LES RHÉTEURS ANCIENS
des écrivains modernes, ou les maîtres antiques de l'art oratoire n'ont pas recherché et démêlé toutes les causes de cette disposition, dont ils avaient le sentiment le plus intime. On devine que celui qui entreprend de déterminer les principes de cette disposition doit pencher vers ce dernier avis. Il y a de la hardiesse, sans doute, à prétendre mieux juger du grec et du latin que Denys et que Cicéron ; mais il n'y en a pas autant qu'on pourrait le croire au premier abord. Il arrive tous les jours que les hommes qui possèdent le plus parfaitement un certain art, qui en ont le sentiment le plus vif et le plus juste, exposent les procédés de cet art d'une manière moins satisfaisante que ceux qui cherchent à s'en rendre maîtres par l'étude : ceux-là en jugent par le tact, c'est-à-dire d'une manière sûre quant à la pratique, confuse quant à la théorie ; ceux-ci en jugent par l'entendement, qui peut être insuffisant dans la pratique, mais qui est excellent dans la théorie. Nous ne prenons guère la peine d'approfondir par le raisonnement les choses dont nous sommes assez pénétrés pour ne pas nous méprendre à leur égard ; mais nous étudions à fond les choses que nous ne pouvons saisir que par l'étude. Voilà mon excuse si j'ose soutenir que les anciens n'ont pas toujours assez approfondi les lois secrètes d'un art qu'ils appliquaient en maîtres. Essayons de prouver par un exemple ce que nous venons de soutenir.
Cicéron, au chapitre 54 de YOrator, cite le passage suivant tiré d'un discours du tribun G. Carbon. Marce Druse, patrem appello: tu dicere solebas sacram esse rempublicam ; quicumque eam violavùseiil, ab omnibus esse ei pœnas persolutas. Patris dicturyi sapiens temeriias filii comprobavit. Et il ajoute : « La chute de cette phrase, terminée par un dichorée, a valu à l'orateur des applaudissements étonnants. Je demande si ce n'est pas le nombre oratoire qui en était la cause. Changez l'ordre des mots, dites par exemple : comprobavit filii temeriias, — il
n'y aura plus d'effet. Pourtant les mots sont les mêmes, le sens est le même. C'est que l'esprit en est satisfait, mais que les oreilles ne le sont pas. » Cicéron a fait remarquer autre part (ch. 59) que ce que Ton appelle nombreux en prose, ne se fait pas toujours par le nombre proprement dit; on peut se servir de cette remarque contre son auteur même. D'abord il est bien sûr que l'ordre des mots : comprobavit filiitemerilas ne choque l'oreille aucunement. Changée ainsi , la phrase se trouve terminée par un péon , rythme que Cicéron recommande ailleurs, et qu'Aristote et d'autres mettent au premier rang. Aussi sommes-nous tout à fait convaincu que ce n'est ni le péon, ni le dichorée qui rend languissante cette tournure-ci, et celle-là magnifique. Ce n'est pas le rythme des syllabes, c'est la succession des idées qui est la cause de cet effet. En plaçant, comme Carbon l'a fait, le verbe à la fin, la phrase s'arrondit, et les termes opposés sapiens et temeritas se heurtent l'un contre l'autre. La sagesse du père, la témérité du fils, quel est le rapport qui existe entre ces termes opposés ? Se sont-ils combattus, détruits? Non, comprobavit, l'un a été la preuve et la confirmation de l'autre. Nous ne nierons pas pourtant que le jugement de l'oreille n'entre pour beaucoup dans l'arrangement de la phrase ; mais nous croyons que ce jugement de l'oreille cache souvent un jugement de l'esprit.
L'ordre des mots, soumis de la sorte à la compétence de l'oreille, échappait à la grammaire proprement dite. Cependant nous voyons dans l'antiquité même l'esprit systématique des grammairiens se prendre, quoique faiblement encore, à celte partie si importante du langage. Nous en voyons quelques-uns, en dépit de l'usage, s'appliquer à établir des lois qui leur avaient paru les seules logiques et naturelles. Denys d'Halicarnasse s'attribue l'invention d'un système artificiel, qui cependant pourrait bien être emprunté d'un grammairien plus ancien. D'après ce
système (1), les substantifs, exprimant la substance, devraient précéder les verbes, qui n'expriment que l'accident ; les verbes à leur tour devraient être placés avant les adverbes, puisque , dit-il , l'action est antérieure de sa nature aux circonstances de manière, de lieu, de temps, etc. ; les adjectifs devraient suivre les substantifs, l'indicatif devrait précéder les autres modes, etc. Mais le rhéteur grec a hâte d'ajouter que cette doctrine , bien que spécieuse, est réfutée par l'expérience, qu'il ne faut y attacher aucune importance, qu'elle n'est d'aucune valeur positive. Quintilien (IX, iv, 24) fait mention du même système, mais il le rejette également comme trop recherché et contraire à l'expérience. Toutefois les grammairiens ne se départirent pas de ces idées. L'auteur du traité de Elocutione recommande l'ordre des mots qu'il appelle naturel (cfnatxy? ra^t;), et celui-ci ne parle plus de substantifs et de verbes, mais il a en vue, ses expressions en font foi, ce qu'on appelle maintenant le sujet (2) et l'attribut.
(1) De Comp. Verb., c. 5 : T& 6vo|i.aTa tàrreiv izph tcov £y][/.<xt(ov. Il est inexact de traduire, comme on Ta fait, placer le sujet avant le verbe. A la vérité Aristote {de Interpretatîone, c. 2) se sert du terme ovofjtoc pour désigner le nominatif seul, et il en distingue les cas obliques, qu'il appelle orTotaeiç 8vo{a<xtoç ; mais Denys prouve par ses exemples ({jlyjviv aeiSs) qu'il ne fait pas cette distinction. Aurait-il mal compris la doctrine du philosophe dont il empruntait les idées? Un passage analogue de Priscien nous le fait soupçonner. Ce grammairien dit dans les Instit. grain., XVII, g 105 (p. 1082 P.) : Sciendum tamen quod recta ordinatio exigit, ut pronomen vel nomen prwponatur verbo, ut ego et tu legimus, Virgilius et Gicero scripserunt, quippe cum substantia et persona ipsius agentis vel patientis, quœ per pronomen vel nomen significatur, prior esse débet naluraliter quam ipse actus, qui accidens est substantif. Licet tamen et prxpostere ea pro ferre auctorum usurpatione fretum. En rapprochant de ce texte les termes dont se sert Denys : Th. pàv y&p (ôvrffjuxTa) t^jv oufffav SrjXouv, t& Bl (p'rçj/.aTa) to GV[tfie.&r[x6ç' itooTépav S'eTvar tyj cpuasi t}|v oû<j(av twv <ju(xêeêYixoTcov, on dirait que les deux auteurs ont puisé à la même source.
(2) Demetrius, de Eloc, g 199, sqq. (Walz, Rhetorés grœci, t. IX, p. 564) : Th rapl o5, l'objet dont il est question. *Htoi àizh ttjç 3pô^c
Ce rhéteur se sert d'expressions exagérées pour établir une théorie que lui-même n'a pas pratiquée dans le traité qui la renferme. Il pense que toute proposition qui ne commence pas par son sujet, manque de clarté et met à la torture ((îaaavoy TzoLçiyti) celui qui parle comme celui qui écoute. Hermogène paraît appliquer à la période ce même principe analytique, lorsqu'il parle d'un ordre direct (6p96T//ç) et d'un ordre indirect (7r*Aayta<jfx6<;) (1.)
Ces théories qui , comme on le voit , sont celles des grammairiens modernes (2), paraissent n'avoir pas reçu un grand développement chez les anciens. Un fait pourtant n'a jamais pu échapper à l'attention de ceux qui ont réfléchi sur le langage : il arrive très souvent en grec et en latin qu'on sépare des mots qui évidemment forment ensemble un groupe syntaxique. Cet accident de langage dut être remarqué aussitôt que l'on eut constaté l'existence dans la langue des genres, des nombres, des cas et des terminaisons qui servent à exprimer ces rapports. En effet le terme technique d'hyperbate se lit déjà dans Platon, avec le même sens qu'on y a toujours attaché depuis (3). Les anciens sophistes, on ne saurait en douter, avaient été les premiers à faire cette observation grammaticale, et Platon empruntait ce terme à ses adversaires (4).
àpxTfov, $ àizb tyjç aÎTia*cix9jç (bç t& XeyeTai 'EiriSajxvov..., il faut commencer ou par le nominatif, ou par l'accusatif dans les phrases où l'infinitif est construit avec un sujet à l'accusatif.
(1) De formis orationis, I, 3. On reviendra plus bas sur ce passage.
(2) Quant aux grammairiens du moyen âge, voyez Thurot, Extraits de divers manuscrits latins pour servir à l'histoire des doctrines grammaticales du moyen âge, p. 341 et suivantes. Nous devons à l'amitié de l'auteur cette indication ainsi que d'autres remarques qui nous ont été utiles.
(3) Protagoras, p. 343 E.
(4) C'est à Thyperbate que se rapportent les explications des anciens scholiastes, qui commencent par ces formules consacrées : Ordo est, t& é£9)ç: ces interprètes ne font que rapprocher les élé-
On sait assez que les modernes ont érigé en règle générale la théorie rejetée par Denys et Quintilien. Les besoins de l'enseignement, le génie de nos langues, peutêtre aussi la tendance analytique de notre esprit, ont fait la fortune de cette théorie. Les premiers qui soient entrés un peu plus avant dans la question de Tordre des mots, ne sont pas, comme on aurait dû le supposer, les savants auteurs des grammaires grecques et latines, mais ceux qui ont traité de nos langues modernes. Ce fait n'est pas sans importance. Il paraît prouver que Tordre des mots est intimement lié à la vie d'une langue, qu'il tient à la parole parlée, non pas à la lettre écrite. La discussion la plus longue et la plus animée qui se soit élevée à cet égard est celle qui a eu lieu au dix-huitième siècle entre Beauzée et l'abbé Batteux (1). Ces savants estimables avaient sans doute assez de lumières pour résoudre la question, ou du moins pour poser les fondements d'une théorie générale de Tordre des mots. S'ils n'y ont pas réussi, c'est peut-être parce qu'ils ont fait d'une question de grammaire presque une question de parti, parce que c'était la prééminence soit de la langue française, soit des langues anciennes, qu'ils s'attachaient à établir dans ce débat. Beauzée se renferme dans le système de la syntaxe, qu'il a su développer avec tant de logique dans sa grammaire; il refuse de suivre son adversaire sur un autre terrain. Nous aurons l'occasion plus bas de citer quelques-uns des passages les plus saillants de son chapitre sur la construction. Batteux pense que l'arrangement naturel des parties de la phrase consiste à placer toujours l'idée « la plus importante à la tête, c'est-
ments du même groupe grammatical. Il y a loin de là à nos constructions analytiques.
(i) Beauzée, Grammaire générale. Paris, 1767, t. II, p. 468 sqq. Batteux, Traité de la construction oratoire, 1763, et Principes de littérature, t. V. Paris, 1774. Voir aussi Dumarsais, Encyclopédie, aux articles : Langues, Construction.
à-dire dans le lieu le plus apparent de la phrase » et à donner toujours aux idées qui présentent un plus grand intérêt le pas sur celles qui en présentent un moindre. Il est donc évident qu'il qualifie d'arrangement naturel Tordre pathétique, Tordre de l'imagination vivement émue. Il paraît supposer que Tordre grammatical, métaphysique^ l'ordre français enfin est toujours le contre-pied exact de Tordre naturel, de Tordre du latin. D'après lui on parlerait d'autant mieux qu'on s'éloignerait davantage de Tordre légitime de la phrase française : il croit donc que « rotundus est sol est mieux dit que sol est rotundus ; » à l'entendre « filius amatpatrem eût été pour les Latins aussi dur que Test pour nous cette contruction : par le fils est aimé le père. » On voit que, dans la chaleur de la discussion, il est arrivé à ce savant d'outrer la différence des langues et de poser une théorie insoutenable : mais il avait un sentiment très vif de la beauté et des avantages de la construction latine, et il n'a pas laissé de faire là-dessus de très bonnes observations.
Les premières grammaires vraiment philosophiques de la langue allemande n'ont pu se dispenser de traiter de la construction de cette langue, construction qui se détermine par les rapports syntaxiques des parties de la proposition, et qui pourtant ne suit pas Tordre analytique. Herling et Becker (I) ont traité ce chapitre avec la même profondeur que toutes les autres parties de la grammaire. Il ne se sont pas bornés à établir la construction usuelle de l'allemand, mais ils ont recherché les motifs des différentes inversions, et ils ont surtout fait remarquer qu'il existe un rapport intime entre Taccentuation et Tordre des mots. Bien que j'aie cru devoir m'éloigner de la doctrine de ces grammairiens, en recherchant un principe de Tordre des mots
(1) Herling, Die Syntax der deutschen Sprache, 2 vol. 1830. K. F. Becker, Au&fùhrlicke deutsche Grammatik, t. II, 1837.
indépendant de la syntaxe, j'aime à reconnaître que leurs ouvrages m'ont d'abord éclairé sur ce sujet et m'ont engagé à le méditer.
Parmi les ouvrages qui traitent de la construction latine en particulier, je n'en citerai que deux, les seuls que j'aie pu lire moi-même. M. Sttirenburg, dans les notes dont il a accompagné un discours de Cicéron (i), a cherché à expliquer l'arrangement des phrases latines par l'accentuation. Il distingue une accentuation grammaticale, une accentuation logique, une accentuation emphatique, et une quatrième enfin qui provient d'une émotion réprimée à dessein. L'accentuation grammaticale produit l'ordre usuel; un mot qui est affecté soit par l'accent logique, soit par l'accent emphatique, se place avant les autres; un mot qui a l'accent réprimé se place après les autres.
M. Raspe a publié une brochure sur l'ordre des mots en latin (2), dans laquelle il développe une théorie établie par Gœrenz dans ses Commentaires sur plusieurs ouvrages de Cicéron. Cette théorie nous fait connaître un sonus particulier à la langue latine, qui se porterait sur le premier, le quatrième, le septième et le dernier mot de chaque proposition. J'avoue que, malgré mes efforts, je n'ai rien pu comprendre à cette théorie.
(1) M. Tullii Giceronis oralio pro Licinio Archia poeta, mit Anmerkungen von Dr. Rudolf Stùrenburg, 1839.
(2) Dr. Franz Raspe, Die Wwtstellung der laleinischen Sprache, 1844. Gœrenz, Appendice de son édition de Cicéron, de Legibus. — Quant à l'excellent chapitre sur Tordre des mots qui se trouve dans la Linguistique latine de Reisig, voy. note dernière.