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DOCTRINE DE BORDEU

« Bordeu et les siens représentent le corps comme un assemblage d’organes dont chacun vil

1 M. Lordat, Exposition de la doctrine médicale de Barthez. ' Paris, 1818. — OEuvres complètes de Bordeu. Paris, 1818.

d’une vie propre, c’est-à-dire jouit du sentiment et du mouvement : car vivre n’est, disent-ils, que sentir et se mouvoir en vertu de la sensation. Ils sont persuadés que la vie de ces animaux élémentaires est le résultat de l’organisation ou de la dis-

position de la matière. Les nerfs possèdent la vie au plus haut degré. La somme de toutes les vies particulières forme la vie générale. Ils ne disent pas comment tous ces animaux peuvent constituer un être individuel ; comment l’unité vitale peut résulter d’une réunion d’individus; ils parlent seulement de l’influence et de l’espèce de suprématie qu’exercent l’estomac, le cœur et le cerveau sur les autres organes, et c’est vraisemblablement pour préoccuper l’esprit de Vidée d’une cause qui assemble ces éléments divers, qu’ils nomment collectivement ces trois centres le triumvirat.

« Les organes vivants agissent les uns sur les autres; dans certaines conditions, l’action vitale d’un d’entre eux devient la cause d’une telle réaction de la part d’un autre. Mais ni leur vie privée, ni les rapports d’influence qui les unissent , ne peuvent point être éclairées par les lumières que fournissent la chimie, la physique, la mécanique, etc.; l’observation seule peut faire connaître le génie, les mœurs de ces espèces d’animaux et les lois de leurs actions réciproques.

« Les mouvements vitaux ne sont jamais spontanés, ils sont toujours dirigés par le sentiment : ou pour mieux dire, ce sent des réactions déterminées par des incitations.

« Le sentiment et le mouvement ne sont pas 'Seulement susceptibles d’augmentation et de dimiinution dans chaque organe ; mais les propriétés dont ils dépendent sont un bien que les organes possèdent en commun, et dont chacun peut s’approprier une plus grande portion aux dépens des autres. Aussi les médecins de cette école disent-ils que i l’estomac attire à lui l’action des organes, pour qu’ils l aident dans ses fonctions ; que les organes qui forment le triumvirat sont les principaux centres d'où parlent le sentiment et le mouvement; et où ils reviennent après avoir circulé. (11 n’est pas aisé de concevoir ces propositions; mais je les extrais fidèlement sans y rien changer). (Lordat). »

Toutes les fois qu’un organe agit, soit pour exécuter ses fonctions propres, soit autrement, il influe sur les autres individus qui forment cette république, soit en leur donnant de l’activité, soit en leur en soustrayant. Mais pour que celle influence ail lieu, il faut que les mouvements excités dans un point se propagent au moyen de la continuité des fibres intermédiaires. Le tissu cellulaire est un des moyens d’union auxquels les médecins

de cette secte attribuent le principal rôle dans celte transmission des ébranlements. Ils ont encore adopté les opinions de Baglivi sur la propagation des oscillations de la dure-mère à tout le corps, par le moyen du périoste.

« Les impressions que les objets extérieurs font continuellement sur nous sont des causes qui excitent sans cesse les organes. Nous avons encore un puissant mobile dans les forces 'phréniques ou épigastriques , c’est-à-dire dans l’activité de l’épigastre ou le jeu du diaphragme, les fonctions de l’estomac, la concentration des mouvements provenant de l’agitation des sens, établissent le centre d’une action qui s’irradie de toutes parts. »

« Les organes homologues ne présentent pas le même degré d’activité chez tous les individus bien portants. Les différences qui s’observent dans la proportion de leur énergie, constituent les divers tempéraments.

« La maladie, quand elle ne dépend pas d'un vice anatomique, est l'effet d'une alteration vicieuse de l action d'un organe; les actions morbifiques se réduisent toutes à l'augmentation ou à l’affaiblissement excessif du mouvement et du sentiment. Mais ces aberrations de l’énergie naturelle ne sont pas des étals absolument stagnants; elles ont une marche, un

orogrès réguliers, par lequel elles tendent à cer- ; aines solutions déterminées.

« La thérapeutique consiste à hâter, par divers moyens appropriés, la terminaison ou la solution naturelle de la maladie, quand nous pouvons juger oar des observations antécédentes que la tendance est favorable. En outre, l’art peut quelquefois par Iles moyens violents suspendre, étrangler une maladie dont on redoute la crise naturelle; mais ces tentatives sont pleines de danger, et à tout prendre, les ressources de la nature présentent autant lie chances favorables que ces traitements exlra- Drdinaires1. »

Nous nous sommes arrêté sur les dogmes fondamentaux de la doctrine de Bordeu, parce que cet auteur est un de ceux dont certains écrits peuvent être regardés comme des précurseurs de l’or- .ganicisme; ainsi le Traité des glandes, du tissu muqueux , basés sur des connaissances anatomiques profondes, sont encore aujourd’hui étudiés avec fruits. Bordeu était sur la voie des progrès accomplis par la médecine moderne; et les erreurs qu’il iapu commettre ne doivent pas empêcher de rendre

' Utrum aquitanicœ minérales aquce morbis chronicis. Parisiis, 1754.... Institut, med. ex novo medicinæ conspectu. Lutetiœ Paris., 1755.

justice à son génie et de le considérer comme un des plus grands médecins des temps modernes.

Certes, Sauvage peut passer pour vitaliste, on trouve néanmoins dans ses Plnjsiologiæ elementa; [A uct. Fr. Sauvage, Amstelod., 1755,) qu’il considérait le corps comme une machine, organisée de manière que toutes les fonctions étaient l’effet immédiat et nécessaire de sa structure. Mais, à l’exemple de Slahl, il soutenait qu’elle avait besoin d’un premier mobile intelligent, prévoyant et conservateur, pour mettre en jeu, régulariser et perpétuer ce mécanisme, et attribuait ces fonctions à l’âme.

En lisant attentivement l’exposition que nous venons de faire, on est étonné que toutes les assertions, les affirmations de ces systèmes soient complètement gratuites, fondées seulement sur des idées préconçues et totalement dénuées de preuves, enfin de pures inventions de l’esprit. En effet, que signifient les assertions :

« Le corps est un assemblage d’organes dont

chacun vit d’une vie propre.

« Vivre n’est que sentir et se mouvoir, en vertu

de la sensation.

K La somme de toutes les vies particulières forme la vie générale.

« Qu’est-ce que la suprématie qu’exercent sur les autres organes l’estomac, le cœur et le cerveau ?

« Les mouvements vitaux ne sont que des réacions déterminées par des incitations.

« Les propriétés dont le sentiment et le mouve- , lient dépendent, sont un bien que les organes posèdent en commun et dont chacun peut s’approrier une plus grande portion aux dépens des utres.

« Toutes les fois qu’un organe agit, soit pour exécuter ses fonctions propres, soit autrement, il nflue sur les autres individus qui forment cette république, soit en leur donnant de l’activité, soit en mr en soustrayant. Mais pour que cette influence ait eu, il faut que les mouvements excités dans un point se ropagent au moyen de la continuité dès fibres interméiaires. » Le tissu cellulaire est un des moyens l’union auquel ils attribuent le principal rôle. Ils

nt. encore adopté l’opinion de la propagation des -scillations de la dure-mère à tout le corps par le îoyen du périoste. — Est-il possible que l’on ait iu se payer de semblables explications ! et celle-ci : Les impressions que les objets extérieurs font ontinuellement sur nous sont des causes qui excient sans cesse les organes : nous avons encore un uissant mobile dans les forces phréniques ou épigas- ■iques; — mais qu’est-ce que ces forces phréniques? — le jeu du diaphragme, l’activité de l’épiiiastre, les fonctions de l’estomac, la concentration

des mouvements provenant de 1 agitation des sens établissent le centre d'une action qui s’irradie de toutes parts. » — Mais donnez -nous donc les preuves de toutes ces affirmations.

Nous n’avons pas le courage de pousser plus loin cet examen.

Barthez a aussi introduit dans le domaine de l’art des doctrines vitalistes qui ont été justement abandonnées, mais que nous devons faire connaître, par des citations, ne fùt-ce* que pour éviter le reproche de faire dire aux vitalistes des monstruosités afin d’avoir la satisfaction de les combattre plus facilement d’une manière victorieuse. Il établit 1 existence de ce principe vital dans ses Nouveaux éléments de la science de l'homme, dans toute la lr partie du Ier volume. Il décrit les actes de ce principe dans un grand nombre de pages; il y joint des chapitres sur les forces toniques et sur la chaleur animale. Il est parfaitement inutile de le suivre dans les verbeux développements qu’il donne à sa création du principe vital; mais voici ce qu’il entend par celle expression : « Je donne le nom de pnn- « ci p es aux causes générales des phénomènes « des mouvements de la vie, qui ne sont con- « nues que par leurs lois que manifeste l’obser-

« vation.

« Ainsi j’appelle principe

vital de l’homme, la

. cause qui produit tous les phénomènes de la vie

dans le corps humain.

« Le nom de celle cause est assez indifférent et < peut être pris à volonté. Si je préfère celui de t principe vital, c’est qu’il présente une idée moins

limitée que le nom d’impetum fciciens (t'o êvwppov)

: que lui donnait Hippocrate, ou autres noms par .( lesquels on a désigné la cause des fonctions de i la vie l. »

Ainsi voilà bien établie pour Barthez l’existence l’un principe séparé de l’organisation. Tous ses efforts, depuis la page 47 jusqu’à la page 339 du IIe volume, tendent à prouver celle existence. Toutefois, l’existence du principe vital n’était pas tellement incontestable pour lui, qu’il ne se croie pas obligé d’exposer les idées de quelques médecins qui lui sont opposés, c’est-à-dire l’opinion qui attribue- à la structure des organes tous les actes de a vie.

« Il se peut, sans doute, dit-il, que d’après une oi générale qu’a établie l’Auteur de la nature, une acuité vitale douée de forces motrices et sensitives survienne nécessairement (d’une manière indéfinis-

• Nouveaux éléments de la science de l'homme, chez Goujon, uib., 1806.

Ibid., tome I, pages 97, 98.

sable) à la combinaison de la matière dont chaque corps animal est formé ; et que cette faculté renferme la raison suffisante des suites de 'mouvement qui sont nécessaires ci la vie de l’animal dans toute sa durée. » Ainsi on peut se convaincre du doute qui le préoccupait par le titre seul du chapitre n de ses Nouveaux éléments de la science de l homme, où il fait l’exposition des diverses doctrines des philosophes et des médecins relatives à celle question : Si le principe de la vie dans 1 homme y a son existence propre, distincte de celle du corps organisé qu’il vivifie, et de celle de l’âme pensante; et le chapitre m (ibid.), Considérations sceptiques sur la nature du principe vital de 1 homme. Nous ferons une mention particulière de la section qui pose cette question : Le principe vital a-t-il une existence qui lui soit propre, ou bien n est-il qu un mode du corps humain qui rend ce corps vivant ? Bien entendu qu’il se déclare pour la première opinion.

Dans des notes, presque aussi étendues que 1 exposition du principe vital, Barthez se défend contre les objections qui lui ont été faites. Il se delend, — chose singulière, - d’avoir admis un principe vital pour expliquer tous les phénomènes de l’homme

vivant :

« Toutes les critiques avaient un vice radica . « Ce vice, dit-il, consistait à soutenir que dans

< cet ouvrage, j’expliquais tous les phénomènes de

< l’homme vivant par l’action du principe vital; :< force universelle que j’avais imaginée et ajustée '« à toutes les fonctions de la vie corporelle *. » Ces critiques étaient de Blumenbach et de Tode.

Or, il avait dit dans son Discours préliminaire pagexvm) : « Je regarde le principe de vie dont

< l’homme est animé comme la cause expérimen-

< taie la plus générale que nous présentent les

< phénomènes de la santé et de la maladie. »

Mais ce dont on s’étonnera sans doute, c’est de

roir Barthez rejeter avec dédain la concordance le sa doctrine avec celle de l’école de Montpel- *er.

K II y a> écrit-il, quelques médecins qui ont afleclé d avancer et de redire que des opinions de ces auteurs s’est formée, dans l’école de Montpellier, une nouvelle doctrine qu’ils prétendent sans aucun fondement être la mienne. »

Ce en quoi la doctrine de Barthez diffère de telle des médecins de son temps et de ses prédéesseurs, c est la doctrine obscure des éléments.

Il a le premier transporté le mot élément, du ocabulaire des chimistes dans celui de la méde-

• Nouveaux éléments de la sience de l'homme , ibidem, notes, „ge 3. — Ibid., page 24.

cine. Il entendait par là toutes les modifications morbides du principe vital, auquel, dans son système physiologique, il faut rapporter tous les phénomènes des corps vivants. Si, pour se conformer a l’usage, il consent quelquefois à dire qu’une maladie, que les scrofules, par exemple, sont une affec- j lion du système lymphatique, M. Lordal nous apprend que celte manière de parler signifiait, dans la bouche de son maître, que la modification j dont la puissance vitale est atteinte dans celte maladie s’exerçait principalement sur ce système *.

La doctrine des éléments a été inspirée à Barthez par la conviction bien fondée que toute thérapeutique basée sur les symptômes ne reposait sur rien de solide, et qu’il fallait chercher un autre point d’appui. Celle proposition, si telle a été 1 intention qui l’a fait naître, ne saurait être contestée. Voyons donc où elle conduit son auteur.

En voici une exposition succincte extraite du

Trente des maladies goutteuses ■*.

Barthez établit trois méthodes de traitement dans

• Exposition de la doctrine médicale de P. -J. BarOm, P«

Jacques Lordat. Paris, Gabon, 1818.

s Traité des maladies goutteuses , par P. -J. Barthez, i pellier, chez Sévalle, libraire, Grand’-Ruc, 121, 18l'J, tome

page xi.

, es maladies : ces méthodes sont les méthodes naut elles, analytiques et empiriques :

« I. Les méthodes naturelles du traitement d’une maladie ont pour objecl direct de préparer, de faciliter et de fortifier les mouvements spontanés Ile la nature qui tendent à opérer la guérison de eetle maladie; ces méthodes sont généralement indiquées dans les maladies où la nature aune tendance manifeste à affecter une marche réglée et salutaire.

« If. Les méthodes analytiques de traitement d’une maladie sont celles où, après l'avoir décomposée dans les affections essentielles dont elle est le produit, ni dans des maladies plus simples qui s’y compliquent , m attaque directement ces éléments de la maladie, mr des moyens proportionnés à leurs rapports de force 7 d'influence.

« Ces méthodes sont d’autant plus indiquées, p’il existe une plus grande complication des '.déments d’une maladie *.

« Dans la méthode analytique qui est propre à Chaque complication, il faut faire dominer le traitement qui convient à chacune des affections ou naladies composantes, à proportion de ce qu’elle i plus d’importance respective. Celte impor-

4 Tome 1, pages xi et xu.

tance doit être estimée, suivant qu’elle est plus urgente et d’un danger plus pressant, et suivant son influence, sur les autres affections ou maladies combinées.

« Après avoir ainsi déterminé la méthode mixte qui convient au traitement de chaque cas compliqué, il faut encore distribuer les diverses parties de celte méthode dans l’ordre des temps qu’il est nécessaire ou plus avantageux d’observer pour assurer le succès de son exécution.

«Ainsi, dans la formation de chacune de ces méthodes analytiques, il est essentiel de bien distinguer (ce qu’on n’a point fait convenablement jusqu’ici ) , l’ordre d’importance relative des éléments de la maladie compliquée , et l’ordre des temps de l’exécution des parties de cette méthode.

« III. Dans les méthodes empiriques du traitement d’une maladie, on s’attache directement a en changer la forme entière, par des remèdes qu’indique le raisonnemenhfondé sur l’expérience de leur

utilité dans des cas analogues.

« Ces méthodes conviennent surtout aux maladies où l’on a lieu de craindre que les mouvements spontanés de la nature ne soient impuissants pour opérer la guérison, et dans celle qu’on ne peut décomposer en des éléments bien déterminés, dont

on puisse être assez sûr de remplir les indicai lions *. »

A noire point de vue, nous ne metlons guère de différence enlreles opinions de ces médecins, dont nous considérons la doctrine, comme à peu près entachée des mêmes vices. Il suffit, pour nous, qu’ils admettent des propriétés indépendantes de l’organisation; une force qui résiste à l’influence des causes qui tendent à l’altérer et à la détruire, et la faculté de restituer cette organisation à l’état normal dont elle a été dérangée. Sous quelque nom que l’on désigne cette propriété, celui de nature, de propriétés vitales, de principe vital, ou de force vitale, tout cela n’est pour nous que non-sens, création de l’imagination, puisque ce n’est que l’effet de l’organisation.

L’obscurité profonde qui règne dans les écrits dont nous venons d’extraire ces quelques propositions, nous fait admirer de plus en plus la clarté lumineuse qui brille dans Pécole moderne, et surtout dans les ouvrages de l’illustre Pinel; la vaine métaphysique est impitoyablement bannie de ses ouvrages. Pour la première fois, la saine raison

' Voyez, pour plus de développement, les articles Éléments , de Fr. Bérard dans le Dictionnaire des sciences médicales , et de Contanceau dans le Dictionnaire en 21 volumes.

est introduite dans le sanctuaire de la médecine. Devant cetlambeau,se dissipent toutes les stériles doctrines qui avaient envahi le domaine de l’art. Il flagelle de son style vengeur ces myriades de prétendus médecins philosophes, qui se croient supérieurs parce qu’ils sont inintelligibles. Enfin, il édifie sur les ruines de cet impur obscurantisme une médecine raisonnable, claire, fondée sur l’observation et l’expérience. Pinel est le véritable réformateur de la médecine, si l’on doit entendre par réformateur celui qui chasse, dissipe et détruit les conjectures incertaines, les vaines hypothèses qui déshonorent une science. Aujourd’hui, les gens qui profitent de ses réformes, s’attachent à l’envi à le dépouiller, à l’injurier, à le dénigrer. Telle a toujours été la reconnaissance des hommes pour leurs bienfaiteurs.

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