ARSENCE DE TOUT SYSTÈME
Nous entendons dire tous les jours : La médecine n’est point une science; elle n’est encore aujourd’hui qu’une collection de faits qu’aucun lien commun ne rassemble. Les esprits les plus élevés du ■siècle ne sont que des collecteurs d’observations; i ils les accumulent, les comptent, les supputent, les analysent avec une patience et un scrupule vraiiment germaniques : mais il n’en existe aucun qui, voyant la science d’en haut, l’embrasse dans son (ensemble, en coordonne les diverses parties, en fasse un tout harmonique, la systématise enfin. Les faits particuliers sont plus nombreux, plus exacts, mieux observés, mieux décrits qu’aulrefois ; mais ce sont des matériaux épars, isolés ou confusé-
ment entassés, qu’aucune main n’est assez puissante pour mettre en œuvre et pour édifier en monument régulier et durable; voilà ce qu’on ne cesse de dire. Il faut l’avouer, les tentatives faites dans ce but jusqu’à ce jour n’ont pas été heureuses; elles n’ont produit que des systèmes éphémères qui se sont évanouis devant un examen rigoureux, et dont le souvenir est même effacé.
L’insuccès des hommes, pourtant supérieurs, qui ont fait ces tentatives, a découragé la plupart de leurs successeurs, et le peu de fruit que la science a recueilli de leurs efforts a fait naître parmi nous un grand mépris pour les études philosophiques. Nous enveloppons dans la même proscription tous les systèmes qui ont régné en médecine : 1 humorisme, le méthodisme, le solidisme, 1 animisme, le vitalisme, la médecine chimique, mécanique, le physiologisme, et même l’analomisme. Nous nous sommes voués au culte des faits particuliers. Nous avons réservé toute notre estime, toute notre admiration pour les scrutateurs patients et laborieux des cas isolés que présente la nature. De là cette direction des esprits vers la recherche de ces faits isolés dont le nombre s’accroît tous les jours d’une manière prodigieuse, et dont les détails sont exposés avec une telle complaisance que leur étendue pourrait même passer pour exubérante.
Ainsi, d’une part, l’on déplore l’absence d’un ;génie assez vaste et assez puissant pour élever la imédecine au rang des sciences, et d’un autre côté, U’on n’a pas trop de dédain pour celui qui serait ! tenté d’entreprendre celle œuvre difficile.
On veut un système, on méprise les systématiques ; on veut une conception générale qui domine lia science, et l’on n’a de considération que pour les faits particuliers.
Tel est aujourd’hui l’état des esprits. Nous n’espérons pas le changer.
Certes, nous estimons autant que qui que ce soit les travaux des médecins modernes, et nul ne met à leurs observations un prix plus élevé que nous. Mais ces faits ne sont vraiment précieux qu’aulant qu’ils conduis enta quelques vérités générales, qu’ils servent de base à quelques principes philosophiques qui reculent les bornes de la science.
Imbu de ces idées, nous avons senti de bonne heure la nécessité de relier à un principe commun toutes les parties de la science.
Ce principe, nous croyons l’avoir trouvé dans l 'organicisme.
La doctrine exclusive de l’irritation ne fut pas la moindre cause qui nous conduisit à admettre les lois delà médecine organique.
Dès les premières années de nos éludes cliniques, frappé des erreurs dangereuses que le physiologisme introduisait en médecine, nous cherchâmes à le combattre et à le remplacer par une doctrine qui nous semblait plus vraie, plus conforme à la nature.
La médecine organique a été dès lors en butte à une multitude d’attaques, et bien des gens aujourd’hui la considèrent comme vaincue.
Le vitalisme a levé sa tête intolérante et s’est proclamé vainqueur. Mais il s’en faut de beaucoup que nous ayons reconnu celle prétendue victoire, et jamais, il faut le dire, l’organicisme ne fut plus vivace. Ainsi que nous l’avons dit déjà, tous les médecins d’aujourd’hui en suivent les errements; ceux-là même qui le rejettent en théorie l’admettent en pratique. En est il un seul qui ne cherche le diagnostic au lit du malade, et qui ne base sur ce diagnostic ses indications thérapeutiques? En voyezvous un seul invoquer les propriétés vitales ? Ce langage suranné n’est-il pas tombé en désuétude? El cependant, si vous leur demandez s’ils croient à l’existence de ces propriétés, ils n’hésitent pas à vous répondre par l’affirmative. A les entendre, tous y croient; et, chose singulière, quand vous leur avez fait voir l’absurdité de cette croyance en ces propriétés, au moins comme êtres existants par eux •
mêmes, ils vous affirment non-seulement qu’ils n’y ont jamais cru, mais que personne n’y croit ; que IBichat même ne les admettait pas sous ce point ide vue.