LES MOTS FORTS
lesquels se portent également des accents assez forts, se suivent immédiatement, en sorte que les deux frappés s'entre-heurtent. Dans le passage qui nous occupe, l'auteur a ajouté au contraste par les terminaisons assonantes des deux participes 7rpoar,)tov(ja, 7U0Tevaaaa. Quelques éditeurs (1), blessés par cette cacophonie, ont proposé de lire: Tftonfi-MVTi. Il me semble que ce qui dans tout autre cas serait une faute est une beauté dans ce passage. Le contraste, rendu sensible par le rapprochement de ces deux mots, est rehaussé par la similitude de leur forme : pour bien faire sentir la différence essentielle de deux objets, il faut la dégager de toutes les différences accidentelles, en rendant les'objets égaux sous tous les autres rapports. Au reste, rien n'est plus fréquent dans les anciens, et rien n'est plus connu. Citons cependant un exemple très frappant de Sophocle : 'Andra. S 1 ocKZTtxiç, érépaiç eiépa 7rapaëaXXo-
fxéva 7rovoy, ov /aptv, cartidfôtùaw e^etv. (Œdipe à Colorie, v. 230).
Un mot sur le nombre oratoire
Voilà donc un nombre oratoire, mais un autre que celui dont les critiques anciens nous parlent, un nombre qui résiderait dans les mots, et non pas dans les syllabes. Les anciens n'imaginèrent pas autre chose que le rhythme qui dominait dans leur poésie; toutes les fois que leurs oreilles étaient frappées agréablement, ils supposaient qu'une certaine disposition de syllabes longues et brèves devait être la cause unique de ce plaisir. Mais Cicéron lui-même, qui avait fait sur ce sujet des études approfondies, avoue que ce qu'on appelle en prose style nombreux n'est pas toujours produit par le nombre proprement dit (2). Il faut bien
(1) Taylor a fait cette conjecture, qui souriait à Reiske et même à Bremi. Bekker et Scheibe ne l'ont pas adoptée.
(2) Gic. Oral. c. 59 : Idque quod numerosum in oratione dicitur, non semper numéro fil.