‹ De l'ordre des mots dans les langues anciennes comparées aux langues modernes: question deChapitre 6 sur 36 · DU PRINCIPE DE L'ORDRE DES MOTS · texte numérisé non relu

DU PRINCIPE DE L'ORDRE DES MOTS

La marche syntaxique n'est pas la marche des idées.

Oublions pour un moment les constructions particulières au français, à l'allemand, à l'anglais, au grec, dégageonsnous de tout ce que nous savons sur les variations de l'usage d'une langue à l'autre, et demandons-nous à nousmêmes, quel principe, à en juger par le simple bon sens, devrait présider à l'ordre des mots. Nous nous répondrons : puisqu'on tâche de tracer par la parole l'image fidèle de la pensée, l'ordre des mots doit reproduire l'ordre des idées, ces deux ordres devront être identiques.

C'est ce principe que j'adopte entièrement et que j'essaierai de développer dans ce chapitre. Mais en l'adoptant, je ne l'entends pas comme il a été entendu par beaucoup de grammairiens. On l'a souvent invoqué pour prouver que la construction analytique, dont se servent plusieurs langues modernes et surtout le français, est la seule logique et naturelle, la seule qui corresponde à l'ordre de nos idées. Je ne voudrais admettre de privilège ni pour telle langue ni pour telle autre, et je crois qu'à quelques modifications

12 l'ordre logique

près, les signes des idées sont toujours présentés dans l'ordre des idées mêmes, et que les différences qu'on a observées ne sont, pour la plupart, que des différences apparentes.

Quand on parle dans les grammaires de Tordre des idées, on a en vue Tordre des parties constitutives de la proposition tel que Tanalyse syntaxique le démontre. Le sujet, Tattribut, les différents compléments de Tun et de l'autre, voilà la base de toute syntaxe ; voilà un système qui s'applique également à toutes les langues, un fil qui guide à travers les constructions les plus compliquées. Pourquoi, nous dira-t-on, ne pas s'en tenir à un système si général, si lumineux? pourquoi ne pas reconnaître que ce système nous découvre la marche même de nos idées, et que par conséquent il est la base naturelle de Tordre des mots ? Nous ne pourrons répondre à cette question qu'après avoir examiné la théorie même de la proposition.

Bien que tout le monde soit d'accord, quand il s'agit dans un cas donné de déterminer les parties d'une proposition, il me semble qu'on peut distinguer deux manières différentes de s'en rendre compte.

Quelquefois on s'attache de préférence aux propositions générales, telles que : « La vertu est un bien. Le vice est un mal. » Alors on dit : La proposition est l'expression totale d'un jugement (c'est la définition de Beauzée). Elle se décompose donc en deux parties, une chose et une manière d'être, entre lesquelles on établit une relation soit de convenance soit de disconvenance. Ces deux parties sont le sujet et Tattribut. Il faut énoncer d'abord le sujet et puis Tattribut, sous peine de violer l'ordre logique.

Quelquefois on attache plus d'importance aux actions sensibles, qui sont exprimées dans la plupart des propositions, et dont les rapports sont indiqués par les cas des langues à flexions et par les prépositions. De ce point de vue, le sujet est la personne ou la chose de laquelle l'action émane ; le verbe est l'expression de l'action ; les objets sont les personnes ou les choses sur lesquelles l'action se dirige. Darium vicU Alexander. De qui l'action émane-t-elle 7

l'ordre naturel 13

D'Alexandre. Eh bien, commencez par où commence l'action, commencez par Alexandre. Darius est la personne vers laquelle l'action se dirige. Placez en dernier lieu le nom de Darius. Le verbe qui exprime le rapport des deux personnes, la manière dont l'une agit sur l'autre, est le terme moyen et doit se placer au milieu. Dites donc: Alexandre vainquit Darius, sous peine de pécher contre la nature. « En disant : Darium vicit Alexander, vous renversez l'ordre naturel (c'est encore Beauzée qui parle), vous allez de la fin au commencement, du dernier terme à l'origine, de bas en haut : vous renversez la nature tout autant qu'un peintre qui présenterait l'image d'un arbre ayant la racine en haut et les feuilles en terre. En disant : Darium Alexander vieil, vous vous éloignez encore plus de l'ordre naturel, vous en rompez l'enchaînement, vous en rapprochez les parties sans affinité et comme au hasard. »

Ces arguments, il faut en convenir, sont à la fois très simples et très frappants. Mais enfin on est étonné de voir les anciens convaincus de manquer à la logique, et surtout d'être moins naturels que les peuples modernes. Les anciens, ajoute-t-on pour les excuser, avaient toutes ces désinences si bien variées, au moyen desquelles on peut se retrouver dans leurs phrases, même quand ils en dispersent pêle-mêle les diverses parties. C'est une excuse bien faible, si en eflet l'ordre qui prévaut dans nos langues est le seul logique et naturel. Que vous soyez riche et que vous ayez les moyens de faire des extravagances sans inconvénient pour votre fortune, on n'en a pas moins le droit de vous blâmer si vous en faites. Au reste, si les anciens avaient les désinences, nous avons les prépositions, et en français il n'y a absolument que l'accusatif et le nominatif, dont la forme semblable pourrait donner lieu à des confusions, si on s'écartait de l'ordre adopté (1).

(1) On sait que le vieux français distinguait encore le cas sujet du cas régime. Aussi y trouve- t-on des phrases comme celle-ci : • Moult de chevaliers et d'autres gens tenoient li Sarrazin pris en une court. • Join ville, ch. lxvi. Voir la Notice de M. de Wailly, p. xxv.

Examinons donc la force des arguments sur lesquels on établit l'opinion généralement reçue. La proposition est l'expression totale d'un jugement, dont les deux parties ne devront jamais se confondre, mais bien se suivre dans l'ordre de l'opération logique de l'esprit. Voilà le premier argument. Il est vrai qu'on peut rédiger en jugement tout ce que nous disons, et quand on a donné à cet ensemble de mots qui forme un sens complet le nom un peu philosophique de proposition, on est parti probablement de ce point de vue. Il y a plus. Nos langues modernes, d'accord avec nos grammairiens, tendent à donner à leurs phrases la tournure d'un jugement. Ces langues, en y comprenant même la langue allemande, qui pourtant est assez libre sous le rapport de l'ordre des mots, mettent un soin particulier à diviser la phrase en deux parties bien distinctes, entre lesquelles se place la copule comme signe d'équation. Nous reviendrons plus tard sur cette conformation philosophique ou bien mathématique de la phrase, qui est entrée dans nos habitudes. Mais est-elle essentielle à la nature du langage ? Peut-on dire que la fonction du sujet consiste à être l'objet d'un jugement énoncé par l'attribut ? Si vous dites : Hune juvenem intemperantiaperdidit, vous ne portez pas un jugement sur l'intempérance, mais vous racontez simplement un fait : et s'il faut absolument que ce soit un jugement, il est plus naturel de dire que vous portez un jugement sur le jeune homme, qui pourtant n'est pas le sujet de la phrase. La même observation peut s'appliquer à un grand nombre de phrases. Le sujet n'a donc pas, et surtout n'a pas eu originairement cette valeur philosophique que lui donnent nos grammairiens et que nos langues modernes semblent vouloir lui affecter ; et partant, le moule, sur lequel toutes nos phrases sont travaillées et qui a déterminé les formes grammaticales, n'est pas primitivement celui d'un jugement ou d'une équation algébrique.

Le second argument part, ce me semble, d'un point de vue beaucoup plus juste.

Le sujet, d'après ce point de vue, n'est pas le premier terme d'un jugement, mais l'être dont l'action émane ; les

autres parties de la proposition sont le terme qui énonce cette action, les objets sur lesquels elle porte, les circonstances de lieu, de temps, etc. : enfin toute la proposition a la forme d'une action sensible. Rien ne saurait mieux se coordonner avec les autres faits de la langue et avec la disposition de l'esprit qu'on doit supposer dans les peuples lors de la formation des langues. L'étymologie parvient de plus en plus à découvrir dans les verbes les racines de tous les autres mots de la langue. Il paraît donc que l'homme, placé au milieu de ce monde sensible qui nous environne, a porté sa première attention sur les changements, les mouvements, les actions enfin qui s'y offraient à ses regards. Si le mouvement a réveillé nos premières idées, on ne doit pas s'étonner de voir remonter à la même origine la forme de nos pensées, et de trouver dans l'action sensible le prototype de la proposition. Rien de plus -satisfaisant pour l'esprit que de voir dériver d'une même source le lexique et la syntaxe des langues.

Sans doute ce n'est pas toujours une action sensible, souvent ce n'est pas même une action que nous énonçons: mais il ne s'agit pas ici du contenu de la pensée, il s'agit uniquement de sa forme, de la liaison et des rapports syntaxiques de ses parties. On a beau énoncer une manière d'être, le tour qu'on prend est emprunté des phrases qui expriment une action. On dit: le lion a une crinière, cet homme a de l'esprit, absolument comme on dit: le lion déchire sa proie. Même quand l'attribut n'est pas exprimé par un verbe, ' mais par un adjectif ou un substantif, il faut encore le secours d'un verbe pour que la phrase puisse marcher. Il est vrai que ce verbe, le verbe être, n'indique aucunement une action sensible, mais ce n'est que parce qu'on est parvenu, à force d'abstraction, à le dépouiller de tout sens spécial. Cela est évident en français et dans les autres langues romanes, où certaines formes du verbe substantif dérivent du latin stare. Enfin, malgré toutes nos abstractions, le caractère le plus particulier de l'action sensible doit toujours être attaché à tous nos verbes et à toutes nos propositions : ce caractère c'est le temps. « L'espérance suppose

le désir. » « La possession procure une jouissance réelle » (Pascal). Ces propositions sont vraies dans tous les temps ; néanmoins elles ont dû être énoncées dans le présent. La syntaxe nous fait voir l'espérance et la possession comme agissant, le désir et la jouissance comme subissant l'action; rien pourtant n'a été plus loin de la pensée du philosophe que ces rapports empruntés au monde matériel. C'est qu'il a dû se servir du moule de phrase consacré, subir la loi de la syntaxe. Cette loi veut que nous revêtions nos pensées d'une forme, non pas métaphysique, mais essentiellement dramatique. L'être qui agit, l'action, l'être qui subit le%choc de l'action, celui qui en est affecté d'une manière plus indirecte, le temps, le lieu de la scène, etc., voilà les rôles et les éléments du drame syntaxique. Les rapports grammaticaux ne sont que les relations qui existent entre les personnages immuables de ce drame.

Que s'il arrive que l'ordre de la pensée n'est pas le même que l'ordre des formes dramatiques qu'on lui a prêtées, c'est que l'ordre des mots s'accorde alors avec la pensée même et non avec la forme que la pensée a pu revêtir : voilà bien assurément ce qu'il y a de plus naturel et de plus logique. Mais ce cas pourra-t-il se présenter, ces deux marches pourront-elles différer entre elles? Sans doute, puisque la forme n'a rien d'obligatoire. On peut exprimer la même pensée dans différentes constructions syntaxiques, de manière que les idées qui concourent à former la pensée reçoivent dans le drame de la phrase tantôt ce rôle, tantôt cet autre. Malgré ce ehan-' gement de rôle, les idées ne changeront pas de place dans la marche de la pensée: en conséquence, les mots qui expriment ces idées ne devront pas changer de place dans l'ordre de la phrase. Expliquons-nous par des exemples.

Tite-Live, au 34 e chapitre de son livre I, parle de Démarate et de ses deux fils Lucumon et Aruns. Il rapporte d'abord l'histoire de Démarate et d'Aruns; puis il continue: Lucumoni contra, omnium heredi bonorum, cum divitiœ jam animosfacerent, auxitductainmatrimonium Tanaquil, etc. Considérez le moule de la phrase. Tanaquil est le sujet,

l'ordre des idées 17

c'est d'elle qu'émane l'action exprimée par auxit : elle occupe donc la première place dans la marchedu drame syntaxique. Néanmoins l'auteur lui a donné la dernière place dans l'ordre des mots. C'est par Lucumoni qu'il a commencé sa phrase, et il a bien fait ; car Lucumon tient la première place dans la marche de sa pensée. Maintenant, changez le rôle grammatical de Lucumon, comme vous voudrez, mettez-lp au nominatif, au génitif, à l'accusatif, à l'ablatif : peu importe, pourvu que ce soit par cette idée que vous entriez en matière. Vous pourrez dire : Lucumo in majores spes adductus est matrir monio Tanaquilis, ou bien : Lucumonem in majores spes erexil duc ta in matrimonium Tanaquil. Mais si, tout en conservant les rapports de la syntaxe, vous vouliez changer l'ordre des mots : Tanaquil auxit animos Lucumoni, vous dérouteriez le lecteur par cette marche contraire à la liaison des idées. Toutefois, dans le cas donné, on pourrait à la rigueur vous comprendre. Mais voici quelques vers d'Horace dont le sens serait entièrementdétruit par une transposition semblable. Nihil est ab omni parte beatum : abstulit clarum cita mors Achillem, longa Tithonum minuit senectus. Nous ne toucherons pas aux rapports de la syntaxe, nous ne changerons que l'ordre des mots, en faisant ce qu'on appelle la construction. (Nihil est ab omni parte beatum). Mors cita abstulit Achillem clarum, senectus longa minuit Tithonum. On ne saisit plus la liaison des idées. Ce n'est donc pas arbitrairement, ni forcé par les difficultés du vers qu'Horace a séparé les adjectifs clarum et longa des substantifs auxquels ils se rapportent, puisque la pensée s'obscurcit du moment que vous les en rapprochez.

De même, en traduisant d'une langue dans une autre, s'il n'y a pas moyen d'imiter en même temps la syntaxe de l'original et l'ordre des mots, attachez-vous à l'ordre des mots» et négligez les rapports grammaticaux. Le passage d'Horace en fait preuve : II n'y a pas de bonheur parfait. Une mort précoce enleva l'illustre Achille, une longue vieillesse consuma Tithon. Voilà une traduction quia l'air d'être on ne peut plus fidèle, et qui pourtant ne rend pas le sens de l'original. Laissons là cette fidélité trompeuse et suivons,

wbil, Ordre des mots, 2

Page 1