L'ORDRE DB8 IDÉES
autant que cela se peut, Tordre des idées et des mots dans le latin. Il n'y a pas de bonheur parfait. Dans l'éclat de sa gloire une mort précoce ravit Achille ; au sein d'une vie éternelle Tithon est consumé par la vieillesse. Pour traduire la phrase de Tite-Live, il faudra chercher un tour qui permette d'assigner à Lucumon la première place dans Tordre des mots ; on en fera donc le sujet de la proposition, c'està-dire qu'on le mettra au nominatif, quoiqu'en latin il soit au datif. Le secret principal d'une bonne traduction consiste à trouver les tournures qui permettent d'adopter dans un autre idiome la succession des mots qui se trouve dans l'original.
Si Ton voulait traduire en latin ce passage de Voltaire: « Il avait un beau-père, il Tobligea de se pendre ; il avait un beau-frère, il le fit étrangler, » on changerait la conformation grammaticale, mais on ne toucherait pas à Tordre des idées, en mettant, par exemple : Socerum ad suspendium adegit, affmem strangulari jussit. En latin, chaque membre ne se compose que d'une seule proposition, en français il se compose de deux. C'est qu'en français les convenances de la grammaire ne permettent pas de faire précéder le régime. D'autre part, l'enchaînement des idées demandait que le régime précédât. Que faire dans cet embarras ? il est impossible de violer les lois de la grammaire; mais il est impossible aussi, pour un auteur du moins qui a le sentiment de ce qu'il dit, de renverser Tordre de la pensée. Pour satisfaire et à la grammaire et à la pensée, Voltaire a pris le tour que nous avons vu. En latin on arrive au même but d'une manière plus directe, sans couper les phrases en deux, mais en indiquant l'opposition des deux parties de chaque phrase par un repos de voix (après socerum et après affinem), semblable à celui qui est produit par la virgule française. Si on voulait indiquer ce repos d'une manière plus prononcée, on n'aurait qu'à ajouter un mot d'une signification et d'un accent secondaires, par exemple, socerum ille ad suspendium adegit, ou bien socerum enim, quidem, etc.
On a fait sentir qu'il y a une marche de la pensée qui diffère de la marche syntaxique, puisqu'elle en est indépen-
dante et qu'elle reste la même sous les diverses transformations de la phrase, et même quand on traduit en une langue étrangère. Mais quelle est, on peut le demander, quelle est cette marche de la pensée, quel en est le principe? La grammaire est parvenue à faire l'analyse complète des rapports syntaxiques, elle en a formé un système lumineux. Est-ce qu'il ne serait pas possible d'analyser la marche dé la pensée, d'y distinguer certaines parties qui se retrouvent dans toutes les phrases ? Puisque c'est une marche, est-ce qu'on n'y trouverait pas des stations qu'on pourrait faire remarquer? Nous allons essayer cette analyse.
Essai d'une méthode pour rendre compte de là marche
des idées.
La pensée, étant de sa nature pure et simple* dut à l'origine des langues trouver son expression la plus immédiate dans un son aussi simple, dont l'unité était l'image fidèle de là pensée : c'est-à-dire, qu'elle dut être exprimée par une seule parole, et même, à ce qu'il paraît, par un monosyllabe. Mais laissons le nombre des syllabes qui ne fait rien à notre thèse. Une seule parole a dû suffire à l'expression de la pensée tant qu'elle se rapportait à l'instant présent, et que par là même elle devait être parfaitement claire et intelligible pour celui qui l'entendait prononcer. L'homme voyait un événement, un changement, un objet qui faisait sur lui une impression quelconque ; il sentait le besoin de réagir sur cette impression par un acte intellectuel, et de la communiquer en même temps à un autre ; il l'exprimait par une parole simple, et, bien que brusque, parfaitement claire, parce que l'objet auquel elle se rapportait, qui lui avait donné naissance, était présent, et servait, pour ainsi dire, de commentaire à celui qui écoutait. Nous voyons encore aujourd'hui que des enfants, des gens d'un esprit peu Cultivé, tous les hommes enfin sous l'influence d'une émotion subite et profonde, s'expriment par de telles exclamations: L'éclair I Une fuséel Mon pèrel On explique ces façons de parler par des ellipses, par exemple: Voyez
l'éclair qui paraît, etc. Cette explication se rapporte à notre théorie de la proposition. Mais comme dans les temps dont nous parlons la pensée n'était pas encore exprimée sous la forme d'une proposition complète, on aurait tort de faire valoir cette théorie dans le cas qui nous occupe. Ces exclamations, quoique nous ayons dû les rendre par des substantifs, sont pourtant d'une nature plus vivante, plus verbale, puisqu'elles renferment à elles seules une phrase entière.
Tant que la pensée et la parole suivaient de près et immédiatement le moment même de la perception, l'unité de la parole pouvait correspondre entièrement à l'unité de la pensée. Mais dès que la pensée se rapportait au passé, ou qu'elle dérivait d'une manière moins immédiate de la perception des objets sensibles, l'expression simple ne pouvait plus être facilement comprise par celui auquel on l'adressait, et la phrase devait se décomposer. Il fallait d'abord que cet autre personnage auquel on voulait se communiquer fût placé au point de vue de celui qui parlait, il fallait qu'une parole d'introduction précédât la parole que l'on voulait énoncer, il fallait s'appuyer sur quelque chose de présent et de connu, pour arriver à quelque chose de moins présent, de plus nouveau ou d'inconnu. Il y a donc un point de départ, une notion initiale, qui est également présente et à celui qui parle et à celui qui écoute, qui forme comme le lieu où les deux intelligences se rencontrent; et une autre partie du discours, qui forme renonciation proprement dite. Cette division se retrouve dans presque tout ce que nous disons.
Par exemple, le fait que Romulus a fondé la ville de Rome peut, dans les langues à construction libre, être énoncé de plusieurs manières différentes, tout en conservant la même syntaxe. Supposons qu'on ait raconté l'histoire de la naissance de Romulus et des merveilles qui s'y rattachent, on pourrait ajouter : Idem Me Romulus Romam condidit. En montrant à un voyageur la ville de Rome, on pourrait lui dire: Hanc urbem condidit Romulus. En parlant des fondations les plus célèbres, après avoir
mentionné la fondation de Thèbes par Cadmus, celle d'Athènes par Cécrops, on pourrait continuer: Condidit Romam Romulus. La syntaxe est la même dans ces trois phrases: dans tous les trois le sujet est Romulus, l'attribut est fonder, le complément direct est Rome. Pourtant on dit dans ces trois phrases des choses différentes, parce que ces éléments, tout en restant les mêmes, sont distribués d'une manière différente dans l'introduction et la partie principale de la phrase. Le point de départ, le point de ralliement des interlocuteurs, c'est la première fois Romulus, la seconde fois Rome, la troisième fois l'idée de fondation. De même ce que l'on voulait apprendre à autrui, le but du discours, est différent dans ces trois manières de s'exprimer.
Il faut insister sur cette distinction, car elle forme la base de la théorie que nous essayons d'établir. Dans ces trois exemples le fait dont il s'agit est le même, et néanmoins on communique des choses tout à fait distinctes et différentes. Le fait ne change pas, l'action sensible et extérieure est la même : voilà pourquoi la syntaxe n'a pas changé non plus; car la syntaxe, nous l'avons dit plus haut, est l'image d'un fait sensible. La marche, les rapports de la pensée changent : voilà pourquoi la succession des mots doit changer aussi, car elle est l'image de la marche de la pensée. La syntaxe se rapporte aux choses, à l'extérieur ; la succession des mots se rapporte au sujet qui parle, à l'esprit de l'homme. Il y a dans la proposition deux mouvement différents : un mouvement objectif, qui est exprimé par les rapports syntaxiques ; un mouvement swéjectif, qui est exprimé par l'ordre des mots. On pourrait dire que la syntaxe est la chose principale, 'puisqu'elle réside dans les objets mêmes et qu'elle ne varie pas avec les points de vue du moment. Mais c'est précisément une raison pour attribuer la plus grande importance à la succession des mots. Car dans la parole, ce qu'il y a de plus essentiel, c'est le moment, le moment de la conception et de renonciation : c'est dans ce moment que se trouve toute la vie de la parole, avant ce moment elle n'existait pas ; après, elle est morte. Ce moment fait l'individualité de la
pensée et de la parole, et le cachet de cette individualité, c'est Tordre dans lequel les idées et les signes sont amenés.
Applications des remarques générales.
Les notions initiales les plus générales, et par cela même les plus usitées, sont les rapports de temps et de lieu, connus de tout le monde, espèces de cases de l'esprit, dans lesquelles il classe facilement tout ce qu'il peut apprendre. Voilà pourquoi on commence ainsi les contes: « Dans Ephèse il fut autrefois, etc. » Tempore quo in homine non, ut nuttc, omnia in unum consentiebant est le commencement de la fable de Ménénius Agrippa. (Aéyofxev y^gic ot Ztzzqziwcli) yevéoOai êv zrj Aaxç^aip)yi vtarà zpirftV yever t v rr,v <xiC i[iio rXavfcoj/ 'Etu^^o; Trai&x (Hérodote, VI, 86). On se retrouve aisément par le moyen de ces notions générales, comme on s'oriente par les points cardinaux dans un pays inconnu. Aussi la langue française, si exacte dans l'observation de l'ordre analytique, permet à ces circonstances générales d'occuper la place d'ordinaire réservée au sujet.
On lit dans les Lettres de Cicéron à Atticus (II, 1) : Calendis Junii?) eunti mihi Antium et gladiatores M. Metelli cupide relinquenti, venit obviam tuus puer. C'est le contrepied exact de ce qu'on appelle l'ordre logique : le sujet est mis à la fin, les compléments du verbe se trouvent au commencement. C'est la tour de Babel, dirait M. de Bonald (1), le langage faux des païens, la perversité du discours image de la perversité des hommes. Sans doute cet ordre des mots sonnait mieux à l'oreille de Cicéron que l'ordre naturel et logique, diraient Beauzée et d'autres grammairiens. Mais il n'y a rien de plus simple, rien de moins recherché, de moins oratoire que cette phrase tout à fa,it familière. Changez l'ordre, faites la construction logique, commencez par tuus puer, traduisez en français : Ton esclave m'a rencontré, etc. — vous ne dites plus ce que Cicéron a voulu dire. S'il avait voulu répondre à la ques-
(1) Législation primitive, I, 437 sqq.
tton : Quand as-tu trouvé mon messager ? il aurait disposé les mots dans l'ordre que nous venons d'indiquer. Dans ce cas la rencontre du messager aurait été le point de départ, le fait connu ; et les circonstances de temps, etc., le but du discours. Mais dans la phrase de Cicéron ces circonstances servent d'introduction pour arriver à ce qu'il voulait dire surtout, à la rencontre de l'esclave envoyé par Atticus. Le cas contraire se présente dans le commencement d'une autre lettre (VI, I): Accepi tuas litteras a. d. quintum Terminalia Laodicex. On peut entrer dans la phrase par différentes portes, mais il n'y a rien d'arbitraire dans le choix que l'on fait.
Souvent on se contente (J'une donnée encore plus générale, plus indéfinie, d'une détermination simplement apparente; c'est quand on commence par: Un jour, quelque part, eto. Olim rusticus urbanum murem mus (1) (Horace, SaL II, 6, 79). Les Latins aimaient à commencer les contes par olim (2). — Souvent aussi un complément qui exprime la cause, le motif ou le moyen, est le point de départ pour arriver au fait même. Concordia res parvx crescunt, discordia magnœ dilabuntur. Mais rien n'empêche qu'on ne parte quelquefois du fait pour remonter à la cause ou au moyen. Exemple: Parvœ res augentur audacia, magnœ prudentia conservantur. Dans la première de ces propositions les effets de la concorde et de la discorde sont le but de celui qui parle ; dans la seconde, ce but ce sont les moyens dont il faut se servir soit dans les commencements, soit au comble de la fortune. Voltaire dit d'un jeune homme: // se tua pour se tirer d'embarras. C'est qu'il traite du suicide et qu il indique les différents motifs qui peuvent
(t) Dans ce vers l'ordre des mots est singulièrement spirituel. Après avoir introduit ces deux personnages comme un campagnard et un citoyen, rusticus urbanum, Horace ajoute, par manière d'explication, que c'étaient deux rats, murem mus. Gela est indiqué par une nuance, qu'il faut saisir au vol. Le fabuliste français dit, en appuyant un peu plus :
Un habitant du Mans, chapon de son métier.
(2) Olim fabula initium. (Donat. ad. Terent. Andr. V, 4, 20.)
y déterminer. L'un se tua parce qu'il ne pouvait supporter la misère ; un autre parce qu'il était dégoûté de son bonheur; celui-là enfin pour se tirer d'embarras. Le suicide était donc la chose connue, l'auteur y ajoute le motif. Mais s'il avait voulu nous apprendre l'étrange expédient imaginé par ce jeune homme pour sortir d'embarras, il eût dit: Pour sortir d embarras, il se tua. On sent que la forme de l'expression ne change rien à la chose : la cause était exprimée par un seul mot dans le premier exemple; dans le second elle l'était par un groupe de mots; elle pourrait aussi l'être par une proposition partielle. Quia natura mutari non potest, iccirco verse amicitix sempiternx sunt (Cic. Lœl. c. 9.). Ici toute la première proposition est la notion initiale de la pensée : Cicéron veut établir que les amitiés véritables sont éternelles. Veree amicitiœ sempiternel sunt, quia natura mutari non potest: voilà comment on s'exprimerait s'il s'agissait de signaler la cause de ce fait. En général, il n'y a pas de partie syntaxique de la phrase, quels que soient son nom, sa forme, son étendue, qui ne puisse être dans un cas donné la notion initiale de la pensée. Il serait inutile, ce me semble, d'en multiplier les exemples. Un cas pourtant mérite d'être distingué parmi les autres. Il arrive qu'on ne trouve rien pour préparer l'auditeur à ce qu'on veut lui communiquer, et que, ne voulant pas entrer en matière sans préparation, on commence par ce qu'il y a de plus général, de plus indispensable, mais aussi de plus insignifiant, c'est-à-dire par l'idée de l'existence pure et simple. « Il y avait un roi. » "Este 7tôXi; 'Ec^py;. Je vais vous apprendre quelque chose que vous ne savez pas encore, ou que vous êtes censé ne pas savoir (car sans cela je ne le dirais pas), il est évident qu'il faut que je m'attache à quelque chose que vous savez déjà, que je prenne un commencement, ne fût-ce que pour la forme : c'est la première règle de la communication des idées. La Genèse, qui raconte la créatiQn du monde, c'est-à-dire le commencement des choses, ne saurait trouver dans tout l'univers aucune donnée à laquelle l'esprit se puisse rattacher : car l'univers n'existe pas encore. Que fait alors l'écrivain sacré? Il prend
pour commencement l'idée même du commencement, et en effet il paraît impossible d'en trouver un autre.
Descendons à des exemples moins élevés. Analysons le début de la CyropédieAe Xénophon, ouvrage écrit dans un style on ne peut plus simple et naturel. C'est par le second chapitre que l'auteur entre dans le récit. Voyons comment il s'y est pris pour l'arrangement des phrases. Ilarpoc fxèv $r) Xéyerat o KOpoç yevéaQat K.afxfivGov... jizr/Tpoç de opAoyelrai Mav§dtuY,ç yzvéaBoct. . . <Kvai Se 6 KOpo; Xéyerai... zlSoç, fxkv xaAXitfToç, ty>xfjv $è cftXav9pc«)7roTaTo<;... i^otiSzi^m ye p5v iv Ilepawv vofioiç. Quel est le commencement de toutes ces propositions? Deux génitifs, deux accusatifs, un infinitif, un verbe. Voilà comment répondraient ceux qui prennent la syntaxe pour la base de l'ordre des mots. Mais cette réponse ne nous apprendrait rien ; au contraire, elle nous embrouillerait, ou bien elle nous ferait croire que l'auteur a écrit au hasard, sans principe logique. Laissons là les formes de la syntaxe, qui, comme on voit par cet exemple même, sont assez arbitraires, et tenons-nous en aux idées. L'auteur a mis à la tète de toutes ces propositions des idées générales : père, mère, dispositions naturelles, éducation, figure, âme; il les a fait suivre d'idées spéciales : Cambyse, Mandane, etc. Le3 idées générales sont des cadres où l'on pourrait placer tout autre aussi bien que Cyrus, des lieux communs connus de tout le monde et qui, pour cette raison, sont d'excellentes notions initiales. Le but auquel l'auteur voulait arriver, le véritable objet de la communication, c'étaient les idées spéciales, qui dans le cas donné remplissent ces cadres généraux : ces idées ont été énoncées en second lieu. Cette marche naturelle, et qui se rapporte à la décomposition primitive de la pensée, a été suivie dans toutes ces phrases; la marche, réputée logique, qui demande d'abord le sujet, puis l'attribut, puis les compléments, a été négligée. Traduisez ce morceau en français, vous ne changerez pas les points de départ de l'original; car ce sont les points de départ de la pensée, mais vous ferez de chacun de ces points de départ le sujet d'une proposition : le père de Cyrus fut Cambyse, sa mère fut Mandane, etc. Voici le
début du récit historique de Thucydide (I, 24) : 'Entàoipuoç èau TioXtç ïv ii^iâ. iaiOdoirct. rbv 'Ioviov xôXttov TrpcxjoixoOai d'aOriv TavXavxtoi... raivr t v O7rcoxi0av fzev Kepxvpaioi, oixitfT>7<; J'èyeveTo «IteXioç... £vva>x«jav 5s xaî twv Kopn/QtW riveç... Il est facile d'appliquer à ce morceau des observations semblables. Nous mettrons à côté de ces passages grecs les premières lignes de l'histoire de Charles XII. « La Suède et la Finlande composent un royaume large de... Il s'étend, du midi au nord..., sous un climat rigoureux qui n'a presque ni printemps, ni automne. L'hiver y règne neuf mois... L'été y produit... Les bestiaux y sont... Les hommes y sont... » On voit que c'est toujours la même marche, en français comme en grec ; il est vrai que les propositions françaises commencent par leurs sujets, et que les propositions grecques ont en tête tantôt ce membre de la phrase, tantôt cet autre ; mais l'ordre des idées et des mots n'en est pas moins le même dans les deux langues.
Des modifications que le génie particulier d'une langue peut apporter au principe de Tordre des mots.
A quoi se réduisent maintenant les différences de constructions qu'on a relevées dans les langues soit anciennes, soit modernes? On a divisé les langues en logiques ou analogues, et en tran s positives ou inversives, selon qu'elles observent ou qu'elles n'observent pas l'ordre de l'analyse syntaxique, qu'on a constitué en ordre normal. La majorité des grammairiens a donné un diplôme d'honneur aux langues analogues dont la construction a été proclamée la seule naturelle. Une minorité s'est élevée contre cet outrage fait aux anciens, et, en réhabilitant l'ordre du grec et du latin, elle a cru devoir flétrir en quelque sorte celui de la plupart de nos langues. On a supposé des deux côtés un abîme entre les systèmes de construction; mais il paraît que la différence n'est pas là où on la cherchait.
Les langues anciennes suivent un autre ordre que les langues modernes. En avançant cette proposition, on ne croit pas émettre une hypothèse, on croit énoncer un fait
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palpable. On a pourtant ajouté au fait; on y a, sang s'en apercevoir, mêlé quelque chose de son propre jugement, Pour s'en tenir strictement au fait, voici tout ce qu'on peut dire : Dans les langues anciennes le rapport de la syntaxe à Tordre des mots est autre que dans les langues modernes. Reste à savoir lequel des deux a changé, Tordre des mots ou l'arrangement syntaxique de la plupart des phrases. Mais on est allé au delà du fait, et on est tombé dans une erreur qui rappelle une illusion d'optique bien connue. Des personnes qui vont en bateau croient voir de leurs yeux que les bords de la rivière se meuvent; on a longtemps pensé que le mouvement du soleil était un fait que le sens même de la vue nous apprenait. Les sens ne nous apprennent pourtant qu'un changement dans le rapport des places, et Ton s'est mépris sur le corps dont le mouvement est la cause de ce phénomène. La même chose, ce me semble, est arrivée aux grammairiens.
Si, en effet, nous rangions les mots dans un autre ordre que les anciens, cela ferait supposer un changement dans la succession des idées, dans les opérations logiques même, ce qui constituerait une différence très grave. Mais il n'en est rien, nous observons le même ordre des mots et des idées : les bonnes traductions en font foi ; et si nous avons Tair d'en observer un autre, c'est parce que nous choisissons d'après d'autres points de vue la forme syntaxique dont il faut revêtir la pensée. On s'est trompé, parce qu'en traitant de Tordre des mots, on a pris la phrase toute faite, avec tous ses éléments et tous ses rapports bien déterminés. C'est qu'on paraît avoir regardé l'arrangement des mots comme un travail accessoire qui ne se ferait qu'en dernier lieu, la pensée étant déjà tout à fait transformée en paroles. Mais si Tordre des mots correspond à Tordre des idées, si cette marche des idées existe dans la pensée même, avant qu'elle ait revêtu les formes grammaticales, si la conformation syntaxique ne vient qu'après et n'a qu'une influence secondaire sur Tordre des mots, alors il est évident que l'aspect de la chose change entièrement. Voici, selon nous, la différence des langues anciennes et des langues modernes.
Dans les langues anciennes on suit Tordre de ses idées et on prend, pour les encadrer dans une phrase, la conformation syntaxique la moins recherchée, la plus animée. Que le mouvement des idées et le mouvement syntaxique soient identiques ou non, on ne s'en inquiète pas. Le mouvement des idées est rendu par Tordre des mots; le mouvement syntaxique est exprimé par les terminaisons. C'est tout ce qu'on demande; du reste il est permis de parcourir la construction syntaxique dans tous les sens, d'entrer, de traverser, de sortir par où Ton veut.
Dans les langues modernes on suit Tordre de ses idées comme dans les langues anciennes : c'est la loi de tout être raisonnable. On rend Tordre de ses idées par Tordre des mots. Mais cet ordre des mots sert en même temps, plus ou moins, à exprimer les rapports syntaxiques. Nos langues tendent de plus en plus à remplacer cette double marche de la phrase par une seule marche. Le sujet n'était originairement que le point de départ d'une action sensible qui sert de modèle à la construction de la phrase; nos langues tendent à faire du sujet le point de départ de la pensée même. Voilà pourquoi nos langues nous obligent à choisir une conformation de la phrase où la marche syntaxique ne s'écarte pas trop de la marche de notre pensée. Donc, ce qu'elles exigent, ce n'est pas qu'on sacrifie Tordre de ses idées à la syntaxe; tout au contraire, elles veulent que la syntaxe s'accommode à Tordre des mots demandé, et on renverse le vrai rapport des choses en disant que Tordre des mots s'accommode à la syntaxe. Ce que Ton appelle inversion n'est pas, dans la plupart des cas, un déplacement illégitime des mots : car déplacer les mots serait déplacer les idées, faute qu'un bon auteur ne saurait commettre; mais c'est l'emploi d'une autre syntaxe, l'auteur ayant choisi, à la manière des anciens, la syntaxe la plus animée au lieu de celle qui s'accorde dans sa marche avec la marche des idées.
« 11 veut les rappeler, et sa voix les effraie;
» Ils courent : tout son corps n'est bientôt qu'une plaie.
» De nos cris douloureux la plaine retentit, t
Si Racine avait écrit en prose, il n'aurait certes pas mis : La plaine retentissait de nos cris douloureux. Ce tour, qui interrompt brusquement Tordre des idées, serait bien plus hardi que le vers même de la tragédie. La prose substituerait à ce vers une phrase semblable à celle-ci : Nos cris douloureux retentissent dans la plaine. On voit donc que le poète n'a pas renversé Tordre des idées et des mots, et que ce n'est que par le choix de la syntaxe que se distinguent les langues analogues des langues transpositives (1).
J'ai essayé de montrer qu'on pense et qu'on s'exprime dans le même ordre, soit qu'on parle une langue moderne, soit qu'on se serve d'une langue ancienne. Il s'entend, et j'ai hâte de l'ajouter, que cette assertion n'est pas absolue. Quelque riche que soit une langue en tournures syntaxiques, il est impossible qu'elle en offre qui soient analogues à toutes les innombrables modifications dont la marche de
(l) En comparant la phraséologie du latin et du français on trouve des locutions toutes faites qui confirment ce que nous avançons. Mihi est liber, mihi est nomen Carolo. J'ai un livre; j'ai, je porte le nom de Charles. Aapsiou xa\ ïlapuaaTtSo; Yfy V0VTat ^aîSE; Suo, Darius et Parysatis eurent deux fils. Mihi scribendum est, il faut que j'écrive, je dois écrire. — Nous changeons la syntaxe pour mettre les deux marches d'accord ; les anciens n'étaient pas choqués de leur disconvenance. Parmi les moyens de produire cet accord, l'emploi du passif mérite une attention particulière. Voici la remarque judicieuse que M. de Sacy fait à cet égard : « Quelquefois on emploie » le passif, lorsqu'on veut fixer l'attention de ceux à qui l'on parle, » sur la personne ou Ja chose qui est l'objet de l'action, plutôt que
> sur le sujet qui agit. Alors le sujet n'est exprimé que comme une
> circonstance de l'action, au moyen d'une préposition à laquelle » il sert de complément. Que je raconte l'histoire de Britannicus, » je la terminerai en disant, Britannicus fut empoisonné à la table 9 de Néron et par Néron lui-même. Si au contraire j'avais pour but » de faire le détail des crimes de Néron, je dirais Néron empoisonna i à sa table Britannicus, parce que je m'occuperais moins de faire » connaître la mort de Britannicus que le crime de Néron. — Cet
• usage du passif a surtout lieu dans les langues où la construction
• est fixe et admet peu d'inversions. » (Principes de Grammaire i générale, 3 e édit., p. 161). Becker (p. 20 du 2° vol. de sa grammaire allemande), se rencontre dans cette observation avec le savant français.
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la pensée est susceptible. Ces deux marches ne sauraient donc toujours être d'accord. Voilà pourquoi on a dû faire des concessions. Dans les langues modernes, et même dans celle qui est, pour ainsi dire, la plus moderne d'entre toutes, je veux dire le français, on a permis de s'écarter dans certains cas de la marche rigoureuse de l'analyse. Dans ces cas l'ordre des idées l'a emporté sur l'ordre syntaxique. D'autre part, on a sacrifié quelquefois la marche naturelle des idées pour s'accommoder à l'ordre syntaxique. Ces cas sont plus difficiles à vérifier, puisqu'ils ne sautent pas aux yeux ; ils sont aussi, ce me semble, plus rares que les autres. Pourtant, si je ne me trompe, le style de nos langues se ressent quelque peu de cette gêne qu'on s'est imposée en adoptant un ordre analogue à la syntaxe. Citonsen des exemples.
Voici comment Voltaire s'exprime sur la condamnation d'Auguste de Thou : « Tout ce qu'on peut dire d'un tel » arrêt, c'est qu'il ne fut pas rendu par justice, mais par » des commissaires. La lettre de la loi meurtrière était pré-
> cise. C'est non seulement aux jurisconsultes, mais à tous » les hommes de prononcer si l'esprit de la loi ne fut pas » perverti. C'est une triste contradiction, qu'un petit nombre » d'hommes fasse périr comme criminel celui que toute
> une nation juge innocent et digne d'estime. » {Commentaire sur le livre des délits, etc.).
Les pensées renfermées dans ces phrases se rattachent parfaitement les unes aux autres, mais les phrases mêmes sont assez décousues. Chaque phrase paraît avoir un commencement à elle, une marche indépendante, comme si elle était étrangère aux autres phrases qui l'entourent. C'est que la marche syntaxique s'écarte ici de la marche des idées, c'est que les points de départ de chaque phrase ne sont pas pris comme ils l'auraient été en grec et en latin. Traduisons ce morceau en grec, pour bien apprécier cette différence dans le style des langues.
Ilepi roiai/r/iç zptijgcoç (on vient de rapporter l'histoire du procès) toûto fjiovov olv Xéyoïro, on ovj£ ot xùpiot cùrhv Exptvav $iY.(xar<xiy akld 7rap*/)XXayjxévot Tivèç iitivridsç ecç toûto Xexroe'.
Ta fjiv p^jxara âbtpi&fj r t v toO vof^ov toO (fovtW rnv ii Sidamdtv roO vofjiov eryi^aaOat, et ovx apa dteatpa^vî, Travroç eartv, où t&v vofjiawv (jiovwv. El J'utt' oXt'yoav Ttv&v Gavatoûtat wç dcJtxoç ww, ôç àWtrtoç te xat ttoXXoO a*£to<; ttèxpitat 671:0 twv hoXitwv a7taVrGt>v, 7rw<; ov^é tovto ye deivotarov àv et// xat aXoywtatov 5
« S'il y a deux milliards dans un royaume, toutes les » denrées et la main-d'œuvre coûteront le double de ce » qu'elles coûteraient s'il n'y avait qu'un milliard. Je suis » aussi riche avec cinquante mille livres de rente, quand » j'achète la livre de viande quatre sous, qu'avec cent mille » quand je l'achète huit sous; et le reste à proportion. La » vraie richesse d'un royaume n'est donc pas dans l'or et » l'argent; elle est dans l'abondance de toutes les denrées; » elle est dans l'industrie et dans le travail. Il n'y a pas » longtemps qu'on a vu sur la rivière de la Plata un régi- » ment espagnol dont tous les officiers avaient des épées » d'or; mais ils manquaient de chemises et de pain. » (Dial. d'un philos, et d'un contrôleur, etc.). Je crois que dans les langues anciennes on aurait commencé la seconde phrase par cinquante mille livres de rente; la troisième, par l'or et l'argent; la quatrième, par des épées d'or; et grâce à ces changements, l'ensemble de ces phrases aurait formé un tout plus continu.
« Ce n'est point en effet l'argent et l'or qui procurent une » vie commode; c'est le génie. Un peuple qui n'aurait que » ces métaux serait très misérable; un peuple, qui sans ces » métaux, mettrait heureusement en œuvre toutes les pro- » ductions de la terre, serait véritablement le peuple riche. » La France a cet avantage, avec beaucoup plus d'espèces » qu'il n'en faut pour la circulation. » (S. de Louis XIV f ch. 30). Si les deux membres de la seconde phrase commençaient par l'idée de ces métaux, et si la troisième phrase commençait par cet avantage, le discours serait plus lié, mais il ne serait plus aussi français.
Que l'on compare avec ces passages- de Voltaire des morceaux tirés des auteurs anciens ; on y remarquera un caractère de composition tout à fait différent.
Les phrases grecques et latines forment une chaîne dont
les anneaux s'entrelacent; les phrases françaises pourraient être comparées à un collier de perles ; elles ne sont unies que par le fil de la pensée. Il est vrai que la liaison du discours dans les langues anciennes est produite par plusieurs moyens qui sont étrangers au sujet de cette thèse, tels que l'emploi des relatifs au lieu des démonstratifs, les diverses attractions, le grand nombre d'adverbes con jonctifs, etc. Mais parmi ces moyens, celui qui paraît tenir la première place, c'est que la suite des mots, indépendante de la syntaxe, nous retrace-la fidèle image de la suite des idées. Le vieux français n'avait pas encore tout à fait perdu l'heureuse flexibilité du latin. Naturellement et sans étude, mais avec une grâce parfaite, Joinville écrit des phrases comme celles-ci : « Et si ce ne vous plet à faire, si le faites » aquiter du tréu que il doit à l'Ospital et au Temple, et il » se tendra à paie de vous. » Au Temple et à l'Ospital il rendoit lors tréu, pour ce que, etc. » (Chap. LXXXIX).
Les traductions, même les plus fidèles, font foi de cette différence dans le génie des langues; car, tout en suivant de près les traces du grec et du latin, elles n'ont pu laisser d'être françaises. Je choisis un passage de celle que M. Cousin a donnée des dialogues de Platon. « Je dis donc > qu'il y a dans le corps et l'âme je ne sais quoi qui fait » juger qu'ils sont l'un et l'autre en bon état, quoiqu'ils * ne s'en portent pas mieux pour cela. Voyons si je ne » pourrai faire entendre plus clairement ce que je veux. Je » dis qu'il y a deux arts qui se rapportent au corps et à » l'âme. » (Avotv ôVrotv xoïv 7rpayp.aToiv Mo Xeyoa riyyaç. Le grec prend son point de départ dans les deux choses, le corps et l'âme, dont il vient d'être question; de là il nous conduit aux deux arts, les idées nouvelles, qui sont le but de cette phrase.) « Celui qui répond à l'âme je » l'appelle politique. Pour l'autre qui regarde le corps, je » ne saurais le désigner d'abord par un seul nom. Mais, » quoique la culture du corps soit une, j'en fais deux » parties, dont Tune est la gymnastique et l'autre la méde- » cine. En divisant de même la politique en deux, je mets » la puissance législative vis-à-vis de la gymnastique,
» et la puissance judiciaire vis-à-vis de la médecine. » (ÂvT£(JTpocj>ov fxèv r>5 yvp.va<JTix>5 vnv vojxo9ertx>7v, avTtijTpooov $s tyj iarpuY} vnv diYMoaivriv. En grec le datif précède deux fois l'accusatif, parce que la gymnastique et la médecine sont connues.)-.. « Elle (la flatterie) ne se met nullement en » peine du bien; mais par l'appât du plaisir elle attire la » folie et s'en fait adorer. La cuisine s'est glissée sous la » médecine » (!Y7ro piv ovv vnv îazpuwv r\ <fyo7roiix>7 5éè\>xev. La cuisine est le sujet de la phrase; voilà pourquoi elle précède en français. Mais c'est l'idée nouvelle que l'auteur veut nous faire connaître, et qui se détermine par son rapport à la médecine, que l'on connaît déjà; voilà pourquoi en grec la médecine est énoncée avant la cuisine). Je ne continuerai pas cet examen. Mais plus cette traduction est excellente, et plus elle a su se plier aux plus fines nuances de l'original, plus on doit croire que ces divergences tiennent au génie même des deux langues. Il n'y a rien de plus facile et de plus simple que ces tournures si fréquentes dans Homère : Tov £' ûbra/xeiêo/xevoç npoGtyYi 7rodaç àxùç ÂxtXXeuç. Eh bien, ce vers tout simple ne saurait être bien rendu en français moderne. « Achille aux pieds légers lui répondit, » cela est bien brusque, bien décousu. Homère fait la transition de l'orateur qu'on vient d'entendre à celui qu'il va mettre en scène. Dans la traduction cet autre se trouve là tout d'un coup, on ne sait comment. Joinville était encore libre de dire (chapitre lxxxvi) : « A ceulz parla le roy en tel manière. » Au lieu d'observer la marche syntaxique il suit la marche de la pensée. En effet il vient de nommer les seigneurs qui formaient le conseil de saint Louis. Ces transitions de la pensée, qui sont si parfaitement rendues dans les langues anciennes, peuvent varier à l'infini ; on ne saurait les réduire en système (1). Nous croyons
(l) Il n'est pas sans intérêt peut-être de se rendre compte dans chaque cas particulier de la justesse de la transition. « Je descen- » dais hier au Pirée avec Glaucon, fils d'Ariston, pour voir la fête. » Après nous allions rentrer en ville. » Voilà à peu près comment Platon commence le dialogue de la République ; et il continue : KaxtSwv ouv iroppwôev ^[/.a; oî'xaSe (t)p(jLYj(jLevou; noXgfJiap^oç ô KecpaXoo
weil, Ordre des mots. 3