AVIS AUX LECTEURS
Aux jours de la feste Pascale Aucuns vers jamais je n'étale, On songe a des actes meilleurs, J'en ay dit les raizons ailleurs , Ainsi, lecteur de mes ouvrages, Gens de châteaux et de Villages, Gens de cour, nobles et bourgeois, Adieu jusques à l'autre mois.
Si le ciel point ne me refuse, La grâce en moy toujours infuse, Quoy que n'y peu , n'y point scavant J'écriray comme auparavant, En cas que ma douleur lugubre Soit en un état plus salubre, Et qu'alors je me porte bien :
Autrement, je ne promets rien.
Note 1.
2kl
AUTRE AVIS A QUELQUES MESSIEURS DONT JE REÇOIS PENSION , MAIS QUI SONT EN TRÈS PETIT NOMBRE :
Je conjure ceux qui me doivent
Pour ma lettre en Vers qu'ils reçoivent,
Tous les huit jours précizément
De me donner contentement.
Pour aller prier vos Personnes
D'être envers moi justes et bonnes,
Mes maux ne nie permètent pas
De quiter mes tizons d'une pas :
La somme que je vous demande
(Comme vous sçavez) n'est pas grande,
Et pouriez bien me l'envoyer
Jusquesau coin de mon foyer,
Le Porteur, chose très certaine ,
Ne perdroit nulenient sa peine.
Léfet de cecy que j'atens
Puisse arriver en peu de temps :
Mais ma santé plutôt encore,
Car le chagrin qui me dévore
D'être si longtemps catereux.
Est un tourment bien rigoureux.
Lettre îli (en repaire.)
Comme nous l'avons dit, ce fut la dernière lettre de Loret, et cependant son libraire dans la réimpression espérait encore continuer cette publication , car il met la réclame pour la lettre îli, mais il ne devait pas y avoir de quatorzième lettre. Dans les exemplaires d'ancienne reliure en trois volumes , comme celui de la Bibliothèque de l'Arsenal , cette réclame est soigneusement grattée.
Il est une remarque qu'on doit faire , la Muse historique a une lacune au septième livre, ia lettre 37 manque. J'ai recherché dans un grand nombre d'exemplaires tant dans nos bibliothèques publiques que chez nos principaux amateurs et partout celte lettre fait défaut. Or comme la lettre 36, du 9 septembre porte au bas de la quatrième page la réclame lettre 37 , comme d'un autre côté la pagination saute les pages 143 à 148 et la signature Nn, manque entre Mm et Oo, il n'y a pas de doute que la trente-septième lettre a eu sa place réservée. Je m'exprime ainsi parce que je ne vois aucune raison pour croire que ce numéro de la Gazette a été enlevé et détruit par une exigence de censure que le bienveillant Loret ne pouvait s'attirer, et je suis plutôt porté à penser que celte lettre n'a point paru, exception unique, qui s'explique par une absence de la duchesse de Longueville. Le poète avertit en effet les lecteurs de celle absence au début de la trente-huitième lettre datée du 23 septembre :
Princesse à Paris revenue, Puisqu'il faut que je continue De mes écrits pour vous rimez Les hommages accoutumez.
Le libraire en faisant sa réimpression espérait sans doute que Loret compléterait son année, et il lui en donna la facilité en lui réservant sa place. Il y aurait un moyen sûr de savoir si celle lettre a vu le jour , ce serait de la
trouver dans un recueil des lettres de première édition, de celles qui se distribuaient dans les maisons; malheureusement, mes recherches me prouvent que les collections sont particulièrement défectueuses à celle année.
En mourant, Loret prit soin de donner un tuteur à sa chère gazette ; il disposa de son sceptre littéraire comme d'un héritage, et il institua un successeur. Ch. Robinet, qui avait entrepris une continuation aux lettres en vers, annonce la mort de Loret en 1665 et ses dernières dispositions :
D'ailleurs, avant son heure extrême, Par un soin digne de luy-mènie, Voulant avoir un Successeur Qui pût lui faire quelqu'honneur, Il en fit avec diligence Recevoir un en survivance, Qui, sans doute, a pareillement Pris ce soin, non moins diligemment.
Charles Sorel, l'écrivain fécond, l'auteur de la Bibliothèque francoise, et le contemporain de Loret, écrivait en 1666 : Le sieur de Maxjolus est celui qui a continué son dessein depuis sa mort, dédiant toutes les semaines sa gazette en vers à madame de Nemours. Quelques autres se sont meslez de faire de ces lettres en vers, mais elles ont souvent eu de la discontinuation, au lieu que le sieur de Mayolas y persévère avec bon succès.
La première édition de la Bibliothèque françoise est de Paris, 12°, i664,pnr la Compagnie des libraires du Palais. Sorel n'y parle pas de la gazette en vers, mais on trouve celte remarque dans l'édition in-120 de 1667, page 213. Il fit donc cette addition vers 166% dans l'année qui suivit la mort de Loret ; la persévérance du successeur n'avait pas encore été mise à une épreuve bien forte.
Loret eut d'autres continuateurs : le succès était fructueux, l'imitation paraissait facile, on s'y appliqua. La dernière lettre de la Muse historique du 28 mars i66â élailà peine séchée, que parut le premier numéro des Lettres en vers à madame.
Vien çà, Muzette, as-tu du cœur? Voici pour toy bien de l'honneur, On t'ouvre, certe une carrière Qui doit te rendre beaucoup fière.
C'est à la divine Henriette A ce grand astre de la Cour, Que lu dois écrire en ce jour.
Il s'agit de la sœur de Charles I", Henriette d'Angleterre, première femme de Monsieur, mariée le i''r avril 1661, morte empoisonnée le 3o juin 1670. Voici la date de la lettre. Il faut encor le datte mettre; J'ay, donc, fait cette course, ou lettre, Le vingt-cinq du mois le plus gay, Qu'on ne prend point sans verd et qu'on [appelle may. J
Celte continalion commença donc le 25 mai îOOô: elle avait pour auteur Charles Robinet,
poète connu par quelques compositions antérieures et par sa collaboration à la Gazette. Le mercure Historique du mois de mai 1677, le cite comme l'un des plus anciens et des plus actifs rédacteurs de cette feuille : il y travaille depuis 35 ans, et il a fait seul tous les extraordinaires que nous avons vusjusques à l'année dernière. Robinet ne mit pas son nom en tête des nouvelles lettres en vers, mais il ne le cache pas; ainsi on voit qu'il s'appelait Charles , par les derniers vers de la lettre du 7 novembre 1666 et de celle du 3i août 1C69, et quant au nom de Robinet , il se trahit dans la lettre du i3 avril 1669, ainsi que dans ces vers:
Madame, c'est assez écrire , Je m'en vais clorre mon cornet, Car si je vous faisois trop lire On pourrait m'appeller un plaisant Robynet.
9 janvier 1067.
Et vous apprendrez chez Quinet,
(Gazette des Prisons.)
Ce qu'icy vous dit Robinet.
9 aoust 1665.
Un privilège fut accordé à sa lettre en vers le io décembre 1605 pour aussi longtemps que ledit exposant sera capable de la pouvoir faire, et il se vantait vingt ans plus tard de ne l'avoir obtenu qu'à la recommandation d'une grande princesse qui le fit aller prendre par l'illustre monsieur de Benserade (dans les préliminaires de Momus.)
Cette continuation adopta en tous points la forme et la méthode imaginée et suivie avec tant de persévérance par Loret: seulement elle supprima les numéros et ne conserva pour repère que la date. On l'imprimait non plus chez Charles ChenauU, mais : à Paris, chez mille de Reavjev, rue de Reims, près le puits certain. Avec privilège du Roy. A partir du 21 juin 1605, elle parut: à Paris, de l'imprimerie de François Mv'gvet , imprimeur du Roy, rue de La Harpe , aux Trois-ltoys. Avec privilège. Enfin le 10 juillet 1667, elle lit retour à Charles Chenault qui la conduisit jusqu'au 27 décembre 1670. Au moins est-ce jusqu'à celte date que s'arrêtent les exemplaires que j'ai eus dans les mains, sauf toutefois nue continuation manuscrite jusqu'au 5 mai 1672. Les bibliographes Brunei, Barbier, Leber, etc., etc., indiquent une suite non interrompue de numéros jusqu'en 1678 ; je ne les ai pas vus.
La lettre du 5 juillet 1670, en annonçant la mort de Madame (3o juin), s'adresse a l'ombre royale de Madame:
Ombre auguste, ombre glorieuse,
et continue sous ce titre pendant plusieurs numéros faute d'une autorisation pour s'adresser à Monsieur ; le 2 avril, il lui fut permis d'intituler Lettre à Monsieur, et c'est ainsi qu'elle parutjusqu'à la (in de l'année.
Celte suite de la Muse historique, si inférieure à sa devancière, sous tous les rapports,
Noie 1.
est plus rare parce qu'il n'en a été fait qu'une édition.
Charles Robinet s'aperçut alors, et sans doute le nombre décroissant de ses abonnés lui Indiquait clairement, que les lettres en vers burlesques avaient fait leur temps, et que c'était déjà beaucoup , d'avoir conservé si longtemps la vogue, un éditeur, un imprimeur. II jugea qu'il fallait inventer une forme nouvelle pour exciter de nouveau l'attention. En cherchant un moyen de rendre la vogue à sa muse, il continuait à rédiger l'extraordinaire de la gazette de Renaudot, et il lançait de loin en loin quelques essais poétiques. Je citerai deux sonnets adressés au Roy :
Miraculeux héros, vainqueur inimitable, (Mercure Galant. Avril, 1677).
et les Portraits de Monseigneur le Dauphin, poèmes. A Paris, Guillaume de Luyne, in-&°, 1679; assez médiocre compliment adressé à un jeune prince. Je saisirai cette occasion d'élaguer de son bagage littéraire, les ouvrages qu'on y a induement mêlés : le Panégyrique de Louis XIII, roy de France et de Navarre, par M. Anthoine du Laurens, conseiller du Roy, un de ses ausmoniers ordinaires et abbé de St- Pierre de Vienne: à Paris, 8°, 16Z|3 ; — les Satyres du sieur du Lorens , divisées en deux livres ; à Paris, chez Jacques Villery, à Ventrée de la gallerie des Libraires, M. DC. XXI III ; — les Satyres de M. Du Lorens, président de Chasteauneuf; à Paris, chez Antoine de Sommaville, au Palais, !»-û°,16ù6 (le privilège est du ZI mars i646,c'est une seconde édition remaniée ). De ces trois ouvrages, le premier ne peut faire confusion; les litres d'Anlhoine du Laurens n'ont aucun rapport avec la carrière toute littéraire parcourue par Robinet; quant aux deux autres, on sait que Jacques du Lorens était de Chateauneuf et avocat au Parlement, qu'il résidait à Chartres, s'y maria et ne quitta cette ville que pour exercer les fonctions de haï 11 y à Châteauneuf où il mourut en i658, âgé de 78 ans. Il suflisait de lire des titres pour éviter cette confusion, mais dans les travaux hâtifs, ce serait encore trop exiger. Les Lettres en vers avaient donc cessé de paraître; Robinet composa et voulut publier en 1684 une gazette en prose. Mais la place était prise, la prose avait ses représentants pour la politique dans la Gazette déjà vieille des Renaudot , pour les historiettes du jour dans le Mercure galant. Aujourd'hui la concurrence nous parait un droit pour tous , le privilège était alors la garantie de chacun , et Robinet fut arrêté dans sa nouvelle carrière par le mercure galant ( M. Leber acceptera cette rectification, voir son catalogue, n. ÙZ|65 et le numéro 10,2/49 de Barbier), qui dénonça son entreprise comme attentatoire à ses droits, et lui contesta avec justice, avec plein succès l'obtention d'un nouveau privilège. Mais le journaliste était déjà retort, c'est dans sa nature, il usa de son ancien privilège:
Noire bien amé Charles Robinet de S. J., avait dit le roy par l'organe de son conseil , le 10 décembre 1660 , nom a fait représenter que depuis six mois ilécrit une lettre en vers. — Nous lui avons permis et permettons par ces présentes de composer ladite lettre en vers, de la faire imprimer, vendre et débiter pour aussi longtemps que ledit exposant sera capable delà pouvoir faire. Avec ce privilège illimité quant au temps, et selon l'auteur, quant à la forme, livre ou lettre, il transforma la prose qu'on lui défendait, en vers dont il avait le privilège :
Écrit en prose l'an dernier (168/1) Et par fatale destinée, Transcrit en rime cette année (i685) Et mis au jour trois mois tout juste aprèsjanvier
Si la prose se fit vers, Robinet s'efforça (on pouvait croire la lâche facile) de rendre sa poésie aussi prosaïque que possible, il fit ce qu'il appelait des vers de genre douteux n'ayant pas de rimes relatives, il fit en un mot des vers qui n'étaient pas des vers, et c'est ainsi qu'il atteint son but, tout en évitant les poursuites de son antagoniste. Ses deux premières lettres qui devaient paraître tous les quinze jours ou tous les mois , furent imprimées ensemble dans le petit format in-120, sous ce titre : Momus ou le Nouvelliste, ouvrage mêlé d'histoire, de fable, de bous mots des anciens et des nouvelles du temps. — Ces lettres sont dédiées à son altesse royale monsieur frère unique du roy, et seront distribuées tous les mois ou tous les quinze jours. A Paris au Palais et rue Saint-Jacques. 1685. Avec privilège du roy.
Malgré son grand âge, il avait passé la soixantaine, il se mit gaiement à la besogne, et son début est celui d'un jeune homme. En may 16 84 :
C'est au deuxième mois du verdoyant printemps Que je recommence d'écrire; C'est la saison de jouer et de rire, C'est de tous les plaisirs le véritable temps. On y void les zéphirs et Flore, Qui nous font mille fleurs éclore Par leurs baisers, par leurs soupirs.
Lesbois,l?s préz reprennent leur verdure, Et selon nos ardens désirs
Tout ressuscite enfin, tout rit dans la nature.
(Page 9.)
Ces deux lettres de 1684 , réchauffées tant bien que mal par la forme poétique , ne durent avoir qu'un faible attrait pour les lecteurs de 1685 , aussi s'arrêta-t-elle dès le premier pas, au moins nous n'en avons trouvé que ce premier volume de 19-2 pages, et de ce moment Robinet rentre dans l'oubli. 11 ne mourut cependant que treize années plus tard, et voici l'article nécrologique que lui consacre le Mercure Historique et Politique du mois de mai 1698, p. 557 : M. Robinet, conseiller historiographe du Roy, âgé de plus de 90 ans, mourut le 25 avril 1698. Il avait travaillé pendant plus de 60 ans ci la composition de
la Gazette de Paris; il avait tiussi pendant quelques années composé une. gazette en vers.
Je terminerai cette revue des continuateurs de Loret, en mentionnant la Lettre en vers et en prose au Roy, qui termina son premier numéro de mai, à l'exemple de Loret, par ces deux vers :
J'ai fait ce vers d'un esprit gay,
Le premier dimanche de may.
A Paris, chez l'auteur, rue Saint-Antoine , 1669, avec privilège.
Je n'ai vu qu'un petit nombre de numéros de cette publication qui n'avait pas de libraire éditeur; je ne sais quelle a été son influence, son rôle ou plutôt son sort.
La logique nous imposait l'obligation de parler d'abord des continuateurs de Loret; nous allons examiner ses imitateurs, ceux qui firent concurrence à ses succès et contribuèrent sans doute à soutenir sa verve.
Avoir Scarron parmi ses copistes est un honneur qui revient de droit à Loret, honneur d'autant plus inattendu, qu'on a toujours cru, au moins qu'on a toujours dit, que c'était lui qui avait imité le créaleur du genre burlesque. Il est un fait certain, c'est qu'en l'année i655, alors que Loret jouissait de son plus grand succès, que sa Muse historique répandue depuis cinq ans dans Paris, voyait chaque semaine s'accroître le nombre de ses lecteurs, Scarron descendit dans cette arène de publications périodiques. Nous avons cité souvent dans les notes qui vont suivre, des passages de ces épîtres burlesques, volume aujourd'hui devenu rare et dont nous ne connaissons que deux exemplaires; l'un dans la Bibliothèque de l'Arsenal, l'autre dans le cabinet de M. Paulin Paris , heureux possesseur d'une bibliothèque de choix, dont son érudition est le plus agréable commentaire.
Ce volume est intitulé : Recveil des épitres en vers bvrlesqves de M. Scarron et d'avlres avthevrs svr ce qvi s'est passé de remarquable en l'année i655. A Paris, chez Alexandre Lessrlin, rue de la llari/lcrir, deuant le Palais, à la Fontaine-des-Paslourcaux, et en sa boutique vis-à-vis. M.DC.LVl, avec privilège dv Roy, [[•>.
Les quinze premières épîtres appartiennent à Scarron; elles vont jusqu'à la page 120 et au 22 juin 1655. La forme est absolument la même que celle adopiée par Loret, au point qu'on remarqua dès lors qu'il le copiait et il ne s'en défendit pas ; au contraire, il rend justice à son devancier, en faisant dire a Jaquemard qui s'adresse à la Samaritaine : Sur votre Pont passent sans cesse De tous coslés, de toutes parts, Des Citoyens, des Campagnards.
Ainsi vous pourrez, ma fidelle, liendre nouvelle pour nouvelle:
Pour moy, je serai ponctuel, En ce commerce mutuel, Comme est Loret dans ses Gazettes Plaisantes autant que bien faites,
LE PALAIS MAZAttTN.
Note 1.
Dont l'aymable tliuersité Témoigne la fécondité.
Page 5.
Cependant il ne veut copier personne et n'être pas confondu avec les gazeltiers, race qui dès son début sut conquérir toute l'estime dont, alors comme depuis, elle s'est montrée digne:
Qu'on ne prenne donc nul ombrage De ce très innocent ouvrage :
Gnzctles, mes chers gazeltiers, Faites gazettes a milliers, Efforcez-vous de faire rire, Quoi que vous puissiez faire ou dire, Je n'irai point sur vos marchez.
Il termine cette épître par ces quatre vers signés de son nom :
Fait à Paris près de Vincennes, L'an qu'on prit deux villes Loraines Et que l'Espagnol ne prit pùs Nostre bonne ville d'Arras.
Scarron.
Plus souvent, faisant parade de ses maux, il rit de sa triste position de cul-de-jatte, et signe ses épîtres :
De nostre Chaize, auprès du feu, Où pendant que je fais des rimes Deux de mes Amis plus intimes Au Piquet jouent fort beau jeu.
(P. 24, i"fév. 1655.)
Sa manière élait certainement neuve ; son allure, plus vive que ne la pouvait soutenir Loret, avait comme en aide une verve plus franche. Une nouvelle lui parait-elle douteuse : On dit : mais on dit est un drôle , Qu'on ne croit point sur sa parolle; Or donc, on dit : mais que scait-on ?
D'ailleurs il puisait aux mêmes sources d'informations et s'en rapportait aussi à la Gazette de Renaudot:
La Gazeite nous apprendra Si tel bruit faux ou vraysera.
Je m'en rapporte à la Gazette.
(P. 21, 1er fév. 1655.)
Il se trouvait heureux lorsqu'il ne tombait pas dans de plus graves erreurs (pie n'en commettait son confrère :
On m'a trompé, Loret aussy, Maroles n'a pas pris Mussy.
(2 mars i655.) Mais il anraitvoulu détourner à son profit le coin s des lettres anonymes et des renseignements officieux que Loret recevait. Il fait appel aux nouvellistes :
advis :
Si quelqu'un, de près ou de loin, M'assiste de quelque mémoire, Car on sçait que j'en ay besoin, Je luy donneray de la gloire.
Ceci voulait dire qu'il rémunérerait ses fournisseurs dans celte monnaie qui aura toujours cours, quelqu'abus qu'on ailfaitdela louange; on le sentait déjà :
La gloire quelquefois vaut bien De l'argent, mais on n'en croit rien.
(P. 16, 21 janv. 1655.)
Cet avis ne fut pas écouté, car on lit dans son épître du 23 février :
A tuti quanti :
Gens de la ville et de la cour, Si mes vers vous divertissent, Que les vostres donc m'advertissent De ce qui se fait chaque jour.
Avec beaucoup d'esprit, une verve intarissable et une liberté d'expressions qui allait presque au cynisme, on pouvait à la rigueur se passer d'informations; mais une gazette a besoin d'exactitude, et Scarron n'était pas homme à la lui donner. Dès ses premiers numéros, il ne peut s'astreindre à paraître le dimanche :
De nostre Chaize, ce mardy, J'aurois bien acheué Lundy, Mais je préfère ajuste titre Mes passetemps à mon épistre.
(N°5, p. 39.) Or le libraire ne pouvait trouver son compte à cette nonchalance toute poétique ; il chargea d'autres écrivains de remplacer Scarron, et de le surpasser au moins en ponctualité. Le premier envoie une lettre à monsieur Scarron escritc de l'armée du Itoy par un sien amy, sur le sujet de ses épîtres qu'il donne au public toutes les semaines, mais il fait rimer cinq avec juin; on jugera par là du style : Excusez ma lettre importune, Escrite l'onze de la lune, L'an mil six cent cinquante-cinq, Le quatorze du mois de juin.
La seconde épître à monsieur Scarron par un sien amy (N° 17, p. 129) se plaint de l'interruption de la Gazette :
D'où vient doneques, monsieur Scarron, Qu'un esprit si bel et si bon Et tel que le vostre peut estre Ne fait plus à présent parestre Quelque beau plat de son mestier?
Cette question amenait la réponse, et d'dpitre en épître on parvint, tant bien que mal, au 3i décembre 1655, au 32<> numéro, p. 2g3, de manière à offrir en vente un volume in-/i°.
Le libraire-imprimeur Alexandre Lcsseliii trouvait sans doute que le besoin de nouvelles gazettes se faisait généralement sentir, carie succès de Loret l'empêchait de dormir. L'in-40 décoré du nom de Scarron ne lui avait pas paru suffisant pour faire concurrence à l'heureux gazettier; dès 1 654 il avait lancé, il disait peut-être par le monde, je dirai par Paris, la .Muse Héroï-Comique, au fioy, même format que la Muse Historique, même cllspo-
Note 1.
silion, même style, et je dirai même esprit;
seulement elle paraissait le dimanche au lieu
du samedi :
Il est dimanche ce matin,
Jour qu'il faut rimer une épitre.
(ih oct. i655.)
et elle ne s'astreignait pas à la régularité des
huit jours :
Sinon de huitaine en huitaine,
Au moins de quinzaine en quinzaine.
Le début était un hommage au roi, le milieu les nouvelles du jour, la fin un hommage à madame la princesse Palatine, à laquelle l'auteur dit, le 26 avril 1655 :
La Muse qui pour vous a zèle...
Par ces mots ferme son épître,
Sans addition que du titre
Que je prends de votre rimeur
Et humillime serviteur.
Le prote et le poète avaient soin de terminer au bas de la troisième page, pour laisser en blanc la quatrième, comme on le fait en écrivant une lettre; celui-ci dit ù la fin de son numéro du 16 avril 1607 :
Par une drôle d'AVANTURE J'allois finir mon écriture Quand j'eusse dû feuillet tourner.
Le libraire-éditeur n'avait pas de privilège, mais il place à la fin son adresse : A Paris, chez Alexandre Lesselin, rue de la Barillerie, entre les deux (/rondes portes du palais, à la ville de l.ijnn et enseigne d'imprimerie. 1654.
En commençant l'année i636, la Muse Héroï-Comique change de nom, et devient La Muse Royale à madame la princesse Palatine : Madame, sans trahir la Foy Que je dois à Louis mon Roy, Et sans passer pour desertrice, Je me jette à votre service...
A vous, dis-je, en ce propre jour, Où l'an recommence son tour, Toute je me donne et dédie.
(3janv. 1656.) Elle changea aussi d'imprimeur. On lit au bas du numéro du 17 janvier 16ÔO. Au Palais Chez Jean Paie , à la Pomme d'Or dans la Gallerie des Prisonniers. Avec Privilège. C'était sans doute son nouveau propriétaire , et en effet, Alex. Lesselin ne devait plus avoir part à cette publication , puisqu'il en entreprend une autre , sous le titre de Muse de la cour. Nous retrouverons tout à l'heure celte nouvelle Muse, maintenant il s'agit de suivre la Muse royale sans la moindre distraction, car nous pourrions perdre la trace de ces déesses passablement vagabondes , capricieuses et éphémères.
Je viens de dire que rien ne distinguait, ni dans la forme, ni dans l'esprit, la Muse Royale de la Muse Historique, et cependant je me rétracte, parce que Loret eut un mérite qui n'appartenait qu'à lui : le mérite de l'exactitude. Pendant quinze ans, il a fourni le same-
di sans broncher, sa carrière hebdomadaire, tandis que l'auteur de la Muse Royale faiblit, lutte et s'arrête à plusieurs reprises. Dès sa seconde année, il s'excuse d'un retard : Mais souvent quelqu'empeschement M'oblige de fermer ma veine Jusqu'au milieu de la semaine.
(1" déc. 1655.)
Il est vrai qu'en sautant une semaine, il donnait dans la suivante plus abondante matière, mais la gazelle veut une publicité régulière, ou elle cesse d'être gazette :
Le plus souvent tous les huit jours, Selon des affaires le cours, Ou bien je redouble la dose, Lorsque quelque négoce est cause Qu'à ce mien devoir j'ai failli.
(27 oct. 1656.)
Puis viennent les excuses plus ou moins acceptables, comme dans les mauvaises correspondances, les mauvaises raisons :
Ceci coula de notre veine Dès jeudi de l'autre semaine, Mais par un diantre de malheur Notre aliboron d'imprimeur, Que je ne tiens pas dans ma manche N'est venu qu'aujourd'hui dimanche.
(i5 janv. 1657.) Ce discours tout prest et tout nieur, Depuis trois jours et davantage N'a pu, dont de bon cœur j'enrage, Estre qu'aujourd'hui, dix et huit, Devant vostre Altesse produit.
(19 fév. 1657.)
Si j'eusse écrit l'autre semaine (2 oct. 1658) revient bien souvent, et ce n'est pas assez en pareil cas de reconnaître ses torts : Car je dois, par un pacte exprès Escrire tous les huit jours, mais Depuis un temps certain négoce M'a rendue paresseuse et rosse.
(a5 aonst 1659.)
A part celte infériorité, à pan une certaine grossièreté d'images cl d'evpression que Loret ne se permit jamais, c'est je le répète la même forme, le même fond. La forme était imitée de son devancier, le fond était puisé aux mêmes sources. Ainsi comme Loret, l'auteur est invité aux ballets de la cour :
Mais bien que dans chaque balet Le cher monsieur Carnavalet M'eust offert jusqu'es à deux places.
(19 !év. 1657.)
Et plus tard :
Au surplus , je dois par mes Rimes Des remerciemens légitimes A monsieur de Carnavalet Qui pour les places du dalet M'en donne là, devant la chaise, Où je suis des plus à mon aize, Dimanche j'avois le bonheur D'estre proche de trois mignonnes Qui valent toutes des couronnes
Et qui par cent appas vainqueurs Régnent déjà dessus les cœurs, Marie , Ortanse et Mariane Plus brillantes que n'est Diane.
(19 mars 1657.) Il est aussi appelé dans les maisons où se donnent de grandes fêtes, et il cite à l'imitation deLoret,lesinvitéslesplusdistingués par leur rangs, les femmes les plus remarquables par leurs figures. Comme la Muse historique et bien que Muse royale, cette gazette se fait aussi industrielle et commerciale, elle annonce les produits de la librairie et parle ainsi de la publication du plan du notable secours d'Arras :
Ignore-t-on donc, dis je encor Que ce plan pour trois loùisd'or ,4 Encor qu'il en vaille plus d'onze Non fort loin du cheval de bronze Et près des Augustins, saint lieu, Se débite chez de Beaulieu C'est-à-dire chez I'autheur mesme.
Un objet était il perdu, un chien égaré , on s'adressait à la Musc royale qui le réclamait, préludant ainsi aux petites affiches :
On a retrouvé ce lévrier Propre à la chasse du sanglier, Que nul donc , ne s'en mette en peine Car sa peine seroit fort vaine.
( 16 avril 1657.)
Ses pensions lui venaient à peu près des mêmes personnes, les gratifications des mêmes mains, il comptait parmi ses protecteurs la reine, le Cardinal, Fouquet, etc.
La Muse royale changea plusieurs fois d'imprimeur, nous en avons cité deux: Alex. Lesselin et Jean Palé , le n° du i3 août 1657, en indique un troisième:
Par un soin assez importun, Mon imprimeur nommé Lacombe Naguère sauvé de la Tombe, M'avertit sans plus raisonner, Qu'il est mes-huy temps de fiuer.
On n'a pas oublié que Loret avait de ces apostrophes à son imprimeur, on l'imitait en tout.
Il paraîtrait, à moins qu'elle ne se vante , que la Muse royale eut aussi l'honneur de souffrir des contrefaçons :
Mais d'infidelles Col-Porteurs, Péchans contre les bonnes mœurs, En passant pour des gens peu sages, Font pocher nos petits ouvrages :
C'est-à-dire en termes plus clairs, Font, ailleurs, l'imprimer les vers Que vous doit offrir notre veine , En tribut, à chaque semaine.
Mais d'une manière incivile, Estropiés et mutilés ; En un mot tout dépenaillés Comme de petits misérables.
(22 sept. i65g.)
Note 1.
Ces concurrences , ces contrefaçons engendraient entre les différentes feuilles périodiques des discussions dont nos journaux ont retrouvé l'aigreur et reproduit l'amertume, sans toutefois la dépasser; on jugera de l'aménité des procédés littéraires par la manière dont la Muse de la cour, publiée par le libraire Lesselin , est traitée dans le numéro de la Muse royale du 26 novembre 1656 :