INFLUENCE DE LA GRACE SUR LES BEAUX-ARTS
Messieurs,
Pour avoir une idée juste de l'influence du dogme de la grâce sur les beaux-arts, nous allons citer d'abord deux auteurs d'une grande autorité sur ce sujet.
Tout le monde sait avec quelle force de raison et de logique M. de Chateaubriand a fait ressortir la supériorité du génie chrétien sur le génie païen, de l'art chrétien sur l'art profane. Cependant nous croyons qu'il n'a pas traité cette riche matière avec toute la profondeur qu'elle mérite. Nous en donnerons pour preuve l'idée que cet illustre écrivain s'est faite du beau.
« Il y a deux sortes de beau idéal, le beau idéal moral, et le beau idéal physique : l'un et l'autre sont nés de la société.
» L'homme très-près de la nature, tel que le sauvage, ne le connaît pas ; il se contente, dans ses chansons, de rendre fidèlement ce qu'il voit. Comme il vit au milieu des déserts, ses tableaux sont nobles et simples ; on n'y trouve point de mauvais goût, mais aussi ils sont monotones, et les actions qu'ils expriment ne vont pas jusqu'à l'héroïsme.
» Le siècle d'Homère s'éloignait déjà de ces premiers temps. Qu'un Canadien perce un chevreuil de ses flèches, qu'il le dépouille au milieu des forêts, qu'il étende la victime sur les charbons d'un chêne embrasé ; tout est poétique dans ces mœurs. Mais dans la tente d'Achille il y a déjà des bassins, des broches, des vases; quelques détails de plus, et Homère tombait dans la bassesse des descriptions, ou bien il entrait dans la roule du beau idéal en commençant à cacher quelque chose.
COftOl I USES.
• \insi, à mesure que la BOciété multiplia les besoins de II vie, s apprirent qu'il ne fallait plus, comme par le passé, peindre tout aux yeux, mata voiler certaines parties du tableau.
» Ce premier pus l'ait, il- virent encore qu'il fallait choisir ; ensuite que la chose choisie était susceptible d'une forme plus belle, ou d'un plus bel effet dans telle ou telle position.
» toujours tachant el cJtoisifsanf, retranchant ou ajoutant, ils m trouvèrent peu à peu dan- des Formes qui n'étaient plu- naturel es, mais qui riaient plus parfaites que la nature : les artistes appelèrent ces formes le bran i I
» On peut dune définir le b< au idéal l'art de choisir et de ca
Cher.
» Celte définition s'applique également au beau idéal moral et nu beau idéal physique. Celui-ci se forme en cachant avec adresse la partie infirme de- objets : l'autre, en dérobant à la vue certains côtés faible- de lame : Yàme a ses besoins honteux et ses bassi comme le corps (I).
Ailleurs, il nous dit encore : t Frères de la poésie, les beauxarts vont être maintenant l'objet de nos études ; attachés aux pas de la religion chrétienne, ils la reconnurent pour leur mère austftôt qu'elle parut au monde ; ils lui prêtèrent leurs charmes terrcslre< ; elle leur donna sa divinité : la musique nota ses (liants,
la peinture la représenta dan- ses douloureux triomphes, la
sculpture -e plut à rêver a\i Ile -nr le- tombeaux, et l'architecture lui bâtit des temples sublimes et mystérieux comme la pen-
Nous nous arrêtons, car il faudrait citer l'ou\ rage en entier. BCOUtons maintenant le comte de Mai-ire.
• Les preni - ci le- plu- grands efforts de le peinture et
de la sculpture représentèrent jadis les héros et les d'eux \ la renaissance des arts, le Christ et ses kérot s'offrirent à l'imaginalion «le- artistes, et lui demandèrent des chefs-d'œuvre d'un ordre
supérieur. I.'art anliqiie a\ait senti el rendu le beau idéal J le
christianisme exigea le beau téleete, el il en fournit des modèles
tous les genres ; ses vieillards, ses Jeunet i enfants,
femmes, ses vierges sont des êtres nouveaux qui semblent
défier le génie. Saint Pierre r< oevant les clefc, saint Paul partant
tint .ban écoutant les trompettes, ne laisse
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rien désirer à l'imagination tout à la fois la plus brillante et la plus sage. La beauté mâle dans sa fleur respire sur la figure des anges ; en eux se réunit la grâce sans mollesse, et la vigueur sans rudesse... Une éternelle adolescence brille sur ces visages célestes ; jamais ils n'ont été enfants, jamais ils ne seront vieillards ; en les contemplant, nous avons une idée de ce que nous serons, lorsque nos corps se relèveront de la poussière pour n'y plus rentrer.
« L'enfance surnaturelle se montre déjà dans ces inimitables chérubins que Raphaël a placés au-dessous de la Reine des anges dans l'un de ses plus beaux tableaux. Ces tètes sont pleines d'intelligence, d'amour et d'admiration. C'est la grâce des amours fondue dans l'innocence et la sainteté. Mais tous ces effets de l'art ne sont que des préparations, et comme des degrés qui doivent élever l'artiste jusqu'à la figure de Y Enfant Dieu. Le voyez-vous sur les genoux de sa Mère ? Elle embrasse son Créateur qui lui demande du lait. La parole éternelle balbutie ; elle joue, elle dort ; mais le Verbe, qui se rapetisse pour nous, en voilant sa grandeur, n'a pas voulu l'éclipser. Le nuage qui couvre l'astre épargne l'œil sans le tromper, et jusque dans les moindres traits de l'enfance mortelle on sent le Dieu.
« Bientôt nous le verrons dans le temple étonner les Docteurs ; ensuite il commandera aux éléments, il ressuscitera les morts, il instruira, il consolera, il menacera les hommes, il parlera, il agira pendant trois ans comme ayant la puissance. Il se livrera enfin volontairement aux tourments d'un supplice affreux, il montera sur la croix, il y parlera sept fois, et toujours d'une manière extraordinaire. Sa voix se renforçant à mesure que la mort s'approche pour lui obéir, sa dernière parole sera plus haute ; et, libre entre les mourants comme il sera bientôt libre entre les morts, il mourra quand il voudra, en trompant ses bourreaux étonnés, qui n'avaient pu calculer que sur des hommes la durée possible du supplice.
« L'art antique a su nous montrer, dans le Laocoon, le plus haut degré de souffrance physique, sans contorsions et sans difformité. C'était déjà un grand effort de talent que celui de nous représenter la douleur à la fois belle et reconnaissablc ; cependant il ne nous suffit plus pour peindre le Christ sur la croix. Qui pourra nous montrer le Dieu humainement tourmenté, et l'homme souffrant divinement ? C'est un chef-d'œuvre idéal dont il paraît qu'on peut seulement approcher ; je ne crois pas que, parmi les plus grands artistes, un seul ait pu jamais contenter ni lui-même, ni le véritable connaisseur ; cependant le modèle, même inarri-
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. m laisse pai que d'élever 61 de perfeetieDner l'artiste. Le talent, f.iti ^ru»- par ses efforts, poovail se délasser en l'exerçant sur rnre des m irtyrs C'étaii encore de superbes modèles que ublimes qui pouvaient sauver leur vie en disant >imi, et qui la jetaient en disant ou». Sur le visage il»" ces victimes voleta- IsJres, l'artiste doit noua faire voir non seulement Is douleur bfiie, mais la douleur oeeeplée, mêlée dans leurs traits à la foi, à l'espérance, il l'amour.
€ La beauté ayant été donnée s la femme, la femme devait être 1 • mod< le de chois pour les deux premiers arts d imitation. L'antiquité, chei qui le vice était une religion, pouvait se donner etf> riére sur ce point ; mais le christianisme, qui n'admet rien d< qui peut altérer la morale, a prononcé à eet égard une loi bien simple. C< lie loi proscrit toute représentation dont l'original offenserait dans le monde l'œil même de la sagesse humaine. Comment la fournit' ne rougirait-elle pas d'être représentée aux yeux d'une manière qui la ferait chasser d'une assemblée, comme une folle dégoûtante, si elle osait B'y montrer ainsi? El pourquoi l'homme, plus hardi que la femme, oserait-il cependant demander à l'art la copie d'une réalité qu'il aurait accablée de s* mes 1 On n'a pas manqué d'observer que cette réserve nuit à Part; m IÎ9 e'est une erreur qui repose sur une fausse idée du beau que le Vice définit à M manière. Il me souvient que. dans un journal français très-répandu, on demandait au célèbre auteur du G i h Chri$tianismet si une nymphe n'é/cnl pas plus belle stfsuss rel'.ii les supposant représentées par le même talent, ou des talents égaux (condition -ans laquelle la demande n'aurait I - de sens . il n'est point douteux que la religieuse serait plus L'erreur la plus faite pour éteindre le véritable sentiment
du beau est Celui qui confond ce qui plaît et ce qui est beau. OU,
eo d'autres termes, ce qui plaît bus sens <•! ce qui plaît à l'inielli- Quel spect iteur de notre sexe ne se trouve pas plus énsu par la Vénus du Titien que par la plus belle vierge de Raphaël Y Et cependant quelle différence d< mérite et de prix ! / dans tous les genres imaginabli
imite autre définition est fausse ou insuffisante. Pourquoi donc h religieust Ile moins belle que la nymphe \ Parée
qu'elle est vêtue, peut être I Mais par quel aveuglement immoral veut-on donc encore juger ii représentation autrement que la Qui ne sait que la beauté devinée e>t plus séduisante que la beauté visible T Quel homme n's remarqué, et dix nulle fois,
que l.i femme qui se détermine ,i N.iii-(aire lied plus que l'in
nation, manque dégoût encore plus que de sagesse? Le vice même récompense la modestie en s'exagérant le charme de ce qu'elle voile. Comment donc la loi changerait-elle de nature en changeant de place ? évidente, incontestable dans la réalité, comment serait-elle fausse sur la toile ? Ces maximes pernicieuses ne sont propagées que par la médiocrité qui se met à la solde du vice pour s'enrichir. Le beau religieux est au-dessus du beau idéal, puisqu'il est l'idéal de l'idéal ; mais, peu de gens pouvant s'élever à cette hauteur, l'artiste vulgaire quitte ce qui est beau pour ce qui plait. Ecrasé par le talent qui produit la transfiguration de la Vierge Délia teggiola, il s'adresse aux sens pour être sûr de la foule. Il sait bien que le vice s'appelle légion. La foule accourt donc en battant des mains, et bientôt le peintre pourra s'écrier au milieu des applaudissements : Jngenio victi, re vincimus ipsâ.
» Une loi sévère, qui se mêle à toutes les pensées de l'art, lui rend le plus grand service ens'opposant à la corruption qui détruit à la fin le beau de toutes les classes, comme un ulcère malin qui ronge la vie.
» La femme chrétienne est donc un modèle surnaturel comme l'ange. Elle est plus belle encore que la beauté, soit que pour confesser sa foi elle marche au supplice avec les grâces sévères de son sexe et le courage du nôtre , soit qu'auprès d'un lit de douleur elle vienne servir et consoler la pauvreté malade et souffrante, ou qu'au pied d'un autel elle présente sa main à l'homme qu'elle aimera seul jusqu'au tombeau ; dans toutes ces têtes, d'un caractère si différent, il y a cependant toujours un trait général qui les fait remonter au même principe de beauté.
» A l'aspect de ces figures, quelque belles qu'on les puisse imaginer, aucune pensée profane n'oserait s'élever dans le cœur d'un homme de goût. On leur doit une certaine admiration intellectuelle, pure comme leurs modèles. Jusque dans leurs vêtements, il y a quelque chose qui n'est pas terrestre. On doit y voir l'élégance sans recherche, la pauvreté sans laideur, et, si le sujet l'ordonne, la pompe sans le faste. Elles sont belles comme des temples.
» Et comme dans la réunion d'une foule de traits empruntés à différentes beautés, on vit nailre jadis un modèle fameux dans l'antiquité, tous les traits de la beauté sainte se réunissent de même, comme dans un foyer, pour enfanter la figure de MARIE, le désespoir et cependant l'objet le plus chéri de l'art moderne dans toute sa vigueur. Il semble que l'empire du sexe pénètre jusque dans ce cercle religieux, et que les hommes saisissent avec
empresaemcnt ridée de la fenoe divinisée. La fabuleuse isis,
ayant aUSSJ un enfant mystérieux BUT la genoux, obtenait déjà je
ne sais quelle préférence de la part dea Imaginations antiques. Chacun voulait en posséder I Im
• Dana l'ordre de la vérité et le la sainteté] M.UUK peut I nsltre une observation semblable. Toujours in même et toujours neme/J*, MtUe figure n'a plus exercé le leJeoi imitatif. Le pinceau des plus grands maîtres semble en avoir fait un objet d'enf mont et d'émulation. Sur ee sujet, mille et mille fois ré| tantôt ils surpassaient leurs rivaux, et tantôt ils se surpassaiesM eux-mémee. Il n'y s pas un cabinet distingué en Europe qui ne renferme quelque chef-d'œuvre de ee genre : et tandis que l'amateur s'extasie devant eux, le missionnaire armé de la même figure, quoique faiblement exécutée, commence efficacement l'œuvre de la régénération humaine.
• Les considérations précédentes expliquent pourquoi nous avons < té, suivant toutes les spparenees, aussi supérieurs aux anciens dans la peinture qu'ils nous ont eux-mêmes surp dans la Statuaire, OU du moins pourquoi nous n'avons Jamais pu parvenir k la même perfection dans les deux gei si que, la peinture n'ayant point eu de modèle parmi nous, elle est née tout simplement dan-; l'Eglise, et que, celte DaiSSBnce étant naturelle, elle a produit librement tout ce qu'elle pouvait produire. Dans la sculpture, au contraire, nous avons copié ; cl c'est encore une loi universelle que toute copie demeure au-dessous de l'original.
Il « ii vain d'ailleurs que, pour les représentations religiet on chercherait un ange dans l'Apollon du Belvéder, une vi dans la Vénus de Médicis, un martyr dans le Laoooon, un saint dans Platon, etc., etc., ils n'y sont pat. » Lorsqu'autrefois quelqu'un dit à Phidias, qui pettsswl Ksi Jupiter : OÙ ch*rch>rax lu ton modèle} Mon!erns-tu sur l'Olympe? Phidias répondit : /s l'tti trouvé il nu Homère.
• Pareillement, si l'on eût dit à Raphaël : Où donc ns tu vu
MARIE? il aurait réponde : J>- ! ni tfUê éani snint l.ur ; |
qu'il n'\ avait en effet, de part et d'autre, qu'un modèle intellec-
lliel.
• Est il nécessaire de parler de l'architecture I Non ; dans tout ee qu'elle s de prend et d'éternellement beau, elle est tout entière une production de l'esprit religieux. Depuis le- ruines du retrtyn jn-pi i Saint Pierre de Rome, tous les monuments patient; le
de l'architecture n'est véritablement •• l'aise que dan teiiq t l.i qu'au-dessus du Caprice, de la mode, de la peti-
tesse, de la licence, enfin de tous les vers rongeurs du talent, il travaille sans gène pour la gloire et l'immortalité (1). »
Ces considérations de l'auteur des Soirées ne manquent ni de justesse ni de profondeur. Il nous semble néanmoins que la définition qu'il donne du beau est beaucoup trop vague. Non seulement ce qui est beau plaît à In vertu éclairée, mais encore ce qui est vrai et ce qui est bon. Suivant la pensée de Saint Thomas, le vrai est l'être en tant qu'il est intelligible; le bien, l'être en tant qu'il est désirable ; et le beau, l'être en tant qu'il plaît ; mais ce saint Docteur ajoute, que rien ne plait à l'homme que ce qui est en proportion, parce qu'il est lui-même proportionné. Cette définition nous paraît d'une précision admirable. En effet, le beau existe partout où il y a proportion et ordre, mais il n'est plus là où règne le désordre ou quelque effet du désordre. A la vue d'une suite de propositions ou de théorèmes géométriques qui se déduisent les uns des autres, d'une armée rangée en bataille, d'une table chargée de mets placés en symétrie, etc., tous s'écrient naturellement : Cela est beau. Ce qui fait donc le caractère propre de la beauté ou du beau, c'est le nombre, l'harmonie, la proportion, l'ordre. Le mal physique ou le mal moral n'est donc pas beau ; tout ce qui produit ou engendre le désordre, les maladies, le péché, n'est donc pas beau ; les représentations nues, quelque parfaites qu'elles soient, ne sont donc pas belles.
Les écrivains catholiques ont distingué, dans ces derniers temps, deux sortes d'art, l'art profane et l'art chrétien; mais d'autres ont réclamé et prétendu que cette distinction était sans aucun fondement. Nous la trouvons, nous, seulement incomplète.
En effet, le beau est l'expression, avec une belle forme, du vrai et du bon. Or, il y a trois espèces de monde, le monde physique, le monde moral naturel, et le monde surnaturel ou céleste. II y a donc trois sortes de beau, le beau physique, le beau moral naturel, le beau surnaturel. Il y a, de plus, le beau idéal dans chaque genre.
L'art profane ou sensuel est celui qui ne voit dans l'homme que la vie des sens, à l'exclusion de la vie de l'esprit et de la grâce. Il veut rendre la nature telle qu'elle se présente à nous, avec ses qualités et ses imperfections. Comme il n'a d'autre but que de flatter les sens et de procurer des jouissances grossières à l'homme charnel, ses œuvres sont toutes voluptueuses ; il ne corrige les
(1) Comte d« Maislre, Examende la philosophie de Bacon, loin. 2, c. 7.