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DE LA SECONDE ÉDITION

Tous les ans, en commençant mes leçons cliniques, je suis dans l’habitude de faire une exposition succincte des principes qui me dirigent dans mon enseignement et dans ma pratique. A l’issue de ces leçons , les élèves viennent me demander ordinairement dans quels ouvrages ils pourront trouver le développement de ces principes; un grand nombre de médecins étrangers m’ont souvent adressé les mêmes demandes. Les écrits où ces principes sont consignés n’existent plus , depuis plus de vingt ans , dans la librairie ; les thèses où ils étaient exposés ont même été arrachées des collections publiques. J’ai cru qu’il pouvait n’être pas sans quelque utilité de faire réimprimer ces écrits, où les élèves et les médecins trouveront, sous un petit volume, l’exposition de l’organicisme.

Dans une première thèse, présentée en 1831,

les propositions fondamentales de celle doctrine, que j’enseignais dans mes cours depuis plus de quinze ans, furent exposées ex professo. Dans une seconde thèse, soutenue en 1833, le sort me donna à traiter cette question : Jusqu'à quel point l'anatomie pathologique peut-elle éclairer la thérapeutique des maladies ? C’était me donner l’occasion de faire l’application directe des principes de l’organicisme. Cette thèse était la conséquence de la première ; elle en formait pour ainsi dire la seconde partie, le complément nécessaire. Il était naturel de les joindre ensemble.

En publiant de nouveau les principes de philosophie médicale que je professe depuis quarantecinq ans, je n’ai pas la prétention de me poser en réformateur, en chef de secte. Je hais le bruit, je le fuis autant que d’autres le recherchent ; je n’ai pas l’humeur militante; j’écris ce que je crois être vrai, et je m’en rapporte au temps.

Mon ambition est plus modeste ; la voici : Je crois que les principes que j’expose sont un guide sûr pour diriger les médecins dans le dédale de leurs études et dans les difficultés, souvent inextricables, de la pratique de leur art; qu’à leur aide, on peut arriver, aussi sûrement qu’on puisse l’espérer, à la connaissance exacte de tous les éléments des maladies; que par eux. on peut atteindre à un dia-

gnostic plus positif, plus complet, par conséquent à un pronostic moins incertain, et à des indications thérapeutiques plus rationnelles et partant plus efficaces que par le passé. J’espère donc que celte publication peut être de quelque utilité.

Malgré les critiques sans nombre, les dénégations, le dédain même , dont ces principes ont été l’objet, je n’en persiste pas moins à les considérer comme fondés. Ils sont simples et clairs, comme tout ce qui est vrai, peut-être trop pour leur succès, dans un temps où l’on n’a d’admiration que pour ce qui est obscur.

Je n’ai jamais répondu aux critiques que l’on m’a adressées; je les ai lues, examinées, pesées avec la plus grande attention; aucune ne m’a ébranlé dans ma conviction. La plupart ont été faites (le croirait-on?) par des gens qui ne se sont pas donné la peine de me lire. Ils ont critiqué sur des on-dit; établissant a priori une proposition absolue , ils l’ont combattue sans connaître ses développements, ses correctifs, etc.1. Aujourd’hui

1 Ccci était écrit lorsque j’ai lu, dans la thèse de concours que M. Hirtz a soutenue pour la chaire de pathologie et de thérapeutique générales vacante à la Faculté de Strasbourg, une confirmation flagrante de ce que j’avance. M. Hirtz, en parlant de Y organicisme, n’en cite que les premières propositions, et tait celles qui reconnaissent les maladies des fluides , les maladies

encore , el tous les jours , je lis dans les journaux qu’il n’existe pas de philosophie médicale Il est vrai que ce sont les mômes auteurs qui poussent l’impartialité jusqu’à affirmer que nous n’avons pas d’enseignement pratique dans la Faculté, que nul professeur de clinique ne se donne la peine d’exercer les élèves au lit du malade % etc. — C’est ainsi qu’ils font connaître et apprécier notre école aux élran-

spécif\([iies ; donc M. llirtz n’a pas lu cc qu’il réfute; car je ne puis supposer que, l’ayant lu, il le dissimule. 11 me reproche de faire dire des sottises aux vitalistes pour les combattre plus aisément; il est encore un procédé plus facile : c’est de retrancher tout ce qui est incontestable dans une doctrine qu’on veut renverser. (M. Mathieu llirtz, thèse de concours, p. 32 et 33.)

1 « La médecine, en un mot, pourrait posséder une Lis-

te toire ; mais une philosophie, c’est-à-dire l’exposition, l’appré- « dation de scs lois générales, non , assurément , puisque ces « lois générales n'existent pas encore. » ( Gazette des hôpitaux du 29 janvier 1846, n° 9.)

2 « Les cliniques sont-elles autre chose que des cours qui, « au lieu d’être professés à la Faculté, le sont dans des salles « ou dans les amphithéâtres des hôpitaux? Qui dirige l'élève « dans l'examen du malade? qui l’interroge? qui lui enseigne « la valeur des symptômes? qui lui apprend les signes du dia- « gnoslic, les moyens physiques qu’il exige? et pour ne citer « qu’un exemple, mais exemple capital, quel professeur exerce « les élèves à la pratique de l'auscultation? » ( Gazette des Hôpitaux, 22 janvier 1846.) Je pourrais répondre : Moi. Mais, j’ai laissé la réponse aux élèves qui suivent mes cours. Toutes les critiques qui ont été dirigées contre moi sont dans ce genre.

gevs ! Ils s’imaginent, sans cloute, que le dénigrement est du patriotisme, et qu’ils font ainsi beaucoup d’honneur à la France !

A mes principes je n’ai donc pas encore rencontré d’objection de quelque valeur : cest ce qui explique le silence que j’ai opposé aux attaques incessantes dirigées plus ou moins ouvertement contre Yorganicisme. Nul doute que les auteurs de ces attaques ne se soient crus victorieux ne les troublons pas dans les joies de leur triomphe.

Malgré la profonde conviction dont je suis pénétré pour les principes que je professe , j’ai peu d’espoir de les voir adopter , c’est-à-dire confesser, de mon vivant : trop d’obstacles s’y opposent.

Les préjugés intolérants que l’éducation première inculque dans la plupart des esprits ne permettent pas même le doute sur certaines matières. Comment voulez-vous obtenir qu’on examine une doctrine qui contrarie des croyances dont on est imprégné? Si à ces préjugés psychologiques, métaphysiques, philosophiques, vous ajoutez ceux, cent fois plus fanatiques, que nous a donnés 1 éducation médicale , vous comprendrez sans peine pourquoi l’organicisme a trouvé et trouvera si longtemps encore tant de répulsion. 11 n’y a pas de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre :

qu on me pardonne cette citation presque triviale.

Mais , par une contradiction bien singulière, ceux-là même qui rejettent nos principes avec le plus de mépris sont ceux qui les suivent le plus fidèlement au lit des malades. Ceux qui admettent l’existence de symptômes indépendants de toute lésion , qui reconnaissent des propriétés vitales et des maladies des propriétés vitales , sont ceux qui recherchent, au lit de leurs malades, le diagnostic local avec le plus d’ardeur, et qui fondent sur lui les indications thérapeutiques auxquelles ils accordent le plus de valeur. Jamais, au lit de leurs malades, vous ne les entendrez parler de propriétés vitales, de l’exaltation, de la diminution, de l’abolition, de la perversion de ces propriétés : ceci est bon pour leurs livres. Dans leur pratique, ils cherchent avec empressement la lésion anatomique qui produit les modifications de ces prétendues propriétés ; mais ils se garderont bien d’avouer ce qui les fait agir ainsi. C’est une chose remarquable que le silence absolu gardé sur le nom de l’auteur, tant par ceux qui ont rejeté l’organicisme que par ceux qui l’ont adopté. J’aime à croire que c’est à leur insu. Celle manière de procéder n’est, en dernière analyse , fâcheuse que pour l’amourpropre de l’auteur; l’essentiel pour l’humanité,

c’est que la vérité triomphe, n’importe par quel moyen.

Cependant, il faut en convenir, il est difficile de pousser l’abnégation de soi jusqu’à se laisser enlever le petit mérite qu’il peut y avoir à proclamer une vérité, et sous ce rapport, je me trouve encore dans une position singulière. Quelques auteurs professent Y organicisme ; mais, ces auteurs se sont tout simplement attribué le mérite de l’invention. Vous les avez entendus dire publiquement qu ils ont toujours été organiciens , que tout le monde a toujours été organicien ; et d’un mot, ils dépouillent ainsi 1 auteur d’une théorie. Ce procédé n’est pas juste; mais leur assertion est fausse, et rien ne serait plus facile que de leur prouver par leurs propres écrits qu’ils n’ont pas toujours professé celte doctrine. L’organicisme s’étant infiltré bon gré, mal gré, dans l’étude et l’exercice de la médecine, ils l’ont pris comme une monnaie courante, et ont fini par le croire leur. Ils n’ont pas pris la peine de suivre les débats ; ils n’ont pas voulu voir les luttes, les efforts qu’il a fallu soutenir en faveur de ce système. Ils l’ont trouvé établi , ils l’ont jugé bon : ils l’ont pris, tout simplement. Il est vrai de dire qu’ils y ont ajouté des modifications qui , selon nous , le rendent inacceptable.

Il est encore une classe de médecins qui, par une

intention peut-être plus malveillante encore , ont cherché à attribuer à Broussais le mérite de Yorcjanicisme , et en cela ont été moins justes que leur maître, qui a proclamé la supériorité de celte doctrine dans une circonstance solennelle (1). Ces médecins écrivent que Broussais est le véritable localisateur des maladies; que c’est lui qui a le premier fixé le siège des maladies, etc. Il faut avoir oublié complètement , il faut penser que tout le monde a oublié la doctrine de l’irritation et la centralisation de toutes les maladies dans le canal intestinal , pour avancer une aussi étrange assertion ; quand il est constant que chacune des propositions de l’organicisme n’a été émise qu’en vue de combattre une erreur du physiologisme. Pour ne citer qu’un exemple, mais bien concluant, estce Broussais qui a localisé les maladies cérébrales, lui qui , au sujet de ces maladies , a imprimé les paroles suivantes : « Les nuances d’altération (du cerveau) ne peuvent être considérées que comme des traces un peu différentes d’une affection toujours la même , et non pas comme des maladies de diverses natures. A quoi bon la prétention de les

1 Broussais, dans un discours de rentrée, avait dit: « Une doctrine plus large que la mienne, etc. » Cette phrase a disparu dans l’impression; mais M. Andral, qui était placé près de moi, se pencha et me dit : « Voici l’organicisme. »

distinguer avant de les combattre?)) Certes, ce n’est pas là le moyen d’arriver à la localisation de la paralysie et à la détermination des maladies dont elle est le symptôme ; et si , par une logique irrésistible, on porte ce raisonnement sur les maladies de tous les viscères, on voit combien il est peu propre à favoriser la distinction de leurs divers étals morbides, aies localiser en un mot, puisqu’au contraire il tend à les confondre. Mais nous établirons plus lard un parallèle entre les deux doctrines. Nous regrettons vivement que quelques-uns de nos amis aient adopté, sans examen, l’opinion que nous combattons ici. Nous en avons entendu plusieurs, dans des actes publics , et en notre présence , attribuer à Broussais la localisation des maladies ; ce n’est de leur part qu’un simple défaut d’attention.

Ainsi les uns rejettent l’organicisme en paroles et le suivent en pratique ; les autres l’adoptent dans leurs discours, dans leurs écrits, dans leur pratique, mais s’en disent les inventeurs; quelques-uns en attribuent le mérite à l’auteur de la doctrine physiologique. De tout cela, il faut tirer la conclusion que Y organicisme est suivi par tout le monde, que c’est la doctrine aujourd’hui dominante, et que probablement elle ne fera que s’affermir par la suite des temps.

On ne trouvera donc pas mauvais que je réclame la propriété et la responsabilité de mes idées bonnes ou mauvaises. Il est, en effet, bien pénible Pour un auteur qui a consacré sa vie à la propagation d’une idée qu’il croit vraie, de s’en voir enlever le mérite.

C’est, au reste, ce qui m’est arrivé dans beaucoup d’autres occasions.

J’ai fréquemment reconnu dans des écrits récents mes opinions sur diverses affections, et entre autres sur les maladies du cerveau. Les écrivains s’en sont emparés, sans citer les sources, les croyant sans doute dans le domaine public de l’art; mais ce qui m’a été le plus sensible, c’est de voir ces mêmes opinions citées plus tard par d’autres auteurs, et attribuées par eux aux premiers plagiaires. Est-ce malveillance, est-ce ignorance? Je ne sais; mais c’est malheureux pour le véritable auteur. Je sais combien il est ridicule de réclamer des droits d’invention ou de priorité; aussi m’en suis-je bien gardé.

En publiant les dissertations suivantes, je crois donc d’abord faire une chose utile; en cherchant à propager une doctrine qui a déjà produit tant d’applications heureuses, comme on le verra plus bas, et d’où je vois découler les progrès à venir de la médecine, je crois rendre un service à notre pro-

fession ; en second lieu, je donne à mes lecteuis l’occasion de connaître la source de ces principes.

J’ai cru devoir faire précéder cet écrit d’un article sur l’Incrédulité en matière de médecine, article dont la première partie a été publiée dans une revue non médicale, et dont la seconde est inédite, Je ne pense pas qu’il soit indilférent de croire ou de ne pas croire à la profession que l’on exerce. Quelques réflexions sur ce sujet me paraissent donc une introduction toute naturelle à la philosophie de la science.

Pour atteindre la supériorité dans un art, il faut l’aimer; pour l’aimer, il faut y croire. On peut dire généralement que les hommes qui ont honoré la médecine par leur génie l’ont étudiée, l’ont pratiquée avec amour. Hippocrate, Galien, Boerhaave, Sydenham et tant d’autres ont été passionnés pour leur art. On peut de même affirmer que beaucoup de médecins ne sont restés obscurs que parce qu’ils n’y croyaient pas. Comment voulez-vous, en effet, qu’on se donne beaucoup de peine pour approfondir une science en laquelle on n’a pas loi? Bien plus, nous ne craignons pas de dire qu’il ne peut y avoir que des médecins médiocres qui ne croient pas à la médecine : ils ont leurs raisons pour cela, et nous ne devons pas nous étonner qu’ils ne croient pas à la leur. Il est des médecins qui

s’imaginent qu’il est spirituel et de bon ton d’afficher de l’incrédulité pour leur profession ; ils croient se donner ainsi un air de supériorité. Il fut un temps où il était de mode d’affecter celte espèce d’impiété; contentons-nous de rappeler ici cette sentence de Voltaire : « Le plus sûr moyen de rester inférieur à son art, c’est de se croire supérieur à lui. »

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