‹ De l'ordre des mots dans les langues anciennes comparées aux langues modernes: question deChapitre 25 sur 36 · PLAGE FINALE · texte numérisé non relu

PLAGE FINALE

pelant les jours de consternation qui précédaient la bataille de Chéronée, ces jours où Ton cherchait un homme qui sût donner des conseils dignes de la patrie, Démosthène s'écrie: 'EopavYiv Totvuv oûtoç èv èxetvy) zy ?if/ipa êyc*> (Il se trouva cet homme que vous cherchiez ce jour-là, ce fut moi). Ce que j'aimerais à nommer la lumière de l'accent se répand sur les deux mots !cj>avrjvet eyw, mis en relief au commencement et à la fin de la phrase ; le reste est placé dans l'ombre. 'Ecj>avYiv a l'air d'être échappé au mouvement qui entraîne l'orateur, et en effet ce verbe trahit, par sa terminaison, le secret de la phrase, cet êyw, qu'il voyait dès le commencement, mais qu'il retenait, qu'il faisait attendre pour le jeter avec plus d'éclat au milieu de l'auditoire. Il y a une disposition semblable dans un autre endroit du même chapitre : ('Hpcàra \uv 6 x>ijpv£, riç dyopetieiv j3ouXerat, 7rap>3ei d'oudei'ç.) IIoXXa>u<; Se toû )aîpv>to<; IpwrwvToç, dvi'arar' ovSsiç. (Souvent le héraut répéta l'invitation, il ne se leva personne). C'est dans les mots 7roXXo>u<; et oùdei'çque se concentre toute l'énergie de la prononciation ; il ne faut pas appuyer sur les deux verbes, qui se trouvaient déjà dans la phrase immédiatement précédente et qui ne sont plus d'aucune conséquence. Pour des exemples latins, on n'a qu'à rappeler ces passages si connus de Cicéron : Patere tua concilia non sentis ? constrictam jam horum omnium conscientia teneri conjurationem tuam non vides? Ad mortem te, Catilina, duci jussu consulis jampridem oportebat. — Luget senatus, moeret equester ordo, iota civitas confecta senio est: squalent municipia, afflictantur colonim, agri denique ipsi tam beneficum, tam salutarem, tam mansuetum civem desiderant. Ce dernier exemple montre que l'accent purement descendant ne convient qu'à des phrases très courtes : on y voit deux fois les incises suivre le mouvement descendant, mais on voit en même temps les phrases plus étendues animées par le mouvement contraire.

Cette disposition des mots rappelle le précepte donné par les maîtres de l'art oratoire et entre autres par Quintilien (vu, 1,3). On recommande de placer tant au commencement qu'à la fin les arguments les plus solides, et de reléguer au

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milieu ceux qui sont les plus faibles. Nous voyons donc le même principe s'appliquer à la composition d'un discours et à l'arrangement d'une phrase. Les places du commencement et de la fin sont les plus importantes ; ce sont, pour ainsi dire, les places d'honneur dans l'ordre des arguments comme dans l'ordre des mots.

Des repos d'accent

Dès que les phrases prennent un peu plus d'étendue, il est évident que les places du commencement et de la fin ne suffisent pas pour recevoir les mots accentués (1); le flux et le reflux de la voix doivent se faire sentir au milieu, soit par des accents secondaires, soit même par des accents principaux. Il est vrai que la même phrase peut se dire de différentes manières, en appuyant tantôt sur certains mots, tantôt sur d'autres : c'est le sens qui en décide et l'ordre des mots ne saurait être un guide certain. Pourtant les anciens aimaient à arranger les mots de manière que les accents demandés par le sens fussent en harmonie avec la disposition des mots et en résultassent, pour ainsi dire, spontanément : le changement des accents entraîne d'ordinaire un changement de l'ordre des mots ; l'ordre des mots à son tour peut très souvent nous indiquer l'accentuation que l'auteur avait dans l'esprit : il y a correspondance mutuelle entre ces deux choses. La grande perfection des orateurs anciens consiste en partie dans l'art avec lequel ils savaient manier le matériel de la parole pour en faire sortir comme d'elle-même l'expression, l'accent. Mais bien que les orateurs aient donné à cet art le plus grand développement, il se retrouve plus ou moins dans tous les auteurs, dans toute la langue : il est dans le génie des anciens. En effet, s'il est un art où ils aient excellé, c'est

(1) Nous voulons dire les mots qui reçoivent l'accent oratoire. C'est de cet accent, et non de l'accent tonique, qu'il est question dans tout notre troisième chapitre.

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assurément celui de donner une âme à la forme. Mais il faut redescendre de ces considérations générales dans les détails minutieux de notre sujet.

Nous avons vu que les places au commencement et à la fin des phrases, c'est-à-dire après ou avant un repos de voix, étaient les plus appropriées aux mots accentués. Nous avons vu encore que l'accent d'un mot ou d'une syllabe est d'autant plus fort qu'il y a plus de mots ou de syllables sur lesquels il domine. Les anciens, dans l'arrangement artificiel de leurs phrases, n'ont fait qu'appliquer ces principes. S'il faut appuyer fortement sur un mot, mettez près de lui un autre mot sur lequel le sens n'exige pas qu'on appuie ; et le mot accentué, quand même il ne se trouve ni au commencement ni à la fin de la phrase, aura une place avantageuse ; car l'accent est mis en relief par un repos d'accent qui l'accompagne. Il y a des mots qui n'expriment pas d'idées, mais seulement des rapports d'idées, ce sont, pour me servir d'un terme de la grammaire chinoise, les mots vides du discours ; en rapprochant ces mots d'un mot plein, exprimant une idée, vous avez placé près de ce dernier non seulement un repos d'accent, mais encore un repos didée, et par là vous avez ajouté à l'énergie de son accent.

Platon, dans Y Apologie de Socrate (p. 19, E), passe en revue les principaux sophistes qui, dans ce temps, faisaient montre et profit de leur sagesse. Il nomme Gorgias, Prodicus et Hippias, mais il veut attacher une importance ironique au nom de ce dernier. Pour y arriver, il se sert d'un moyen qu'on ne saurait imiter dans la plupart des autres langues avec la même finesse : il ajoute tout simplement une petite particule au nom d'Hippias. Voici le passage : "£i<J7rep Topycaç re 6 Àeovavoç xai Ilpodixoç 6 Ketbç yox e l7T7Ciaç §k 6 'HXeîbç. On ne saurait trop préciser la signification de cédé; aussi sa fonction principale est de produire un repos d'idée et d'accent qui rehausse l'accent du mot précédent. « Et Hippias donc. » Les termes surtout, particulièrement, ayant une signification déterminée, rendraient trop explicitement la nuance exprimée par ié. La délicatesse de cette nuance tient précisément à ce que la particule grecque n'agit pas

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