D. DES MAITRES
Les maîtres devaient faire des sermous et des leçons, et soutenir périodicidoment des argumentations les uns contre les autres. L'obligation de présider les actes des bacheliers et des licenciés leur fournissait un prétexte de se dispenser de leurs antres devoirs ^
Gomme les sermons manquaient dans FUniversité , la Faculté décida que chaque maître devrait faire chaque année un sermon > soit par lui-même, soit par procureur, sous peine d'être privé des droits de régence ^
' Le décret est dans B. IV, in. — Vers 1311 , 3000 tournois d'argent ou sous toiiinois, valaiont 2,070 Iraûcs, au marc, au pouvoir de I2,'i20 francs. Cf. Savigny , 111, p. IG^t, n. g. D'après soo estimation, cette somme aurait valu 2,380 francs, au marc.
« B. N. F. 1M8, 2» mai. K. N. A. 1404, 27 janvioi . 1427, 18 novembre. US8, 96 février. 14(29, 19 mars. Et Launoi, lieuii Nmarrw Gymn. Paris. Bittor. ( opp. TI! , p. 389 , 583 ).
3 Nicolaus de Cl a mengiis, liber de Studio theologîœ (d*Achèry, %»ici^
l€(}htm, Vil , p. 154 ).
• Réf. de 14K2 ( B. V, 565 ).
• Vet. Stat. (d'Arg., p. 467,32).
La réforme de 1A52 exigea qu'ils fissent leçon au mains tous quinze jours ^ et qu'ils ne la diUérassent pas au-deià de trois semaises \ Les maîtres ne faisaient donc pas de cours soifi ; ils abandonnaient l'enseignement régulier ans MliH et aux sinîmtiarii. Ils ne faisaient sans doute leçon que sur la question qu'ils devaient discuter dans une prochaine argumentation. Âu xv!*" siècle , avant 1621 ' , Texercice de la régence se réduisait» pour eux , à une seule leçon laite le jour de la Salntfr-Enpbémie , et à la présidence des actes publics*
La maîtrise en théologie était donc une sorte de canonicat.' Outre les présents qu'ils recevaient des bacliehers licenciés , lors de leurs actes» ils percevaient par an 25 s. , à titre de droit d'assistance aux offices de la Faculté ^ Us possédaient ordinairement plusieurs bénéfices > mais les séculiers n'y résidaient pas ; ils aimaient mieux demeurer à Paris \ Quand on avait passé quatorze atis au milieu des théoloL;i<'ris subi ils de la grande Université, on était peu disposé à s'enterrer au milieu de populations ignorantes et sauvages. Ainsi la Faculté de théologie, au lieu d'être un séminaire, était plutôt une sorte d'Académie \
m LA LIBERTÉ D'EXAMEN DANS LA FACULTÉ DE THÉOLOGIE.
Chargés d'enseigner la parole de Dieu » les docteurs en théologie devaient défendre la vérité catholique consignée
* B. V, 5(jh\
" ArrH du parlement dans B. VI, i33.
* Liv. du gr. bed.
* Entre lUS6etUG<(, les maîtres régents en théologie ont été en moyenne de 15 ( livre du ffrand bedeau ).
* N. Glemengis» IJb, de Stud, T/i. (Splt., 4Acb., Y11, p. 141).
dans l'Ecrîture sainte, et confondre ]'hérésie« qui est le contraire de la vérité catholique. Soutenir le vrai , c'est combattre
le faux, qui est l'opposé du vrai. En conséquence, la Faculté de théologie s'attribuait le pouvoir de décider souveraiDemeol si telle doctrine religieuse était vraie ou fausse » orthodoxe ou hérétique. L'évéque et en dernier ressort le pape ne pouvaient avoir qu*uDe puissance judiciaire et coercitive ; ils ne faisaient qu'appliquer la peine. En effet, il fallait rendre raison théologiquement de la condamnation ; et c'était impossible « sans avoir recours à la science théologiqne» c'est-à-dire à ses dépositaires, les docteurs en théologie. Le pape lui-même ne pouvait donc pas décider souverainenicnl en niaiière de dogme. Tel était le système que Pien e li'Aillf soutint, en 1387, devant le pape Clément VII Suivant ces prijncipes, la Faculté de théologie exerçait des fonctions analogues à celtes du jury^ dans nos cours d'assises, et le pouvoir ^iscopal et pontifical était comme la cour.
Ces prétentions n'éiaient pas illusoires. Composée de répiliers de tous les ordres et de séculiers de toutes les nations, la Faculté de théologie de rUniversité de Paris renfermait alors tout ce que la chrétienté comptait de théologiens éminents. Et au XIV* siècle, elle était seule pour ainsi dire. Aucune autre n*était composée de plus de membres et de docteurs plus distingués. Toutes les nations étaient admises à la Sorbonne; tous les ordres religieux étaient représentés à Paris par Télite de leurs Frères. Il ne semblait pas qu'on pfti trouver ailleurs un tribunal plus impartial et plus éclairé.
Il est important d'étudier comment la Faculté conciliait, avec l'obligation de défendre l'orthodoxie , cette liberté de discussion et d'examen nécessaire à la culture de l'esprit et à la théologie , comme à toute antre science.
On n'accordait pas à tous les auteurs le même dégré d'au-
* Tfwiatw emtra Jaamem de Montnono ( d'Arg., I, partie % p. 77, 80 ).
lorité. Telle doctrine était approuvée et répandue dans l'Eglise comme utile et vraisemblable ; telle autre devait être vraie en toutes ses parties; telle autre eofio devait être abso- Inmefit exempte d'erreur et d'hérésie. Ces deux derniers degrés d'autorîté devaient être attribués à TEeriture sainte et aux livres canoniques, comme une prérogative spéciale. Les docteurs les plus accrédités ue pouvaient prétendre qu'an premier degré d'autorité ; et ce degré d'autorité était compatible non*8eulemettt avec des opinions fausses, mais encore avec des assertions erronées en matière de foi. On pouvait donc contredire les docteurs les plus illustres , tout en témoignant pour leur personne de la vénération et du respect On s'accordait généralement à reconnattre un certain nomlire de points indéterminés sur lesquels on pouvait sonteftir des assertions divergentes, sans danger pour la foi et pour les mœurs. Prétendre eocliatner les hommes par autorité à telle on telle décision en cette matière » c'était , di8ait<K>n » mettre otetade an progrès des études » et à la découverte de la férité qtt*une libre discussion pouvait seule mettre au jour *.
La méthode d'enseignement usitée dans la Faculté de théologie était très-favorable à la pratique de ces principes. Cette habitude de ne décider qu'après avoir posé k pour et le contre, l'obligation de tenir compte détentes les olijections donnaient à l'esprit des habitudes de liberté On mettait de Tamour-propre à ne pas faire usage de l'autorité de l'Ecriture et à n'emplojer que le pur raisonnement \ C'était une preuve d'esprit et de finesse. Pierre d'Ailly, dans un de sesprimipia, se défend avec aigreur d'avoir soutenu des propositions qu'on
* Petrns Âlliacas, !IVaef. eomra J, de JToïK. (d*Arg., p. 115, 116).
* Gaulrîâiis de Fontibus, vers lf77(apttd d^Argentré, 1, partiel, p. SU, SIS).
' L'argomeotalion de Duns-Scot avait ébranlé ches un jeune homme la croyance au mystère do rEucharislie ( Erasme , de Ration» verm theologiœ, opp. Lugd. Batav., V, 155 ).
ne puisse combattre sans être hérétique : « S'il en était ainsi , dit-il, je ne crois pas qu'on pût m'en blâmer. Mais, avec la permission de mon adversaire , cela n'est pas vrai. J'ai avancé plusieurs propositions dont le contraire est soutenu par de grands docteurs *. • Tous les vices inséparables d'une culture intellectuelle exclusive se manifestaient déjà parmi les théologiens du xiv* siècle. On se croyait obligé à tout résoudre on préférait des doctrines nouvelles et hasardées à des doctrines plus vraies , mais qui semblaient surannées On méprisait ce qui paraissait trop clair ; on n'estimait que ce qui demandait des efforts et du travail *. Ces études abstraites desséchaient l'âme des docteurs ^ ils faisaient peu de cas de la dévotion pratique et des livres qui peuvent l'inspirer • ; ils étaient eux-mêmes dépourvus de chaleur et d'onction ; ils ne savaient pas parler au cœur de leurs auditeurs ; la dispute les dégoûtait de la prédication
On voit que l'orthodoxie du moyen-âge se conciliait avec une liberté qui paraissait même parfois excessive. Cette hardiesse était sans conséquence dans un temps oili tout le monde était d'accord sur les principes essentiels et fondamentaux.
La Faculté exerçait cependant sur ses suppôts un pouvoir judiciaire etcoercitif. Au commencement de leurs actes, les bacheliers protestaient' qu'ils se soumettaient à la correction charitable de la Faculté, et s'engageaient à rétracter toutes les assertions qui seraient contraires aux décisions de l'Eglise romaine, à la foi ou aux bonnes mœurs ; qui offenseraient les
* Petrus Alliacus, Quœstioms in IV libros Senlentiarum et Principia. Paris. leh. Gauthier, 34 recto.
" Gerson , Contra vanam curiositatem in negotio fidei ( opp. 1 , 93). ^ Gerson , Contr. van. cur. ( opp. 1 , 97 ).
* Gerson, Conlr. van. cur. ( opp. l, 105 ).
» N. Clem., de Slud. Th. ( Spic, d'Ach., VII, 157 ).
* Gerson, de Examinatione doctrinarum ( opp. ï , p. 21 , G.) ' N. Clem., de Slud. Th. ( Spic, d'Ach., VII , 151 ).
" P. Alliacus, Tracl. contra J. de Montesono (d'Arg., p. 78). » Gerson, opp. V, W7. ♦
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oreilles pieuses ou seraient favorables aux ai licles de Paris Il est k remarquer que les badieliera u*oiat jamais été mis en cause pourlear enseigQemeit» mais pour des propositions soutenues dans les actes probatoires K Les disputes avaient autant d'importance et même plus d'importance que t'ensel** gnement. Elles étaient entourées d'une solennité et d'une publicité qui manquaient aux leçons.
Quand les assertions d'an baebelier avaient para seanda* leoses , voie! comment procédait la FaeoUd. Le coupable n'é* tait pas immédiatement dél^ à révêqne. C'eût été déoon^ rager les bacheliers et les dégoûter d'exercices utiles pour la défense de la foi '.La Faculté s'assemblait sur la dénonciation qui lui avait été adressée ^ et invitait raccosé à comparaître; Je doyen lui lisait les propositions qu'on loi imputait » et Ini demandait s'il s'en reconnaissait l'auteur. La Faculté nommait une commission mixte de maîtres réguliers et séculiers pour examiner les propositions \ Dans les affaires graves, on envoyait la liste des propositions incrimiDées à chaque docteur et aux principaux bacbeliers , avecprièrededonner leur avis\ On laissait à chacun , pour cet examen , tout le temps qu'il croyait nécessaire *. Les commissaires ou les docteurs donnaient chacun leur opinion en proiestaiit qu'ils n'entendaient faire tort à personne et qu'ils n'agissaient que dans l'intérêt
* La formule de cette protestation se trouve dans Denys de Giteaox» T principium , 2 recto. Elle est reproduite en termes presque identiques dans Stat. Fac. Thcol. Univ. Wienncnsis ( Kollar, p. 155)-
* P. Alliaous , Traclaiu$ advenu» J. de Mont ( sono {b}^, Laiinoi, de Schnlis celebrioribus , opp. VU, p. 161 ) : Horuin privilegioruni juUiciarià poteslate maximè uti debent in bis quaî scholasticos aclus concernunt.— Maglslri et baccalarii... qui inquisitioni catholicaB veritatis in actibt» scholastids insistnat.
* P. AUiacns , ibMl./^ap; jShftnoî , opp. VII , p. 161.
*^ P. ÂniacuS} <Mtf. (ap. Lauioi, de ScAofit eelebrioribt» , cap. 60, art. 8).
^ Launoi , de Sciiol, cehbr. ( opp. Vil , p. ik& , 146).
« id., ma, (ow , T U, p. 150, itti).
de la foi * . Si les propositions étaient eoiidsnnées', le con^ pable était sommé de les rétracter publiquement, et quelquefois de soutenir le contraire dans sa prochaine dispute S'il s'y refusait , la Faculté le dénonçait à t'évéque de Pari»^ qui procédait contre lui suivant les canons.
Les garanties étaient donc multipliées dans cette procédure. Ce luxe de précaniions ne tenait pas seulement aux habitudes d'indépendance de TUniversiié ; les bacheliers de la Faculté de théologie appartenaient presque tous à quelque puissante eommunanté disposée à prendre fàit et cause pour eni* et capable de les défendre contre des jugements téméraires et précipités.
Certainement, la Faculté jouissait, an moyen-âge, d'une liberté incomparablement plus grande qu'au xvii* siècle. Au moyen-âge , elle se gouTemait avec une absolue indépendance; elle n'était pasassojétie à cette exacte discipline qu'impose la présence de Tennemi. Au xm* siècle , les tfaéogiens avaient pris l'habitude d'invoquer Tintervention du pouvoir civil pour imposer silence à leurs adversaires ; d'un autre cèlé^ la nécessité d'une étroite union , en présence du protestantisme, diminuait singulièrement le nombre des qnes^ tions librement discutables.
* Id., tdtd. (opp. VII, p. 137, 158 ).
* Cette coDâamDatioD n'avait d'autorité que lorsqu'elle était prononcée à ronanimité ( P. AlUacos, ap. Laonoi, opp. YII^ p. IM), et c'est co qoi arrivait le plus sourent. Voir les passages rassemblés par Launoi
(opp. VII, 113-125).
> Launoi,yU, p. 154,151)