EN MATIÈRE DE MÉDECINE
Si la lumièro arriva un jour aux hommes, c’est de la médecine qu’elle viendra.
(Descartes.)
Les médecins sont tous les jours exposés à des attaques, à des railleries de la part des gens du monde- On les poursuit par des plaisanteries de mauvais goût, sans doute, mais qui ne laissent pas que d’humilier le médecin qui n’y peut répondre, et de donner une apparence de triomphe à ceux qui les attaquent; c’est là une infériorité qui ne saurait être tolérée, car elle est fausse et profondément injuste. C’est pour mettre les médecins à même de repousser ces attaques , que nous avons essayé de publier des faits et des raisonnements qui pussent servir d’armes défensives à nosjeunes confrères. Des écrits publiés par des auteurs d’un grand talent auraient dû peut-être nous arrêter dans ce travail ; mais en les examinant avec attention et impartialité, nous nous sommes convaincu
que ces écrits, nés à une époque déjà éloignée de la nôtre, avaient besoin d’être rajeunis pas des faits plus positifs et des raisonnements moins hypothétiques. Le reproche le plus souvent proféré, c'est quon ne croit pas à la médecine, que la médecine n'existe pas. C’est ce que nous nous proposons de repousser.
Le médecin qui vient soutenir la certitude et l’excellence de son art est-il placé dans des conditions favorables pour faire accueillir son opinion? Ne risque-t-il pas d’en être pour ses frais d’éloquence, par cela seul qu’il est intéressé dans la question? le terrible : Vous êtes orfèvre n’esl-il pas propre, en effet, à neutraliser les plus puissants arguments?
Mais les raisons que l’on apporte pour soutenir une opinion seront-elles moins bonnes pour être données par une personne que la question intéresse? La vérité sera-t-elle moins vraie pour être dite par celui à qui elle peut profiter? Les raisonnements perdent-ils ou acquièrent-ils de la valeur pour venir de telle ou telle personne? La puissance de ces raisonnements n’est-elle pas indépendante de celui qui les émet?
Et si celui qui plaide pour la médecine donne en sa faveur des preuves irréfutables, le seront-elles moins parce qu’il sera médecin ?
Osons donc hasarder quelques raisonnements en faveur de la médecine, si décriée dans ce siècle de dénigrement.
Je ne crois pas à la médecine, voilà ce qu’on entend dire de toutes parts : gens de robe, gens d’épée, gens de tout âge, de tout sexe, de tous états, de toutes conditions, gens instruits, gens ignorants, gens sots et gens d’esprit, tout le monde se croi en droit d’attaquer la médecine; et ceux-là n’y sont pas les moins ardents qui s’y connaissent le moins.
Je ne crois pas à la médecine! mais que prétendon en parlant ainsi? Veut-on dire qu’il n’existe pas de science, d’art qu’on puisse appeler médecine? Veut-on dire que beaucoup de maladies sont audessus des ressources de l’art ou de la nature? Veut-on dire qu’on ne peut compter sur l’efficacité des remèdes, parce que leur action n’est pas constante? Enfin, veul-on dire qu’il n’existe pas de gens capables d’appliquer d’une manière convenable, avec sagacité, les remèdes dont la puissance est constatée?
Examinons un peu ces diverses questions.
Mais, d’abord, ne pourrions-nous pas demander sur quoi l’on se fonde pour s’arroger le droit de donner son avis sur un semblable sujet? Ne pourrions-nous pas demander s’il est bien sage de croire ou de ne pas croire à une chose que l’on ne
connaît pas, et s’il n’y a pas quelque ridicule à s’ériger en juge d’une science que l’on ignore, que l’on n’a pas étudiée? Ne s’expose-t-on pas, en effet, à ressembler à ces gentilshommes de Molière qui raisonnent si bien sur toutes choses sans avoir jamais rien appris?
Sur quelles études, en effet, les incrédules se basent ils pour ne pas croire à la médecine? Ontils pâli sur les livres, dans les hôpitaux et les amphithéâtres? Ont-ils consumé les plus belles années de leur jeunesse à étudier, le scalpel à la main, les innombrables ressorts de la machine humaine? Ont-ils cherché à comprendre le merveilleux mécanisme de ces admirables ressorts? Ont-ils suivi avec une patience et un courage à toute épreuve, pendant longues années, les changements, les altérations que la maladie apporte dans les organes et leurs fonctions? Ont-ils, après la mort, interrogé assez de restes inanimés pour savoir si la science est parvenue à l’incroyable résultat de reconnaître ces altérations pendant la vie? On l- ils observé assez de malades pour s’enquérir si certains agents, que Ion appelle remèdes, apportent ou non des changements bons ou mauvais dans le cours des maladies? Assurément,
non. Eh bien! dès lors, sur quelles données fondentils leur incrédulité ? Celle incrédulité n est-elle pas
gratuite, et n’est-il pas superflu de chercher à la combattre? Vous n’êtes pas juges compétents, nous récusons votre jugement : voilà la seule réponse que nous devrions leur faire.
Un jour, Bernardin de Saint-Pierre, qui avait fait une Physique du monde à sa manière, se plaignait à Napoléon du mépris que les savants affectaient pour ses écrits. « Savez-vous le calcul intégral? lui dit Napoléon. — Non, sire. — Eh bien! allez l’apprendre. »
Toutefois, laissons là cette fin de non-recevoir, essayons d’une argumentation moins tranchante, et lâchons de faire pénétrer notre conviction dans l’esprit du lecteur, sans doute assez mal prévenu par ce préambule peu conciliateur.
La tâche que nous nous imposons n’est pas si facile qu’on pourrait le croire; il est des choses si évidentes qu’il devient très-difficile de les démontrer. Tel est le sort des axiomes; tel est aussi le genre de difficulté que nous éprouvons à démontrer l’existence de la médecine. Est-il facile, en effet, de prouver l’existence de la lumière, du mouvement, de prouver que deux et deux font quatre?
On ne comprend guère, quand on y réfléchit, qu’on ait pu nier l’existence de la médecine. C’est nier, en effet, qu’il y ait des maladies; c’est nier qu’il y ait des causes de maladies; c’est nier qu’il
y ait des circonstances qui aggravent les maladies; des circonstances qui les amendent et les guérissent. Car si l’on admet qu’il y ait des maladies, des causes de mort, des causes de guérison, on sera forcé d’admettre :
1* Que ces maladies, observées depuis des siècles, doivent être aujourd’hui connues pour la plupart;
2° Que les causes qui les produisent , ou du moins un grand nombre, ne doivent pas l’être moins;
3° Que les causes qui les aggravent, les amendent et les guérissent, ne doivent pas être plus ignorées.
Il est facile de prouver par des faits que, puisqu’il y avait des maladies, et partant des causes de maladies, on a dû, dès l’origine des temps, s’appliquer à connaître ces causes, chercher à les détruire et à soustraire les malades à leur funeste influence. De là, une des branches les plus importantes de la médecine.
Citons quelques-uns de ces faits.
Tous les automnes, une maladie épidémique décimait Agrigente. Empédocle s’aperçut que des vents réguliers, passant sur des marais inlects, revenaient chaque année, à la même époque, et soufflaient sur la ville en traversant un étroit vallon. Ce grand homme fit combler le vallon,
et la ville fut à jamais préservée du fléau qui la dévastait.
Dans la même ville, un ruisseau coulant sur une vase impure entretenait sur ses bords des maladies endémiques qui dévoraient la population. L'aspect hâve et défait des malheureux habitants de ces bords attira l’attention et la pitié du philosophe. Il fit venir dans le lit de ce ruisseau les eaux limpides d’une rivière rapide qui coulait non loin de là, et les maladies qui désolaient ces rives disparurent pour toujours.
Faut-il citer encore l’admirable conduite d’Érasistrate dans la maladie du jeune Antiochus? Fautil redire par quelle prodigieuse sagacité ce médecin découvrit la cause qui conduisait le jeune prince à la mort, et le moyen plus ingénieux encore qu’il mit en usage pour le sauver?
Dans des temps plus rapprochés de nous, dans le siècle dernier, le médecin Dumoulin (dont le nom soit à jamais honoré!) donnait ses soins à un malade dont, malgré ses efforts, la mort approchait avec rapidité. Il apprit que le chagrin de ne pouvoir faire honneur à ses affaires entraînait ce malade au tombeau. Dumoulin laissa un jour celle ordonnance : Bon pour trente mille francs à prendre chez mon notaire; et le malade fut guéri.
Ce qu’Empédocle, ce qu’Érasistrale, ce que Du-
moulin ont fait, se répète journellement sous nos yeux, dans des occasions moins éclatantes, sans que le monde s’en étonne, sans môme qu’il s’en occupe. Il n’y a pas de médecin, ayant exercé quel que temps sa profession, qui n’ait pu, par ses conseils, faire revenir à la vie quelque victime des passions.
Si l’espace et le temps nous le permettaient, il nous serait facile, en descendant aux détails, de faire voir, par exemple, qu’une alimentation insalubre ou insuffisante produit sur l’organisme telle ou telle espèce de maladie: le scorbut, l’anémie, les hydropisies, etc. ; qu’une alimentation trop riche, trop réparatrice, fait naître la polyémie, les congestions, les inflammations, etc. Nous ferions voir qu’il n’est pas plus difficile de connaître et d’apprécier l’influence funeste de l’air froid, de l’air humide, de l’air trop chaud, de l’air rare, de l’air dense, et de la transition brusque de l’une à l’autre de ces conditions atmosphériques; enfin de la privation d’air, de la respiration de gaz non respirables, de gaz délétères qui produisent toutes les asphyxies, que l’art combat avec tant de succès. Viendrait ensuite la démonstration non moins facile des fâcheux effets de la suppression de la transpiration, d’une hémorrhagie habituelle, d’un exanthème cutané; l’appréciation de
l’influence falale des affections morales, dont le fait cité tout à l’heure est un si mémorable exemple.
11 serait tout aussi aisé de prouver l’influence de l’excès des veilles, du travail intellectuel, de l’exercice forcé, de l’abus dans les plaisirs, etc., et de ces considérations nous verrions découler les préceptes les plus utiles, et la conséquence nécessaire qu’il faut à tout prix éviter ces agents de destruction l.
Personne, sans doute, ne sera tenté de nous contester la vérité de ces assertions.
Maintenant, si ces causes ont, dès l’origine des temps, produit des maladies, vous conviendrez que ces maladies ont dû, dès ces temps reculés, frapper l’attention des hommes, et que dès lors elles ont dû être observées et décrites. C’est, en effet, ce qu’attestent les innombrables écrits des médecins de tous les siècles. Vous ne refuserez pas d’admettre que ces maladies s’étant reproduites un nombre infini de fois, elles doivent aujourd’hui, après une observation si souvent répétée, être très-bien connues pour la plupart. Ainsi l’existence de causes de maladies, la nécessité et les moyens de se soustraire à leur action, l’existence et la connaissance de
1 Voyez pl us bas de l 'Influence de l'anatomie pathologique sur la thérapeutique.
leurs effets, c’est-à-dire des maladies, ne sauraient être révoqués en doute.
Pour nier que ces observations aient pu être faites, il faut nier d’abord les faits qui aujourd’hui constituent le domaine de la science, et qui sont le fruit de ces observations; il faut supposer, en second lieu, que tous ceux qui se sont livrés à ces sortes de travaux étaient des esprits médiocres, bornés, sans capacité, ou bien enfin que le sujet était au-dessus de l’intelligence humaine. Or, le peu d’exemples que nous avons pu citer prouve premièrement qu’il existe des faits incontestables dont le nombre, plus ou moins grand, constitue le domaine de la médecine; secondement, que la matière n’est pas au-dessus des capacités ordinaires, car j’ai la conviction qu’en lisant les traits de génie d’Empédocle, d’Érasistrate, de Dumoulin, plus d’un de nos lecteurs s’est dit modestement en lui-même qu’il en aurait bien fait autant : aussi professonsnous que la médecine n’est que le sens commun, aidé par l’étude, appliqué à l’homme malade. Enfin, pour peu que l’on connaisse l’histoire de l’esprit humain, l’on ne peut pas ignorer que les plus grands génies dont l’humanité puisse s’honorer ont illustré la médecine, et que par conséquent ils n’ont pas été tous des idiots, ceux qui se sont livrés à son élude.
Maintenant, il est tout aussi facile de prouver que, s’il y avait des causes qui aggravaient les maladies, des circonstances où elles s’amendaient, où elles guérissaient, on a dû aussi de tout temps s’enquérir de ces causes, chercher à é\ilei, à détruire les premières, à faire naître les secondes.
Y a-t-il, en effet, des maladies qui s’aggravent et qui tuent? y en a-t-il qui restent stationnaires? y en a-t-il qui guérissent? La réponse à ces questions ne saurait être douteuse. Eh bien! il y a donc des causes qui aggravent les maladies, il y en a qui les font rester stationnaires, il y en a qui iavorisent leur guérison. S’il en est ainsi, pourra-t-on contester que, depuis trois mille ans que 1 on observe des malades, il a été possible de reconnaître un grand nombre de ces causes? et dès lors pourrat-on contester que l’on sache aujourd’hui ce qu’il faut faire pour qu’une maladie ne s’aggrave point, ce qu’il faut faire pour qu’elle s’amende, ce qu’il faut faire pour qu’elle guérisse?
Croyez-vous que l’on ait pu observer que, dans une gastrite, une pneumonie, par exemple, il pouvait être nuisible de prendre des aliments fortement réparateurs, du bœuf, du mouton, du gibier, ou de faire usage de boissons excitantes, de vin pur, d’eau-de-vie, de thé, de café? Sans doute, n’est-ce pas? Qu’il pouvait être utile, au contraire,
de garder l’abslinence, de faire usage de boissons douces? Vous ferez bien encore celle concession? Croirez-vous qu’on ait pu faire des observations semblables ou analogues pour la plupart des autres maladies? Eli bien! vous venez de reconnaître l’existence de la médecine; car, toute la médecine consiste dans de pareilles observations.
Mais, direz-vous, ce n’est là que la médecine hygiénique, et nous n’avons jamais nié l’hygiène.
Voyons donc, parmi des milliers d’autres, quelques faits thérapeutiques dont vous ayez entendu parler. Connaissez-vous les maladies syphilitiques, et savez-vous quelle est l’action du mercure dans ces maladies? Avez-vous entendu parler des fièvres intermittentes pernicieuses, qui tuent les malades au second ou au troisième accès? et savez-vous quelle est l’admirable puissance du quinquina dans ces affreuses maladies? Savez-vous que, par ce moyen si simple, avec quelques centigrammes de cette merveilleuse substance, on arrache un malade à une mort certaine? Savez-vous que la vaccine vous a peut-être vous-même soustrait à la tombe? qu’elle vous a préservé de l’horrible malheur de perdre la vue, ou tout au moins du fâcheux inconvénient d’être défiguré par de hideuses cicatrices? Eh bien! la médecine vous rend tous les jours des services aussi éminents, et dont vous ne
daignez pas davantage vous apercevoir, non pas toujours par des remèdes spécifiques, mais par des traitements habilement dirigés. Les plus fréquentes des maladies, les inflammations de toute espèce, mortelles bien souvent lorsqu’elles sont abandonnées à elles-mêmes, guérissent le plus ordinairement par une médication méthodique.
Parlerai-je de la chirurgie, cette si grande et si belle partie de la médecine? Mais vous me direz que vous ne niez pas l’existence de cette branche de l’art de guérir. Mais la chirurgie est-elle autre chose qu’une partie do la médecine, et de quel droit vouloir séparer deux parties d’un même tout? Devant les miracles que la chirurgie enfante tous les jours, on ne peut qu’admirer et se taire. Voyez, en effet, cet individu qui se meurt d’hémorrhagie : le chirurgien lui lie l’artère blessée ou la tord, et le malade est sauvé! Chez cet autre, les intestins sont étranglés, il va périr : une incision débride l’intestin, le mourant revient à la vie! Un troisième se brise les membres : un appareil ingénieux lui en rend bientôt l’usage. Une pierre est renfermée dans la vessie : la chirurgie va chercher le calcul dans la profondeur de l’organe, l’attaque, le brise et l’extrait en fragments! Cet enfant suffoque, étranglé par une fausse membrane : on ouvre à l’air un passage artificiel, et l’enfant est rendu a sa
mère! Un corps devenu opaque dans vos yeux vous ravit la lumière : l’on vous extrait ou l’on vous abaisse ce corps, et la clarté des cieux vous est rendue! Mais cet art, c’est encore de la médecine, et l’art de guérir en serait réduit à vous rendre ces services, que vous ne pourriez lui refuser votre reconnaissance et votre admiration.
D’après ce qui précède, il est difficile de contester encore qu’il existe des maladies, et que ces maladies sont pour la plupart bien connues; des causes de maladies que l’on peut éviter; des causes de guérison qu’on peut employer à volonté, et par conséquent il existe une médecine.
Mais de l’existence d’une médecine on ne peut déduire qu’il y ait des gens capables d’en faire une utile application, et l’on appellerait volontiers la médecine si elle pouvait venir sans le médecin. O Rousseau, j’en demande pardon à ta grande ombre, mais lu as avancé là un bien monstrueux sophisme!
Vous venez de confesser qu’il existe une médecine, et pour cela vous avez nécessairement admis que des observateurs ont eu assez de sagacité pour reconnaître les faits qui constituent la science; que ces observateurs ont non-seulement reconnu qu’il existait des maladies, des causes de maladies, mais encore des agents de guérison. Mais, pour
reconnaître des agents de guérison, il faut bien qu’ils les aient employés un certain nombre de lois, qu’ils en aient étudié, observé, reconnu les effets, et qu’ils aient, en les employant, obtenu aussi des guérisons. Et vous voulez que ce que l’on a fait dans des temps plus ou moins reculés, on ne puisse plus le faire aujourd’hui? aujourd’hui que toutes les connaissances humaines perfectionnées sont venues éclairer l’art de guérir, en versant sur lui leurs lumières communes?
Apparemment, nous ne sommes pas moins intelligents que nos pères, et nous avons de plus qu’eux la connaissance de faits qui, depuis, se sont accumulés par la succession des âges : comment ne pourrions-nous pas faire ce qu’ils ont fait? et s’ils ont pu guérir quelquefois, en appliquant leurs connaissances et leur sagacité à l’homme malade, pourquoi n’en pourrions-nous pas faire autant , nous aussi intelligents qu’eux, et plus qu’eux riches de faits acquis? S’il a existé des gens qui ont guéri, pourquoi n’y en aurait-il plus aujourd’hui? et s’il y en a, pourquoi vouloir appeler la médecine sans le médecin?
L’habileté, et parlant, l’utilité de l’application, se déduisent nécessairement de la sagacité, de l’expérience, de l’instruction de celui qui applique; nier la possibilité de l’application, c’est nier l’expé-
rience, c’esi nier l'instruction, c’est nier le génie : or, nous ne sachions pas qu’il suffise d’être médecin pour être dépourvu de toutes ces qualités.
Admettre la science et rejeter l’art, c’est admettre l’effet et rejeter la cause qui le produit; car la science n’a pu être faite que par l’artiste, la science ne peut être créée que par les déductions des applications. Et que saurait-on, en effet, sans l’application? Appeler la médecine sans le médecin, c’est appeler la musique sans le musicien, la peinture sans le peintre, l’architecture sans l’architecte, la poésie sans le poêle, l’éloquence sans l’orateur, la chirurgie sans le chirurgien, l’instrument sans la main qui le dirige, l’œuvre enfin sans l’auteur, en un mol, c’est proférer, ainsi que nous l’avons dit, un absurde paradoxe.
Mais, dites-vous, l’homme est trop sujet à l’erreur pour qu’on puisse se hasarder à confier sa vie aux chances de son intelligence. Mais celle intelligence que vous calomniez, savez-vous dans combien de circonstances elle a produit des merveilles? Savez-vous que, dans les circonstances périlleuses où l’art n’a pas tracé de règles, c’est le génie qui vous sauve, et que sans lui vous succomberiez? Savez-vous que la médecine n’est pas toute dans l’officine du pharmacien ou de l’herboriste, mais dans l’art de saisir l’cà-propos? Savez-vous que les
memes agents qui guérissent dans un moment peuvent tuer dans un autre? Savez-vous que le médecin le plus habile n’a pas d’autres instruments que le médecin le plus médiocre, et que toute la différence ne vient que de l’art de l’application? — Sans doute, nous savons tout cela, et c'est ce qui nous fait peur. Si la médecine était fixée d’une manière tellement invariable, qu’il ne fallût pas pour l’exercer plus de talent qu’il n’en faut pour chercher dans un dictionnaire une maladie à laquelle serait accolé le remède, alors nous y croirions; mais puisqu’il faut que l’homme y apporte son jugement, son esprit, sa pénétration, nous n’y croyons plus. — Au fait, ce serait plus commode et plus sûr, si c’était une mécanique; mais enfin il n’en est point ainsi, et jusqu’à ce qu’on soit parvenu à ce degré de perfection, vous serez forcé, si vous ne voulez pas mourir dans la majorité de vos maladies, de vous confier à la sagacité, à l’instruction, à l’expérience de gens qui, ayant consacré toutes leurs facultés à l’étude des maladies, vous offriront quelques garanties de succès. Bien loin de les craindre, vous devriez les désirer: car tout n’est pas écrit, n’est pas prévu dans les livres, et le médecin en sait toujours plus que la médecine.
Mais rassurez-vous, les cas qui menacent le plus souvent votre existence sont aussi les mieux con-
nus et ceux que tous les médecins guérissent avec le plus de certitude; il n’est pas nécessaire d’être doué de génie pour cela.
Si les médecins supérieurs pouvaient seuls exercer leur art d’une manière utile pour l’humanité, vous auriez raison de craindre: ce serait un véritable malheur; car, il faut bien l’avouer, le génie est rare en médecine comme ailleurs. Mais même, dans l’hypothèse où le médecin n’est doué que d’une intelligence vulgaire, il êst encore certain que ses conseils et ses secours vous seront très-utiles dans les cas les plus fréquents.
N’est-il pas vrai qu’un homme d’une organisation intellectuelle moyenne, ayant consacré sa jeunesse à des études consciencieuses, suivi des maîtres habiles, observé, dans nos vastes hôpitaux où l’on met l’expérience en serre-chaude, un grand nombre de malades; n’est-il pas vrai, dis-je, que cet homme en saura plus en médecine que votre voisin qui ne s’en sera jamais occupé? et si vous êtes malade, ne sera-t-il pas plus prudent et plus • sage à vous de réclamer les conseils d’un tel homme, que de vous abandonner à votre instinct, à vos erreurs, à vos préjugés? N’y a-t-il pas plus de probabilités en faveur de cet homme, en faveur de l’utilité de ses conseils, qu’il n’y en a en faveur de votre propre raison dépourvue d’études, ou en fa-
veur de tout individu étranger à l’art de guérir, ignorant ses principes les plus élémentaires?
Ainsi, la médecine devra venir à vous, non pas seule, ce qui est absurde, non pas seulement à la suite d’un homme de génie, ce qui est difficile, mais amenée par un homme d’une intelligence ordinaire ; car, même de cette manière, elle pourra vous rendre encore d’immenses services.
Resteront donc les circonstances où le médecin pourra être inaltentif; les cas encore inobservés ou mal connus; les cas obscurs par les phénomènes qui les traduisent ; ceux malheureusement plus nombreux qui sont au dessus des ressources de l’art et de la nature. Mais vouloir renoncer aux bienfaits d’un art parce qu’il peut se trouver quelques cas rares et exceptionnels où sa puissance vient échouer, n’est-ce pas renoncer à se promener dans un bois parce qu’il s’y trouve quelques épines? n’est-ce pas renoncer à exploiter une mine d or parce que cet or est mélangé de métaux moins purs? n’est-ce pas, en un mot, renoncer à des avantages sans nombre dans la crainte d’être déçu quelquefois? Une pareille conduite est-elle bien digne d’hommes sages?
Je ne veux pas finir cet article sans signaler une singulière contradiction de l’esprit humain. Les hommes qui se sont le plus distingués par leur in-
crédulité en médecine, et même par leur haine contre elle, sont justement ceux qui ont eu le plus de confiance dans les arcanes, les sortilèges, les miracles, les remèdes de bonnes femmes.
Montaigne, qui fut en tout le guide et le modèle de Rousseau, ne croyait pas à la médecine; mais en revanche, il croyait que les Scythes préservaient leurs enfants de tous maux en leur ouvrant les veines des tempes, que les Psylles garantissaient les leurs de toutes maladies à venir en les plongeant dans des tonneaux remplis de cérastes. Caton (auquel Horace donnait une âme atroce, épithète qu’il prenait toutefois en bonne part), Caton, qui chassa les médecins de Rome, traitait toutes les maladies de sa famille et de ses esclaves avec des choux! Je connais des gens d’esprit qui croient fermement s’être préservés du choléra avec une ceinture de soie cramoisie ! J’en connais d’autres qui portent trois marrons dans leurs poches pour se préserver de tous maux! Ces gens-là ne croient pas à la science. M. N. ne croil pas à la médecine, mais en revanche il croit à la moutarde blanche. M.X., autre incrédule, croit à la médecine Leroy. M. M. de M. croil à l’homœopathie: trois grains de sulfate de quinine dans le lac de Genève suffisent pour guérir toutes les fièvres intermittentes, présentes et futures!...
Vous ne croyez pas à la médcine de l’homme intelligent, instruit, consciencieux, qui dépense tout ce que la nature lui accorda de moyens à s’enquérir des faits observés, à étudier la nature dans ses replis les plus cachés; vous ne croyez ni à sa conscience, ni à sa sagacité, ni à son instruction, ni à son expérience, mais vous croyez aux commères !
O cæcas hominum mentes ! o peelora cæca 1 !
Quoique les généralités qu’on vient de lire suffisent, ce nous semble, pour faire voir combien est vainc et mal fondée l’incrédulité en médecine, nous pensons qu’il n’est pas inutile au succès de notre cause de descendre à la réfutation des principales raisons sur lesquelles s’appuient nos adversaires pour établir leur opinion. Depuis bien des années que nous entendons soutenir cette thèse banale, nous avons sans cesse entendu rebaltre les mêmes objections. Ce sont toujours ou des plaisanteries plus ou moins spirituelles, ou des arguments plus ou moins spécieux. On pense bien que nous ne dirons rien des premières : bonnes, nous en rirons de grand cœur. Nous sommes très-heureux que des hommes tels que Montaigne, Molière, J. -J.
1 Revue du Progrès, janvier 1840.
Rousseau, et bien d’autres d’une valeur moins grande, aient flagellé de leurs épigrammes les ridicules de nos devanciers : l’enseignement n’a pas été perdu pour nous. Mauvaises, nous les tairons complètement. Mais nous allons examiner les seconds, et dans le grand nombre nous choisirons les plus puissants.
Nous avons souvent entendu dire à des gens qui passent pour avoir de l’esprit: «11 y a d’aulant moins de malades qu’il y a moins de médecins; les sauvages ne sont jamais malades; il y a plus de malades aujourd’hui qu’autrefois, » etc. Voilà les pauvres médecins bien convaincus d’impuissance, de nullité avec un pareil argument ! Là où il n'y a pas de médecins, il n’y a pas de malades; il y a plus de maladies qu autrefois ! Mais si l’on avait voulu exalter l’utilité de la médecine, aurait-on pu trouver un argument plus puissant? N’est-il pas vrai que si la médecine guérit, le même individu pourra avoir dans sa vie trente, quarante, cent maladies? N’estil pas vrai que si la médecine ne guérit pas, l’individu mourraà la première maladie qui le frappera? S’il en est ainsi, n’est-il pas évident que plus la médecine sera parfaite, c’est-à-dire plus elle guérira de maladies, plus celles-ci seront nombreuses, puisqu’au lieu d’une maladie le même individu pourra en avoir un grand nombre? Si donc il y a
plus de maladies qu’autrefois, n’est-ce pas parce que la médecine est plus parfaite et qu’elle guérit plus souvent?
J’étais un jour dans un village, remarquable par sa situation éminemment hygiénique. Dans une conversation sur la santé des habitants, le curé me dit: « Oh ! Monsieur, ici, il n’y a jamais de malades; les habitants ne sont jamais malades que pour mourir. » Je ne pus m’empêcher de penser que l’éloge était mince pour l’Esculape de l’endroit ; mais après avoir eu une conversation avec celui-ci, je me convainquis que le curé devait dire vrai : les pauvres habitants ne devaient être malades qu’une fois.
Mais si, d’un côté, la médecine guérit plus, et que par cela seul il soit nécessaire qu’il y ait plus de maladies à mesure qu’elle se perfectionne; d'un autre côté, l’hygiène plus parfaite en prévient un plus grand nombre. La vaccine soustrait à la variole toute la population que celte maladie décimait dans les temps passés. Les perfectionnements apportés par les sciences dans les arts utiles, les agents hygiéniques, mieux dirigés dans tous les genres, dérobent incontestablement un grand nombre d’individus à la maladie, à la mort. Les exemples abondent : en voici un qui m’a souvent frappé. Du temps de Pinel, l’hôpital de la Salpêtrière était
entouré d’eaux stagnantes; égout de cet établissement, la Bièvre croupissait à ses portes. Les fièvres intermittentes pernicieuses frappaient souvent les habitants de l’hospice. On a desséché ces cloaques, assaini les bâtiments, les cours, couvert la Bièvre, et depuis lors ces fièvres ont disparu. Dans les dernières années de mon séjour dans cet hospice, en qualité de médecin, je n’en ai plus observé. S’il y avait plus de maladies qu’autrefois, on pourrait à la rigueur en accuser l’imperfection de l’hygiène, mais non assurément celle de la thérapeutique. Mais le reproche est aussi mal fondé pour l’une que pour l’autre, et l’objection ne mérite pas une plus longue et plus sérieuse réfutation.
On meurt, dit-on encore, autant que l’on mourait autrefois. Que signifie celle objection? Si l’on veut dire par là que le nombre des morts est, en dernière analyse, toujours le même, la chose est incontestable; car naissant tous pour mourir, en définitive, nous devons tous finir par là. Cette objection, ainsi posée, se réfute d’elle-même; elle n’est que ridicule. Mais si l’on veut dire que l’on ne vit pas plus longtemps, que la vie commune n’est pas d’une durée plus longue, que sur un nombre donné de malades, il y a la même mortalité, oh ! ici les chiffres donnent un démenti formel à celte asser-
lion ; la Statistique répond d’une manière péremptoire. Les résultats suivants sont pris aux sources officielles : c’est à l’administration des hospices que nous avons puisé les premiers, et c’est aux ouvrages les plus dignes de confiance que nous avons demandé les seconds. Or, voici ce que disent lts uns et les autres :
Il résulte de la statistique officielle des hôpitaux, qu’il mourait, avant la première révolution, 1 malade sur 3,50, à l’Hôtel-Dieu de Paris.
D’après le rapport de Pasloret, de 1804 à 1814, il est. mort dans le même hôpital 1 malade sur 4,93. Enfin, d’après le relevé de 1844, la mortalité, calculée d’après le nombre des individus sortis par guérison ou par mort, divise par le nombre des morts, sans distinction d’âge ni de sexe, a été de 1 sur 6,57, c’est-à-dire que la mortalité est, dans l’Hôlel-Dieu, à peu près moitié moindre aujourd’hui qu’avant la révolution de 89, et encore faut-il savoir qu’à cette époque on recevait à l’Hôtel-Dieu beaucoup d’individus qui venaient pour se reposer et qui n’étaient pas malades; tandis qu’aujourd’hui les malades, examinés préalablement au Bureau central, ne sont admis à cet hôpital que lorsqu’ils sont affectés de maladies bien reconnues et ordinairement graves.
A la Charité, la mortalité de 179G à 1803 était de
1 sur 6,60; de 1804 à 1814, de 1 sur 7,08. Aujourd’hui elle est de 1 sur 9,12. Des différences sans doute moins grandes, mais cependant très-importantes, sont survenues dans la mortalité des autres établissements nosocomiaux de Paris.
Mais voici des chiffres non moins éloquents : ils résultent de la statistique de Deparcieux, faite en 1746, de celle de Duvillard, faite en 1806, et de recherches plus modernes.
La durée moyenne de la vie, à partir de la naissance, a été estimée comme il suit :
« Au milieu du xviiic siècle, à 25 ans 9 mois, d’après Deparcieux (1746).
« Au commencement du xixu siècle, à 28 ans 9 mois, d’après Duvillard (1802), 28 ans 76,32.
« Vers le milieu du xivc siècle, à 33 ans, d’après le recensement de 1840; car celui-ci fournit 1 naissance sur 33 individus, un décès sur 39,7. »
Envisagée sous un autre point de vue, et par rapport à la population de Paris :
« De 1678 à 1682, la moyenne annuelle des décès était de 22,216. — Il n’existe aucun relevé qui fournisse des données, même approximatives, de la population avant les dernières années de Louis XIV, cependant on ne peut l'estimer au plus qu’à 400 ou 450,000, et en prenant le chiffre le plus
élevé possible, c’est-à-dire 450,000, on aurait 1 décès sur 20,25.
« De 1709 à 1713, la moyenne annuelle des décès était de 19,555, sur une population de 475,664, ce qui donne 1 décès sur 24,32 individus.
« De 1800 à 1804, la moyenne annuelle des décès était de 21,776, sur une population de 640,000, ce qui donne 1 décès sur 29,40.
« Je ferai observer qu’il y a eu plusieurs évaluations de la population, de 1798 à 1806, dont les unes excluaient la garnison, les autres la comprenaient : j’en ai pris le chiffre le plus élevé.
« De 1833 à 1836, la moyenne annuelle des décès était de 24,223, sur une population de 899,313, ce qui donne 1 décès sur 37,10. »
Ces chiffres en disent plus que toutes les assertions du monde; il nous paraît inutile de les commenter \
Un homme de beaucoup de mérite, qui a consacré sa vie avec le plus grand succès à l’enseigne-
1 Ce serait néanmoins méconnaître les immenses services que la médecine a rendus à l’humanité, que de nier qu’elle soit parvenue à allonger la vie moyenne des hommes. (A. Quételet, Sur l'homme et le développement de ses facultés; 1 835.)
ment de la jeunesse, me demandait récemment si nous étions aujourd’hui réellement plus avancés en médecine qu’au temps d’Hippocrate, de Galien. Cette objection était faite sérieusement; sans cela, je me croirais dispensé d’y répondre. Voilà donc un homme distingué, un homme qui a dû réfléchir avant d’émettre une pareille opinion, qui doute que depuis deux mille ans les sciences médicales aient fait le moindre progrès. Oh ! il faut supposer ces pauvres médecins bien stupides pour croire que lorsque tout avance, tout progresse autour d’eux, eux seuls restent immobiles. Quoi! vous avouerez que la physique a fait des pas immenses, que la chimie a vu le jour dans notre siècle, que la géologie a été enfantée par Cuvier, la minéralogie par Haüy, la botanique par les Jussieu, les Richard, les de Candolle, etc.; que l’anatomie, inconnue de l’antiquité, ne laisse plus aujourd’hui qu’à glaner à ceux qui la cultivent, etc.; et vous ne voulez pas que la science, qui n’est que l’application de toutes celles-là, n’en ait pas ressenti l'influence, que les médecins soient restés comme des bornes au milieu de tout ce mouvement? Mais avez-vous réellement bien pensé à ce que vous avez dit?
Vous croyez que l’art d’observer n’a pas fait de progrès, que rien ne peut égaler sur ce point le génie d’Hippocrate. Personne plus que nous n’ad-
mire ce grand homme : mais enfin, il ne faisait pas d’ouverture de corps, et son anatomie comparée était bien restreinte ; il ne possédait pas la percussion ni l’auscultation, bien qu’on en trouve quelques germes dans ses écrits. Avec son immense talent, privé de ces moyens d’investigation, il lui était bien impossible de parvenir à un diagnostic irréprochable. Mais peut-être dira-t-on que la connaissance de la maladie n est pas nécessaire pour bien traiter un malade; car que n’a-t-on pas dit en médecine? Mais alors, si cette connaissance-n’est pas nécessaire pour la thérapeutique, quoique nous soyons, à vous entendre, inférieurs aux anciens sur ce point, nous pouvons donc traiter les malades aussi bien qu’eux. Mais ceci n’est qu’un pitoyable paradoxe. Sans doute (et nous le prouverons plus tard), la connaissance de la maladie forme la base la plus solide de tout traitement, et nous avons bien plus de moyens pour y parvenir, et nous y parvenons plus sûrement, en effet, que les grands médecins de l’antiquité.
Pour répondre catégoriquement au reproche d’immobilité qu’on adresse à la médecine, il laudrail établir un parallèle entre la médecine d’iiippocrate et celle d’aujourd’hui, c’est-à-dire faire un gros livre, et ce n’est pas ici le lieu; bornons-nous donc à quelques réflexions générales. Si l’on veut
dire que la connaissance des maladies n’est pas plus parfaite que du temps d’Hippocrate, nous nous contenterons de répondre que la connaissance des maladies du cerveau, leur distinction, leur diagnostic, datent d’hier; que celle des maladies de la poitrine, du cœur, n’est guère plus vieille; que la fièvre typhoïde, entrevue par les anciens, n’est bien connue que depuis quelques années; qu’enfin toutes les maladies, de toutes les cavités, de tous les viscères, ont été mieux étudiées, plus approfondies que l’on n’avait fait jusqu’à ce jour. Il est impossible d’être démenti sur ces points.
Veut-on dire que le traitement des maladies n’est pas plus avancé que du temps d’Hippocrate et de Galien? Mais il suffira d’un petit nombre d’exemples pour fermer la bouche aux critiques qui osent avancer une pareille assertion. Et d’abord, si la connaissance des maladies est nécessaire pour leur opposer un traitement rationnel, si nous sommes plus avancés sur ce point que les anciens, n’est-ce pas une conséquence rigoureuse d’admettre que nous le sommes plus aussi dans l’application des remèdes? Ainsi, nous connaissons mieux les maladies; donc nous les traitons mieux. Nous ne pouvons pas entrer dans le détail des exemples particuliers; on en verra quelques-uns plus lard. Pour ce qui est des remèdes eux-mêmes, des agents thérapeutiques
dontl’eftîcacité est bien déterminée, bien reconnue, n’en avons-nous découvert aucun depuis Hippocrate? Le sulfate de quinine, le mercure, l’iodure de potassium, la vaccine, l’antimoine, et tant d’autres moins infaillibles, éminemment utiles cependant, étaient-ils connus d’Hippocrate et de Galien? On objectera peut-être que les anciens n’avaient ni la syphilis, ni la variole, et qu’ils ne pouvaient par conséquent connaître ni le mercure, ni la vaccine. Sans doute; mais l’on avouera que si nous avons acquis la maladie, nous avons aussi conquis le remède.
Mais passons à des objections plus sérieuses que les précédentes; abordons enfin les véritables difficultés qu’on peut nous opposer, et voyons si l’on peut les combattre et les vaincre.
Les obstacles sans nombre qui s’opposent à la connaissance précise des maladies, des désordres organiques qu’elles occasionnent, des éléments multipliés qui les constituent, offrent au médecin de grandes difficultés. Sans doute, une maladie est un problème très-compliqué ; elle se compose d’une multitude d’éléments divers. Les altérations organiques cachées dans les profondeurs de nos cavités se dérobent à l’application immédiate de nos sens; leur nature intime nous est inconnue; leurs causes prédisposantes ou occasionnelles nous échappent
souvent. Nous le voulons bien. Mais que prouve tout cela, sinon que la médecine n’est pas un art facile, et qu’il y a quelque gloire à l’exercer avec succès? Si les maladies étaient faciles à connaître, à apprécier, si le traitement était toujours bien déterminé, s’il n’existait pas une multitude de circonstances capables d'imprimer à ce traitement des modifications importantes, il suffirait, en eflet, ainsi que nous l’avons dit, d’un dictionnaire pour bien connaître et bien pratiquer la médecine; il n’y aurait aucun mérite à cela. Mais certes, il n’en est pas ainsi. La médecine est un art de sagacité, d intelligence et d’à-propos ; quoique ce ne soit point un art divinatoire, quoiqu’il ait ses règles, ses lois, la capacité de celui qui l’exerce imprime une différence immense entre tel médecin et tel autre : instruits au même degré, l’un peut être un bienfaiteur de l’humanité, et l’autre un empoisonneur. L’avantage, dans l’exercice de cette noble prolession, n’est, pas toujours du côté de celui qui sait le plus, mais du côté de celui qui agit le mieux sa leçon, comme dit Montaigne.
Mais il n’est pas aussi difficile qu’on pourrait le croire d’arriver à la connaissance exacte des maladies. De nos jours, les méthodes d’interrogation et d’examen sont parvenues à un tel degré de perfection, qu’on peut en quelque sorte lire à travers les
parois opaques qui protègent' nos organes. A des signes presque certains, on peut dire pendant la vie : 11 existe dans tel viscère une lésion de telle nature, de telle étendue; et lorsque, dans les cours de clinique, le malade succombe, l’ouverture du corps montre à la foule étonnée l’exactitude du jugement porté pendant la vie *.
C’est là, on en conviendra sans doute, l’élément le plus positif de la connaissance d’une maladie. Les autres éléments, quoique apportant des modifications majeures dans l’état morbide, tels que lage, le sexe, le tempérament, la saison, la température, le climat, l’habitation, la profession, la manière de vivre, enfin les rà toGev d’Hippocrate, on conviendra, bien mieux encore, qu’il est plus facile de les apprécier à leur juste valeur. Ainsi, connaître une maladie constitue sans doute une grande difficulté, mais non une impossibilité.
1 Si c’était ici le lieu, nous exposerions les merveilles du diagnostic qu’on opère aujourd’hui à l’aide des perfectionnements introduits dans les moyens et les méthodes d’exploration et d’intcrregalion ; nous ferions voir l’auscultation traduisant avec certitude les plus légers désordres des organes de la respiration; la percussion ajoutant à ces données son positivisme; l’observation plus précise des modifications des phénomènes de l’innervation, taisant toucher au doigt et à l’œil la plupart des maladies des centres nerveux, l’application de moyens nouveaux au larynx, à l’œil ; éclairant les lésions de ccs organes, etc.
On pense bien que nous tenons compte des cas exceptionnels, obscurs, que l’on rencontre quelquefois et qui se dérobent à toute science, à toute sagacité; mais ces cas sont heureusement fort rares, et leur nombre diminue de jour en jour, au fur et à mesure que l’art va se perfectionnant.
Les personnes étrangères à la médecine ajoutent une grande importance à la connaissance des causes des maladies : elles ne manquent pas de dire que l’ignorance des causes entraîne nécessairement l’impuissance de l’art. Que voulez-vous faire, en effet, contre une maladie dont vous ignorez les causes? comment pouvez -vous raisonnablement espérer de la traiter avec avantage, si vous ignorez cet élément capital, ses causes prédisposantes, occasionnelles, prochaines, sa cause première surtout, qui constitue son essence? Vous ignorez quel est l’ennemi que vous avez à combattre, et vous avez la prétention de le vaincre? Vaine présomption !
El d’abord, nous ne savons le tout de rien, a dit encore Montaigne, avec sa raison supérieure. Dans aucune science, on ne connaît la cause première des choses, ce qui n’empêche pas qu’on n’en tire des résultats pratiques de la plus grande utilité.
Prenons quelques exemples. L’essence du calo-
i'ique est inconnue; on ne connaît ce principe que par les effets qu’il produit : dilatation et rétraction les corps, chaleur, avec ou sans lumière, etc. ■Voilà ce qui nous démontre qu’il existe un principe qui peut être tantôt libre, tantôt latent, tantôt combiné, etc. C’est à ce principe, connu seulement par ■ses effets, qu’on a donné le nom de calorique; principe dont l’existence nous est ainsi bien démontrée, mais dont l’essence échappe à notre intelligence. Cette ignorance n’a pas empêché S’employer cet agent à tous les usages de la vie, et dernièrement encore de mettre en œuvre sa force eexpansive pour franchir les espaces avec une rapidité inconnue de nos aïeux. C’est par la force expansive du calorique qu’en douze jours des vaisseaux dévorent la distance qui sépare les deux continents, et que sur des voies de fer, de lourdes et volumineuses machines glissent comme le vent, et transporteront bientôt des milliers de voyageurs d’un bout de l’Europe à l’autre, en moins de temps que nous n’en mettons aujourd’hui pour aller de i Paris à Lyon.
Je ne veux pas énumérer tous les services que l’homme lire du calorique (on entrevoit de quelle longueur pourrait être ce chapitre), et pourtant j’en ignore la cause prochaine! 11 faut en dire autant de la lumière, dont l’essence est ravie à
notre intelligence ; autant de l’attraction , dont les effets si déterminés, si rigoureux, peuvent être soumis au calcul, mais dont la cause prochaine est impénétrable au génie humain ; autant de l’électricité, qui se traduit et nous révèle son existence par des étincelles, des attractions et des répulsions, etc., mais dont la nature intime se dérobe à notre débile compréhension. Eh bien! l’ignorance de la nature intime de cet agent tout-puissant (pour ne parler que de ce dernier) a-t-elle empêché Franklin de ravir la foudre au ciel, et dans ces derniers temps, de soustraire aux maladies, à la mort, une multitude d’ouvriers auxquels la dorure des métaux par le mercure les exposait incessamment? a-t-elle empêché qu on employât l’électricité à transmettre la pensée, avec la rapidité qui l’enfante, à des distances déjà bien grandes et qui réellement peuvent n’avoir pas de bornes? Si donc on peut tirer de si grands avantages d’agents dont on ignore la cause première, on entrevoit déjà de quelle utilité peut être une science qui ignore la cause première des sujets qui forment son domaine.
Les causes en médecine ne sont ni plus ni moins ignorées que dans les sciences les plus positives, et pas plus qu'elles, elle n’en éprouve de dommage. Nous venons de voir que l’ignorance ou
;5ont les physiciens des causes premières ne leur lavait par interdit de faire les plus belles applications de leur science aux arts utiles ; de même l’ignorance où sont les médecins des causes prochaines des maladies ne les empêche pas de tirer
lies malades du tombeau.
Comme les physiciens, et aussi positivement qu’eux , nous pouvons remonter à 1 existence Jd’une cause première des maladies ; nous possédons des caractères aussi sûrs, aussi incontestables que les leurs, qui nous démontrent l’existence de causes premières. Mais de même que les pliéinomènes physiques sont impuissants à déceler la mature intime de leurs causes, de même les caractères dont nous parlons sont incapables de i révéler l’essence de celles qui engendrent les mai ladies. Certes, l’éruption variolique atteste l’existence d’une cause spécifique tout aussi clairement que les étincelles, les attractions et les répulsions attestent l’existence d’une puissance spéciale : qui oserait nier que cette éruption, toujours la même, et que le médecin peut même à son gré transmettre d’un individu à un autre convenablement disposé, ne reconnaisse une cause toujours identique? Eh bien! cette cause spécifique est démontrée d’une manière tout aussi incontestable pour toutes les éruptions cutanées; car la cause de la
variole n’est pas celle de la scarlatine, la cause de celle-ci n’est pas celle de la rougeole, de la gale, du zona, de l’érysipèle, etc., etc. La forme de l’éruption , si différente dans chacune d’elles, trahit nécessairement une cause différente, mais elle n’en fait pas conaître l’essence; elle se borne à en attester la nécessité exactement et de la même manière, ni plus ni moins, que les effets physiques décèlent une cause qui les produit, sans en découvrir la nature intime. Si nous voulions passer en revue les autres maladies, nous verrions que les altérations organiques qu’elles laissent après elles forcent à reconnaître qu’il existe une cause spéciale qui les produit. Nous verrions l’évolution des glandes de Peyer démontrer la nécessité d’une cause typhoïde, etc.; les tubercules, les cancers, témoigner de l’existence d’une cause particulière, sans en révéler l’essence. Les physiciens sont donc bien mal venus de nous reprocher notre ignorance des causes prochaines, puisqu’en définitive, nous sommes aussi avancés qu’eux sur ce point. Et que peuvent exiger de plus les gens du monde? Quoi! la médecine est aussi avancée que les sciences les plus exactes, et vous demandez plus encore? Vous demandez l’impossible !
Mais, voyons, la connaissance que vous exigez
est-elle nécessaire au succès du traitement des maladies ?
Vous avez une fièvre intermittente pernicieuse, le second ou le troisième accès vous tue infailliblement. Le médecin ignore la cause, la nature intime de la maladie : il vous administre quelques centigrammes de sulfate de quinine, et vous guérissez, et vous guérissez à l’instant! Que voulez-\ ous de mieux? que ferait de mieux le médecin s il connaissait l’essence de la fièvre pernicieuse ?
Une pneumonie ou toute autre inflammation simple est produite : qu importe au médecin que ce soit telle ou telle cause qui l’ait occasionnée? que pourrait-il contre celle cause, la maladie une fois engendrée? quelle prise aurait-il contre le froid, le chaud, les impressions morales vives? que font ces causes à la thérapeutique? La maladie existe, il la traite, il la guérit : que veut-on de plus? Ainsi, l’on arrive à une thérapeutique efficace, puissante, sans la connaissance des causes.
Sans doute, celte connaissance serait satisfaisante pour l’esprit :
Félix qui potuit rerum cognoscere causas !
mais il faut savoir ignorer ce qu’il ne nous est pas donné d’apprendre, et puisque celte ignorance est
la même dans toutes les sciences, ce qui ne les empêche pas d’être éminemment utiles, puisqu’elle n’empêche pas le médecin de guérir, à quoi bon en faire une objection spéciale contre l’utilité de la médecine?
Est-ce à dire pour cela que la connaissance des causes soit complètement inutile à la médecine? Certes, on ne saurait nous prêter un aussi absurde paradoxe. Nous avons voulu seulement prouver que la médecine pouvait être très-utile, rendre d’immenses services, ravir à la mort bien des victimes, quoiqu’elle ignorât les causes premières des maladies. Nous avons voulu prouver encore que, sous ce rapport, elle n’avait rien à envier aux sciences les plus exactes, et nous pensons avoir atteint notre but.
Maintenant, nous accorderons volontiers que la connaissance des causes est précieuse, en hygiène, pour prévenir les maladies et entretenir la santé. Ce n’est pas nous, qui avons consacré nos veilles à l’étude des influences des agents extérieurs et intérieurs sur l’organisme, qui nierons l’utilité de cette connaissance1 2; mais de ces causes, de ces influences, nous en connaissons un grand nombre
1 Cours élémentaire d'hygiène, par L. Rostan; 2e édition,
2 vol. in-8°.
déjà, et tous les jours nous apprenons à les apprécier d’une manière plus rigoureuse encore, grâce aux progrès incessants des sciences physiques. Les causes morales qui produisent tant de ravages dans l’organisme peuvent être appréciées dans l’immense majorité des cas, et cela malgié la volonté du malade, et leur soustraction peut îendre la vie. à un malheureux. Les faits célèbres que nous avons cités le prouvent suffisamment. Mais jusqu’ici, il faut l’avouer, nous n’avons pu pénétrer les mystères des causes premières; heureusement, comme nous venons de le dire, que 1 on peut se passer de cette connaissance dans le traitement des maladies!
Les gens du monde ont tous plus ou moins la prétention de ne ressembler à personne. Enlendezles vous parler de leurs maux : on n’a jamais vu rien de pareil, jamais personne n’a eu ce qu’ils ont; leurs maladies ont une physionomie qui n’est qu’à eux. Entendez-les parler de leur constitution : ils ont un tempérament particulier, il faut connaître leur tempérament; rien n’est plus difficile, disentils, que la connaissance de ce tempérament ; il n’y a qu’un médecin qui le connaisse, etc. Voyons ce qu’il y a de fondé dans ces assertions, et jusqu’à quel point elles sont acceptables, comme établis-
sant des difficultés insurmontables dans l’exercice de notre art.
Et d’abord, celte disposition d’esprit qui les porte à croire qu’ils n’ont que des maladies particulières, extraordinaires, qui ne sont qu’à eux, est entretenue, fortifiée par l’ignorance où ils sont qu’il en existe de semblables ; parce que, dans leur étroite sphère, ils n’ont pas entendu parler de maladies pareilles, ils s’imaginent qu’il n’en existe pas. Nous avons tous, dans nos éludes, éprouvé un sentiment analogue. Nous avons généralement une telle confiance en nous, que ce que nous ne savons pas, nous croyons que tout le monde l’ignore, ou plutôt nous croyons que la chose que nous ignorons n’existe pas. Entendez ce praticien obscur vous rendre compte d’une maladie, il ne vous dira pas : Je n’ai rien trouvé dans tel organe, etc.; il vous dira : lin y a rien dans tel organe. Pour le traitement, il vous dira : J ai employé tous les moyens possibles, tous les moyens connus. Et chacun en est là. N ayez peui que l’on vous dise : Je n’ai rien pu découvrir chez ce malade, je ne sais ce qu’il y a; mes sens sont impuissants à reconnaître celle maladie, je nai point assez d’habileté pour cela ; j’ai donné tous les remèdes que je connaissais, vous devez en connaître d’autres ; vous pouvez sans doute prescrire un autre traitement. Qui ne se souvient des variétés ana-
tomiques qu’il a trouvées dans ses premières dissections, variétés qui n’étaient en résultat que le fruit de son ignorance? Eh bien! les malades ont tous plus ou moins la prétention d’avoir entendu parler de la plupart des maladies, de les avoir entendu décrire; et comme, en effet, ils ne peuvent en connaître qu’un très-petit nombre, et encore fort imparfaitement, est-il étonnant qu ils croient avoir des maladies qui n’ont jamais existé? Cette raison, jointe à cette disposition si naturelle dont nous parlions tout à l’heure, de se croire en tout des exceptions, explique surabondamment la crainte chimérique où ils sont que leur maladie soit inconnue du médecin dont ils réclament les conseils.
Quant à ce qu’ils appellent leur tempérament, qu’enlendent-ils par cette expression? Des dispositions individuelles qui les rendent, en effet, susceptibles d’impressions exceptionnelles ; c’est ce que l’on nomme en médecine idiosyncrasies. Ainsi les uns répugnent à telle substance alimentaire, les autres à tel médicament; ces substances produisent sur eux des évanouissements, des tremblements, des convulsions, des horripilations, des nausées, des vomissements, môme des éruptions à la peau, des érysipèles, des urticaires, et enfin c’est tout le chapitre si connu des sympathies et des antipathies.
Les gens du monde s’imaginentque ce sont là d’immenses, d’insurmontables difficultés ; que jamais le médecin ne peut parvenir à connaître ces individualités; que, fussent-elles connues, elle échappent à toute espèce de modificateurs et apportent dans le traitement des maladies des entraves invincibles. Hélas! ils ne savent pas qu’un élève de deuxième année connaît déjà toutes ces exceptions ; qu’il ne faut pas dix minutes d’examen à un médecin médiocrement intelligent pour être informé de toutes ces prétendues difficultés, les connaître à fond et les surmonter sans peine. Ils ne savent pas (et comment le sauraient-ils '?) que ce sont les éléments les plus simples de l’art de guérir. Mais comment ne songent-ils pas que, puisque eux, qui n’ont jamais étudié la médecine, s’aperçoivent de ces difficultés, elles doivent à plus forte raison avoir frappé les personnes qui ont consacré leur existence à l’élude de cette science, et que depuis le temps qu’on s’en occupe, elles peuvent et doivent être parfaitement appréciées ?
Mais les malades eux-mêmes n’ont rien de plus pressé que de vous informer de ces singularités; c’est pour ainsi dire la première chose dont ils instruisent le médecin qu’ils appellent. Avez-vous une douleur à calmer, ordonnez-vous l’opium : « Ah ! ne me donnez pas d’opium, je ne puis pas le sup-
porter ; il m’agite, il m’empêche de dormir, il trouble tout mon être, il m’occasionne des vomissements, enfin il ne m’a jamais réussi. » Ordonnezvous un bain ; « Ab ! Monsieur, je ne puis pas les supporter; ils me fatiguent horriblement, ils me donnent des attaques de nerfs ! » etc., etc.
Et ne croyez pas d’ailleurs que ces idiosyncrasies soient fréquentes : l’espèce humaine est créée sui un type dont elle s’éloigne peu, et les anomalies sont les exceptions ; et vous le voyez, rien n est plus aisé que de les connaître.
L’ignorance où nous sommes sur la manière dont les médicaments exercent .leurs actions sur l’organisme n’est pas un argument qui paraisse moins puissant à nos antagonistes. Comment oser administrer un remède dont on ne connaît pas le mode d’action? Qu’y a-t-il déplus conjectural que l’administration d’un agent dont la manière d’agir est inconnue ? N’est-ce pas se conduire au hasard? N’estce pas faire comme l’aveugle, auquel on a si souvent comparé le médecin, qui, armé d’un bâton, frappe tantôt sur le malade, tantôt sur la maladie ? Mais est-il bien vrai qu’il soit nécessaire de connaître la manière dont un remède agit pour le diriger avec utilité contre un état morbide? J’aimerais autant que l’on me dît qu’il est nécessaire de savoir
la manière dont les aliments agissent sur l’organisme, pour oser alimenter quelqu’un malade ou sain. Ne suffit-il pas que l’expérience ait appris que les substances alimentaires réparent les perles subies par l’économie animale, restituent les molécules dissipées par l’action des organes, rétablissent les forces épuisées, pour donner des aliments afin de réparer toutes ces pertes ? De tout temps, on s’est contenté des données fournies par l’expérience pour cela. A-l-on attendu de connaître le mode d’action des aliments, pour se nourrir? Une observation répétée a appris que telle espèce d’aliment produit tel résultat, de préférence à tout autre ; que certaines substances réparent promptement, sans exciter les individus qui en font usage ; que d’autres excitent, et nourrissent peu; que d’autres nourrissent peu, et relâchent les tissus, etc. L’expérience de tous les jours a suffi pour faire établir ces vérités. A-t-on besoin de savoir la manière dont ces substances produisent ces effets, pour les employer à propos ? Ne suffit- il pas des enseignements de l’observation directe, et n’agit-on pas avec une suffisante connaissance de cause, dirigé par un guide aussi sûr? Certes, il serait plus curieux, la science serait plus satisfaite, si le mode d’action de ces substances nous était révélé; mais il est évident que l’art n’y gagnerait rien. Eh bien! ce raisonne-
ment s’applique avec rigueur aux médicaments, i L’expérience constate leur action, mais la manière dont ils produisent cette action nous est complètement dérobée, et cependant nous les appliquons tous les jours avec le plus grand succès. Connais- :sons-nous la manière d’agir du quinquina? Certes mon, et quel médicament produit journellement I plus de merveilles? Savons-nous comment agit le : mercure, la vaccine? Peut-on nier leurs bienfaits?
1 Les narcotiques, sommes-nous aujourd’hui plus ; avancés sur leur mode d’action que du temps de Molière? Savons-nous autre chose que le virtus dormitiva? Enfin, savons-nous rien du mode d’action de toutes les puissances thérapeutiques? L’expérience suivie d’âge en âge a appris que, dans certaines circonstances données, des substances médicamenteuses produisaient tels effets constants. Celle connaissance a suffi, et suffit encore aux médecins, pour administrer ces agents dans de semblables circonstances, et en retirer les effets les plus heureux. Que faut-il de plus au médecin? que peuvent de plus demander les malades? Si l’on connaissait la manière d’agir du sulfate de quinine, guérirait-on mieux les fièvres intermittentes? Préviendrait-on plus sûrement, la variole, si l’on connaissait le mode intime d’action du virus vaccin, et ainsi de suite? Certes, l’intelligence éprouverait
une satisfaction bien vive si l’on venait à découvrir le mystère de l’action intime des médicaments ; la théorie ferait un pas immense, mais l’art ne serait pas plus parfait : donc, l’ignorance où nous sommes des actions premières des remèdes ne justifie en aucune manière l’incrédulité des détracteurs de la médecine, et ne les autorise nullement à rejeter son pouvoir.
Loin de nous cependant l’idée de n’admettre en médecine qu’un empirisme pur, qu’un empirisme borné. Personne plus que nous n’ajoute d’importance aux raisonnements rigoureusement déduits des faits, et aux lumières qu’ils peuvent jeter sur la science ; personne plus que nous ne désire qu’un jour les causes premières, la nature intime des maladies, le mode d’action de tous les agents, nous soient révélés. La science touchera alors à sa perfection; mais nous avons voulu prouver que ces connaissances purement scientifiques, purement théoriques, n’exerçaient aucune influence sur l’application, sur l’art en un mot, et sur 1 utilité dont il est tous les jours, et nous pensons avoir mis celle
proposition hors de doute.
Mais ce n’est pas seulement de 1 ignorance où nous sommes sur le mode d action des médicaments que nos adversaires tirent un argument qui leur paraît péremptoire, c’est encore sui linceili-
tilde des effets que les agents thérapeutiques déterminent dans l’organisme qu’ils appuient leurs raisonnements. « Les mêmes maladies traitées par des remèdes différents, quelquefois même par des remèdes opposés, guérissent également. Le même remède produit des effets différents, ou même opposés, suivant des circonstances qu’on ne peut ni prévoir ni calculer : de là les prétentions des médecins de guérir leurs malades autrement et mieux que leurs confrères; de là une grande incertitude dans la thérapeutique des maladies, et par conséquent un doute légitime sur la valeur de la médecine : car si les maladies guérissent par des moyens différents ou même opposés, qu’importe le traitement qu’on mette en usage? »
Nous exposons celte objection dans toute sa force; et, de fait, si elle était réelle, c’en serait fait de la puissance de la médecine. Mais il s’en faut de beaucoup que les choses se passent réellement ainsi; et quoiqu’on soit forcé d’avouer que la nature guérit quelquefois malgré le traitement, il est bien certain que ce traitement peut, dans certains cas, tuer le malade, aggraver ou prolonger la maladie, et, dans quelques autres, la diminuer, l’abréger, la guérir. Vous nous direz que ce ne sont là que des assertions gratuites; mais si vous
récusez les faits qui les prouvent, vous ne résiste-
rez pas, sans doule, aux raisonnements qui les démontrent. En effet, pour admettre que les malades guérissent par des moyens opposés, il faut admettre que rien ne nuit, que rien n’est utile; que rien ne fait du mal, que rien ne fait du bien; que tout est indifférent. Il faut admettre que rien ne peut aggraver une maladie, que rien ne peut la diminuer, et conséquemment, que tout est également bon, également muuvais; que tout peut également l’aggraver ou la diminuer; que rien ne tue, rien ne guérit, ce qui est absurde. Il faut admettre, par exemple, que dans une inflammation des poumons, il est indifférent de donner de 1 eaude-vie ou de l’infusion de mauve.
Mais vous admettez facilement qu’un mauvais traitement aggrave une maladie; tous les jours, vous dites que les médecins tuent leurs malades : vous pensez donc qu’un traitement opposé les soulagerait, les guérirait?
Mais d’où vient donc cette apparence dans l’identité d’action de médicaments opposés dans les mêmes maladies? Cette anomalie est, en effet, plus apparente que réelle. Et d’abord, la natuie est bonne; elle résiste très-souvent aux erreurs des médecins; elle guérit le malade en dépit d’un mauvais traitement, ce qui ne veut pas dire qu’il n’eût mieux guéri par un meilleur; ce qui ne veut
pas dire que les erreurs des médecins soient indifférentes. En second lieu, la maladie qui guérit par des moyens opposés peut cependant n’être pas la môme, ou n’être telle que pour des yeux mal exercés. La pneumonie que l’on guérit par le quinquina n’est pas celle que l’on guérit par les saignées. Il existe toujours des différences dans la nature, la période de la maladie, l’âge, la constitution des malades, les traitements antérieurs, etc., qui peuvent expliquer ces contradictions apparentes. En troisième lieu, des moyens qui peuvent vous sembler opposés peuvent avoir une manière d’agir analogue; enfin, l’interprétation des faits peut être seule en défaut.
Au reste, nous pensons qu’une même maladie ne guérit pas par un seul moyen de traitement, mais qu’elle peut guérir par différentes méthodes. Ainsi, la chirurgie rend la vision, dans la cataracte, par l’abaissement ou l’extraction du cristallin; elle arrête une hémorrhagie par la ligature ou la torsion des artères; elle enlève un calcul vésical par l’extraction ou la lithotripsie ; mais il existe toujours un traitement qui est le meilleur, et le plus habile médecin est celui qui sait l’employer.
L’objection la plus puissante que les détracteurs de la médecine adressent à cet art, celle qui semble leur donner gain de cause, les faire triompher en
un mot, est, sans contredit, celle qu’ils tirent des interminables discussions , disputes , contradictions, qui régnent parmi les médecins. Ce reproche a été spirituellement formulé par ces mots : Hippocrate dit oui, et Galien dit non. Vous vous disputez, donc vous n’êles sûrs de rien; donc votre science est vaine , elle n’existe pas. Eh bien ! voyons donc quelle valeur réelle cette objection peut avoir ; voyons si elle détruit la certitude et l’utilité de la médecine. Nous avons un moyen bien simple pour cela; passons en revue quelquesunes des sciences les plus certaines, les plus généralement reconnues pour vraies, pour positives; examinons les beaux-arts. Voyons si parmi les gens qui les cultivent avec éclat, il n’existe ni discussions, ni contradictions, ni disputes ; et s il en existe, voyons si ces discussions, disputes et contradictions empêchent ces sciences et ces beaux-arts d’être, et si elles les empêchent surtout de répandre leurs bienfaits sur le monde.
Prenons la chimie, science créée sous nos yeux, et sans doute pour longtemps inachevée. Examinons la physique, science plus positive peut-être, puisqu’elle appuie ses théories sur les mathématiques. Voyons ce qui se passe dans les beaux-arts: et si, dans ces sciences et ces arts, nous voyons les savants et les artistes qui les cultivent incessam-
:ment aux prises entre eux, sur tous les points, sur toutes choses; et si, malgré ces discussions, nous ne pouvons nous empêcher de reconnaître l’existence de ces sciences, de ces arts, et leur utilité, de quel droit exigerait-on que la médecine seule fut -exempte de ces mêmes divisions? Et pourquoi woudrait-on que ces contradictions, qui ne portent nulle atteinte à l’existence des autres sciences, détruisissent celle de la médecine, et lui ravissent toute espèce d’utilité?
Nous ferions un volumineux ouvrage si nous voulions seulement énumérer les principaux sujets de dissidence qui se rencontrent en physique; à (chaque pas, nous sommes arrêtés par la divergence des opinions. Sans doute, les physiciens de l’antiquité durent avoir de nombreuses discussions. Aristote discuta avec les physiciens de son temps, Archimède ne dut pas établir ses découvertes sans contestations. Mais passons aux temps modernes, i Galilée obligé de fuir de Pise, sa patrie, pour la - hardiesse de ses opinions en physique; traîné, à ■soixante et dix ans, devant le tribunal de l’inquisi- I lion , pour avoir osé dire que la terre tournait autour du soleil ; obligé d’abjurer à genoux ce qu’on appelait ses erreurs ; emprisonné pour avoir éclairé le monde, et répétant ce mot d’une désolante conviction : E pur si muove!
Torricelli et Roberval se disputant sur les propriétés de la cycloïde;
Isaac Newton persécuté et réduit au silence, pendant plusieurs années, par les critiques acharnées de Hooke ; ses dernières années empoisonnées par ses vives discussions avec Leibnitz ; et, pour lranchir un long espace, voyez sa théorie de l’émission de la lumière battue en brèche par le système des vibrations de Fresnel.
Puisque nous en sommes sur la lumière, examinons un seul point : l'œil s' accommode aux distances. Kepler suppose que l’œil s’allonge suivant son axe, à mesure que l’objet approche.
Le docteur Surin pense que la cornée seule change de forme et de courbure; Moulin, Home, Ramsden, etc., se rangent de son avis.
Descartes, Pemberton, Albinus, Hunier et Olbers cherchent à prouver que le cristallin est formé de fibres musculaires, et qu’il peut changer de courbure par ses contractions ; le docteur Young adopte cette opinion ; Poterfield soutient que le ciislallin peut éprouver un mouvement de translation d avant en arrière, et vice versa;
Lahire et Leroy, que la mobilité de la pupille suffit seule pour expliquer le phénomène;
M. Pouillet pense que toutes ces explications n’expliquent rien, et que les différences de densité
des couches du cristallin, jointe à la contractilité de la pupille, peuvent rendre compte de la vision à distance.
Enfin, entrons dans le palais de l’Institut de France, et assistons à quelques-unes de ses séances. Voyez la paix de ce sanctuaire des sciences incessamment troublée et compromise. Entendez M. Librï disputant contre l’illustre Arago ; celui-ci, contre M. de Pontécoulant ; le savant M. Biol, contre tous ses collègues, etc. Eli bien! dites-nous, toutes ces discussions empêchent-elles la physique d’exister, et d’être peut-être la science qui honore le plus l’esprit humain? Empêchent-elles surtout de rendre à l’humanité les plus nombreux, les plus signalés services? Ont-elles empêché de donner à la société la balance, les puits artésiens, les jets d’eau, les chemins atmosphériques, la machine pneumatique, les aérostats, les baromètres, les thermomètres, les machines à vapeur, les bâtiments à vapeur, les chemins de fer, la boussole, l’électroplastie , le télégraphe électrique, le paratonnerre, les horloges, les microscopes, les télescopes, les lunettes d’approche, les besicles, les miroirs, le daguerréotype, la fantasmagorie, la lanterne magique, les phares, etc., etc.?
Le domaine de la chimie est-il du moins plus paisible? Hélas! nous sommes encore tout ému des
débats déplorables qui viennent de se passer sous nos yeux au sujet de l’arsenic; nous admirons encore avec quel immense talent notre illustre ami M. le professeur Orfila a combattu dans celte arène. Ne citons que cet exemple entre mille, car le champ de cette science est tout aussi fertile en discussions que celui de la physique. MM. Dumas, Liebig, Berzélius, Pelouze, Péligot, Laurent et tant d’autres y soutiennent des luttes à chaque instant renaissantes; il n’est pas un point de la science qui n’ait retenti de leurs différends. En tirerez-vous la conclusion que la chimie est une science vaine, qu’elle n’existe pas? Mais elle vous accable de ses bienfaits, si nombreux qu’il nous est même interdit de les énumérer.
La justice est-elle un vain nom? existe-t-elle, n’existe-t-elle pas? Voyez les jugements opposés des divers tribunaux dans une même cause ; voyez, dans toutes les causes sans exception, un avocat plaidant pour oui, et un autre plaidant pour non. Citez un article des codes qui ne soit sujet à contestation, dont l’application n’ait donné lieu à quelque procès ; cependant, s’est-on jamais avisé de dire qu’il n’y avait pas de justice, qu’il n’y avait pas de loi? Dans quelle autre institution humaine y at-il plus de contradictions, puisqu’elles en sont la
,.ase et l’essence? Et pourtant les cours, les tribunaux ne sont pas fermés encore.
Ne disons rien de la philosophie, de la mélabhysique, de la politique surtout, de la religion ; il sst des sujets auxquels il est dangereux de toucher.
Mais jetez les yeux sur la littérature, sur les arts, «sur la peinture, sur la musique, etc. Vous rappelez- .rous les combats acharnés que se livraient naguère encore, dans les feuilletons, dans des brochures, dans des ouvrages de prose et de vers, aux théâtres, dans les foyers, au parterre surtout (champ die bataille quelquefois ensanglanté), les classiques eet les romantiques? avez-vous retenu les aménités que se renvoyaient ces courtois athlètes? Eh bien ! cela fait-il qu’il n’existe pas de poésie? pensez-vous seulement en tirer cette conséquence qu’il n’existe pas de poètes? Cela vous empêche-t-il d’être charmé des vers d’Homère, de Virgile, du Tasse, de Corineille, de Molière, de La Fontaine, de Racine, de 'Millon, et de tant d’autres? Les poètes sont en dissidence, ils se battent, ils se déchirent; mais ils I produisent des œuvres qui nous ravissent. Seriez vous assez ingrats pour les nier, pour nier leur art ' enchanteur, lorsqu’ils nous donnent de si vives jouissances? Et pourtant il n’y a pas un point de cet art qui ne soit le sujet d’une discussion et souvent
d’une dispute. Consultez plutôt Mmc Dacier, de militante mémoire.
Le champ de la peinture est sans doute plus paisible? Dans le silence de l’atelier, la moindre dissidence ne saurait pénétrer : la nature qui est là sous les yeux, la nature que seule il faut rendre, la nature éminemment vraie, ne saurait permettre le plus léger désaccord? Qu’en dites-vous? Eli bien! voyez de quels dégoûts on abreuve les artistes les plus éminents, qu’on oblige, à force d’outrages, à cacher leurs œuvres aux regards, lorsqu’on ne va pas jusqu’à les empêcher de produire. La savante peinture d’Ingres est conspuée, on dénigre le sage pinceau de Delaroche, on verse le mépris sur le talent poétique de Scheffer, le génie fécond de H. Vernet est ravalé; mais la peinture demeure, et nous admirons les chefs-d’œuvre qu’elle enfante. Raphaël, Michel-Ange, le Titien, Léonard de Vinci, Dominiquin, Guide, Corrége, Albane, Poussin, Lesueur, David, Gros, Girodet, et vous, habiles peintres vivants, que nous importent vos dissensions? vos travaux restent, ils attestent un art divin, et, reconnaissants, nous vous admirons! Ne serait-il pas, en effet, bien venu celui qui arguerait de vos divisions contre l’existence de l’art? ne ferait-il pas là une brillante preuve d’esprit : les peintres se disputent, donc il ny a pas de peinture /
Que serait-ce si nous rappelions ce qui s’est passé et ce qui se passe encore en musique; en musique, Idont les idoles sont détrônées régulièrement tous les dix ans ? Rappellerons-nous les disputes, les combats à outrance qui troublèrent la société vois lia fin du siècle dernier? les querelles des picciinisles et des glückistes? Qui n’a entendu parler de ces démêlés bruyants qui agitèrent tant nos aïeux? de tant d’autres moins retentissants qui travaillent de nos jours encore le monde musical? Chaque artiste, chaque genre n’a-t-il pas ses admirateurs ardents et ses détracteurs passionnés? Cela prouvet-il que la musique n’existe pas, et renonce-t-on pour cela aux douces jouissances qu’elle procure?
Qui donc a jamais pensé à tirer de ces contradictions la conséquence que la musique n’existait pas? Les musiciens se disputent, les musiciens ne peuvent pas s’entendre : donc leur art est vain, donc leur art n’existe pas \
1 L’illustre Cabanis a fait, comme chacun sait, un Traité sur le degré de certitude de la médecine , où il a déployé tout son admirable talent philosophique et son style noble et abondant. J’ai beaucoup regretté de ne pouvoir faire un plus grand nombre d’emprunts à cet écrit d’un homme supérieur; mais les temps ne sont plus les mêmes, et nous avons dû envisager notre sujet d'une manière différente. Le moment où écrivait ce médecin philosophe lui permettait encore de faire beaucoup de suppositions, d’émettre beaucoup de probabilités. Cette manière serait
Il est donc souverainement injuste de vouloir que la médecine seule, parmi les sciences et les arts, soit exemple de discussions. Il est souverainement absurde de dire que les discussions prouvent l’incertitude et la vanité de l’art, que puisqu’on se dispute, cela prouve qu’il n’y a rien de vrai, rien de sûr en médecine, et que celte science ne saurait être bonne à rien, que môme elle n’existe pas1.
peu goûtée de notre époque positive. Pour prouver Futilité de la médecine, pour démontrer sa certitude, on ne supporterait pas qu’on se basât sur des conjectures : ainsi cet éloquent écrivain n’hésite pas à développer, dans des pages nombreuses, de longues « considérations sur les premières découvertes de la mé- « decine, et sur la marche de l’esprit humain dans les déduc- « tions des règles qui en résultent. » Tout ce qu’il a dit à ce sujet peut être très-bon, mais ne peut être que conjectural. Quelles preuves voulez-vous baser sur des conjectures ? Les conséquences qui se déduisent de ces prémisses mal assurées auront toujours un caractère incertain, et ne pourront jamais porter la conviction dans les esprits. 11 reste toujours quelque doute de cette manière de procéder. Nous avons préféré aborder tout de suite les objections principales; les combattre par des faits, par des calculs, par des raisonnements : touteiois, la lecture de l’écrit de Cabanis sera toujours d’un immense intérêt.
1 On convient sans peine qu’il y a de mauvais médecins, qu’on traite mal les maladies, qu’on tue les malades ou qu'on les laisse mourir ; mais si l’on convient qu’il y a de mauvais médecins, qu’il y a de mauvais traitements, on convient implicitement qu’il peut y avoir de bons médecins et de bons traitements. 11 est évident que, s’il y en a de mauvais, ceux qui sont
'S’il en était ainsi, si ce raisonnement avait le sens 'commun, il n’y aurait rien de vrai, rien de sûr, rien Ide bon dans aucune science, dans aucun art; il m’en existerait aucun, puisqu’on se dispute dans tous : Et tradidit mundum disputationi eorum.
On ne dispute pas plus en médecine que dans les autres sciences, ni autrement.
Certes, il y a dans cet art un grand nombre de points encore obscurs, et jusqu’à ce que ces points 'Soient élucidés, on pourra discuter. On discute particuliérement sur la théorie ; ce sont surtout les systèmes qui ont été de tous temps sujets à discussion. 111 suffit de les énumérer pour manifester leur insttabiüté. Hérodicus renverse les systèmes établis de ■son temps; Hippocrate renverse celui d’Hérodicus; Cnide renverse Cos. Les empiriques combattent les méthodiques. Àsclépiade attaque ses prédécesseurs et principalement Hippocrate; il crée une médecine corpusculaire. Thémison s’érige en réformateur de la médecine. Viennent les pneumatiques, puis Galien, puis les Arabes, puis les alchi-
opposés doivent être bons; que, s’ils n’existent pas, ils doivent i exister : donc il y a un art qu’on peut appeler médecine. Diral t-on maintenant que cet art est encore à créer? oh ! c’est là ce qu’il faut prouver. Pour nous, nous croyons pouvoir démontrer que l’art est déjà fort riche, et qu'il rend à l’humanité d’immenses services.
misles. Van Helmont établit son archée; l’école chimiste se fonde. Les géomètres introduisent leurs procédés dans la science. Les physiciens, les mécaniciens prétendent tout expliquer par leurs lois. Frédéric Hoffmann développe le solidisme avec un génie supérieur. Stahl accorde à l’âme la direction de tous les phénomènes de la vie, et l’animisme règne. Arrive le grand Boerhaave, qui emprunte à toutes les sciences des matériaux pour élever un nouvel édifice médical. L’école de Montpellier reste animiste et vitaliste ; celle de Paris enfante l’anatomisme. Brown ressuscite Thémison ; Pinel, la médecine hippocratique. Broussais fait table rase et imagine l’irritation .
Il faut bien l’avouer encore, on dispute aussi dans la pratique, dans l’application; les méthodes de traitement sont journellement débattues, révoquées en doute. Mais, que veulent dire toutes ces discussions? Elles veulent dire que tout n’est pas définitivement fixé, arrêté en médecine; qu’il reste des points incertains; que la pratique et la théorie sont hérissées de difficultés. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de médecine, qu’elle n’existe pas. Sans doute, dans les maladies, il existe une méthode de traitement qui est la meilleure, qui est la bonne, mais on n’y est pas arrivé de prime saut;
a fallu des essais, des tâtonnements pour y parrenir. L’art ne se fait pas dans un jour.
Mais ces concessions, que tout médecin honnête bt consciencieux doit accorder, une fois faites, il laudra bien avouer que, comme les autres sciences, ia médecine verse d’innombrables bienfaits sur l’espèce humaine ; que tous les jours elle ravit à la ombe quelques victimes; qu’il n’est pas un individu qui ne lui doive la vie ou celle de quelques (personnes qui lui sont chères. Une mère lui doit oon enfant; un fils, les auteurs de ses jours; le oauvre, un bienfaiteur ; la société, un homme de génie; la patrie, des défenseurs.
La médecine triomphe dans les maladies aiguës, ï’est-à-dire celles qui menacent le plus promptement et de la manière la plus infaillible l’existence.
Dans toutes les inflammations, elle est utile; elle guérit des maladies qui tueraient sans elle; dans les fièvres intermittentes, sa puissance éclate au plus haut degré; dans les hémorrhagies, ses ■secours sont miraculeux; enfin, dans les affections chroniques, elle soulage toujours, lorsqu’elle ne ^guérit pas.
Sans doute, ce sont là d’assez beaux attributs pour mériter la reconnaissance des hommes.
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