‹ De l'ordre des mots dans les langues anciennes comparées aux langues modernes: question deChapitre 9 sur 36 · MARCHES PARALLÈLE ET PROGRESSIVE · texte numérisé non relu

MARCHES PARALLÈLE ET PROGRESSIVE

le second alibi. Le Consul de la quatrième est opposé au Romani de la troisième. Voilà donc toujours des points de départ qui se rapportent aux points de départ des phrases qui précèdent, et voilà ce qui constitue la marche parallèle de ces phrases.

Que la marche soit progressive ou parallèle, le rapport à ce qui précède est, on le voit, soit un rapport d'égalité, soit un rapport d'opposition. Toutefois le rapport d'égalité est plus particulier à la marche progressive, le rapport d'opposition à la marche parallèle.

Dans l'exemple de Tite-Live la forme progressive ou parallèle des phrases correspond à la marche progressive ou parallèle des faits : et c'est dans cet accord des objets du récit et de sa forme que consiste le plus grand charme de ce passage. Mais ces rapports de phrases n'appartiennent pas exclusivement à la narration ; un développement purement intellectuel peut encore les offrir. Quod semper movetur, mternum est. Quod autem motum affert alicui, quodque ipsum agitatur aliunde, quando finem habet motus, vivendi finem habeat necesse est. Solum igilur quod seipsum movet, quia nunquam deseritur a se, nunquam ne moveri quidem desinii. Quin etiam ceteris qum moventur hic fons, hoc principium est movendi. Principii autem nulla est origo. Nam ex principio oriuntur omnia: ipsum autem nulla ex re alia nasci potest (Cic. Tusc, I, 23, 54). Une seule fois la notion initiale d'une phrase s'appuie sur le but de la précédente : c'est dans la proposition qui commence par : Principii autem. Voilà donc une marche progressive. Dans les autres la marche est parallèle, et dans le plus grand nombre la liaison se fait par un rapport d'opposition.

Par un artifice très familier aux auteurs anciens la marche progressive est employée au lieu de la marche parallèle dans la figure qu'on a nommée chiasme, et qui consiste en un arrangement croisé des parties symétriques du discours : Audires ululatus feminarum, infantium quiritatus, clamores virorum. (Pline, Ep. VI, 20). BaaiXevç yàp v.cù Tupavvoç aïraç iyfiçoç êXeuQepta *ai vofjLoiç evavrioç (Tout roi,

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tout tyran est l"adversaire de la liberté et l'ennemi des lois. Démosth. Phil. II, p. 72).

De Tordre pathétique.

Les deux éléments de la phrase, que nous avons nommés la notion initiale et le but, ne se suivent pas toujours dans l'ordre dont il a été question jusqu'ici; il y a des cas où leur succession est l'inverse de celle que nous avons indiquée, il y en a d'autres où la notion initiale est tout à fait retranchée. Nous avons cru découvrir dans la marche de la notion initiale au but la marche de l'esprit même; on s'étonne peut-être que nous admettions le renversement de cette marche, sans craindre de renverser en même temps toute notre théorie. Nous reviendrons plus tard sur cette objection : commençons encore par un exemple.

Voici le récit du songe d'Atossa dans les Perses d'Eschyle (v. 181 et suiv.) :

'ESoÇaTiQV fjwi Suo Y^vaTx' eùeffjtove, *H (Jtlv «icgTcXotfft IlepaixoTç ^G)tY)|/ivY) , C H S'okjtê Atopwcoïatv, elç ctytv [xoXetv,

« Il me sembla que deux femmes richement habillées, l'une en robe persane, l'autre en robe dorienne, s'offraient à ma vue ». Elle avait annoncé une vision, elle commence donc très bien par le verbe ISoidvftv; vient après l'objet de cette vue, dvo yvvaïxe, puis les détails ;

MeY^Oet te twv vuv lxirpe7reffTdtTa 7roXt KdtXXet t' à{/.(6[jUj), xa\ xaciyv^Ta y^vouç TaÔTou* TCaTpav S'evaiov, ^ [Jtèv e EXXàSa KX^pcj) Xa/ouaa ya^av, fj Se papêapov.

« Leur taille était plus élevée qu'on ne le voit de nos jours, leur beauté irréprochable. Sœurs de même race, elles habitaient deux pays différents : la Grèce était échue à l'une, à l'autre la terre barbare. » On remarque dans ces phrases la marche que nous avons signalée plus haut : d'abord des cadres généraux bien connus, qui ensuite sont

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remplis par des idées spéciales. Dans les vers qui suivent, la reine raconte la querelle de deux femmes, la tentative de Xerxès de les atteler à son char, la manière différente dont elles supportent le joug, Tune avec joie et orgueil, l'autre révoltée d'un tel affront. La marche de toutes ces phrases est semblable à la marche de celles qui précèdent. Puis Atossa continue Ilnrret d'e/moç tzcuc, (il tombe, mon fils). Le véritable but de cette phrase est évidemment la chute : Twrrei. 'Efxoç raïç est ajouté, parce qu'il s'agissait dans la phrase précédente de l'une des deux femmes ; donc ces deux mots auraient été un point de départ très convenable. On voit que l'ordre des deux éléments de la phrase est renversé. C'est qu'Atossa est entraînée par son émotion. Jusque-là elle avait donné une exposition nette et réfléchie; mais arrivée au moment critique de son récit, elle ne sait plus régler le fil de son discours, elle ne voit que la chute, ce mot s'échappe d'elle malgré elle-même ; ce n'est que plus tard qu'elle s'aperçoit de la lacune et qu'elle revient sur la partie du chemin qu'elle avait rapidement franchie.

Dans YAntigone de Sophocle le messager qui raconte la triste fin d'Antigone et d'Hémon, après avoir rapporté que Créon et sa suite s'avancèrent vers le tombeau, continue en ces termes : Oa>v>5<; S'âTt&Qev opOiW xcoxufjLatcov KXvei nç axtépKJTov afjLcj>£ iKxazctâa. (une voix se fit entendre dans cette enceinte). La liaison du discours aurait exigé qu'il énonçât d'abord le lieu d'où la voix partait ; car ce lieu est connu, il vient d'en être question. Mais frappé, comme il l'est, par ces accents soudains, il se soulage d'abord en exprimant l'idée qui est le but de la phrase, après quoi vient celle qui en est le point de départ. On sentira mieux l'effet particulier de cet ordre en y comparant un passage de l'Electre, analogue pour les choses, mais différent par le tour de l'expression. C'est Chrysothémis qui parle : 'Ettei yàp t,1Bov iraTpoç ap^aibv racpov, 'Opw xoXcovyx; s£ axpaç veoppvrouç IlYjyàç ys&axToç... iaydvric, J'opcô Ilupaç vecopy? (36<JTpi%ov TerfjiYjfjisvov (en m'approchant du vieux tombeau de notre père, je vois sur la pente du tertre de fraîches libations de lait; et avançant plus près, je découvre sur le bord de la tombe une

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boucle de cheveux tout récemment coupée). Voilà comment on raconte pas à pas.

Il suffit de ces exemples pour montrer le caractère de cet ordre inverse et l'état de l'âme dont il devient l'expression naturelle. Quand l'imagination est vivement frappée ou que la sensibilité de l'âme est profondément émue, on entre en matière par le but du discours et Ton fait remarquer après coup les degrés par lesquels on aurait pu y parvenir dans un état plus tranquille. Ce sont surtout les poètes et quelquefois les orateurs, chez lesquels on trouve ces tours. In médias res auditorem rapiunt. C'est leur caractère dans la composition de leur fable comme dans les détails de la diction.

Nos langues modernes, nous l'avons vu, sont quelquefois gênées par des considérations syntaxiques, s'il s'agit de rendre la marche régulière des langues anciennes ; elles ne le sont pas moins souvent pour imiter la marche pathétique. Cette gêne peut avoir un double effet : ou l'on s'abstient tout à fait d'exprimer par l'ordre des mots le mouvement de l'âme, ou bien on l'exprime d'une manière plus violente que les langues libres.

Ttov iv @ep(jL07ruXatç ôavovrwv

Eux^e^ç (iiv à tu^o^ xaXoç B'b •tcot|jioç,

BcotjLOç S'ô Ta<po;, 7tpb yotov SI [xvaoTtç, ô S'oTxtoç siratvoç.

« Glorieux est leur sort, belle est leur fin, un autel voilà leur tombe, pour pleurs ils ont le souvenir, pour deuil les éloges. » Bc*)fjLoç d'o Tûtyoç peut être traduit ou, « leur tombe est un autel, » et alors on ne rend pas ce qu'il y a d'animé dans la succession des mots ; ou bien, « un autel, voilà leur tombe, » et alors on le rend d'une manière plus forte qu'en grec. Dans cette dernière version l'idée mise en relief a été détachée de l'autre idée à laquelle elle se lie; on en a fait une petite proposition à part. Le mouvement de l'âme se fait jour malgré le caractère de réflexion qui domine dans la langue, et il se fait jour plus violemment, parce qu'il a un obstacle à vaincre.

Il est presque inutile d'ajouter que l'ordre inverse dont

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on vient de parler est bien distinct de ce qu'on nomme ordinairement inversion. On appelle inversion tout ce qui s'éloigne de Tordre analytique et syntaxique. Or nous avons donné assez d'exemples qui violent Tordre syntaxique et qui n'en suivent pas moins Tordre du point de départ au but de la phrase. D'autre part il se peut que Tordre syntaxique soit observé, et que pourtant le but de la phrase soit énoncé avant la notion initiale. Un seul chapitre de Tite-Live (I, 58) peut en fournir plusieurs exemples. Tarquin s'écriant : Ferrum in manu est, Lucrèce disant : Vestigia viri alieni, Collatine, in lecto sunt tuo. — (Ceterum corpus tantum violatum est, animus insons), mors testis erit, s'expriment à peu près selon Tordre analytique; pourtant ils s'éloignent de la marche tranquille et posée, qui, en observant Tordre légitime, aurait renversé Tordre analytique : In manu ferrum est. In lecto tuo, Collaline, vestigia sunt viri alieni. Testis erit mors.

Revenons maintenant sur l'objection indiquée plus haut. Poser d'abord un ordre conforme à la marche de la pensée même ; et admettre ensuite qu'on peut quelquefois, en s'exprimant parfaitement bien, parler selon Tordre inverse, n'est-ce pas détruire soi-même ce que Ton vient de construire ? Je crois qu'il ne faut pas s'étonner de ces contradictions apparentes, qu'il faut reconnaître que le langage suit tantôt un principe, tantôt un principe contraire. Il n'y a pas d'être dans la nature qui ne soit entraîné tour à tour par des tendances différentes ; l'esprit de l'homme subit la même loi. Comment les langues, qui sont l'image de l'esprit, ne la subiraient-elles pas? Il paraît au contraire qu'une langue sera d'autant plus parfaite qu'elle est une image plus fidèle de ces variations, une cire plus flexible pour recevoir l'impression de tout ce qu'il y a d'inégal, d'ondoyant dans l'esprit de l'homme. Le grec est reconnu pour être une des langues les plus parfaites qui aient jamais existé. Quelque paradoxal que cela puisse paraître, je trouve la perfection de cette langue dans l'absence de toute règle exclusive. Voyez dans la grammaire grecque le chapitre de la correspondance des temps,

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des modes, des propositions hypothétiques, ou tout autre, vous trouverez partout qu'on peut faire toutes les combinaisons possibles : la grammaire ne donne pas de loi absolue, elle laisse à l'esprit liberté complète, c'est à lui de choisir ce qui peut le mieux convenir à l'expression de toutes les nuances de sa pensée. Nos langues font un peu la loi à l'esprit. Le grec la reçoit; on en peut faire un usage extrêmement varié, on peut aussi plus facilement en abuser. Mais dans nos langues mêmes l'ordre des mots est de toutes les parties de la grammaire celle qui se plie le mieux aux impulsions momentanées de l'esprit. Il n'y a donc pas de contradiction à admettre deux marches opposées de cet ordre, si l'esprit lui-même varie dans sa marche. L'axiome que nous avons posé au commencement de ce chapitre, c'est que l'ordre des mots doit correspondre à l'ordre des idées : or, pour lui correspondre, si celui-ci change et se renverse, il doit aussi changer et se renverser.

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