DE L'ORGANISATION EN GÉNÉRAL
L’organisation est le chef-d’œuvre du Créateur, «s’il est permis de donner une préférence aux œuvres toutes également admirables de cet Être incompréhensible. Si l’on jette ses regards sur les merveilles de l’univers, on est frappé de l’immensité de l’intelligence qui a présidé à la création Jde cet ensemble sublime.
Depuis les révolutions des astres suspendus Idans l’espace infini, jusqu’à l’évolution de l’animal et de la plante microscopiques, tout est le fruit, tout porte l’empreinte d’un génie sans bornes. Mais ce génie éclate surtout dans la production des êtres organisés. Peut-on n’être pas frappé du rapport qui existe entre l’organisation de chaque être avec le milieu dans lequel il vil? de la constitution de ses organes avec le but auquel ils sont destinés? quel plus beau sujet de méditation peut-il être offert à l’intelligence de l’homme? et qu’y a-t-il de plus admirable que cette loi d’évolution, résultant de la structure d’un germe?
C’est au moment de la formation de l’œuf, de
la graine ou du germe, que hêtre qui va naître reçoit l’impulsion dont les actions diverses ont reçu le nom de propriétés vitales; or, cette impulsion, nous le redisons, n’est autre chose que 1 organisation de cette graine. C’est la disposition de ses molécules qui lui donne l’aptitude de se développer. Suivez attentivement le développement d’une graine. Voyez-la d’abord semblable à un corps inerte ; mettez-la dans un sol convenable ; voyez-la se gonfler par le fait de la chaleur et de l’humidité; voyez ensuite poindre une radicule, puis des feuilles séminales se montrer, puis une lige et des feuilles, puis ô merveille! des pétales brillants de couleur répandant une odeur suave; puis enfin naître un fruit, une pêche, une poire, un raisin! Vous me direz, sans doute, que tout ce travail est le résultat de propriétés vitales ; que si la rose, l’œillet vont chercher dans la terre les couleurs et les parfums dont ils sont doués, c’est à une propriété vitale intelligente, vous êtes bien près de dire une âme, qu’ils doivent cette faculté de choisir les éléments de ces qualités. En effet, comment se fait-il que dans un même sol ’, compose
« Les principaux éléments du sol qui exercent leur influence sur la végétation sont : la silice, l’argile, le calcaire, la marne, la magnésie, l’humus, le gypse, le sel marin, l’oxyde de fer, la potasse, la soude, les phosphates, l’eau, l’azote, 1 oxygéné, n y
id’éléments qui ne possèdent aucune des qualités Ides plantes, des fruits et des fleurs qu’ils produisent, les plantes, les fleurs et les fruits aillent chercher les principes qui constituent leurs innombrables variétés de feuillages, de formes, de couleurs, de parfums, de saveurs? Comment, par quel instinct, la rose va-t-elle s’emparer, dans celte terre, de la forme, de la couleur et du parfum qui la distinguent? et comment à côté d’elle, l’œillet, le jasmin, la violette, le chèvrefeuille, et enfin, toutes les plantes vont-elles s’approprier les éléments si divers qui les caractérisent? Ne serait-on oas tenté d’admettre dans les germes une intellijence qui leur fait discerner, parmi toutes les substances, celles qui leur sont nécessaires, et celte ntelligence est-elle sensiblement différente de mile de Stahl et des autres animistes?
Certes, voilà bien une objection spécieuse, mais îeuieusement elle n est que spécieuse.
Dans l’opinion que nous soutenons, c’est à l’orgaîisalion qu’appartient le développement ultérieur le l’individu. La graine reçoit, avec sa structure ;t pai sa structure, la faculté de parcourir toutes leès Phases, de remplir toutes ses fonctions. Ce
rien dans ces substances qui ressemble aux parfums des fleurs,
la saveur 9cs fruits. (Voyez D’Ôrbigny, Gasparin, Boussin- ;ault, Économie rurale, tome III, p. 327; etc.)
qu’on appelle propriétés vitales n’est plus alors que propriétés d’organisation. L être se développe parce qu’il a été organisé pour cela.
Nous reviendrons sur cette proposition, la plus importante de la doctrine organiciste.
Des esprits d’une portée médiocre n’ont pas compris l’intérêt, relativement aux progrès de la pratique et de la science médicales, de cette fondamentale distinction.
A quoi bon, disent-ils, ces débats touchant la préexistence de l’organisation sur les propriétés vitales, ou des propriétés vitales sur l’organisation? - Mais, à quoi bon ? Tout simplement à établir une médecine claire, simple, rationnelle et vraie; et partant féconde en conséquences pratiques, et surtout propre à établir un diagnostic sur des bases solides, satisfaisantes et fécondes. Nous ferons ressortir la vérité de cette assertion, que nous ne ferons qu’énoncer ici, dans la deuxième partie de
ce Traité.
Mais n’est-il pas plus facile de comprendre que la Providence en créant la semence lui adonne une structure, une organisation propre à développer successivement toutes les propriétés qui do.vent caractériser la plante? Bichat, en considérant les êtres organisés depuis l’état rudimentaire jusqu au dernier degré de développement, s’écrie :
« Nous voyons le nombre des propriétés vitales taugmenter à mesure que l’organisation se complique. » Oui, mais n’est-il pas plus simple, plus raisonnable de dire là où l’organisation se développe , nous voyons des aptitudes nouvelles se montrer? Qu’est-ce que c’est que des propriétés [nouvelles s’ajoutant à d’autres propriétés déjà existantes, à mesure que de nouveaux organes apparaissent, ou que d’anciens organes se parfectionnenl? Où étaient-elles ces nouvelles propriétés vitales? d’où viennent-elles? Il vous faut Jdonc bien admettre qu’elles sont inhérentes aux ichangements physiques survenus dans les organes. « Mais, nous a-t-on dit, vous admettez bien i.une force de création, et par suite des propriétés innées avec le corps organisé ; mais cela détruit tout votre système, car si vous admettez des forces en ce moment, nous sommes bien autorisés à en admettre dans d’autres circonstances. »
Mais cette force n’est autre chose que le Créateur lui-même, qui organise mais ne communique pas une force qu’il ajoute à l’être organisé, ayant mis dans cet être avec l’organisation la disposition moléculaire apte à se développer.
Remarquez, en passant, que loin de conduire à l’athéisme, l’organicisme force à remonter au
Créateur, comme il force de reconnaître une âme immatérielle, indécomposable, immortelle.
En passant en revue les diverses définitions qu’on a données de la vie, on n’en trouve aucune de complètement satisfaisante, c’est-à-dire qui réponde à tous les points de la question. Nous ne remonterons pas aux définitions antiques, qui ne peuvent soutenir un examen sérieux. En effet, la vie a été regardée comme un être particulier, tour à tour appelé souffle, esprit, âme sensitive, émanation divine, principe de vie, force vitale, etc.
La vie, a-t-on dit aussi, est l’ensemble des fonctions, des forces qui résistent à la mort; une série de phénomènes qui se succèdent pendant un temps limité, dans les corps organisés. Celte dernière définition, qui ne préjuge rien sur la nature, sur l’essence de la vie, nous paraît la plus simple et la plus admissible. Pourquoi vouloir définir ce que nous ne savons pas? Pourquoi ne pas avouer notre ignorance ? et que saurions-nous, en effet, sur un prétendu principe dont l’existence n’est pas nécessaire pour produire les phénomènes' de la vie? Nous l’avons dit déjà, et nous le redirons encore, la vie est le résultat de V arrangement moléculaire
disposé, dès la naissance, de manière à parcourir, pendant un certain temps, toutes les phases d’évolution de l’organisme et à remplir toutes les fonctions qui lui sont dévolues. Mais, nous a-t-on dit, i vous admettez que la vie est l’effet de l’arrangement moléculaire que l’individu reçoit en naissant; mais alors vous admettez une force qui imprime cet arrangement, et si vous admettez ici une force , vous tombez en contradiction avec vous-même, en refusant d’en admetre l’existence dans l’organisme. La force qui détermine l’arrangement moléculaire nécessaire à la vie n’est autre que la création, dont il est impossible de nier l’existence; mais la création ayant accompli son œuvre, et ayant donné à l’individu les conditions de son existence et la possibilité de transmettre ces conditions par la génération, a cessé son action, qui n’était plus nécessaire. La vie n’est donc pour nous que le résultat de celte organisation.
M. J. Béclard, dans un ouvrage écrit avec la plus saine philosophie, la science la plus étendue, commence son excellent livre par des Considérations sur la vie. On remarque dans ces considérations des passages entièrement conformes à notre manière de voir sur la vie, telle que nous l’avons exposée dans nos cours et dans nos ouvrages, depuis plus de quarante-cinq ans.
« La forme constante de l’animal, dit-il, forme qui persiste toute la vie durant, au milieu du travail de composition et de décomposition des organes, a semblé de tout temps un des arguments les plus triomphants en faveur de l’indépendance d’un principe vital. En vérité, on ne voit pas trop pourquoi. La cristallisation, toujours la même, de telle ou telle dissolution saline, n’eslelle pas un fait tout aussi inexplicable? et n’est-il pas tout aussi naturel de rattacher la forme des êtres organisés à leur composition spéciale, que de rapporter la forme du cristal à la nature, à la proportion des éléments qui le composent?
« La force vitale est devenue pour les physiologistes une chose distincte et indépendante, ils lui ont donné une existence propre, ils ont cherché ses lois, et la matière organisée, gouvernée par elle, n’a plus été que le théâtre accidentel de ses manifestations.
« Si nous en croyons cette physiologie, qui a fait école, le principe vital est une essence immatérielle ; et la machine humaine ne serait pas seulement gouvernée par l’âme spirituelle, elle sciait encore soumise à l’empire de 1 âme animale. Mais aujourd’hui, l’école vitaliste, préoccupée des destinées posthumes du principe vital, avoue son embarras et ne continue à lui conserver ses préroga-
vves que par une suite de l’habitude et d’une onviction instinctive. L’existence du principe viral, comme être ou substance distincte, est une hypothèse insoutenable et inutile, dans la plante u l’animal, tout aussi bien que dans les autres orps de la nature ; Viciée de force ne saurait être onçue isolée et indépendante d’un substratum matériel. . . >>
« L’étal de vie, dans son expression la plus généale, peut être considéré comme une manifestaion de certaines propriétés de la matière soumises . une intermittence d’action ; et la force vitale ne »eul être conçue que comme une formule lacolique, destinée à exprimer dans un seul mot les saractères propres à la matière organisée L »
Nous sommes heureux de l’appui qu’un homme l’un si grand talent apporte à notre doctrine. Qu’il 7 a loin de ce langage si clair, si net, à celui de la énébreuse métaphysique qu’on nous oppose!
En résumant les raisonnements du savant auteur que nous venons de citer, il résulte que la vie et 'organisation forment un tout unique, né simultanément, qui ne peut être divisé, qui subsiste pendant un laps de temps variable; et que l’organisa-
* J- Béclard, Traité élémentaire de physiologie humaine , 3e édit. Paris, 1859.
lion, cessant d’être apte à exercer les actes de la vie, a éprouvé dans sa disposition des changements physiques qui ont produit cette incapacité. Mais cette organisation n’est plus celle qui produisait les actes de la vie, et on a eu le tort de dire que puisque l’organisation pouvait exister sans la vie, la vie pouvait exister sans l’organisation.
L’exposition des conditions qui constituent la vie est loin d’être aussi claire dans les articles consacrés à la définir dans le Dictionnaire de MM. Littré et Robin : « On donne le nom de vie, disent ces savants, à la manifestation des propriétés inhérentes et spéciales à la substance organisée seulement. »
Ces auteurs disent comme nous. 11 n’y a vie que là où il y a organisation, sans doute; mais ils ont le tort d’ajouter : Mais il n’y a pas nécessairement vie là où il y a organisation. D’où l’on peut conclure implicitement que ce sont deux êtres séparables. Il fallait ajouter, ainsi que nous venons dé le dire, que dans ce cas l’organisation avait cessé d’être dans la condition moléculaire apte à produire les actes vitaux. Un autre reproche que nous adresserons à nos célèbres collègues et amis, cest qu’il était inutile d’ajouter à leur définition que
'organisme devait pour vivre se trouver dans un milieu propre à entretenir l’existence. Il est trop évident que si l’on plaçait un être vivant dans le eu, un autre dans l’eau, un troisième sous la machine pneumatique, l'exercie des fonctions cesserait bientôt d’avoir lieu. Toutefois, la manière de considérer la vie de ces auteurs distingués nous autorise à les considérer comme des soutiens de la doctrine organiciste. Ils ont trop de véritable savoir pour qu’il en soit autrement. Mais, nous lit-on, vous êtes donc mécanicien? Non, certes îous ne sommes pas mécanicien, comme l’étaient doerhaave, van Swielen, Borelli, Sauvages et même Haller. Nous ne croyons pas que la machine humaine exécute des actes semblables à ceux d’une imachine sortie de la main de l’homme; mais îous croyons que les lois de la physique générale sont modifiées par la structure des organes, et ju’un jour on pourra découvrir la nature de ces ntluenees organisées. Mais alors, vous ôtes vialis.te, vous ôtes bien forcé d’admettre l’existence le propriétés vitales indépendantes? Oh! certainement non. Nous admettons seulement que l’organisme produit les actes que vous appelez vitaux, >arce qu’il est organisé, disposé pour accomplir es actes. Le foie ne sécrète pas la bile, le rein urine, la parotide la salive, etc., parce qu’ils sont
doués d’une propriété vitale différente, mais parce qu’ils ont une organisation différente. Nous ne savons pas pourquoi, ni même comment un arrangement moléculaire produit tel acte plutôt que tel autre, nous voyons seulement que la structure de ces organes n’est pas la même, et cela nous suffit.
On s’est fort égayé en nous faisant dire que la vie n était rien, mais on ne comprend pas qu’il existe des esprits assez inintelligents pour regarder, comme une négation de la vie, l’organisation disposée pour agir.
On comprend facilement de quelle importance immense est pour nous cette manière de considérer la vie; elle a pour conséquence une interprétation bien différente de celle qu’on donnait des pioprités dites vitales, puisque faisant dépendre les actes de la vie de la manière dont le corps est organisé, ce ne sont plus des propriétés indépendantes qui exécutent ou font exécuter les actes de l’organisme. Il suit encore de celle manière de considérer la vie que, lorsqu’il existe une lésion fonctionnelle, ce n’est plus dans une propriété indépendante qu’il faut en chercher la raison, mais bien dans l’organe ou quelque partie de 1 organe chargés de la fonction. De là encore l’importance du diagnostic local, c’est-à-dire de l’organicisme.
Des propriétés vitales.
La sensibilité et ses divisions admises par Bichat bt ses sectateurs, l’irritabilité de Boerhaave et de Haller, la contractilité, etc., sont des attributs de Tinnervation.
Les organes cérébraux, spinaux et nerveux, sont organisés de manière à sentir et à imprimer le mouvement, ayant sous leur direction des organes lonl la texture est disposée pour recevoir les ordres des centres nerveux. C’est le cerveau qui est impressionné, qui perçoit les excitations déterminées par les agents extérieurs.
Les sens reçoivent l’action des excitants qui leur sont propres : l’œil, la lumière; l’oreille, les sons; la peau, le sentiment de froid, de chaud, etc. Ils sont organisés pour transmettre au cerveau ces diverses excitations, et ce n’est pas parce qu’il existe chez eux une propriété vitale appelée sensibilité qu’ils éprouvent toutes ces impressions, c’est le cerveau qui les perçoit et qui en a conscience: iadmirable résultat de la disposition organique.
Ainsi, la sensibilité, la myotililé, l’irritabilité ne 'Sont pas des êtres existants par eux- mêmes et ^surajoutés aux organes : ils sont le fait même de la disposition anatomique de l’organe. J’en dirai tout
autant des prétendues propriétés vitales des viscères de la vie nutritive, si nombreuses, si variées. C’est là le point le plus important de l’organicisme. S’il n’y a pas des propriétés vitales, ou pour mieux dire, si ce qu’on appelle ainsi n’est que l’effet de la disposition organique, ce n’est plus dans la propriété qu’on cherche la cause de son augmentation, de sa diminution, de sa perversion, et meme de son abolition, mais dans le tissu même de l’organe qu’on la cherchera et qu’on finira, sans doute, par la trouver, à l’aide des moyens de recherches que la science possède et qu’elle a appelés à- son service, tels que : microscope, ophlhalmoscope, laryngoscope, polarisateur de Biol, saccharimètre de Soleil, spéculum uteri, auris, ani, etc., et de l’analyse chimique des lluides, du sang, des urines, etc., que tous les médecins font aujourd’hui.
Des forces.
Lorsque nous avons admis l’existence des forces que l’on observe chez les différents individus, soit en état de maladie, soit dans l’état de santé, on a pu croire que nous considérions ces forces comme des propriétés vitales, en quelque sorte indépendantes de l’organisation; c’était certainement là une contradiction flagrante avec nos principes; et nous ne
nous étions pas expliqué suffisamment, sans doute. Aujourd’hui, l’on comprend que le degré de ces forces ne peut dépendre que de l’innervation, source et siège de toute propriété vitale. Lesiorces de l’individu, à innervation égale, dépendent, sans doute, du développement des organes. La force musculaire, du volume des muscles et de la charpente osseuse; la force respiratoire, circulatoire etc.; du développement des poumons, du cœur, etc., ce sont les instruments exécutants; la force de ces systèmes n’est pas seulement dans cette texture, mais elle est dans la disposition nerveuse. C’est dans cette disposition que se trouve la raison des phénomènes vitaux. On peut donc dire que la source de la vie est dans les centres nerveux.
Donc lorsque nous disons que la vie est le résultat de l’organisation, nous y comprenons nécessairement le système nerveux, que nous considérons comme principal élément des manifestations de la vie. Toute force émane du cerveau et de ses dépendances et s’exerce par des organes, dont l’étal plus ou moins normal indue sur l’augmentation, la diminution ou la perversion de ces forces ; mais toujours sous l’influence du cerveau.
Ces forces sont incontestablement modifiées
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aussi par une multitude de causes qui toutes portent leur action sur le système nerveux : l’alimen-
talion en premier lieu; les boissons de diverses natures, alcooliques et autres; les narcotiques, les stupéfiants, beaucoup de substances toxiques ; les maladies augmentent, diminuent, allèrent les forces de l’individu en agissant sur les centres nerveux.
Quel est le mode d’action, quelle est la modification organique que ces causes produisent? Nous l’ignorons jusqu’ici.
Tout est mystère, tout est abîme dans le système nerveux !
De l'ilme Intellectuelle au point tle vue <le l'organicisme.
L’âme a reçu de nombreuses définitions que nous ne transcrirons pas ici, parce que notre intention n’est pas de traiter de ce sujet, ni sous le rapport psychologique, ni sous lerapport religieux, nisous le rapport fonctionnel ou physiologique. Notre intention étant seulement de répondre au reproche de matérialisme qui nous est adressé à l’occasion de l’organicisme, tout simplement dans la charitable intention de le faire proscrire.
Avant de développer les principes d’organicisme tels que nous les professons, il nous a paru indispensable de répondre à des objections malveillantes qui ont pour véritable but et d’empêcher l’adoption de ces principes, et d’attirer sur l’auteur la haine et
île mépris des personnes religieuses, en le faisant ; passer pour matérialiste et athée : cependant, persuadé que le devoir de tout homme de bien est de respecter les croyances reçues, nous avions pris : soin de réfuter ces objections; mais on n’en a tenu compte. Il est bien plus commode, en effet, d’anéantir d’un seul mot toute une doctrine, et du même coup son auteur, que de le combattre avec les armes loyales de la logique et de la science.
Nous enseignons qu’il n’y a dans l’homme, au point de vue de la médecine, que des organes et des fonctions; que les fonctions ne sont que l’exercice des organes, que des effets : on a conclu de là que nous n’admettions pas l’existence de l’âme, et, charitablement, que nous étions matérialiste, athée.
Mais c’est ici que l’excellence de notre cause éclate, car, ainsi qu’on va le voir, il nous sera facile de démontrer que non -seulement l’organicisme n’était nullement ébranlé par l’admission de l’existence de l’âme, mais qu’il en était même fortifié, et qu’à son tour il devenait une nouvelle preuve de cette existence, si cette nouvelle preuve pouvait être nécessaire.
En effet, d’après les théologiens et les philosophes, 1 âme est un esprit pur , immatériel , immortel; qu on lasse bien attention à ces qualités de l’âme : immatérielle, immortelle ;
Si l’âme est immatérielle, il est évident qu’elle ne saurait être altérable; si elle est immatérielle, elle est indécomposable ;
Si elle est immatérielle, elle ne peut varier en quantité ;
Car si elle était altérable, décomposable, variable, elle ne serait pas immortelle : en effet, si elle était altérable, décomposable, elle serait susceptible de maladie :
Et si elle était susceptible de maladie, elle serait susceptible de mort :
De sorte que ceux qui admettent des maladies de l’âme sont des matérialistes, car ils admettent que l’âme peut mourir;
Nous qui n’admettons pas que l’âme puisse être malade, nous sommes donc dans le vrai sens de l’animisme.
Mais s’il n’y a pas de maladie de l’âme, lorsqu’il existe des maladies intellectuelles, du délire, etc., où est le siège du mal? C’est dans 1 instrument qui manifeste l’intelligence que réside la lésion, elle ne peut être que là, car l’instrument seul est altérable, décomposable; c’est dans le cerveau qu’il faut chercher la cause de ces désordres.
On voit ici comment l’admission de l’existence de l’âme immatérielle, immortelle vient en aide a l’organicisme.
On voit aussi comment l’organicisme force de reconnaître que l’âme est immatérielle, immortelle, car si elle ne l’était pas, l’organicisme tomberait ; si elle ne l’était pas, il n’existerait pas.
On ne saurait trop admirer combien ces doctrines se prêtent un mutuel appui.
Loin donc d’être intéressé à rejeter l’existence de l’âme, l’organicisme trouve dans cette existence même une de ses plus puissantes preuves.
Il n’est plus permis de dire qu’il y a des maladies de l’âme, mais bien qu’il y a des maladies du cerveau, que cet organe est altéré, lésé, modifié d’une manière quelconque, et l’on est nécessairement conduit à chercher, et sans doute un jour à trouver, toutes les causes physiques des maladies intellectuelles dans la pulpe cérébrale ou dans ses annexes.
Qui ne voit tout de suite quel pas immense a fait la science depuis que l’illustre Morgagni disait : « A quoi bon chercher dans le cerveau les lésions qui produisent la folie, puisque c’est un être insaisissable qui est malade? » Aussi depuis que nous avons professé nos opinions, des esprits très-distingués, tels que MM. Foville, Délayé, Calmeil, Etoc-Demazy, etc., etc., ont-ils découvert des lésions physiques, dans les maladies mentales, qui expliquent de la manière la plus satisfaisante la
corrélation des effets avec leur véritable cause. Nul doute qu’en suivant ces errements, la science ne finisse par découvrir tout ce qui pourra tomber sous nos moyens d’investigation.
On conçoit maintenant comment nous avons été conduit à éloigner l’âme immatérielle de notre système de médecine; comment, puisqu’elle ne pouvait être malade , il n’y avait dans l’homme , pour le médecin, que des organes et des fonctions.
Mais dire que l’âme est immortelle, immatérielle, qu’elle n’a aucune connexion avec la pathologie ; cela veut-il dire qu’on est matérialiste, c’est-à-dire . qu’on nie l’existence de l’âme? serait-on plus orthodoxe si l’on disait que l’âme peut être malade et, par conséquent, qu’elle peut mourir? Certainement, non, et ceux-là qui ont ces opinions sont les vrais matérialistes.
Ce serait, en effet, un reproche bien grave si l’on pouvait dire que le système de l’organicisme implique le matérialisme et même Yathéisme. Mais heureusement que ce reproche n’est pas possible, et qu’il est inacceptable. Comment a-t-on pu l’adresser à une doctrine dont l’intérêt est d admettre l’existence d’une âme immatérielle? Non-seulement le système que nous soutenons n’entraîne pas le matérialisme, mais il lorce d’admettre 1 existence d’un principe inaltérable, indécomposable, et par
cela môme immortel. Si ce principe n’était pas inaltérable, l’organicisme cesserait d’exister : car on pourrait admettre alors des lésions de fonctions sans lésions d’organes, des lésions de propriétés vitales, enfin toutes les absurdités que nous combattons. Notre système est donc intéressé à ce que l’âme soit immatérielle, inaltérable, indécomposable.
Je ne veux pas dire que lame n’exerce aucune action sur l’organisme, ce serait nier les faits innombrables et irrécusables qui se manifestent, incessamment. Nous ne voulons pas refaire ici les traités de l’influence du moral sur le physique, et du physique sur le moral, ces ouvrages sont connus de tout le monde1. Mais ce n’est pas cette espèce d’influence dont veulent parler les animistes. Ils veulent dire qu’un être intelligent intervient dans les actions des organes, qu’il dirige leurs fonctions, en d’autres termes, que l’organisme vivant n’agit que par l’autocratie d’un organe pensant. N’ad mettant pas les prémisses, je ne tiens aucun compte de la distinction que certains auteurs établissent entre l’âme intelligente et l’âme inconsciente chargée de produire les phénomènes vitaux; dans notre
* Voyez Traité élémentaire d'hygiène , tome II, par L. Rostan, 2" édition, 1828.
manière de voir, tous ces phénomènes étant le fait de l’organisation.
Certes, nous devons reconnaître que les actes que nous appelons organiques et non vitaux, s’accomplissent sous une espèce d’influence intelligente, sans laquelle ils cesseraient d’être. Ainsi, l’estomac exerce une espèce d’éclectisme sur les substances que l’individu ingère; il les sépare, en forme de nouveaux composés, en absorbe une partie, en rejette une autre. Tout cela paraît être le fait du raisonnement.
Le rein sécrète l’urine et non la bile; le foie secrète la bile, et non la salive. La nutrition répare toutes les parties du corps humain et chacune de ces parties prend dans les matériaux que le sang lui apporte les éléments qui lui conviennent. Est-ce l’âme intelligente qui fait ce choix? Est-ce l’âme qui fait que le cerveau fait du cerveau avec ces mêmes matériaux? Est-ce l’âme qui fait que le rein fait du rein, le poumon du poumon, des glandes salivaires, des glandes de même nature, etc. Évidemment non, poser une semblable question, c’est la, résoudre. Quelle est donc la puissance qui opère ces merveilles? Nous n’hésitons pas à le dire, c’est l’organisation. L’organisation, œuvre sublime du Créateur, qui, en la formant, lui a donné le pouvoir de vivre, de se développer, de se perpétuer et de
résister aux causes de destruction. Le Créateur a construit les organes pour celte fin, il a dû le faire sous peine de voir périr son ouvrage, et pour cela il leur a donné une structure capable d’atteindre ce but, et non une propriété vitale indépendante de cette structure.
L’influence de l’âme sur le corps humain est, sans contredit, manifeste dans l’action des passions sur le physique et vice versa.
Nous n’avons aucun intérêt à le taire, mais pour expliquer cette influence, nous n’avons qu’à examiner ce qui se passe dans les mouvements volontaires et même involontaires : nous connaissons les relations innombrables que, par ses ramifications nerveuses, le cerveau envoie dans toutes les régions du corps, et que par d’autres communications il reçoit de ces mêmes régions.
Nous savons aussi que l’âme modifie l’organe de ses manifestations et que celui-ci est à son tour modifié par ses impressions. Faut-il autre chose pour se rendre compte de ces actions réciproques?
Examinons quelques-unes des actions que l’âme, par l’intermède du cerveau, exerce sur le corps humain. Voyons l’influence de la volonté. Mais disons tout de suite que cela ne détruit en rien l’immatérialité de l’âme, et ne la rend pas susceptible d’altérations, de maladies; et, par consé-
quent, ne la place pas dans les conditions des organes matériels; elle n’en reste pas moins complètement étrangère à nos considérations, à nos éludes organicistes. Il est seulement difficile de comprendre par quel mécanisme un être immatériel exerce une action sur un organe matériel; mais il faudra nous résoudre à ignorer ce mode d’action, tant qu’on n’aura pas prouvé que la volonté elle-même est matérielle. Ce qui me paraît impossible.
La volonté est la faculté de l’âme la plus subtile, la plus insubstancielle, et c’est elle qui, au moyen des organes, met en action toutes les parties mobiles du corps humain!
L’âme exerce, en effet, sur le corps une action incontestable dans l’état physiologique. Cette action qui se renouvelle incessamment, n’a pas assez attiré l’attention des philosophes. La voici : un individu, je suppose, veut donner un coup de poing; sa volonté, la plus subtile, la plus immatérielle des facultés intellectuelles, imprime au cerveau une modification qui le fait agir, qui fait agir l’innervation, celle-ci détermine la contraction des muscles et de là le mouvement qui va produire le coup que l’individu veut porter. Certes, voilà bien un acte physique produit par la volonté, c’est-à-dire par la faculté la plus immatérielle de l’âme. L’action de
l’âme sur le corps est ici irrécusable, mais l'acte ne s’accomplit que par une modification organique. Sans cette modification, l’acte n’aurait pas lieu ; si celle modification persistait, l’acte aurait toujours lieu. Il est donc nécessaire aussi que celte modification soit passagère.
Dans les considérations que nous venons d’exposer, on vient de voir l’énoncé des idées qui font la base de notre doctrine. Ces idées vont être reproduites dans les chapitres suivants, avec les développements qui peuvent leur servir de preuves et d’éclaircissement.
Mais on a déjà compris la merveilleuse application de ces principes. On a déjà pu voir la conséquence de l’admission d’une âme inaltérable avec la doctrine de l’organicisme; nous avons fait voir que s’il survient quelque dérangement dans les actes de l’âme, c’est dans l’instrument de ces manifestations, c’est-à-dire dans le cerveau qu’il faut en chercher la cause, et non dans un esprit insaisissable et surtout inaltérable, ce qui serait absurde : \ous voyez donc bien que l’existence d’une âme fortifie le dogme de l’organicisme, et que nous sommes intéressé à le soutenir. Ce serait aller contre le but de notre doctrine que de ne pas admettre l’existence d’une âme immatérielle, d’un
esprit pur, inaltérable, immortel; cette croyance appuie le dogme de l’organicisme; elle force le médecin à chercher le siège de la maladie dans le cerveau ; elle pousse au progrès de 1 anatomie pathologique, elle encourage les recherches et s’oppose à l’abstention conseillée même par Morgagni.
L’organicisme sert de base à notre enseignement clinique, — car il faut une théorie même en clinique. — Les principes qui nous servent de guide nous semblent satisfaire à toutes les exigences ; car, en même temps que ces principes rattachent à un même lien tous les détails de la science, qu ils leur donnent le même point de départ et le même but, ils poussent, par une conséquence logique, irrésistible, à cette recherche des faits particuliers, causes bien véritables de nos progrès récents.
Les principes d’organicisme sont les promoteurs les plus puissants des découvertes de détail. Un grand nombre d’entre elles, comme on le verra bientôt, ont été le résultat nécessaire de l’adoption de ces principes ; elles en ont été la conséquence pour ainsi dire forcée, et c est avec raison qu’ils peuvent être considérés comme la cause des progrès à venir de la médecine.
Propositions (lui résument l'organicisme.
1° Médicalement, pathologiquement, il n’existe dans l’homme que des organes et des fonctions.
2° Les fonctions ne sont que les organes en exercice, elles ne sont que des effets.
3° Les organes, dans certaines conditions de forme, de volume, de consistance, de couleur, de texture, de composition intime, etc., sont dans l’état normal et exercent des fonctions normales : cest Vètat de santé.
4° Les organes , dans d’autres conditions de forme, de volume, de consistance, de couleur, de texture, de composition, etc., sont dans l’état anormal et exercent des fonctions anormales : c’est l’ètat de maladie.
Organes sains, fonctions saines; organes malades, fonctions malades ; voilà la base de la médecine.
5° Mais les organes peuvent être malades de beaucoup de manières;
La nature des maladies est très-variée; il existe des maladies simples, des maladies spéciales, des maladies spécifiques.
6° Les fluides, qui sont ou des effets d’organes,
ou des éléments d’organes, peuvent être malades;
Ils peuvent l’être primitivement ou secondairement.
7° Tous les organes peuvent être primitivement malades.
8° Enfin, la différence des forces dans les individus a paru jouer un si grand rôle dans les maladies, et influencer à un tel point leur thérapeutique, que nous avons cru devoir en faire une proposition à part, et les considérer comme dépendantes de la disposition de l’organisme, et du système nerveux.
Il est inutile d’ajouter que de tout ce qui précède, on doit conclure que le traitement des maladies doit être infiniment varié.
Ces explications préalables une fois données, revenons à la proposition fondamentale de notre doctrine médicale ; Les fonctions ne sont quune conséquence d’une disposition organique. Les organes sont disposés pour agir, ils agissent, voilà la fonction. Les fonctions ne peuvent précéder les organes, parce qu’un effet ne peut précéder sa cause, elles rïe peuvent exister sans eux, parce qu’une action ne peut exister sans agent, un mouvement sans corps qui se meut. Les fonctions sont donc sous la dépendance des organes. La digestion ne
peut exister sans organes digérants; la respiration, sans organes respirants; la circulation, sans organes circulatoires; la vision, l’audition, et l’olfaction, sans organes visuels, auditifs, olfactifs, etc. Ainsi, les organes sont la condition indispensable des fonctions.
Comme il n’existe que des organes et des fonctions, et que celles-ci sont sous la dépendance des organes, il s’ensuit rigoureusement que toutes les fois qu’une fonction est altérée d’une certaine façon, il doit y avoir altération dans un organe ou dans une des parties constituantes de cet organe, y compris les fluides.
Celte altération de l’organe est profonde ou légère, primitive ou consécutive, persistante ou fugitive, sensible ou insensible à nos moyens d’investigation: mais elle est nécessaire, inévitable; quelle qu’elle soit, connue ou inconnue, il faut qu’elle existe, car rien n’arrive pour rien.
La proposition réciproque est tout aussi rigoureuse; c’est-à-dire lorsqu’il y a altération d’organes, il y a aussi altération de fonctions. Cependant ces propositions souffrent en apparence, dans la nature, de nombreuses exceptions.
Il est des cas où il n’existe nul rapport entre les lésions organiques et les lésions symptomatiques; ainsi :
Les symptômes sont prononcés, et la lésion anatomique légère ;
Les symptômes sont légers, la lésion très-profonde et très-étendue;
Les symptômes sont très-prononcés, et après la mort il n’existe pas de lésion organique ;
La lésion organique est très-prononcée , et il n’a pas existé de symptômes pendant la vie, etc.;
Les symptômes sont différents, la lésion organique est la même ;
Les symptômes sont les mêmes, et la lésion organique est différente.
Ces exceptions ne peuvent prouver que notre ignorance : elles prouvent que la science n’est pas encore assez avancée pour expliquer ces anomalies, mais elles ne peuvent pas prouver que les fonctions ne sont pas les effets des organes. De ce que nous .ne pouvons pas les expliquer, est-ce une raison pour admettre l’existence d’êtres que rien ne démontre, et pour rejeter des principes logiquement irrécusables ?
D’ailleurs, la nature ne peut-elle pas avoir, pour remplir une fonction, des ressources qui nous sont encore inconnues ? Un organe double ne peut-il pas continuer à fonctionner quand l’une des deux moitiés est altérée ? Le mode plus ou moins rapide de développement delà lésion ne rend-il pas compte
bien souvent du trouble plus ou moins prononcé de la fonction, etc.? Enfin toutes ces anomalies peuvent-elles jamais faire conclure que ce ne sont pas les organes qui sont chargés des fonctions ? Ce sont donc simplement des faits mal connus, mal appréciés, mal observés, et que des études ultérieures finiront sans doute par éclairer. De ce qu’on ne trouve rien après la mort, est-on en droit de conclure qu’il n’existe rien? N’est-il pas plus sage d’admettre ou que la lésion n’est pas de nature à tomber sous nos sens, ou qu’elle a disparu après la mort, comme la rougeur érysipélateuse, par exemple? Nous reviendrons plus bas sur celte objection.
Mais la vie, mais les propriétés vitales ne sont donc rien? et ces principes de toute organisation ne jouent donc aucun rôle dans l’organisme? Le principe vital, les forces vitales, ne peuvent donc pas être altérés? Nous voilà à la plus puissante des objections que l’on ait adressées à notre système. Voyons comment on peut la réfuter.
Qu’est-ce que la vie? La vie n’est que l’ensemble, la série des fonctions : c’est ainsi que l’ont définie les physiologistes les plus récents. S’il en est ainsi, les fonctions ne pouvant précéder les organes, exister sans eux, il est absurde de dire que la vie peut précéder l’organisation. Au contraire, l’organisa-
lion est la condition nécessaire de la vie ; il ne peut y avoir vie là où il n’y a pas organisation. Mais, dit-on, les organes existent sans la vie; ce sont donc deux choses différentes, puisqu’elles peuvent exister l’une sans l’autre, puisqu’elles peuvent se séparer. Mais ce n’est ici qu’un vice de raisonnement : il n’y a point de séparation puisqu’il n’y a pas deux choses ; mais l’organisation cesse d’ètre apte à se mouvoir par une modification arrivée à quelqu’une de ses parties. C’est exactement comme si l’on disait que le mouvement d’une pendule est indépendant de la pendule, puisque celle-ci peut exister sans mouvement. — La vie n’est autre chose que la disposition organique necessaire au mouvement. Nous recevons cette disposition en naissant. La machine est alors montée ; elle marche jusqu à ce quelle s’altère d’une manière naturelle ou accidentelle. Lorsqu’un corps organisé existe sans la vie, c est que la disposition organique, nécessaire à 1 exercice des fonctions, a subi quelque dérangement.
Ainsi la vie n’est pas un être à part, existant par lui-même, comme l’électricité,, le calorique, etc., qui se surajoute aux corps organisés, qui les imprègne, les pénètre et enfin les anime; elle n’est que le résultat de l’arrangement moléculaire. N’estil pas vrai qu’il n’y a vie que là où il y a organisation? La comparaison avec l’électricité est-elle
soutenable, lorsqu’on voit celle-ci partout répandue, partout rendue sensible à nos sens par des étincelles, des attractions et des répulsions, et qu’on peut toujours l’accumuler où l’on veut? Mais la vie, où l’a-t-on vue ailleurs que dans les êtres organisés ?
Dès le premier instant de la conception, l’embryon reçoit, avec son organisation, la nécessité de son évolution ultérieure, comme le grain de blé ou le gland. L’horloge, une fois montée, parcourt ses phases pendant un temps déterminé, huit jours, quinze jours, un mois, suivant sa disposition organique, c’est-à dire suivant l’arrangement de ses ressorts.
Mais, objecle-t-on, vous reconnaissez donc un nisus formations, préexistant à l’organisation ; car encore faut-il bien qu’il y ait eu une cause, quelle qu’elle soit, à celle organisation? Et s’il y a eu un nisus formations que vous ne voyez pas plus que la vie, pourquoi ne pas admettre que, surajouté à l’organisation, ce principe est la cause de tous les phénomènes vitaux?
On ne saurait trop admirer les points de contact qu’ont entre elles la médecine et la philosophie !
I out à 1 heui e c était la question de l’âme impliquée lans l’organicisme, maintenant c’est celle de la création. Eh bien ! de même que l’organicisme e trouve fortifié par l’admission de l’existence de
l’âme, et qu’à son tour il oblige à admettre cette existence, de même l’existence d’une cause première qui a créé, formé tous les êtres de l’univers, n’apporte aucune objection à ce système et le fortifie.
Sans doute l’univers n’étant qu’un effet, cet effet doit avoir une cause.
Dire qu’il a toujours existé n’est guère plus intelligible que de dire qu il a été créé.
Il est aussi difficile de comprendre qu’il a toujours été, qu’il est éternel, qu’il n’a jamais eu de commencement, que d’admettre 1 existence dun Être tout-puissant qui a tout fait, tout créé.
Seulement on ajoute ici la difficulté de la création ; mais, en vérité, cette difficulté n est rien quand on a admis un Être omnipotent.
Eh bien! cet Être tout-puissant a créé l’homme comme les autres êtres organisés : c'est l'horloger qui a construit l’horloge et en la montant lui a donne le pouvoir de parcourir des phases successives, de marquer les heures, les minutes, les secondes , les époques de la lune, les mois de l'année, tout cela pendant un temps plus ou moins long. Mais ce pouvoir n’est autre que celui qui résulte de sa structure; ce n’est pas une propriété à part, une qualité surajoutée, c’est la machine montée
* Nous avons été charmé d’entendre dans ces derniers temps,
Ainsi, de même que la machine moulée implique l’existence d’un ouvrier, mais non la communication d’une force particulière, de même l’admirable machine de l’univers, en forçant à reconaître l’existence d’une sublime et toute-puissante intelligence, ne force pas d’admettre dans l’homme, iune fois organisé, autre chose que cette organisation.
Nous prenons donc l’homme une fois créé. Il n’appartient nullement au médecin de remonter plus haut, il n’en a nul besoin ; c’est à l’organisation seule, une fois accomplie, qu’il a affaire.
Ainsi l’homme, une fois créé, est un ensemble d’organes disposés pour agir pendant un certain laps de temps, et celte faculté d’agir résulte fatalement de celle disposition organique.
D’où il suit rigoureusement que l’état de santé et l’état de maladie ne peuvent être que le résultat de la manière d’être de cette organisation ; et que c’est cette manière d'être qui doit être le but, la fin de toute étude, de toute science médicale.
C’est donc à connaître cette organisation dans état normal et dans l’état de maladie, et les causes
îotrc brillant collègue, M. le professeur Trousseau, qui nonjeulcment n est pas organicien, mais qui les déteste, à ce qu’il lit, nous emprunter ces comparaisons qui, d’ailleurs, ne sont pas neuves.
qui la modifient, soit pour la rendre malade, afin de les éviter, soit pour la ramener à l’état de santé, afin de les employer à cet usage, que le médecin
doit diriger tous ses efforts.
Mais, réplique-t-on encore, la vie est autre chose que la matière en.mouvement, puisqu’un grain de blé immobile, sans mouvement aucun, est cependant doué de la vie ; elle est autre chose aussi que l’organisation, puisque l’on ne voit pas de différence entre le grain de blé bon à germer et celui qui ne l’est pas; un œuf n’est doué non plus d aucun mouvement, et cependant il est bien doué de la vie ; de plus, on ne voit aucune différence entre un œuf fécondé et celui qui ne l’est pas.
Ces objections ne sont que spécieuses; elles n’autorisent en aucune manière à admettre que la vie est autre chose que l’organisation. Si le grain de blé ne se meut pas, si l’œuf ne se meut pas, c est que leur organisation ne les rend pas aptes à se mouvoir; ils n’ont, ils ne peuvent avoir que le mouvement que comporte leur arrangement moléculaire, et ceci est encore un argument en faveur de l’organicisme. — El cependant ils vivent, — et sans doute, à l’état rudimentaire, comme l’embryon humain dans les premiers jours de la fécondation. — Mais les sens ne font apercevoir aucune différence entre le grain de blé mort et le grain de blé
vivant; et vous en concluez qu’il n’y en a pas ; ici vous devriez seulement conclure que vous n’en trouvez pas, et si vos moyens physiques et chimiques ne vous font apercevoir aucune différence, n’en accusez que leur imperfection et leur insuffisance. Sans doute, il serait préférable de démontrer celte différence ; mais de ce que, dans l’état actuel des sciences, on ne peut pas la démontrer, on n’est pas autorisé à la nier.
Mais, dit-on encore, que sont donc les propriétés vitales? — D’après ce qui précède, il est facile de prévoir la réponse à Celte question : toutefois, elle est d’une telle importance, elle joue un si grand rôle dans le système de l’organicisme, que nous devons la traiter avec une certaine étendue, quoi que nous ayons dit déjà.
Faisons d’ahord connaître sommairement les opinions des physiologistes modernes sur les propriétés vitales.
Est-il bien vrai qu’ils en aient admis l’existence comme cause, comme principe de la vie et de l’organisation et non comme effets, comme résultat,
■ suite de celle organisation ? Et s’il est bien reconnu que telle a été la pensée des physiologistes, n’ontiils pas pris l’effet pour la cause? Celte méprise ne les a-t-elle pas conduits aux conséquences les plus ‘désastreuses ?
On sait que les médecins anciens ne cherchèrent pas à ramener à des lois générales les phénomènes de la vie ; leurs théories , quoique nombreuses, n’eurent jamais les lois vitales pour objet ; on ne trouve dans aucun d’eux des traces de ce que 1 on a appelé depuis forces vitales. Il faut arriver jusqu’au xvnc siècle, au moment où Stahl parut, pour en voir la première idée; cari 'archée de van Helmont ne mérite pas d’en être considérée comme l’origine1. Stahl, frappé de la discordance des lois physiques avec les fonctions des animaux, considéia celles-ci comme indépendantes des premières, et en chercha la différence dans 1 ame rationnelle , il en fit une espèce d’autocrate qui gouvernait 1 oiganisme et présidait avec discernement à sa conseivation. Il reconnut ainsi un principe unique auquel il rapporta tous les phénomènes vitaux. Mais Stahl n’avait encore fait que le premier pas vers la découverte des propriétés vitales. Haller s occupa d une manière plus spéciale de la sensibilité et de la contractilité.
Barthez donna le nom de principe vital, et Chaus-
1 Paracelse (Pierre-Auréole-Théophraste), dont le véritable nom était Èôtnbast de Hohcnheim , naquit en 1493 et mourut en 1541; Helmont (Jean-Baptiste DE), naquit en 1577 et mourut en 1644; Stahl (Georges-Ernest), naquit en 1660 et mourut en
sier celui de force vitale, à celle cause supposée des actes vitaux.
Mais c’est véritablement à Bichat que l’on doit la création des propriétés vitales, c’est dans ses écrits et dans ceux de ses successeurs que l’on trouve les travaux les plus étendus sur ce sujet.
Justement frappé de la grandeur de la découverte de Newton, admirant les résultats immenses que les sciences physiques retiraient d’un certain nombre de lois auxquelles on pouvait rapporter tous les phénomènes de la nature anorganique, étonné de la précision, de la clarté, de l'invariabilité de ces lois, Bichat ambitionna la glnire du mathématicien anglais et voulut faire pour les sciences physiologiques ce qu’il avait fait pour les sciences physiques.
Sans discuter d’abord si les lois physiques étaient des propriétés inhérentes à la matière anorganique, ou bien si, indépendantes de ces corps, elles les précédaient et devaient être considérées comme la cause de leur existence, il admit a priori celle dernière hypothèse. Il regarda la gravitation, les affinités, etc., comme des forces, des principes, des causes enfin de tous les phénomènes physiques. Il ne vit pas que ces lois n’étaient établies que comme des hypothèses, des abstractions, des formules enfin pour la commodité du langage; il les prit
pour des réalités, parce que les physiciens les regardaient comme des causes dans leur langage de convention. Or, voici comment Bichat étend ces doctrines aux sciences physiologiques.
« Les différences, dit-il, qui distinguent les sciences physiologiques et physiques dérivent essentiellement de celles existantes entre les propriétés qui président aux phénomènes qui sont l’objet de chaque classe de sciences. Telle est, en effet, l’immense influence de ces propriétés, qu’elles sont le principe de tous ces phénomènes1; » de même que les propriétés des corps anorganiques sont la cause de tous les phénomènes physiques, « de môme les propriétés vitales sont constamment le mobile premier auquel il faut remonter, quels que soient les phénomènes respiratoires, digestifs, sécrétoires, inflammatoires, fébriles, etc., que vous étudiez. Ces propriétés sont tellement inhérentes aux uns et aux autres, aux corps organiques et anorganiques, qu’on ne peut concevoir ces corps sans elles; elles en sont l’essence et T attribut. Exister et en jouir sont deux choses inséparables pour eux. Supposez qu’ils en soient tout à coup privés, à l’instant tous les phénomènes de la nature cessent, et la matière
' Xav. Bichat, Anatomie générale , tome I, page 39, édition de 1812.
-seule existe. Le chaos n’élail que la matière sans propriétés '. »
Bicliat ayant admis une fois que les phénomènes de la vie dépendaient de propriétés particulières qui pénétraient les corps organisés, chercha quelles étaient ces propriétés, quels étaient leurs caractères propres; il admit que tous les actes vitaux pouvaient se rapporter à la sensibilité et à la contractilité, dont il admit de nombreuses divisions.
La nature, dit-il, doua chaque portion de végétal Ide la faculté de sentir l’impression des fluides avec lesquels ses fibres sont en contact, et de réagir sur îux d’une manière insensible pour en favoriser le :ours. J’appelle ces deux facultés, l’une sensibilité organique et l’autre contractilité insensible. Ces deux propriétés président non-seulement à la circulation végétale, qui répond à peu près à celle de la circulation capillaire des animaux, mais encore aux sécrétions, aux absorptions, aux exhalations des végétaux. Remarquez, en effet, que ces corps nont aie des fonctions relatives à leurs propriétés, que tous •es phénomènes qui, dans les animaux, dérivent les propriétés qu ils ont de plus que les végétaux , omme la grande circulation, la digestion, pour esquelles il faut la contractilité organique sensible ;
' Xav. Bicliat, toc. cil., page 37.
les sensations pour lesquelles il faut la sensibilité animale; la locomotion, la voix, etc., pour lesquelles est nécessaire la contractilité animale ; remarquez, dis-je, que ces fonctions sont essentiellement étrangères aux végétaux, puisqu'ils n'ont point les propriétés vitales pour les mettre enjeu.
« Si nous passons des végétaux aux animaux, nous voyons les derniers de ceux-ci, les zoophyles, recevoir dans un sac qui se vide alternativement, les aliments qui doivent les nourrir, commencer à joindre la contractilité organique sensible ou Y irritabilité aux propriétés précédentes qu’ils partagent avec les végétaux; commencer, par conséquent, à exécuter des fonctions diflérentes, la digestion en particulier.
« Si nous nous élevons dans l’échelle des êtres organisés, des relations s établissent avec les objets qui les entourent. La vie animale commence à se déployer dans les vers, les insectes, les mollusques ; les sensations et la locomotion se développent ; alors les propriétés vitales nécessaires à Vexercice de ces nouvelles fonctions sont ajoutées aux précédentes. La sensibilité animale et la contractilité animale, obscures d’abord dans les dernières espèces, se perfectionnent d’autant plus qu’on s’approche des quadrupèdes : aussi les sensations et la locomotion deviennent-elles toujours plus éten-
dues. La contractilité organique s’agrandit aussi, et à proportion la digestion, la circulation des gros vaisseaux, etc., auxquelles elle préside, prennent un développement toujours croissant.
« Si nous voulions suivre strictement l’immense série des corps vivants, nous verrions les propriétés vitales augmenter graduellement en nombre et en énergie, de la dernière des plantes au premier des animaux, à l’homme; nous verrions les dernières plantes obéir aux propriétés physiques et vitales, toutes les plantes n’obéir qu’à celles-ci, qui, pour elles, se composent de la contractilité insensible et de la sensibilité organique ; les derniers des animaux commencer à ajouter à ces propriétés la contractilité organique sensible; puis la sensibilité et la contractilité animales, allant toujours en s’étendant davantage. »
Pour appuyer sa doctrine, Bichat établit un parallèle entre les propriétés vitales et les propriétés physiques. Il établit que l’intervalle immense qui les sépare naît de celui qui existe entre les lois qui régissent les unes et les autres *.
Les lois physiques sont constantes et invariables; les propriétés vitales s’élèvent, s’abaissent et s’altèrent; elles ne sont presque jamais les mêmes.
' Bichat, toc. cit., page 53.
Les premières sont régulières, calculables ;
Les secondes sont soumises à une foule de variétés; elles échappent à toute espèce de calcul.
Il y a deux choses dans les phénomènes de la vie : 1° l’état de santé ; 2° puis celui de la maladie : de là deux sciences distinctes. L’histoire des phénomènes dans lesquels les forces vitales ont leur type naturel nous mène, comme conséquence, à celle des phénomènes où ces forces sont altérées. Or, dans les sciences physiques, il n’y a que la première histoire, jamais la seconde. Il est de la nature des propriétés vitales de s’épuiser ; le temps les use dans le même corps. Exaltées dans le premier âge, restées comme stationnaires dans l’âge adulte, elles s’affaiblissent et deviennent nulles dans les derniers temps. Il est dans l’essence de ces propriétés de n’animer la matière que pendant un temps déterminé : de là les limites nécessaires de la vie. Au contraire, constamment inhérentes à la matière, les propriétés physiques ne l’abandonnent jamais.
De ces considérations et de bien d’autres encore, Bichat conclut que les êtres organiques sont régis par les lois différentes de celles qui président aux corps anorganiques; qu’on ne saurait les confondre sans embarrasser la science.
Malgré nos efforts, les opinions de Bichat rè-
gnenl encore, quoique modifiées ou même ébranlées, parmi les médecins. Nous allons transcrire quelques passages d’ouvrages récents qui le prouvent, et qui font sentir la nécessité toujours renaissante de les combattre :
« Un autre vice du langage, dit Rullier, trop commun et non moins grave, parce qu’il fait confondre des objets fort différents, est d’étendre le nom simple de propriétés1, qui n’entraîne avec lui aucune idée de puissance ou d’action, à la désignation des forces vitales qui pénètrent les corps et qui les animent. Nous pouvons remarquer, comme étant propre à confirmer celte réflexion, que c’est, en effet, sous la dénomination de forces, et non sous celle de propriétés des corps, que les physiciens ont traité de la pesanteur, de la gravitation, de l’affinité, de la cohésion, de l’élasticité, etc., et que les physiologistes, rigoureux dans leur langage, ont rangé par analogie les diverses sources des phénomènes organiques, nommées des noms de motilité, sensibilité, affinité ou combinaison vitale. Nous pensons, dès lors, que la dénomination de propriétés vitales. si communément employée par les modernes pour désigner avec Bichat les forces de l’organisme
1 Dictionnaire de médecine en 21 volumes, article Propriété, 1827.
vivant, est vicieuse el ne peut être conservée, attendu qu’elle ne donne pas une idée convenable de la puissance ou du principe actif qu’elle doit exprimer. »
Comme Bicliat, l’auteur établit aussi 1 que les corps organisés se distinguent des corps anorganiques par des propriétés particulières. « Il est impossible à quiconque se livre sans préjugés et sans idées préconçues, dans les sciences physiques, à l’observation attentive et suivie des phénomènes de la vie, de méconnaître en eux des différences tellement caractéristiques de tous les faits physiques avec lesquels on les compare, qu’on ne puisse pas s’élever à leur égard à l’idée de forces propres, pénétrant tout ce qui a vie et déterminant essentiellement la série des fonctions qui les constituent et les maintiennent tels qu’ils sont au milieu de tout ce qui les environne.
« Est-il possible, en effet, de rattacher à rien de ce qu’on connaît au delà de l’organisme la classe entière des impressions avec ou sans conscience, la sympathie, la force morale enfin, d’où découle la série des phénomènes intellectuels et affectifs?
« L’admission des forces vitales, quoique restreinte pour chacune dans les bornes rigoureuses que pres-
' Dictionnaire de médecine en 21 volumes, article Force.
■crivent les faits, paraîtra peut-être encore à quelques esprits par trop positifs, et qui n’admettent ;que ce qu’ils voient, une espèce de superfluité; quelques écrits récents, d’ailleurs très-estimables sous une foule de rapports, sont entachés de ce scepticisme outré. Leurs auteurs proclament sans raison, parce que leur langage y est absolu, qu il n’existe pas de forces; que les médecins physiologistes, en s’élevant au-dessus des phénomènes palpables déduits de la structure matérielle des organes, se sont égarés sans but et sans utilité dans le champ de la métaphysique, et que leurs abstractions réalisées et comme personnifiées ont eu l’inconvénient d’introduire dans le domaine de la science une foule de principes, d’esprits ou d’êtres de raison qui n’ont aucune existence i réelle.
« La théorie des forces subsistera comme un fait du premier ordre, auquel se rapportent les actes secondaires et divers de l’économie vivante, jusqu’à ce que les organiciens exclusifs aient fait jaillir, de la simple distinction des organes entre eux, de leurs éléments matériels, celluleux, vasculaires et nerveux, de leur contexture, quelques raisons satisfaisantes ou même plausibles de ce qui les rend impressionnables, avec ou sans perception, de ce qui les rend mobiles par allongement, par raccour-
cissemcnt, et de ce qui peut enfin produire en eux toutes ces combinaisons spéciales qui en déterminent la cohésion en même temps qu’elles en changent incessamment l’état et la composition intime. Au moment de la.ynorl, tous les organes existent incontestablement; ils se trouvent assez souvent, pour l’anatomiste le plus exercé, sans lésions appréciables. Qu’onl-ils donc perdu pour être si différents d’eux-mêmes? Nous répondrons sans hésiter : Les propriétés actives ou les forces qui les ont animés,. »
Ainsi, d’après les citations de ces passages, que nous avons exprès choisis parmi les plus probants, il est bien établi, bien reconnu qu’il existe dans l’organisme vivant un être à part qu’on peut en séparer, qui ranime, lui donne la vie et préside à tous ses actes. Il n’est pas besoin d’y ajouter la chimie vivante de Broussais.
Nous sommes obligé de prendre toutes ces précautions, parce qu’après avoir réfuté ce système, il est arrivé maintes fois qu’on est venu nous dire que personne ne pensait cela, que Bichat n’en avait iamais dit un mot; que jamais il n avait avancé que les propriétés vitales fussent la cause, le principe de l’organisation, une essence et un principe à part, existant par lui-même, et nullement l’effet de l’organisation. Nous avons donc cru devoir donner de l’existence des propriétés vitales les plus fortes
preuves que nous ayons pu réunir. Et d’abord, voyons si les forces établies par les physiciens sont véritablement des êtres existants par eux-mêmes, indépendants de la matière qui en est douée, pouvant exister sans elle? Voyons si quelqu’un les a vues dans cet état, où, quand, et comment.
Prenons pour exemple la première d’entre elles, la plus belle conception du génie humain, la gravitation universelle, au moyen de laquelle les Newton, les Laplace, et leurs dignes émules, expliquent le mécanisme de l’univers. Qu’est-ce que la gravitation, sinon l’action de corps qui s’attirent? La gravitation existe-t-elle là où il n’y a pas de corps pour graviter? qui l’a vue, qui l’a démontrée? où estelle? Pour calculer les lois de la gravitation, n’a-l-il pas fallu d’abord voir graviter des corps? Si la gravitation ne peut exister sans ces corps, n’esl-il pas évident que celte gravitation n’est autre chose qu’une propriété de ces corps, propriété inhérente et dépendante de leur disposition intime?
L’affinité chimique, les attractions moléculaires existent-elles sans les corps, sans les molécules jui s attirent? sont-elles indépendantes de ces corps, en dehors d’eux? Mais où les a-t-on vues? jui en démontre l’existence ainsi séparée ? Elles ne ’°nt donc encore qu’une manière d’être des corps.
L élasticité, quelle est-elle, sinon la manière
d’êlre d’un corps qui quille el reprend sa première figure ? L’élaslicilé exisle-t-elle sans le corps élastique? qui l’a vue? où est-elle? quelle est-elle? N’esl-elle pas simplement une manière de parler pour signifier que les corps quittent et reprennent leur forme première dans certaines circonstances?
Enfin, toutes les prétendues forces peuvent-elles exister sans les corps qui les possèdent? Toute la question est là-dedans.
Il vaudrait autant qu’on fit des propriétés du volume, de la forme des corps, puisqu’enfin on peut se représenter un volume ou une forme, par exemple, ronde ou angulaire, sans corps actuellement sous les yeux ; mais qui ne voit que ce ne sont là que des attributs de la matière ?
Mais si les propriétés des corps ne sont que le résultat de leur composition intime, il est évident que les différences qui existent entre ces propriétés ne sauraient dépendre que de leur arragement moléculaire.
Si l’acier est plus élastique que le marbre, a plus iï élasticité que lui, qui ne voit sur-le-champ que c’est parce qu’il est autrement composé?
Que si le marbre est plus élastique que le bois,
celui ciplus quel’eau, qui nereconnaîtà l’instant que
c’est parce que ces corps n’ont pas la meme composition? Et d’où viennent ces différences d’élasticité,
de cohésion, d’affinilés, de pesanteur, sinon de la différence de structure, de disposition moléculaire, de composition de chacun de ces corps? Toutes ces propriétés physiques sont constamment en rapport avec la constitution de chacun de ces corps : pourquoi donc admettre qu’elles soient autre chose que le résultat de celle constitution? L’élasticité, l’attraction, l’affinité, la cohésion, encore une fois, existent-elles indépendamment des corps? Non, sans doute; elles sont inhérentes à ces corps, ne sont rien, par elles-mêmes, que des produits de notre esprit.
Ainsi, lorsque Bichat fonda l’existence des propriétés vitales sur le rapprochement qu’il fit avec les forces que les physiciens avaient admises, il aurait dû examiner si les physiciens avaient réellement admis l’existence de forces indépendantes des corps, ou si ce n’était de leur part qu’une formule, qu’une hypothèse créée pour faciliter leurs éludes en simplifiant leur langage scientifique.
Il n’existe donc pas de propriétés en dehors des corps, qui puissent s’ajouter à ces corps. Le calorique, l’électricité, qui se surajoutent aux corps, et qui existent par eux-mêmes, sont eux-mêmes de véritables corps, doués de leurs propriétés particulières, et qui modifient les propriétés des autres corps.
Nous avons vu que Bichat établissait une différence immense entre les lois physiques qui président aux corps anorganiques et les propriétés vitales qui président aux corps organisés. Mais qui ne voit tout d’abord que ces différences se déduisent rigoureusement de la différence de composition? Pourquoi ne pas attribuer à cette différence de composition qui tombe sous nos sens, la différence des propriétés dont ils jouissent ?
Que si les lois physiques sont plus simples que les lois vitales, qui ne voit d’abord que les êtres anorganiques, étant d’une composition plus simple, ne doivent aussi produire que des phénomènes moins compliqués?
Que si ces lois sont invariables, qui ne voit d’abord que, leur composition simple ne les exposant à aucune altération, ces lois ne sauraient varier ?
Que si les lois physiques sont éternelles, qui ne voit d’abord que les êtres physiques, étant inaltérables ou peu altérables, ont par cela même une condition de durée indéfinie?
Certes, il est une différence entre les corps anorganiques et les corps organisés; les uns et les autres sont loin de présenter les mêmes phénomènes : mais pourquoi ne pas voir que cette différence gît entièrement dans la différence de leur
composition, de leur structure, et aller chercher, pour l’expliquer, des propriétés abstraites qui, d’ailleurs, n’expliquent rien ?
Bichat et ses sectateurs admettent que si les corps organisés présentent d’autres phénomènes que les corps non organisés, ils le doivent à des propriétés nouvelles et différentes de celles de ces derniers corps, et, parmi les êtres vivants, que l’organisation se complique d’autant plus que le nombre des propriétés vitales augmente.
N’était-il pas plus simple, plus facile à concevoir que les corps organisés différant par leur structure et leur composition des corps organiques, cétail cette difféi'ence de structure et de composition qui en apportait une si grande dans leurs propriétés?
Si les propriétés vitales augmentaient à mesure que l’organisation se compliquait, n’était-il pas plus simple de conclure que ces propriétés vitales n’augmentaient que parce que l’organisation devenait plus complexe? Enfin, en considérant les propriétés comme des attributs et non comme une essence, tout devient dans l’organisme simple, clair, et porte l’empreinte de la vérité. En les considérant comme essence, tout devient obscur, difficile à concevoir, et porte le caractère de l’erreur.
Pour prouver son système, Bichat passe en revue
la série des êtres organisés; il fait voir que dans les agames il n’existe qu’une seule propriété vitale, la contractilité insensible , et au lieu de conclure que c’est parce que l’organisme est là dans son dernier degré de simplicité, qu’il n’existe qu’une seule propriété vitale, il conclut, au contraire, que c’est parce qu’il n’existe qu’une seule propriété vitale que l’organisation est aussi simple.
II n’est pas nécessaire de le suivre dans tous ses exemples; partout, en retournant ses propositions, on arrive à une opinion qui satisfait l’esprit. Nous voyons, en effet., que dans les polypes, dans les vers, et dans les animaux plus élevés, il regarde les propriétés vitales plus nombreuses comme cause de leur organisation et de leurs phénomènes vitaux plus parfaits, tandis qu’on peut regarder, à bien plus juste litre, leur organisation plus compliquée comme cause du nombre plus grand de leurs propriétés.
Mais arrêtons-nous un moment à l’homme luimême : faisons voir que si les propriétés vitales diffèrent dans tous les tissus qui le composent; si elles diffèrent suivant les âges, les constitutions, les sexes, c’est encore dans les modifications de l’organisme que nous en trouvons les causes; faisons voir que l’augmentation, la diminution, 1 altération de ces prétendues propriétés ne dépendent
que des changements survenus dans l’organisation elle-même.
Les propriétés vitales sont à leur plus haut degré de développement dans 1 enlance et la jeunesse, à leur état moyen et stationnaire dans 1 âge adulte; elles décroissent dans la vieillesse. Mais qui ne connaît l’immense différence que présentent les divers tissus à ces différents âges? Qui ne sait les
variétés qu’ils offrent dans leur consistance, dans leur couleur, dans leur forme, dans leur développement? Qui ne sait que dans l’enfance les tissus sont plus mous, plus perméables; que, relativement aux autres systèmes, le système nerveux, en particulier, est plus développé? Qui ne sait que l’encéphale est plus volumineux, plus tendre, que les nerfs sont aussi plus gros, moins consistants que dans les autres âges, et qui ne reconnaît dans ces différences palpables des causes suffisantes de la prédominance de ce système, c’est-à-dire de l’énergie plus grande des propriétés vitales?
Dans l’âge adulte, tous les tissus prennent de la consistance; l’encéphale ne croît pas en proportion des autres organes, les nerfs sont relativement plus petits.
Dans la vieillesse, la rigidité de tous les tissus augmente d’une manière sensible; l’encéphale diminue de volume, au point qu’il n’est pas rare,
dans un âge fort avancé, de voir Ja labié interne des os faire saillie dans l’intérieur du crâne. Celte disposition était portée à un haut degré dans le crâne de l’illustre Pinel. Le cerveau prend une couleur brune, foncée; les nerfs deviennent plus petits, plus durs que dans les autres âges. Qui ne sent que ces différences d’organisation sont suffisantes pour rendre compte des différences des prétendues propriétés vitales? Est-il besoin de ces propriétés pour rendre raison des phénomènes de l’organisme?
Les différences que présentent, sous ces rapports, les différents sexes et les différents individus se déduisent de causes identiques. Elles tiennent essentiellement à leurs dispositions organiques.
L’organisation de la femme la rapproche singu- . fièrement de celle de l’enfance, et de celte ressemblance il doit en découler une autre, celle de leurs propriétés vitales.
Entre les divers individus, la différence est moins susceptible de tomber sous les sens; mais n’est-il pas au-dessus de toute contestation qu’ils doivent offrir, sous ces rapports, les mêmes différences que celles dont nous sommes frappés pour les apparences extérieures? Et, dès lors, ne doivent-ils pas différer sous le rapport des propriétés vitales? Ne serait-il pas singulier qu’elles fussent
les mêmes avec un arrangement moléculaire différent?
Si l’on examine ensuite les divers tissus de l’organisme les uns après les autres, si l’on jette un coup d’œil sur les divers organes, sur les divers appareils qui le constituent, bien qu’on ne puisse se rendre compte des rapports de causalité, c’està-dire qu’on ne puisse savoir pourquoi telle disposition organique produit tel effet plutôt que tel autre; qu’on ne puisse pas savoir pourquoi par tel arrangement, le foie fait de la bile, la parotide de la salive, etc., cependant l’esprit se contente de voir qu’une structure particulière produit un effet particulier, et ne cherche pas à s’expliquer comment cela se produit. Or, la structure des organes ■ est aussi variée que leurs effets.
Les organes des sens ne sont pas moins différents entre eux. Ici même, la science est allée plus loin, car elle a reconnu dans l’œil l’instrument d optique le plus parfait; dans l’oreille un admirable instrument d acoustique; elle a reconnu de même que, pour les autres sensations, les organes étaient merveilleusement bien disposés.
Enfin, les tissus qui composent l’organisme ont des propriétés relatives à leur structure; les os, les ligaments, jouissent de propriétés peu développées, parce que leur organisation ne le com-
porte pas. L’organisation presque entièrement minérale des premiers, si simple des seconds, l’absence presque complète de nerfs, expliquent surabondamment celle différence.
Le muscle se contracte . Pourquoi, sinon parce qu’il est organisé, tissu, disposé pour se contracter, qu’il reçoit des nerfs pour cela, et non parce qu il est doué de contractilité, ce qui ne signifie absolument rien?
Pouquoi les nerfs sont-ils éminemment sensibles, sinon parce qu’il sont organisés, disposés pour cela, et non parce qu’ils sont doués de sensibilité? Et ainsi de suite pour tous les organes. Pourquoi celui-ci est-il sensible à tel excitant, et celui-là à tel autre, sinon parce qu’il est disposé pour remplir cet usage? Partout l’organisation est en rappoit avec les actes qu’elle doit accomplir; partout celle organisation suffit pour expliquer ces actes, cl jamais il ne peut être nécessaire pour cela d’invoquer l’intervention de prétendues propriétés.
La variabilité des propriétés vitales, c’est-à-dire leur augmentation, leur diminution, leui altération, dont Bichat et ses partisans ont fait un argument en faveur de la différence des lois qui régissent la matière organique et anorganique, dépendent donc de la différence de l’organisation et ne sont pas un caractère distinctif des propriétés vitales.
Tous les actes vitaux dépendent en définitive de l’organisation. Ces actes vitaux sont un résultat, un effet, et non une cause, un principe, une loi, une force; les actes vitaux sont des organes en exercice, et les propriétés vitales ne sont que les organes aptes à agir, disposés pour cela.
Si l’on pouvait séparer les propriétés vitales de la matière organisée, les recueillir, les faire voir en dehors de l’organisation, elles seraient alors autre chose que cette organisation; mais on ne peut pas plus les séparer des corps qui en jouissent, qu’on ne peut séparer et faire voir à part le mouvement sans le corps qui se meut.
11 n’existe donc pas de propriétés vitales, considérées comme cause de l'organisation, comme indépendantes de celle organisation ; et si les animaux jouissent de facultés qu’on ne retrouve pas dans les corps anorganiques, si aucunes notions de la chimie ou de la physique ordinaires ne peuvent expliquer les actes de l'organisme vivant, cela prouve seulement que la matière organisée produit des actes différents de la matière non organisée, ce qui se conçoit aisément ; et voilà tout.
On doit donc renoncer à l’expression de propriétés vitales, et désigner tous les phénomènes, tous les actes de la vie sous le nom de propriétés orga-
niques, pour indiquer que les propriétés physiques et chimiques sont modifiées par l’organisation.
Après des raisonnements aussi péremptoires, aussi irréfutables, il semblerait superflu d’aborder les objections que l’on adresse à l’organicisme et que l’on ne cesse de reproduire, car rien ne semble pouvoir en détruire les principes. Toutefois, jetons un coup d’œil sur ces objections.
1° 11 existe des lésions fonctionnelles sans lésions organiques. Tous les jours la respiration, la circulation, se trouvent lésées sans qu’il existe aucune altération sensible dans les organes : ainsi la respiration d’un air impropre à la vie, mais non toxique, accélère les actes respiratoires; quelle altération y a-t-il dans les poumons? Une gêne de la circulation produit aussi une gêne de la respiration; une course rapide, un exercice actif, une impression morale vive, produisent aussi une perturbation dans ces fonctions qui, à leur suite, peuvent entraîner toutes les autres. Un organe peut être très-douloureux, et par l’effet de la douleur peut être réduit à ne pouvoir agir sans que son tissu soit altéré, etc. Il y a donc des lésions fonctionnelles sans lésions organiques; il y a donc autre chose que l’organe, un principe particulier, une force indépendante de lui?
Et d’abord, qu’on se souvienne que par lésion organique nous entendons toute modification quel*
conque dans un organe : superficielle ou profonde , ipassagère ou persistante, enfin, sensible ou insensible à nos moyens d’investigation. Et il est évident que pour des lésions fonctionnelles passagères, il ne faut pas une lésion profonde et durable; il est évident aussi que la science a beaucoup à faire encore pour connaître toutes les altérations organiques. Cela étant, on comprendra facilement comment une fonction puisse être troublée sans lésion notable, persistante, visible de l’organe. Mais, au risque de faire une pétition de principes, si la fonction n’est qu’une action, qu’un effet, comment concevoir que cet effet puisse être produit sans modification de sa cause? seulement cette modification peut être instantanée comme l’effet qu’elle produit. C’est ce ^ui arrive dans la plupart des névroses et des maadies intermittentes. Si l’on rencontrait une lésion constante et persistante dans ces maladies, c’en serait fait de l’organicisme. Je vais plus loin : il me semble impossible qu’une fonction normale, celles nêmes qui dépendent du cerveau, comme le mouvement d’un membre, puisse s’exécuter sans une modification dans l’organe qui commande, dans elui qui transmet ou dans celui qui exécute le mouvement. Dans les exemples cités tout à l’heure, 'our la gêne de la respiration, qui ne voit tout abord que si elle dépend du manque d’air, il y a
aussitôt modification des organes respiratoires, modification du sang, qui vient chercher dans les poumons le principe qui le vivifie? Ne le trouvant pas, il excite le cerveau d’une manière anoi male, et l’influx nerveux en est à son tour modifié. Certes, la trame du poumon n’est pas altérée pour cela, comme dans une pneumonie; mais il est impossible de ne pas reconnaître là une modification physique ou chimique quelconque. Poui celle qui dépend d’une lésion du cœur, n’est-il pas évident qu’il doit stagner dans le tissu pulmonaire plus de sang qu’il n’en doit contenir, et ainsi de suite? Dans les phénomènes fonctionnels les plus subtils, vous trouverez toujours une cause organique qui devra les produire. Ceux que détermine l’innervation elle-même n’ont lieu que par la modification que cette innervation imprime aux organes, et cette innervation elle-même est organique.
2° Nous avons déjà fait mention du désaccord qui existe entre les altérations organiques et les symptômes.
Nous avons vu les symptômes peu prononcés ou mêmes nuis, et (les altérations locales très-pro-
fondes;
Et des symptômes très-prononcés, et même la mort, avec des lésions très-légères ou même sans aucune lésion apparente.
Nous avons vu les mômes symptômes avec des lésions différentes, et les mêmes lésions avec des symptômes différents.
Ces anomalies ne trouvent pas leur explication dans les principes de l’organicisme. Comment se rendre compte de ces énormes lésions qui ont détruit des viscères entiers, sans que pendant la vie aucun symptôme les ait traduites aux yeux de l’observateur attentif? de ces affections tuberculeuses désorganisant un poumon tout entier, de ces cancers de l’estomac détruisant la presque totalité de cet organe, tandis que dans le vivant aucun désordre fonctionnel n’a signalé ces altérations?
Comment se rendre compte encore de ces troubles ionctionnels formidables qui ne laissent après eux aucune trace, ou une trace si légère que vous avez de la peine à la regarder comme la cause du bouleversement que vous avez observé pendant la vie?
Tout cela ne force-t-il pas à reconnaître l’existence d un principe différent de l’organisation qui en modifie si profondément les actes? N’y a-t-il pas évidemment là autre chose que l’arrangement moléculaire, que la disposition organique?
Certes, il faut l’avouer, ce sont là des objections sérieuses.
Mais ccs anomalies ne sauraient prouver que
dans l’organisation il existe autre chose que 1 organisation; elles prouvent seulement que le mécanisme de tous les actes organiques ne nous est pas entièrement connu.
Un individu succombe; l’anatomiste le plus exercé ne découvre aucune altération. On en conclut qu’il nexiste rien, que le cadavre est organisé comme un individu vivant, et que, puisque l’organisation est intacte, il faut bien chercher ailleurs la cause de la mort; il faut bien que l’individu ait perdu les propriétés actives ou les forces dont il étail animé.
Mais d’abord, est-il bien raisonnable, bien sage de conclure que parce qu’on n’a rien trouvé, il n’existe rien? Naguère encore, la plupart des lésions anatomiques étaient inconnues; les maladies nerveuses étaient extrêmement frequentes; on iencontrait partout des apoplexies nerveuses, des asthmes nerveux, etc. Un examen plus attentif a fait justice de la plupart de ces maladies, et aujourd’hui les cas où l’on ne trouve rien sont excessivement rares. Cependant on ne saurait nier quil ne s’en présente quelquefois. Mais alors, pouiquoi mettre dans sa science et dans ses moyens d’investigation une telle confiance qu’on se croie autorisé à dire qu’il nexiste rien , parce qu’on n’a rien trouvé? N’est-il pas cent fois plus convenable, plus philoso-
phique de dire que l’on na rien trouvé, et non qu’il n’existe rien ?
Qui vous assure que des progrès ultérieurs ne vous feront pas reconnaître quelque lésion là où vous n’en trouvez pas aujourd’hui? Mais, dites-vous, l tant que l’organicisme n’aura pas découvert cette i lésion, nous sommes en droit de la nier, et par conséquent de rejeter tout le système. — Quoi ! vous voulez rejeter toute une doctrine parce qu’il reste dans son ensemble quelque chose à découvrir, quelques lacunes à remplir!
Dans les cas où l’on ne trouve aucune altération appréciable à nos sens, à nos moyens actuels de recherche, n est-il pas possible qu’il existe dans la composition chimique soit des fluides, soit des solides, des changements qui aient amené la mort ? Dans les intoxications, la mort arrive-t-elle autrement? combien d’empoisonnements qui ne laissent 'aucune trace après eux ? S’est-on avisé d’analyser les fluides et tous les tissus de l’organisme ? ne s’en est-on pas tenu aux apparences sensibles, aux phénomènes les plus grossiers?
Mais encore, ne sait-on pas aujourd’hui qu’une îoule de lésions sont susceptibles de disparaître après la mort?
Dans la classe presque tout entière des névroses, dans les maladies intermittentes, il est impossible
que la lésion persiste, car alors les accidents seraient continus. Une fois l’accès passé, que devient la lésion? Nous l’ignorons : faut-il pour cela la nier? Voudrait-on dire que les modilicalions survenues dans les centres nerveux ne sont pas des modifications matérielles? Mais pour subtiles qu’elles soient, ces modifications n’en doivent pas moins être mises au nombre des modifications
organiques.
Ainsi les vitalistes peuvent dire : « Voilà un cadavre, nous n’y trouvons rien, ni vous non plus; ch bien ! nous sommes autorisés à dire qu il n > a rien, jusqu’à ce que vous ayez démontre le contraire; et vous, vous n’étes pas autorisés à dire qu’il existe quelque chose, puisque vous ne faites rien voir, puisque vous ne pouvez pas prouver qu’il existe une lésion; vos raisonnements ne sont que des conjectures, que des hypothèses, et nous ne saurions les admettre. — Sans doute, répliquent les organiciens, mais pour que celle fin de non-recevoir ait toute sa valeur, vous êtes obliges d’admettre que la science a atteint son dernier terme, qu’elle est parfaite, qu'il ne reste plus rien a découvrir, et que vous-mêmes vous possédez tous les moyens possibles d’investigation, que vous ne laissez rien échapper, que vous êtes incapables d erreur, et que quelque chose peut arriver pour rien. »
Voyons maintenant les objections des animistes: « La théorie des forces subsistera jusqu’à ce que l’organicisme ait donné quelques raisons satisfaisantes ou plausibles de ce qui rend les organes impressionnables, avec ou sans perception, de ce qui les rend mobiles par allongement et raccourcissement, enfin de tous les actes intellectuels ou moraux. »
Mais d’abord, nous avons dit que l’existence d’un principe immatériel ne contrariait en rien la doctrine de l’organicisme, puisque ce principe était inaltérable, et que lorsqu’il y avait maladie, c’est dans l’instrument seul, c’est-à-dire dans un organe altérable, que devait se trouver la lésion. Ceci une fois admis, il ne reste plus que le reproche de ne pouvoir expliquer par l’organicisme certains actes de la vie. Mais, de bon compte, expliquons-nous quelque chose ? et s’est-on jamais avisé de rejeter un phénomène parce qu’on ne pouvait l’expliquer? Qu est-ce donc qu’une semblable manière de raisonner?
Croit-on avoir expliqué quelque chose en disant qu un organe est sensible parce qu’il est doué de sensibilité? qu’il est contractile parce qu’il est doué de contractilité? Ce raisonnement est-il différent de celui qui nous dit que l’opium fait dormir, quia est in eo virtus dormitiva ? De bonne foi, avec les forces
vitales croit-on expliquer quelque chose? Le mécanisme par lequel s’opèrent les actes intellectuels et moraux, celui même plus grossier par lequel s’opèrent les sécrétions, la nutrition, etc., pai lequel le foie fait de labile, les glandes lacrymales des larmes, la parotide de la salive; par lequel le cerveau fait du cerveau, le poumon, le rein, la rate, du poumon, du rein, de la rate, etc.; par lequel un individu est brun, l’autre blond; par lequel il pousse de la barbe au menton chez l’homme ; en lin, le mécanisme de tous les actes vitaux est-il plus facile à saisir pour l’esprit par l’admission de prétendues propriétés que par leur rejet? Par elles nous n’expliquons rien, pas plus que sans elles. On ne fait que reculer la difficulté, que se payer de vains mots. À quoi bon embarrasser l’art de semblables hypothèses, puisqu’elles ne peuvent être
utiles à rien?
Conséquences
pratique* .le 1 admission des propriété* vitales.
On a affecté de dire, dans l’intenlion bien évidente de déprécier nos efforts, que nos discussions n’étaient que des disputes de mots, qu’il était bien peu important que les propriétés dont jouissaient les êtres organisés fussent l’effet de l’organisation,
le résultat de la texture intime, ou la cause de cette organisation, de celte texture; qu’elles en fussent dépendantes ou indépendantes ; que ce n’étaient là que des disputes oiseuses, tout au plus bonnes à faire briller la subtilité de l’esprit, mais qui ne pouvaient exercer aucune influence sur la science, et bien moins encore sur l’art de guérir. C’était, comme on voit, réduire à rien, mettre à néant, par un raisonnement fort commode, le résultat de tous nos travaux. Voyons ce qu’on doit en penser.
Après avoir établi que les forces sont la cause de tous les phénomènes physiologiques, Bichat en tire la conséquence naturelle, inévitable, fatale, que les actes pathologiques en sont aussi l’effet. « L’histoire des phénomènes dans lesquels les « forces vitales ont leur type naturel, dit-il, nous « mène comme conséquence à celle des phéno- « mènes où ces forces sont altérées1. » Toutes les maladies dépendent de l’altération des propriétés vitales.
Si les propriétés vitales président aux actes physiologiques, il est de toute nécessité qu’elles président aux actes pathologiques : « Les végétaux,
« dit-il encore, n’ont que des fonctions relatives à
1 Bichat, Anat. gén ., loc. cit., p. 52.
« leurs propriétés... par la même raison, la liste de « leurs maladies est moins nombreuse. Ils ont de « moins toute la classe des maladies nerveuses, où « la sensibilité animale joue un si grand rôle; toutes « celles des convulsions ou des paralysies que la « contractilité animale, augmentée ou diminuée, cons - « titue; toutes celles des fièvres, toutes les affec- « lions gastriques, qui sont un trouble manifeste dans « la contractilité organique sensible, etc. ; des tumeurs « de nature diverse, des exhalations augmentées,
« le marasme, etc., voilà les maladies des végé- « taux : elles supposent toutes un trouble dans « la sensibilité organique et dans la contractilité m- <c sensible correspondante 4. « Ainsi ce n’est pas parce qu’ils n’ont pas de cerveau ni de nerfs que les végétaux n’ont pas de névroses; c’est parce qu’ils n’ont pas de sensibilité ou de contractilité animales I
« La sensibilité organique et la contractilité insen- « sible ont évidemment sous leur dépendance, dans « l’état de santé, tous les phénomènes de la circu- « lation capillaire, des sécrétions, des absorptions, ,< des exhalations, de la nutrition, etc. Aussi, en « traitant de ces fonctions faut-il toujours remonter « à ces propriétés.
1 Anatomie générale , p. 221 et sui\.
u Dans l’état de maladie, tous les phénomènes qui « supposent un trouble dans ces fonctions dérivent (v évidemment d’une lésion de ces propriétés. Inflam- « mation, formation du pus, induration, résolu- « tion ; hémorrhagie ; augmentation contre nature « ou suppression de sécrétions; exhalation accrue, « comme dans les hydropisies ; diminuée ou devenue nulle, comme dans les absorptions; troublée « de l’une ou de l’autre manière; nutrition altérée « en plus ou en moins, ou bien présentant des « phénomènes contre nature, comme la formation « des tumeurs, des kystes, des cicatrices, etc., etc.: « voilà une série de symptômes morbifiques qui ■ « suppose évidemment une lésion, un trouble quelcon- «. que dans les deux propriétés précédentes.
« Dans les maladies, tous les phénomènes des « vomissements, des diarrhées, une grande partie « de l’innombrable série de ceux du pouls, se rap- « portent en dernier résultat à un trouble de la con- « tractilité organique sensible.
« Les convulsions, les spasmes, les paraly- « sies, etc., sont dus à des augmentations ou à des (l diminutions de la contractilité animale. Examinez « tous les phénomènes physiologiques, tous ceux « des maladies, vous verrez qu’il n’en est aucun « qui ne puisse, en dernier résultat, se rapporter à « une des propriétés dont je viens de parler.
« La vérité incontestable de celte assertion nous «. mène à une conséquence non moins certaine « pour le traitement des maladies, savoir : que tout « moyen curatif n’a pour but que de ramener les « propriétés vitales altérées au typequi leur est naturel.
« Tout moyen qui, dans l’inflammation locale, ne « diminue pas la sensibilité organique augmentée;
« qui, dans les œdématiés, les infiltrations, n’aug- « mente pas celle propriété totalement diminuée;
« qui, dans les convulsions, ne ramène pas à « un degré plus bas la contractilité animale, qui « ne l'élève pas à un degré plus haut dans la para- « lysie, etc., manque essentiellement son but, il « est contre-indiqué. »
Eh bien! comprend-on maintenant les conséquences pratiques de cette manière de voir ! Sontce encore là de simples disputes de mots? Croit-on encore que ces doctrines sont sans influence sur l’exercice de l’art?
Mais, dira-t-on, Bichat n’entendait rendre les. propriétés vitales à leur type normal que par des moyens qui ramènent l’organe lui-même à son état physiologique ; que dans les infiltrations, il attaquerait la maladie primitive; que dans la paralysie, il attaquerait, par des moyens divers, la congestion, l’hémorrhagie, le ramollissement, ou la maladie organique qui la détermine? Qu’on se détrompe.
iBichat, en proposant une nouvelle classification des médicaments, fondée sur leur manière d’agir sur les propriétés vitales, dit : « Nous avons vu « que dans les inflammations il y avait exaltation « de la sensibilité organique et de la contractilité « insensible : eh bien ! diminuez celle exaltation « par les cataplasmes, les fomentations, par les « bains locaux, etc. Dans l’infiltration, dans les « tumeurs blanches, etc., il y a diminution de ces « propriétés : exaltez -les par des applications de « vin, de toutes les substances que l’on appelle for- « tifiantes, etc. Le vin, les substances ferrugi- « neuses, souvent les acides, etc., raniment la « contractilité insensible et la tonicité dans tout le « système ; ce sont des toniques généraux.
« Plusieurs médicaments sont particulièrement « dirigés sur la contractilité organique sensible : « les uns augmentent cette propriété diminuée, « d’autres la diminuent lorsqu’elle est trop exaltée.
« Les substances médicamenteuses ont aussi « leur influence sur la contractilité animale. Tout i« ce qui produit une vive excitation à l' extérieur , « comme les vésicatoires, les frottements divers, l’ur- « ticalion, ranime celte propriété assoupie dans la pa- « ralysie... »
Eh bien ! voilà la médecine où conduit l’admission des propriétés vitales !
Elle conduit à administrer, dans la paralysie, qui est une diminution de la contractilité animale, tout ce qui peut augmenter cette contractilité : ainsi les alcooliques, les aromatiques, les toniques, l’arnica, la mélisse, les vulnéraires, la noix vomique, le muriate d’ammoniaque; enfin, toutes les substances incendiaires que les formulaires indiquent pour augmenter la contractilité animale.
Et voilà le médecin frottant les membres paralysés avec les cantharides, l’ammoniaque, les alcooliques, dans l’espoir de rappeler, d’augmenter la contractilité. Voilà les célèbres Hallé et Mauduyt faisant assaut d’exactitude pour administrer 1 électricité à cinquante et un paralytiques, bercés de la même espérance ! L’admission des propriétés vitales conduit donc à administrer sans discernement les drogues, non-seulement les moins indiquées, mais encore les plus meurtrières ! Semble-t-il encore que ce soit une simple dispute de mots, et que ce ne soit pas la peine de combattre a outrance de semblables erreurs?
Conséquences pratiques du rejet des propriétés vitales.
On vient de voir quelles funestes conséquences découlent de l’admission des propriétés vitales ; on va voir quels avantages résultent de leur îejet.
En considérant tous les phénomènes vitaux oniine des effets de l’organisation, et non comme e résultat de propriétés ou de forces particulières, quelle est la première conséquence que l’on doive m tirer? N’est-ce pas, ainsi qu’on l’a vu, que ces ictes, phénomènes secondaires, doivent être réguiers ou irréguliers suivant que les organes ou les instruments chargés de les produire sont dans un Hat normal ou anormal? L’état normal des organes H leurs actes réguliers constitueront l’état sain ou ihysiologique ; l’état anormal des organes et les ictes irréguliers constitueront l’état malade ou lathologique. N’est-il pas vrai que lorsqu’un acte /il al, ou bien mieux un acte organique, sera irrégulier, on en cherchera sur-le-champ la cause lans l’état anormal de l’organe, et non dans l’altération d’une prétendue propriété vitale? Qu’y a-t-il le plus simple, de plus clair que ces propositions? Ainsi tout dérangement fonctionnel conduira à rechercher quel est l’organe altéré; en second ieu , de quelle manière il est altéré, quel est le ûége, la nature et l’étendue de l’altération ; c’està-dire à rechercher le diagnostic précis de la maladie que l’on a à combattre, et par conséquent à n’administrer que des moyens rationnels qui ne seront jamais nuisibles et qui seront souvent utiles.
Si l’on fait l’application de ces principes à quelques maladies, on sera frappé des lumières qu’ils ont jetées sur la science.
Il est bien exact de dire que c’est au rejet des propriétés vitales que l’on doit le progrès qu’a fait, dans ces derniers temps, la pathologie du cerveau et de ses dépendances. On a vu que tant qu’on a considéré la sensibilité et la contractilité comme des forces propres, on n’a seulement pas pensé à chercher la cause de leurs altérations dans les organes qui en sont chargés. La paralysie n’a été que la diminution ou l’abolition de ces propriétés, et l’on a vu la thérapeutique où l’on était conduit. Dès l’instant qu’elles ont été considérées comme des conséquences de l’organisation, c’est dans les changements survenus dans celte organisation qu’on a cherché la cause de la paralysie, et quon l'y a trouvée! Dès que la paralysie n’a plus été seulement une fonction altérée, on a cherché, dans l’organe des mouvements et du sentiment, quelle était l’altération matérielle qui la produisait, sa nature, son siège, son étendue. On a cherché si cette nature, ce siège, cette étendue, étaient différents, comment, pendant la vie, on pouvait reconnaître celte différence, à des nuances dans les symptômes, à leur marche, à leur intensité, à leur développement, à leur durée, et si ces différences devaient
;n imprimer an pronostic et au traitement. On sait i quel degré de clarté nous sommes parvenus sur :e point de la science.
Nous reconnûmes que la paralysie ne dépendait pas d’une seule et même altération de l’encéphale; que la congestion, l’inflammation, l’hémorrhagie, te ramollissement, le cancer, les tumeurs fongueuse, tuberculeuse, osseuse, les acéphalocystes, et quelquefois des lésions inaperçues, pouvaient la produire *.
Nous cherchâmes au lit du malade les signes distinctifs de ces diverses altérations; et ces maladies, auparavant presque inconnues, devinrent, pour ainsi dire, tout à coup aussi claires que les maladies thoraciques et abdominales. Dés ce moment une thérapeutique plus rationnelle, plus appropriée cà la nature de chacune de ces maladies, leur fut appliquée; on cessa de frictionner, de galvaniser, de tonifier, de rubéfier les pauvres malades, dans l’intention d’augmenter les propriétés vitales diminuées ou abolies.
Est-ce donc une vaine dispute de mots qu’une I théorie qui conduit à un pareil résultat?
Mais ce n’est pas tout. Si l’on voulait dérouler ! toutes les heureuses conséquences de l’organi-
1 Recherches sur le ramollissement du cerveau , par L. Rostan.
cisme, il faudrait passer en revue presque toute la série des maladies. On verrait qu’une foule de symptômes passaient pour des maladies idiopathiques.
Les hémorrhagies ne furent plus distinguées en actives, passives ou neutres, en critiques, acritiques ou symptomatiques : on s’enquit de la lésion qui les produisait 1 ; on chercha si elles étaient le résultat d’une simple exhalation, primitive, consécutive, supplémentaire; si elles dépendaient d’une lésion de tissu, d’une ulcération, d’un cancer, de tubercules, etc., et leur thérapeutique devint plus rationnelle.
Les hydropisies ne furent plus essentielles, ou du moins elles ne le furent que dans des cas très-rares; on reconnut mieux les lésions qui les produisaient; elles devinrent symptomatiques dans beaucoup de cas, elles travaux de MM. Bouillaud et Brighlsont les heureux fruits de l’application de ces principes à l’étude de cet état morbide.
On cessa de donner des anti-ictériques ; on dirigea le traitement de l’ictère contre sa véritable cause organique; il cessa d’être une maladie pour n’être plus qu’un symptôme, comme nous le pro-
» L. Rostan, Cours de médecine clinique, ou Traité de diagnostic\ etc.
! fessons depuis longtemps, sauf quelques exceptions dans le détail desquelles il est impossible i d’entrer.
L’asthme devint, meme entre les mains de Laen- ,nec, le symptôme d’une lésion du tissu pulmonaire, l tandis que nous avions reconnu que, chez les vieillards du moins, il n’était jamais nerveux, et qu’il dépendait la plupart du temps d’une lésion du cœur ou des gros vaisseaux.
Et tout cela, et beaucoup d’autres choses encore,
: sont le résultat de l’application de celte proposition que : lorsqu'il existe une. lésion fonctionnelle, il doit exister aussi une lésion d’organe.
Aujourd’hui on ne peut plus observer un symptôme sans en chercher la cause suffisante dans une lésion d’organes, et si l’on n’est pas toujours assez heureux ou assez habile pour la découvrir, tout fait espérer qu’on la trouvera quelque jour, du moins pour les cas où elle doit exister; car il en est où l’on ne doit rien trouver. C’est au lit du malade surtout qu’on voit combien ces principes sont simples, clairs, d’une facile application; combien alors les difficultés s’aplanissent, combien la médecine devient satisfaisante.
Tout en faisant de la lésion organique la base fondamentale de la pathologie, qu’on ne croie pas cependant que nous pensions qu’elle donne le der-
nier mot des maladies. Autant que qui que ce soit, nous savons que des causes infiniment variées de nature, d’essences infiniment diverses, agissent sur l’organisme, et que cette nature, celte essence des causes, impriment aux maladies produites des différences importantes, immenses ; qu’il existe des maladies spécifiques, etc., et que la lésion organique n’est alors qu’un phénomène secondaire.
Mais dans ces cas mêmes, la lésion organique est d’une bien haute importance, puisque c’est elle encore qui fait remonter à la connaissance de la cause. N’est-il pas vrai que c’est, par exemple, dans la variole, la pustule qui fait remonter à l’existence d’une cause variolique? que dans la rougeole, la scarlatine, le zona, etc., c’est la différence de l’éruption qui fait remonter à la nécessité d’une cause morbilleuse, scarlatineuse, etc ? L’éruption n’estelle pas ici la lésion organique? Dans la fièvre typhoïde, l’altération des glandes de Peyer et de Brunner, quoique ne constituant pas toute la maladie, ne fait-elle, pas remonter à l’existence d’une cause spéciale?
Ainsi donc, la lésion anatomique, quoique dans bien des cas ne constituant pas toute la maladie, est cependant le tlambeau le plus sûr qui nous conduise à la connaissance de sa cause.
Tons les organes peuvent cire primitivement muliiiies.
Celte proposition qui, aux yeux de la génération actuelle, pourrait passer pour une trivialité, tant elle paraît simple et incontestable, n'a été établie dans l’origine que pour combattre une proposition contraire, alors généralement adoptée. Dans le principe de la doctrine dite physiologique, on soutenait, avec la plus grande chaleur, qu’il n’y avait jamais que l’estomac qui fut et qui pût être primitivement malade; que lorsque les autres organes le devenaient, c’étaient toujours consécutivement à celui-ci. Il était donc nécessaire de combattre une erreur aussi dangereuse.
Il fallut dire que tous les organes étaient composés des mêmes éléments; qu’il entrait dans tous des vaisseaux sanguins artériels et veineux; dans tous, des nerfs, des vaisseaux lymphatiques; qu’ils avaient tous un parenchyme, un tissu particulier, un tissu général ; que tous avaient leurs excitants propres. Pourquoi dès lors les uns seraient-ils susceptibles de devenir primitivement malades, et non les autres? Et pour quelle raison une cause ne porterait-elle pas directement son action sur l'un de ces organes? Les impressions des sens, les passions, les excès, les travaux intellectuels, ne peuvent-ils pas
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agir directement sur le cerveau Ont-ils besoin pour cela de passer par l’estomac? Les cris, les chants, la respiration d’un air froid, ne peuvent-ils pas déterminer une angine, une pleurésie, une hémoptysie sans agir sur l’estomac? Kl si tous ces modificateurs de l’organisme peuvent altérer les viscères dont ils sont les excitants naturels, pourquoi les autres organes ne pourraient-ils pas aussi être frappés primitivement par les excitants qui leur sont propres? On doit reconnaître que tous nos organes peuvent devenir primitivement malades sans quil soit nécessaire que l'un d'eux, et toujours le meme, soit préalablement affecté, ni même qu’il devienne malade d'une manière consécutive.
Une autre conséquence de celle vérité, cesl que lorsqu’un organe est multiple, c’est-à-dire lorsque plusieurs de ses parties ont des attributs différents, ces parties peuvent être malades indépendamment les unes des autres. Ce principe est de la plus grande utilité dans le diagnostic des maladies du
cerveau.
Ï.CS organes peuvent Être malades .le plusieurs manière" il existe .les maladies spécifiques.
On ne conteste plus guère aujourd’hui cette proposition ; cependant il est encore quelques mode-
cins, imbus de la doctrine de Broussais, qui soutiennent que la fièvre typhoïde, par exemple, n’est qu’une gastro-entérite, et que les phénomènes particuliers qui l’accompagnent et la caractérisent ne sont dus qu’à l’inflammation. Ils en tirent la conséquence, fort logique d’ailleurs, qu’en combattant énergiquement l’inflammation, on s’oppose au développement des accidents typhoïdes. S’il existe des médecins qui conservent encore celte opinion, il n’est pas inutile d’insister pour eux sur ce point, que la nature nous offre non-seulelement des maladies simples dans leur essence, mais aussi des maladies spéciales et des maladies spécifiques.
Nous entendons par maladies spéciales celles qui présentent toujours les mêmes caractères, qui. par conséquent, doivent reconnaître une même cause, mais qui ne sont pas susceptibles de se transmettre par contagion. Parmi les maladies de la peau, l’urticaire, le prurigo, le zona, le pemphigus, l’eczéma, l’impeligo, etc.; parmi les maladies internes, les tubercules, le squirrhe, les scrofules, etc., sont de ce nombre.
Nous entendons par maladies spécifiques (mot dont l’étymologie est d’ailleurs la même que le précédent), celles dont les caractères, étant aussi toujours les mêmes, ont encore la funeste pro-
priélé de se transmettre par contagion : leur nombre a beaucoup diminué sous l'influence de la doctrine physiologique, et par les attaques du docteur Chervin. Parmi les maladies de la peau, la gale, le favus, la variole, la rougeole, la scarlatine, etc., paraissent jusqu’à ce jour conserver ce triste privilège. Parmi les autres, on a contesté celte faculté à la syphilis, à la peste, et surtout à la fièvre jaune. Quant à la première, les expériences que quelques étudiants en médecine tentèrent sur euxmêmes, et qui eurent des résultats si déplorables, n’ont plus laissé de doutes à cet égard ; quant aux autres, le procès est encore pendant.
Dans le temps où l’on niait toute spécificité, on prétendait que toutes les maladies étaient consécutives à des gastrites, et n’en étaient pour ainsi diie que des formes. Il faut avoir assisté à de pareils débats pour y croire. Nous posâmes alors une série de questions auxquelles il était sans doute fort difficile de répondre.
Si toutes les inflammations de la peau sont consécutives à celles de l’estomac, disions-nous, pourquoi les gastrites ne sont-elles pas toujours suivies
de toutes les maladies de la peau ?
Pourquoi toutes les gastrites ne sont-elles pas des érysipèles, des zonas, des varioles, des teignes, etc.?
Comment se fait-il qu’une gastrite produise un zona, une autre la variole, une troisième la teigne, etc. ?
Comment la gastrite développée par la vaccine préserve-t-elle de la gastrite qui développe la petite vérole, et pas des autres?
Pourquoi une gastrite ordinaire ne met -elle pas à l’abri de la variole? et pourquoi la variole qui préserve d’une nouvelle gastrite variolique ne préserve-t-elle pas de toutes les gastrites possibles?
Il faut donc bien admettre qu’il existe autre chose que la gastrite ; qu’il existe un principe, une essence, un élément, que nous ne saisissons que dans ses effets, et qui constitue cette cause spéciale et spécifique de certaines affections.
Il est inutile aujourd’hui d’ajouter que la gastrite n’est qu’une conception a priori, dont l’existence est, à moins d’un cas fortuit, complètement chimérique. Les phlegmasies de la peau ne sont pas des gastrites ; elles peuvent exister ensemble et séparément, et elles reconnaissent, comme beaucoup d’autres, une spécialité incontestable.
Les lïiiUles, «jul sont «les éléments «l'orgnncs ou des effets d'organes, peu veut être malades.
Il ne s’agit pas ici de faire l’exposé des maladies des fluides, mais seulement d’établir sur des raisonnements, et d’après les faits, la possibilité de ces maladies. Or, aujourd’hui, non-seulement le doute n’est plus permis à ce sujet, mais la pathologie des fluides a fait de notables progrès. Lorsque nous jetâmes les fondements de l’organicisme, l’humorisme, battu en brèche par les hommes les plus éminents, avait croulé sous leurs coups, et ne paraissait pas devoir se relever jamais. L’illustre Pinel, un des plus beaux génies dont la médecine s’honore, Pinel avait voué au plus profond mépris celle dégoûtante doctrine, ainsi quil 1 appelait. Plus tard, Broussais avait encore enchéri sur les sarcasmes de son maître, de sorte qu’il était généralement admis que les solides seuls étaient susceptibles de maladies.
Dès celle époque, un homme d’un esprit éminemment sage et judicieux osa proclamer, malgré la répulsion générale, que les fluides pouvaient être malades. M. Chomel, dans ses Éléments de pathologie générale, admit celte possibilité. Frappé de la justesse de celle opinion, nous nous empres-
sâmes de l’adopter el de la développer dans nos ' cours et dans nos écrits.
Depuis lors, et jusqu’à ce jour, un grand nombre de médecins se sont occupés de recherches directes sur ce sujet, vers lequel les esprits semblent se tourner aujourd’hui. Parmi ces médecins, il faut citer MM. Bouillaud, Gaspard, Magendie, Denis, Le Canu, Andral, Gavarret, Hatin, et beaucoup d’autres. Non-seulement les recherches de ces savants démontrent la possibilité des maladies des fluides, mais elles ont fait connaître déjà plusieurs points intéressants de ces altérations.
Nos organes ne sont pas seulement formés d’éléments solides, une plus grande quantité de fluides entre dans leur composition; ces fluides sont combinés avec nos tissus, renfermés dans des cavités où ils séjournent, etc. Ces fluides sont loin d’être simples et indécomposables : or, par une loi invariable de la nature, tous les corps composés sont susceptibles d’altération, de décomposition; donc les fluides sont susceptibles de s’altérer. Les solidistes exclusifs prétendent que les fluides étant toujours le résultat du travail d’un organe, celui-ci doit être altéré préalablement au fluide; que lorsqu’il circule dans des canaux, comme le sang, ces conduits doivent être malades avant que le fluide qu’ils contiennent soit altéré. Mais il est facile de
voir combien ce raisonnement est peu fondé, car à supposer que tous les fluides soient le résultat d’un organe, rien n’empêche qu’une cause morbifère n’agisse directement sur le fluide sécrété contenu dans des vaisseaux ou des réservoirs particuliers, sans amr sur ces vaisseaux ou réservoirs. Il nous semble que rien ne peut empêcher l’action profonde du calorique ou de tout autre agent. Mais prenons un exemple qui ne soit contesté de personne, et qui fasse voir que les fluides peuvent être viciés d’une manière primitive.
Un individu se trouve placé dans telles circonstances qu’il ne peut faire usage habituellement que d’aliments ou de boissons insalubres. Celle supposition n’est que trop admissible : combien de malheureux, à qui la fortune a dénié les premiers moyens d’existence, ne sont-ils pas forcés de suivre un pareil régime? Les personnes qui font des voyages de long cours, ne faisant usage que de viandes salées, de biscuit et d’eau croupie; les habitants des villes assiégées, mangeant la chair des animaux domestiques, et quelquefois celle de leurs semblables ; et les peuples entiers que la famine dévore, ne justifient que trop cette affligeante supposition. On conçoit facilement que ces boissons et ces aliments dépravés peuvent fort bien ne pas agir sur le tissu des intestins : ils ne sont pas assez délé-
lères pour cela. Mais leur usage journalier donnera un chyle de mauvaise nature; le sang qui en résultera ne pourra être de bonne qualité, il sera sensiblement altéré, et exercera une funeste influence sur l’économie animale tout entière. Le sang étant le réparateur et le stimulant de tous les organes, ceux-ci devront tomber dans un collapsus plus ou moins profond. De là des lassitudes générales, spontanées, c’est-à-dire sans causes évidentes; les tissus deviendront lâches et mous; la peau sera ; pâle et décolorée; le visage abattu, jaunâtre; l’appétit nul, la digestion pénible, la défécation fétide; lia respiration anxieuse et gênée; le pouls mou, ipetit, concentré; l’absorption languissante; la tête I pesante, l’intelligence tardive, la mémoire infidèle, ll’humeur chagrine; le sommeil lourd, peu répara- Iteur; la copulation impossible; le moindre exercice suivi d’une fatigue insupportable.
Bientôt des ecchymoses de différentes grandeurs se feront remarquer sur différentes parties du corps, principalement sur les membres et aux endroits les ; plus déclives; les gencives se boursoufleront et deviendront saignantes; des hémorrhagies d’un ■sang noir et fluide se déclareront; une infiltration .générale surviendra, et le malheureux pourra succomber s’il est forcé de continuer le même régime et si l’on ne substitue pas à ces aliments une
nourriture plus saine et des boissons plus généreuses.
Des phénomènes analogues ou différents pourront être produits par la respiration d'un air délé- I tère, tel que celui des marais, celui des amphithéâtres, enfin celui qui renferme une quantité 1 plus ou moins grande de matières organiques en 1 décomposition. Cet air, incessamment introduit 1 dans le poumon, n’en altère nullement le tissu; | mais le sang, qui vient s’y imprégner à chaque 1 instant des principes de cet air, en recevra-t-il une 1 influence aussi heureuse qu’il la recevrait de l’air pur et embaumé d’une vaste et belle campagne? 1 Non, sans doute, et il ne tardera pas à se vicier de 1 manière à donner naissance aux accidents les plus fâcheux. Telle est incontestablement la cause des maladies qui ravagent les bords des marais Pontins; telle est aussi la cause de tous les typhus, des maladies pestilentielles qui dévastent des contrées
entières.
Ainsi le sang pourra être influencé directement par les aliments, par les boissons, par l’air atmosphérique; mais s’il peut l’être par ces causes que nous apprécions facilement, qui osera contester qu’il puisse l’être par d’autres qui nous échappent? Qui peut nous assurer que le calorique, l’électricité, la lumière, et surtout une multitude de principes
fugitifs, n’exercent pas sur ce liquide une influence quelconque?
On vient de voir que le sang peut être altéré dans sa composition : combien sera-t-il plus facile de démontrer qu’il peut être trop abondant et trop riche! Un régime alimentaire trop succulent, l’usage habituel de vins exquis, l’inaction, le repos d’esprit,
! la tranquillité d’âme, la continence, etc., en un mot des pertes légères, une réparation abondante, ne i produiront ils pas cet effet? L’individu placé dans ces circonstances ne tardera pas à présenter des phénomènes particuliers; ces phénomènes seront produits par la congestion de tous les organes et seront caractérisés par les phénomènes suivants: la face sera rouge et animée, les yeux seront brillants; les lèvres vermeilles; la peau sera chaude et halitueuse, rosée, légèrement tuméfiée; les veines seront saillantes; le pouls sera fort, développé, fréquent; les battements du cœur se feront sentir avec véhémence, ils seront quelquefois intervertis dans leur type naturel; le sang sera compacte, riche, plastique; la respiration sera accélérée, gênée; il existera de l’oppression, causée par la présence dans le tissu pulmonaire d’une trop I grande quantité de sang. La même cause pourra occasionner des douleurs intestinales et pervertir la digestion; l’urine sera fortement colorée; une
céphalalgie ou plutôt une pesanteur de tête incommode, des vertiges, des éblouissements, des étourdissements, une insomnie opiniâtre ou une somnolence invincible, tourmenteront le malade; il existera des douleurs dans les membres, des lassitudes spontanées.
Tels seront les résultats d’une hématose trop facile et trop riche.
Maintenant, un individu placé dans les circonstances inverses ne devra-t-il pas offrir un étal contraire? Des aliments insuffisants, l’usage forcé de l’eau simple, des veilles prolongées, des travaux d’esprit longtemps continués, un exercice pénible et immodéré, des excès dans les plaisirs de l’amour, enfin des perles excessives, une réparation indigente, ne produiront-ils pas des effets opposés?
Face pâle, lèvres décolorées, yeux ternes et languissants ; maigreur générale, peau froide; faiblesse, lenteur du pouls; contractions du cœur insensibles, quelquefois irrégulières; bruit de souffle ; sang pâle, liquide, mou ; gêne de la respiration déterminée par le défaut de puissance inspiratrice et par celui des stimulants nécessaires; sécrétions lentes, urines ténues; sentiment profond de faiblesse, désir du repos, incapacité morale et intellectuelle ; vertiges, étourdissements ; sommeil im-
parfait, locomotion presque impossible, ne seront-ils pas le tableau fidèle des effets déterminés par ces dernières causes?
Ainsi on vient de voir le sang, altéré dans sa ^composition, pécher par sa quantité trop grande 'Ou trop petite. Mais la lymphe, mais l’agent nerveux, mais les fluides sécrétés, contenus dans des i réservoirs particuliers , par quels privilèges seraient-ils exempts des mêmes altérations, des mêmes excès, des mêmes défauts?
Il faut donc reconnaître que les fluides de réconomie animale peuvent être primitivement malades.
Ils peuvent l’être par Yexcès de tous leurs principes constituants, par le défaut de tous ces principes;
Par excès d’un ou de quelques-uns de ces principes, les autres restant à l’état normal ;
Par défaut d’un ou de quelques-uns de ces principes, les autres restant à l’état normal;
Par excès des uns et par défaut des autres;
Enfin, par addition de principes hétérogènes.
Pai’ullèlc «le la doctrine de Broussais et de l'organicisme.
On a reproché à l’organicisme d’être identique à la doctrine dite physiologique ; on a reproché à son auteur de s’être emparé des idées de Broussais; on
l’a considéré comme un servile imitateur, el on l’a enveloppé dans la même proscription. Ce que l’on vient de lire prouve que si l’organicisme est né du physiologiste, c’est pour le combattre. Toutes ses propositions fondamentales sont diamétralement opposées à celles de la doctrine dite physiologique.
Dans l’organicisme, la principale proposition, pour ainsi dire la seule, rejette les propriétés vitales.
Dans la doctrine physiologique, on admet ces propriétés, auxquelles on en ajoute une nouvelle sous le nom de chimU vivante.
Dans l’organicisme, on reconnaît que les organes peuvent être malades de beaucoup de manières différentes;
Dans la doctrine physiologique, on affirme qu’il n’existe qu’une seule et même maladie, que 1 irritation; à peine mentionne-t-on, comme par exception, un autre état morbide.
Dans l’organicisme, on proclame que tous les organes peuvent être primitivement malades.
Dans la doctrine physiologique, l’estomac seul est susceptible d’être primitivement malade; dans quelques cas exceptionnels et rares, il le devient secondairement.
Dans l’organicisme, on professe que la nature
des maladies est très-variée; qu’il existe des maladies spèciales et des maladies spécifiques;
Dans la doctrine physiologique, on nie l’existence de ces maladies.
Dans l’organicisme, on établit que les fluides .peuvent être malades, et même primitivement;
Dans la doctrine physiologique, on déverse le sarcasme contre celle manière de voir.
Dans l’organicisme, on enseigne que la faiblesse existe tout aussi bien que la force;
Dans la doctrine physiologique, il n’existe jamais qu’un surcroît de force.
Enfin, dans l’organicisme, le traitement des malladies doit être infiniment varié;
Dans la doctrine physiologique, le traitement est itoujours le même, toujours plus ou moins débiliitant : l’eau de gomme, la diète, les sangsues composent toute la matière médicale.
Qu’on juge maintenant de la prétendue identité des deux doctrines.
Les principes de philosophie médicale que nous 'venons d’exposer, nous les enseignons depuis 'vingt-cinq ans; leur sort a été singulier.
Les médecins qui ne descendent pas au fond des choses en ont adopté les conséquences en en rejetant les prémisses. Ainsi, au lit du malade, aucun d’eux ne s’occupe plus aujourd’hui des propriétés
vitales ; vous n’entendez jamais parler des maladies des propriétés vitales, de leurs altérations, de leur augmentation, de leur diminution, de leur abolition. Dans les livres de pathologie, il n’en est pas question davantage : on voit bien, au silence que chacun garde, que leur règne est passé ; qu à 1 application, leur existence ne peut se soutenir. Ce résultat est bien certainement dû aux attaques répétées dont elles ont été le but dans nos cours depuis vingt-cinq ans. Eh bien! interrogez ces mêmes médecins qui, dans la pratique, ne tiennent nul compte des propriétés vitales, vous verrez que tous, ou presque tous, en reconnaissent l’existence. Ainsi, l’organicisme est passé en pratique, tout le monde cherche le diagnostic au lit des malades; personne ne croit plus au dérangement, aux maladies des fonctions indépendantes de celles des organes, et cependant, en théorie, tout le monde conserve sa croyance, ses préjugés.
Le petit nombre de ceux qui ont adopté les principes de l’organicisme s’imaginent qu’ils en sont les inventeurs, qu’ils n'en ont jamais eu d aulies, qu ds ont toujours pensé comme cela. C’est ainsi que lorsque les faits sont établis, qu’ils sont devenus de la monnaie courante, chacun oublie où en était la science avant leur propagation, et ce qu’il a fallu d’efforts pour les découvrir, de luttes pour les soutenir,
pour les faire adopter, et se les approprier comme lui appartenant. Ils sont à tout le monde, c’est la doctrine de l’école, c’est l’esprit du siècle, c’est l’étal actuel de la science, dit-on, et l’auteur est oublié, dépouillé du mérite de les avoir établis; quand par hasard on pense à lui, il passe, auprès des uns, pour n’avoir rien trouvé, et auprès des autres, pour n’avoir propagé que des erreurs! — Que lui reste-t-il alors? — La conscience d’avoir fait quelque chose d’utile.
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