière de l'établir ne doit pas influer sur la manière de l'exprimer ; sans cela elle sera formulée à l'inverse. Je vais m'expliquer par un exemple.
Beauzée blâme cette phrase de La Bruyère : « Qui n'a pas quelquefois sous sa main un libertin à réduire, et à ramener par de douces et insinuantes conversations à la docilité. » L'auteur des Caractères aurait dû dire, selon le grammairien : « à la docilité par de douces et insinuantes conversations. » Mais ce complément, qui exprime le moyen de la conversion, est secondaire dans la pensée de l'auteur; il ne l'a ajouté qu'en passant, et voilà pourquoi, en préférant un ordre moins harmonieux, mais plus juste, il ne lui a pas assigné la dernière place. Si l'on voulait corriger cette phrase pour la rendre plus élégante, il ne faudrait pas déplacer les idées, mais donner plus d'étendue au complément qui blesse l'oreille par sa brièveté. On pourrait dire, par exemple : « Ramener par de douces et insinuantes conversations à cette docilité des esprits raisonnables, qui est bien loin de la paresse des esprits faibles. »
Cet exemple montre que la règle des grammairiens
weil, Ordre des mots, 6
doit être renversée. Au lieu de dire: « De plusieurs compléments qui tombent sur le même mot, il faut mettre le plus court le premier après le mot complété, puis le plus court de ceux qui restent et ainsi de suite jusqu'au plus long de tous, qui doit être le dernier, » disons plutôt: « De plusieurs compléments qui tombent sur le même mot, donnez la forme la plus concise à celui qui suit immédiatement le mot complété et, à mesure que vous avancez, donnez aux compléments une expression plus développée et plus étendue. » La parole est au service de la pensée, et non pas la pensée au service de la parole. Voilà pourquoi une règle qui fait changer la parole pour se conformer à l'accentuation voulue par la pensée, semble être plus digne de la langue française qu'une règle qui, en faisant changer l'ordre et le rang des idées au gré des syllabes, asservit la pensée à la forme fortuite des paroles. Dans cette phrase de Bossuet: « Henriette était destinée premièrement par sa glorieuse naissance, et ensuite par sa malheureuse captivité, à l'erreur et à l'hérésie, » le complément qui se trouve à la fin de la phrase est composé de deux termes presque synonymes. Pourquoi? Parce que ce complément se trouvant à la suite de deux autres d'une étendue assez considérable, et les surpassant par l'importance du sens, ne devait pas leur céder par le corps de l'expression. D'après la règle des grammairiens, le grand orateur aurait dû faire changer de place aux compléments, en disant: « Henriette était destinée à l'hérésie, premièrement par sa glorieuse naissance, etc.; » mais avec ce déplacement de mots, il aurait déplacé le point culminant de la pensée. C'est la même raison qui lui a fait dire : « Que de pauvres ont subsisté pendant tout le cours de sa vie par l'immense profusion de ses aumônes » et non pas « par ses aumônes pendant tout le cours de sa vie. » C'est encore par la même raison qu'il a dit : « Vous avez exposé au milieu des plus grands hasards de la guerre une vie aussi précieuse et aussi nécessaire que la vôtre, » et non pas « une vie si précieuse au milieu des plus grands hasards de la guerre. »
De l'accentuation descendante.
Quant à la loi même de l'accentuation ascendante, elle se retrouve plus ou moins dans les autres langues, et elle paraît être fondée sur ce sentiment naturel aux hommes qui fait que nous aimons le progrès, l'accroissement, et que nous ne voulons pas du décroissement, de la marche rétrograde. En effet, une prononciation qui irait s'affaiblissant du premier mot de la proposition jusqu'au dernier, finirait bientôt par endormir; mais nous sommes excités par l'accentuation qui se fortifie, qui s'élève. On s'est amusé à faire des vers dans lesquels le premier mot est monosyllabe, le second dissyllable, et ainsi de suite par progression ascendante. Ce sont là les vers en forme de massue (versus rhopalicij : Rem tibi concessi, doclissime, dulcisonoram. D'après ce qu'on vient d'avancer sur le rapport qui existe entre l'étendue des termes et la force de l'accent, il y a dans ces vers non seulement progression dans le nombre des syllabes, il y a progression dans l'accent avec lequel les mots sont prononcés : et voilà pourquoi ces vers sonnent bien à l'oreille. Mais faites-en où de mot en mot décroîtra le nombre des syllabes, ils seront insupportables.
Toutefois l'accentuation descendante, qui est choquante au plus haut degré quand elle domine dans le discours, peut se faire supporter et même devenir un charme, lorsque, en se mêlant à l'ascendante, elle la relève par le contraste. Sous ce rapport on peut établir, je crois, cette différence, que la langue française s'attache presque exclusivement à l'accentuation ascendante, et que les langues classiques aiment à interrompre cette marche progressive, à répandre sur le tableau du discours une plus grande variété d'ombres et de lumières.
Et d'abord il y a dans la construction de la phrase latine ou grecque un adoucissement apporté très souvent à l'accentuation ascendante, surtout à la fin des périodes dune étendue considérable qui servent à terminer un développe-
ment et à couronner, pour ainsi dire, un morceau oratoire. On remarque souvent qu'après les mots les plus significatifs, sur lesquels la voix appuie avec le plus d'énergie, arrivent encore un ou deux mots, qui, tout en achevant la construction grammaticale, dont ils forment comme les pivots, n'ajoutent pas grand'chose au sens, ne renferment pas d'idées essentielles. C'est par ces mots qui n'offrent rien ni à l'imagination ni à la pensée, mais qui sont nécessaires pour remplir le cadre grammatical, que la voix redescend à son niveau : ces mots forment ce qu'on a heureusement appelé la chute de la phrase. Les exemples abondent. C'est ainsi que Cicéron termine le discours pro lege Manilia : Sed ego me hoc honore prœditum, tantis vestris beneficiis affectum, statui, Quirites, vestram voluntatem et rei publicx dignitatem et salutem provinciarum atque sociorum meis omnibus commodis atque rationibus pr^eferre oportere. De même à la fin du chapitre XV : Potestis igiturjam constituerez Quirites, hanc auctoritatem, multis postea rébus gestis magnisque vestris judiciis amplificatam, quantum apud exteras nationes valituram esse existimetis. A la fin du chapitre XIV : Et quisquam dubitabit, quin huic tantum bellum transmittendum sit, qui ad omnia nostrx memorim bella confècienda divino quodam consilio natus esse videatur. Les mots distingués par l'impression sont les derniers dont le sens soit susceptible d'un accent plus énergique; oportere, esse existimetis, enfin esse videatur, cette conclusion si fréquente dans les périodes de Cicéron, sont des compléments nécessaires pour le rapport grammatical, mais qui n'ajoutent rien au fond de la pensée. C'est au moyen de cessons que la voix redescend harmonieusement de son élévation; ils sont, pour ainsi dire, les derniers tintements d'une cloche qui résonne encore et que nous aimons à entendre, même après que l'heure est annoncée. On sait avec quel art les orateurs anciens ont placé et mesuré ces finales, et comme ils en faisaient une étude d'autant plus consciencieuse que, ces sons étant dépourvus d'idées, la partie corporelle et sensible dut y prévaloir plus que dans les termes significatifs. Témoin les préceptes minutieux
d'Aristote, de Théophraste, de Cicéron et d'autres sur le rhythme et les pieds dont il faut se servir pour fermer les périodes.
Hâtons-nous de mettre à côté de ces périodes d'autres exemples dans lesquels l'accentuation monte jusqu'à la fin. Nous les tirons du chapitre V du même discours. Legati quod erant appellati superbius, Corinthum patres vesùri, totius Grœciœ lumen, exstinctum esse voluerunt; vos eum regem inultum esse patiemini, qui legatum populi romani consularem vinculis ac verberibus atque omni supplicio excruciatum necavit? Illi liber talent civium romanorum imminutam non lulerunt; vos vitam ereptam esse négligeas? Jus legationis verbo violatumilli persecuti sunt; vos legatum, omni supplicio interfectum, relinquetis? On n'a qu'à lire ces phrases pour sentir le caractère qui leur est particulier et qui s'exprime parfaitement dans cette accentuation qui, sans s'émousser par une chute, va grossissant jusqu'au dernier mot. Dans ces phrases vigoureuses, vous voyez l'orateur à l'attaque, vous le voyez qui force la volonté de ses auditeurs : ce sont, pour me servir d'une image de Quintilien, ce sont des phrases qui, semblables à des traits, se terminent en pointe et s'enfoncent dans l'âme de l'auditeur. En regardant de plus près on trouvera que les trois périodes se composent chacune de deux parties; mais ce n'est que la seconde qui se termine avec cette violence ; la première, qui n'est là que pour contraster avec la seconde et en rehausser l'énergie, a une marche plus posée, plus tranquille, et se termine par un abaissement harmonieux de l'accent oratoire. Ajoutons des exemples grecs. Démosthène, dans une de ses admirables comparaisons, se sert de la forme plus nombreuse et mieux arrondie : "iîtfTrep yàp ottteaç, oî|xat, x#t 7rXotbu xaî twv aXXcov twv ToiouTcovràxaTco- 0ev iayypfaoLT 1 eîvat #et, outo) xou twv 7rpa£ecov t«ç «pX<*Ç * a * T( *Ç u7ro9éaetç, aXy,9eî<; xat dexaiaç eîvat irpoertxei. On peut remarquer que la chute dvai rcpooifaei, semblable à celle : esse videalur, ne descend pas directement, mais qu'elle se relève un peu vers la fin, ce qui la rend plus belle et plus imposante. Mais quand l'orateur châtie l'apathie des Athé-
niens, sa période se termine par une accentuation âpre : Ou àr, 9av{z«0Tov èartv et (JTpaTeuofxEvoç rm 7rovwv Ixetvoç aàroç xai 7rapcbv ècp' cnraGi xai pràivat. xatpov ^5' &pav 7rapaXema)v Tjj^wv (xeXXovTcov xat t|^icptÇofxévfj>v y-aî 7ruv9avo|uiévc«>v ïreptyr/vexai (1).
Je voudrais donner à ces deux espèces de périodes les noms de périodes à terminaison masculine elpériodes à terminaison féminine. Car elles font un effet assez analogue à celui des rimes masculines et féminines. Il est vrai que cette terminologie doit son origine à ce que la plupart des adjectifs sont accentués sur la finale au masculin, et au féminin sur la pénultième. Au seizième siècle Ye muet était appelé e féminin. Cependant on sent, de même que dans ces périodes, qu'il y a quelque chose de plus mâle, de plus vigoureux dans les rimes masculines, quelque chose de plus doux, de plus amolli dans les rimes féminines. Ne pourrait-on pas trouver une expression symbolique de ces nuances de caractère dans la formation même des genres de l'adjectif? La langue française, en affaiblissant la désinence latine a, et en retranchant la voyelle (ensuite aussi la consonne) de ws, n'y aurait-elle pas été déterminée par un sentiment confus de ces nuances? Bon, divin, généreux — bonne, divine, généreuse. Rien qu'à entendre prononcer ces formes, quand même on n'en connaîtrait pas la signification, on sent je ne sais quoi de mâle dans cette prononciation qui s'élance et puis s'arrête brusquement; cette chute, au contraire, qui radoucit le mouvement, a un caractère plus mou, je dirais presque, plus efféminé. Les vers antiques offrent aussi des analogies dans les diverses césures qu'on a appelées masculines et féminines.
Voilà une application de l'accentuation descendante. Il y
(l) Démosth. Glynth. II, p. 21 et 24. Ainsi que dans une maison, dans un navire, dans toute construction les fondements ont besoin de la plus grande solidité, de même il faut aux actions des bases et des principes pleins de vérité et de justice. — S'il fait la guerre lui-même, s'il s'agite, s'il est partout, ne laissant échapper nulle occasion, nulle saison, tandis que nous sommes à hésiter, à décréter, à questionner — ne nous étonnons point qu'il soit vainqueur.